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Le pratiquant du Sutra du Lotus rencontrera des épreuves
Le rôle de la souffrance dans la pensée de Nichire
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par Jacqueline I. Stone


Jacqueline I. Stone
est professeur de religions japonaises au Département des Religions de l’Université de Princeton. Elle est l'auteur de Original Enlightenment and the Transformation of Medieval Japanese Buddhism (Honolulu: University of Hawai‘i Press, 1999) qui a reçu le Prix de l'Académie Américaine des Religion pour l'excellence dans l'étude des religions (recherches historiques). Ses travaux actuels portent sur le bouddhisme et identité nationale au Japon prémoderne et moderne et l'histoire de la tradition bouddhiste Nichiren.

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International Lotus Sutra Seminar held May 27–June 1, 2013, near Tokyo by Rissho Kosei-kai on the theme “Buddhism, the Lotus Sutra, and human suffering: classical, modern, and contemporary approaches.”


Première partie

Parce que les souffrances de Nichiren correspondaient aux prédictions du Sutra du Lotus, elles légitimaient son action, l’identifiant comme une personne dont  l'avènement avat été prédit par le Bouddha et qui serait dotée d'une destinée unique pour propager le Sutra de Lotus dans les âges mauvais ; de plus, cette personne établirait  la vérité du Sutra du Lotus lui-même.

Cet article reprend les grandes lignes d’un texte présenté au Séminaire International sur le Sutra du Lotus du 27 mai au 1er juin 2013 près de Tokyo par le Rissho Kosei-kai sur le thème «Le bouddhisme, le Sutra du Lotus et la souffrance humaine : approches classique, moderne et contemporaine."

Au Japon, aucun nom n’est aussi étroitement associé au Sutra du Lotus que celui de Nichiren (1222-1282). Connu aujourd'hui comme le fondateur de l’École qui porte son nom, Nichiren a enseigné une doctrine de dévotion exclusive au Sutra du Lotus, exprimée dans la récitation son daimoku, ou son titre japonais : Namu Myoho Renge-kyo. Nichiren avait reçu une formation dans la tradition du bouddhisme tendai qui considère le Sutra du Lotus comme fondamental.  Lui-même enseignait que le Bouddha destinait les enseignements de ce texte unique spécialement pour l'ère corrompue de son temps. Pour lui, les autres enseignements n’étaient plus efficaces. Au cours de sa carrière de prêcheur, la position « seul le Lotus » de Nichiren et ses critiques des autres formes bouddhistes a provoqué la colère des principaux prélats et des fonctionnaires du gouvernement. Sa vie fut menacée plus d’une fois. Il connut deux exils et des périodes de grand danger et de privations physiques. Qu’a donc à nous dire sur la nature de la souffrance ce Maitre bouddhiste qui a supporté tant d’épreuves à cause de ses convictions ? Quelques-uns des passages les plus émouvants des écrits existants de Nichiren sont des lettres de condoléances à ses adeptes laïcs, dans lesquelles, avant d'offrir toute sorte d'encouragement dans la foi, il reconnaît le chagrin profond et anéantissant qui suit la perte d'êtres chers. Pour une femme dont le mari était mort plus d'un an auparavant, il écrit : 

« Un foyer sans mari est comme une personne sans âme (tamashii). A qui pouvez-vous parler de ce qui vous préoccupe, et à qui offrirez-vous de bons plats ? Un jour ou deux de séparation entre époux suffisent à leur faire ressentir la solitude. Or vous avez été séparée de votre mari le 20e jour du 3e mois de l'année dernière, et, tout au long de l'année écoulée, il aurait été vain d'espérer son retour. Nous sommes déjà dans le 7e mois de l'année. Même s'il ne lui est pas possible de revenir en personne, pourquoi ne peut-il pas au moins vous donner de ses nouvelles ? Les fleurs de cerisier se sont éparpillées, mais d'autres sont revenues fleurir à leur place. Les fruits sont tombés, mais il s'en est reformé de nouveaux dans les arbres. La brise du printemps est toujours la même, et le spectacle de l'automne est semblable à celui de l'année dernière. Pourquoi cela seul a-t-il changé ? Pourquoi les disparus ne reviendront-ils jamais plus ? […] Même le ciel et la terre partagent avec vous ce regret : votre mari est parti pour ne plus revenir. » (Le trésor d'un enfant dévoué à ses parents, Minobu 1280) (réf.)

Et, à une femme qui avait perdu son fils de seize ans :

« Le défunt Goro avait seize ans. Non seulement il était très remarquable par ses dispositions et sa beauté, mais il était déjà doté d'autant de force qu'un homme et suscitait les éloges de tous. De plus, il obéissait à ses parents aussi fidèlement que l'eau prend la forme du récipient qui la contient, ou que l'ombre suit le corps. Il était votre soutien, le pilier de votre maison ; il était votre bâton de marche sur la route ; tous les trésors contenus dans vos coffres étaient pour cet enfant, ainsi que toutes les personnes à votre service. Vous étiez sans doute fermement convaincue que si vous mouriez, c'était lui qui vous porterait au cimetière sur son dos, et que vous n'auriez plus à vous préoccuper de rien. Mais, quel grand malheur, il vous a précédé dans la mort. Vous avez sans doute pensé : "Pourquoi ? Pourquoi est-ce arrivé ? Cela doit être un cauchemar, une illusion. Je vais me réveiller !" Mais vous ne vous êtes pas réveillée et une année entière s'est écoulée, ramenant une nouvelle année. Jusqu'à quand devrez-vous attendre ? Vous ne le savez pas. Vous devez sans doute penser : "Ah, s'il m'avait au moins laissé le nom d'un lieu où je puisse le retrouver !" Alors, même sans ailes, vous vous seriez envolée jusqu'au ciel, même sans bateau, vous seriez allée jusqu'en Chine. (Le don de saké clair, Minobu, 1281) (réf.)

De tels passages montrent que Nichiren était profondément conscient des souffrances de l'impermanence inhérente à la condition humaine. A ses disciples, il répétait qu'en récitant le daimoku du Sutra du Lotus, on pouvait « traverser l’océan des souffrances » (réf.), (vaisseau) établissant une liberté intérieure et la sérénité d'esprit indépendantes des circonstances favorables ou défavorables.

« Souffrez s'il faut souffrir, et goûtez pleinement la joie lorsqu'elle se présente. Considérez la souffrance et la joie comme des réalités inséparables de la vie et continuez à réciter Namu Myoho Renge Kyo, quoi qu'il arrive. Vous connaîtrez alors la joie illimitée que procure le Dharma. » Le bonheur en ce monde (Minobu, 27 juin 1276, à Shijo Kingo) (réf.)

Pourtant, Nichiren n'a pas élaboré de théorie générale de la souffrance samsarique (note). Il n'a pas non plus abordé de façon approfondie les souffrances qui peuvent être atténuées par des moyens ordinaires, tels que le soin des malades ou l'alimentation de ceux qui ont faim, formes représentatives d'œuvres de charité mises en place par certains prêtres bouddhistes de son temps. Mais il a enseigné, écrit et réfléchi longuement sur les causes et l'importance de la souffrance liée spécifiquement au Sutra du Lotus. Cet essai explorera deux dimensions, étroitement liées, de la souffrance propres à sa pensée : la souffrance qui vient du rejet du Sutra du Lotus et  la souffrance qui vient du fait de le garder - ce dernier étant une catégorie de souffrance qui, sans perdre sa qualité de souffrance, est aussi le bonheur.

La faute la plus grave

Pour Nichiren, la causalité karmique est une donnée irréfutable et la souffrance est la conséquence de mauvaises actions antérieures. Cependant, dans ses écrits il fait peu de cas des conséquences karmiques de fautes ordinaires comme le meurtre, le vol, le mensonge ou l’inconduite sexuelle. Au lieu de cela, il se concentre sur ce qu’il considère comme un mal d'une ampleur tout à fait différente : le dénigrement ou la calomnie du vrai Dharma (hihō shōbō ou simplement hōbō). Le terme «dénigrement du vrai Dharma» se trouve dans un certain nombre de sutras mahayanas, où il signifie souvent dire du mal des Écritures du Grand Véhicule et était, à l’évidence, dirigé contre la critique faite par courant traditionnel bouddhiste affirmant que le Mahayana n'était pas l'enseignement du Bouddha. (réf.)

Le Sutra du Lotus lui-même met en garde contre le terrible châtiment karmique de ceux qui se rendent coupables de cette offense ; le plus célèbre se trouvant dans la section versifié du chapitre Parabole, où le Bouddha dit :

« s'il s'en trouve pour calomnier
le Sutra tel que celui-ci ;
ou si, en voyant des gens lire, réciter,
copier, préserver ce Sutra,
ils les méprisent, les jalousent,
ou conçoivent contre eux de la rancune,
la rétribution des fautes de ces hommes,
tu vas dès maintenant l'écouter :
à la fin de leur vie,
ils entreront dans l'enfer avici
pour la totalité d'un âge cosmique ;
l'âge épuisé, ils y naîtront encore,
le cycle se poursuivra ainsi
jusqu'à un nombre incalculable de kalpa. (réf.)

 Le passage se poursuit par de nombreux versets, détaillant comment ces malheureux calomniateurs, sortant enfin de l'enfer Avīci, vont naître comme des chiens sauvages d'apparence pelée et efflanquée, ou comme des serpents monstrueux, «sourds, stupides et sans pattes». Enfin, en remontant vers le monde-état des hommes, ils seront misérables, difformes et affligés par la maladie, sans jamais entendre le Dharma pendant des kalpas aussi nombreux que les sables du Gange. Et même alors, dit le Bouddha, ce ne sera qu’une rétribution minime pour ceux qui dénigrent le Lotus, car le mal fait ne pourrait jamais être expié en entier, pas même au cours d'un kalpa (réf.). Nichiren, cependant, n'a pas utilisé le terme de « dénigrement du Dharma » seulement pour la critique ou calomnie du Sutra de Lotus mais a étendu la définition de cette offense pour inclure le fait de rabaisser le Lotus pour embrasser un enseignement provisoire quelle qu’en soit la raison ou motif. Il écrit dans le Kaitai sokushin jōbutsu gi (réf.) :

«Être né dans un pays où le Sutra du Lotus s'est propagé et ne pas avoir foi en lui ni le pratiquer, c’est diffamer le Dharma.»

Nichiren a redéfini ainsi la diffamation du Dharma très tôt dans sa carrière religieuse, en contrepoint à la proclamation du nembutsu exclusif (senju nenbutsu) par les adeptes de l’école indépendante de la Terre Pure fondée au Japon par Honen (1133–1212). Celui-ci et ses disciples, comme d'autres personnes à l'époque, croyaient vivre dans l'ère de la Fin du Dharma (mappō), une ère dégénérée après le parinirvana  du Bouddha Shakyamuni, alors que ses enseignements sont déformés par une compréhension toujours plus imparfaite et que la libération devient de plus en plus difficile à réaliser. Honen enseignait qu'à l'ère des Derniers jours du Dharma, la capacité religieuse humaine avait diminué à tel point que la plupart des gens n'étaient plus capables d'atteindre la libération par les disciplines traditionnelles de l'observance des préceptes, de la méditation et de l'étude doctrinale. Ce n'est qu'en psalmodiant le nembutsu, le nom de Bouddha Amida, et en s'appuyant sur l'aide de ce Bouddha, que les gens en cet âge maléfique pourraient échapper au cycle misérable de la renaissance dans l’illusion et naître dans la Terre Pure d'Amida où leur éveil serait alors assuré. En promulguant le "nembutsu exclusif" de Honen, ses disciples étaient  particulièrement critiques à l’égard de la dévotion au Lotus Sutra, probablement parce que le Lotus était communément lu, récité et copié avec le but de naissance dans la Terre Pure d'Amida et a été largement vénéré comme le plus haut enseignement du Bouddha. Selon Nichiren, les disciples de Honen affirmaient que le Sutra du Lotus était trop profond pour les gens de cet âge corrompu. Tenter de le pratiquer, c’était comme si un petit garçon essayant de porter les chaussures de son grand-père ou une personne physiquement faible essayant d'utiliser un arc solide et une lourde armure. Ils insistaient, en outre, sur le fait que de telles déclarations ne constituaient pas un dénigrement du Sutra du Lotus, mais reflétaient simplement un constat réaliste des faiblesses humaines: ceux qui tentaient de pratiquer le Lotus étaient voués à l’échec et tomberaient après la mort dans les mondes-états maléfiques du samsara. Il était préférable de mettre de côté le Lotus dans cette vie, de réciter à la place le nembutsu et d'atteindre la naissance dans la Terre Pure d'Amida. Alors on pourrait atteindre l'éveil du Sutra du Lotus. C’est pour contrer de tels arguments que Nichiren a redéfini le «dénigrement du vrai Dharma», pour signifier non seulement «dire du mal du Sutra du Lotus», mais le mettre de côté au bénéfice d’enseignements inférieurs. (note)

Pour Nichiren, l'accent mis par Honen sur les capacités limitées humaines ne tenait pas compte de ce qui distinguait les enseignements définitifs et provisoires. C’est dans le Sutra du Lotus même que Shakyamuni dit : « Pendant quarante ans, je n’ai pas encore révélé la vérité » et « Rejetant les moyens appropriés, je vais maintenant ne plus prêcher que la Voie insurpassable » (réf.) Ces passages constituaient la base du traditionnel Tendai kyōhan, ou classification comparative des enseignements bouddhiques, selon laquelle le Bouddha avait d'abord exposé une série d'enseignements préparatoires incomplets, adaptés à la capacité de ses auditeurs, et seulement ensuite révélé la pleine vérité dans le Sutra du Lotus. Selon Nichiren, le nembutsu appartenait à une catégorie inférieure du Mahayana provisoire et ne représentait pas l'intention finale du Bouddha. Il l'a comparé à l'échafaudage érigé dans la construction d'un grand stupa : une fois que le stupa (le Sutra du Lotus) est achevé, l'échafaudage (le nembutsu) doit être démantelé. (réf.) Il disait que c’est justement parce que le Sutra du Lotus est profond, qu’il pouvait sauver même les personnes ignorantes et mauvaises lors de l’âge corropmpu. Ce sont les mêmes arguments qui sous-tendent les critiques ultérieures de Nichiren, non seulement face au nembutsu exclusif, mais également à l’encotre du Zen, du Ritsu et des enseignements ésotériques (Shingon).

Nous pouvons relever au moins trois raisons pour lesquelles Nichiren considérait le Sutra du Lotus comme supérieur à tous les autres. Tout d'abord, selon sa lecture, seul le Sutra du Lotus permet à tous les hommes de devenir bouddha. Les autres sutras mahayanas enseignent la vacuité et l'interpénétration des dharmas, base ontologique sur laquelle tous peuvent, en principe, réaliser la bodhéité. Mais selon la classification tendai, cette base reste théorique ou incomplète dans le Mahayana provisoire qui nie la possibilité de devenir bouddha pour les adeptes des soi-disant véhicules hinayana - śrāvakas et pratyekabuddhas, qui cherchent à échapper à la roue de la souffrance samsarique dans un nirvana personnel - ainsi que pour les hommes mauvais et les femmes. Seul le Sutra du Lotus expose pleinement la nature non-duelle où se réalise la bodhéité et étend cette possibilité à tous. Nichiren développe cette affirmation à l'aide des concepts tendai de la possession réciproque des dix mondes-états (jikkai gogu) et des trois mille mondes en un seul moment-pensée (ichinen sanzen). L'interdépendance parfaite et le lien mutuel entre le Bouddha et des êtres ordinaires que ces doctrines élucident était, pour lui, ce qui rendait le Sutra du Lotus «vrai» et le qualifiait de « Dharma Merveilleux » (myōhō) (réf.)

Deuxièmement, pour Nichiren, le Sutra du Lotus - notamment son «enseignement primordial» (honmon), les quatorze derniers chapitres - ouvrait une perspective à partir de laquelle la bodhéité n'est pas quelque chose à accomplir comme un objectif lointain extérieur à soi-même mais accessible dans l'acte même de la pratique :

«Le bienfait, dans tous les sutras autres que le Sutra du Lotus, n'est pas clairement défini, car ils enseignent qu'il faut d'abord accumuler de bonnes causes et que, seulement ensuite, on peut devenir bouddha. Le Sutra du Lotus est entièrement différent. La main qui le touche devient immédiatement bouddha, et la bouche qui le récite parvient immédiatement à la bodhéité, tout comme la lune, dès qu'elle s'élève au-dessus des montagnes, à l'est, se reflète immédiatement dans l'eau, ou de la même manière qu'un son est aussitôt suivi d'un écho.» (Wou-long et Yi-long, Minobu, 1281, à Ueno-ama Gozen) (réf.)

Et troisièmement, le Sutra du Lotus fonctionne comme la «semence» ou la source de la bodhéité. Ici, Nichiren se réfère à la description de Zhiyi (538-97) patriarche du Tiantai du processus par lequel le Bouddha a instruit ses disciples, en semant d'abord la semence de la bodhéité par un enseignement initial, en nourrissant sa croissance par des enseignements ultérieurs et, enfin, en leur permettant de récolter la moisson de l’Éveil. Pour Nichiren, seul le Sutra du Lotus sème les graines de la bodhéité. Aux époques précédentes, les hommes pouvaient parvenir à la libération grâce aux enseignements provisoires, tels que le nembutsu ou le Zen, parce qu’ils avaient déjà reçu les graines de la bodhéité par des liens antérieurs avec le Sutra du Lotus (hon’i uzen). Mais eux qui étaient nés à l’époque des Derniers jours du Dharma n’avaient pas établi ce lien (honmi uzen) et donc ne pouvaient pas obtenir de bienfaits par le nembutsu ou par des enseignements provisoires, quel que soit le sérieux de leur pratique. Nichiren enseignait que lors des Derniers jours du Dharma, c’est précisément le daimoku, l’essence du Sutra du Lotus, qui agissait en tant que graine de bodhéité. Il écrit :

« A notre époque mauvaise et impure des Derniers jours du Dharma, tous s'opposent au Dharma et commettent les cinq forfaits. Chez des personnes de ce genre, il faut planter pour la première fois la graine de la bodhéité grâce à Namu Myoho Renge Kyo, principe caché dans les profondeurs du chapitre Juryo (XVI), coeur de l'enseignement essentiel. » (Enseignement, pratique et preuve, Minobu, 1274, à Sammi-bo) (réf.).

Cette conviction a nourri le prosélytisme assidu pour lequel Nichiren est si bien connu. En faisant connaitre aux autres la vérité unique du Lotus, il croyait que, même s'ils en disaient du mal ou le rejetaient, cela leur permettait de créer un lien avec le vrai Dharma qui les  conduirait finalement à la bodhéité, que ce soit dans cette vie ou dans une vie ultérieure.

Pour Nichiren, l'identification du Lotus comme «supérieur» ou «vrai» et tous les autres enseignements comme «inférieurs» ou «provisoires» ne représentait pas une évaluation historiquement et humainement contingente, mais était fondée sur un principe métaphysique enseigné par le Bouddha, comme c’est énoncé dans le kyōhan  traditionnel tendai. Parce que le Lotus est l'enseignement vrai et parfait, englobant toutes les vertus du Bouddha lui-même, le mérite de le recevoir et garder dépasse toutes les fautes mondaines moindres et bloque le chemin vers la renaissance dans les mondes-états inférieurs. Il écrit :

« Pour des personnes mauvaises, à l'époque des Derniers jours du Dharma, parvenir ou non à la bodhéité ne dépend pas de la légèreté ou de la gravité de leurs fautes, mais simplement du fait d'avoir foi ou non dans le Sutra du Lotus. » (Réponse au seigneur Hakiri Saburo, Sado, 1273 à Hakiri Sanenaga) (réf.).

Mais c’est pour la même raison que Nichiren affirme que rabaisser le Lotus au profit de quelque enseignement moindre équivaut à «calomnie le Dharma». Pour lui, ce n'était pas une faute ordinaire, comme prendre la vie ou la propriété d'un autre, pour laquelle la rétribution pourrait causer une souffrance pendant une ou plusieus vies, mais un acte infiniment plus terrible qui coupe la possibilité de bodhéité pour soi et pour les autres,  et conduit à d’innombrables renaissances dans l'enfer avici. C'était encore pire que les cinq fortfaits, un acte si épouvantable qu'on ne pouvait transmettre sa gravité que par des comparaisons exagérées avec les crimes mondains les plus répréhensibles : dénigrer le Sutra du Lotus était pire que tuer tout le monde dans toutes les provinces de Chine et du Japon ou assassiner ses parents cent millions de fois :

« Même si quelqu'un tue quantité de personnes, au Japon, en Chine et dans tous les pays, s'il ne commet aucun des cinq forfaits et ne s'oppose pas au Dharma, il ne tombera pas dans l'enfer avici.» (Traité pour ouvrir les yeux, Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

Remontrances aux calomniateurs du Dharma

Ce genre d’arguments n'étaient pas une simple rhétorique de la part de Nichiren, mais provenaient de sa compréhension de la souffrance collective qu'il voyait autour de lui. Il a commencé à attribuer la misère humaine au dénigrement du  Dharma suite au grave tremblement de terre de l’ère Shoka (1256), qui a dévasté une grande partie de Kamakura, où il vivait. Ce tremblement de terre était la dernière d'une série de calamités récentes, dont la sécheresse, la famine et diverses épidémies.

« Boeufs et chevaux gisent morts au bord des chemins, les squelettes humains s'entassent sur les routes. […] on voit partout des mendiants, et nos yeux s’emplissent de visions de mort.» (Rissho Ankoku ron, Kamakura-Matsubagayatsu, juillet 1260) (réf.)

Constatant que les rites religieux et les mesures de secours du gouvernement s'étaient avérés inefficaces, Nichiren a affirmé que les souffrances du pays provenaient du rejet du Sutra du Lotus au bénéfice d'enseignements inférieurs. Se référant au canon bouddhiste, il a trouvé un certain nombre de passages de sutra prédisant les diverses catastrophes qui se produiront dans le pays dont les dirigeants ne parviendraient pas à protéger le vrai Dharma, le laissant calomnier ou être négligé. Pour Nichiren, ces prophéties scripturaires reflétaient parfaitement la situation du Japon de son époque. Il écrit :

« Lorsque des prières sont offertes pour la paix dans le pays et que les trois désastres y apparaissent néanmoins, il faut savoir que de mauvais enseignements ont été propagés » (Traité sur la protection de la nation, Kamakura, 1259) (réf.)

Dans une série d'essais, écrits entre 1258 et 1260, Nichiren attribue ces désastres et la souffrance qu'ils ont causée à la propagation de l'enseignement exclusif de nembutsu de Honen. Le plus connu est le Risshō ankoku ron (Sur l'établissement de l'enseignement correct pour la paix dans le pays), mémorandum adressé au bakufu, ou shogunat, en 1260. Nichiren y déclare que la faute de dénigrement du Dharma a non seulement des conséquences effrayantes pour l'auteur mais aussi des répercussions pour la société dans son ensemble. Parce que le Sutra du Lotus et les enseignements ésotériques ont été mis de côté au profit du nembutsu, dit-il, les divinités protectrices, ne pouvant plus entendre le vrai Dharma qui les nourrissait, avaient abandonné le pays, permettant aux démons d'entrer et de faire des ravages. En fait, la diffusion de l'enseignement de Honen transformait tout le Japon en une nation de diffamateurs du Dharma. Nichiren interrogeait :

« Avec le pouvoir de la foi qui se trouve en leur cœur, pourquoi faut-il qu'ils accordent vainement leur confiance à des doctrines erronées ? S'ils ne se défont pas des illusions auxquelles ils s'accrochent mais continuent à entretenir des idées fausses, alors ils quitteront rapidement le monde des vivants pour tomber dans l'enfer avici. » (Rissho Ankoku ron, Kamakura-Matsubagayatsu, juillet 1260) (réf.)

Et, à contrario, il affirmait que la propagation de la foi dans le Sutra du Lotus transformerait ce monde en une Terre de Bouddha. Nichiren faisait remarquer que les tempêtes violentes, les mauvaises récoltes, la famine, la maladie et les signes célestes de mauvais augure avaient déjà eu lieu, tout comme les sutras le prédisaient. Si la situation n'était pas promptement corrigée, alors, à en juger par ces prédictions scripturaires, on pouvait s’attendre à deux autres catastrophes : «révoltes intestines» et «invasion étrangère». Il avertissait que les deux se produiraient sûrement, si le nembutsu exclusif continuait à se répandre sans contrôle. Peu de temps après, une rébellion menée par le demi-frère du régent shogunal en 1271 et la menace mongole qui a abouti à deux tentatives d'invasion en 1274 et 1281, donnèrent apparemment raison à ses paroles.

Le Risshō ankoku ron dirige ses critiques seulement contre l'enseignement exclusif du nembutsu de Honen, mais les travaux postérieurs de Nichiren étendent le même argument à l'École zen, nouvellement importée de Chine, ainsi qu’à l’École renouvelée Ritsu et les enseignements ésotériques. La redéfinition par Nichiren du dénigrement du Dharma comme signifiant non pas nécessairement des abus verbaux, mais le rejet du Sutra du Lotus au bénéfice d'un enseignement inférieur signifiait qu'on pouvait commettre cette offense sans intention malveillante, même dans l’ignorance, simplement en tombant sous l'influence d'un mauvais Maitre. Il affirmait être le seul à voir clairement que les calamités présentes avaient été provoquées par le fait que le peuple entier avait été trompé en abandonnant le Sutra du Lotus pour des enseignements provisoires et était donc destiné à «tomber comme une pluie dans l'enfer avici (réf.). Cette clairvoyance, croyait-il, lui conférait l'obligation morale de s'exprimer. Assister à  la calomnie du Dharma et ne pas s’élever contre elle, c'était partager la même offense et recevoir le même châtiment karmique. Il écrit :

« Parce que j'ai voulu éviter d'être complice de la faute d'opposition au Dharma ; parce que je craignais les avertissements du Bouddha, et parce que, connaissant mes devoirs, je désire m'acquitter de ma dette de reconnaissance envers mon pays, j'ai annoncé et fait connaître cela à tous, gouvernants et habitants.» (Lettre à Akimoto , Minobu, 1280, à Akimoto) (réf.)

En même temps, parler était un acte de compassion envers tous ceux qui souffraient à la suite d'une erreur qu'ils ne reconnaissaient pas comme telle. Réprimander l’auteur d’une calomnie du Dharma était, potentiellement, une action pour sauver cette personne de la renaissance dans l'enfer avici. Nichiren l’exprime en ces mots :

« Si un mauvais fils, rendu fou par la boisson, menace de tuer son père et sa mère, n'essaierez-vous pas de l'en empêcher ? […] Si votre enfant unique est gravement malade, ne tenterez-vous pas de le guérir par les moxa ? Ne pas intervenir [en pareil cas] c'est agir comme ceux qui ne réfutent pas les adeptes du Zen et du nembutsu au Japon. Comme le dit Guanding (réf.), "si l'on reste amical à l'égard d'une personne [qui s'oppose au Dharma] sans avoir la bienveillance de la corriger, on est, en réalité, son ennemi."» (Traité pour ouvrir les yeux, Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

Ainsi la diffusion de la foi dans le Sutra du Lotus était pour Nichiren inséparable de la dénonciation de la calomnie du Dharma. Cette conviction est à la base de son choix de shakubuku, une méthode d'enseignement du Dharma qui réfute directement l'attachement de l’autre à des enseignements provisoires, à la différence de  shoju,  méthode  plus accommodante dirigeant progressivement les autres sans critiquer leurs points de vue actuels. Nichiren se voyait engagé dans une grande bataille pour le Dharma :

« Lorsque l'on est face à l'ennemi, on a besoin d'une épée, d'un bâton, ou d'un arc et de flèches. […] Quand il est temps de propager l'enseignement suprême, les enseignements provisoires deviennent des ennemis. S'ils sont sources de confusion, ils doivent être systématiquement réfutés du point de vue de l'enseignement correct. Parmi les deux formes de propagation shakubuku est la pratique du Sutra du Lotus. » (La Pratique telle que le Bouddha l'Enseigne, 1273 à plusieurs de ses disciples) (réf.)

Nichiren voyait également cette propagation comme un choix fait en pleine connaissance des conséquences futures :

« Moi, Nichiren, suis la seule personne au Japon à comprendre cela. [ que les peuple est trompé pas l’abandon du Sutra du Lotus au profit d’enseignements inférieurs] Mais dès que je prononce ne serait-ce qu'un mot à ce sujet, mes parents, mes frères et mes maîtres sont persécutés par les hommes du pouvoir. Si je ne dis rien, j'ai le sentiment de manquer de bienveillance. […] Je sais qu'en me taisant je peux échapper à la souffrance en cette vie, mais dans ma vie prochaine, je tomberai immanquablement dans l'enfer avici. Si je parle, je sais que je devrais affronter les trois obstacles et les quatre démons. Mais dans cette alternative, il faut sûrement choisir de parler.» (Traité pour ouvrir les yeux, Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

Les souffrances de l’Envoyé du Lotus

La critique franche de Nichiren du nembutsu et d'autres écoles bouddhistes a provoqué la colère des prélats influents et de leurs partisans qui ont fini par inciter les responsables du bakufu à prendre des mesures contre lui. Il a été arrêté deux fois et exilé, d'abord dans la péninsule d'Izu (1261-1263) puis, de nouveau, dans l'île de Sado (1271-1274). Il a été attaqué physiquement et une fois presque exécuté, et certains de ses disciples ont été emprisonnés, leurs terres étant confisqués, ou, dans quelques cas, ont été mis à mort. Le plus douloureux pour lui était que les autorités n'ont pas tenu compte de son message. Ces expériences l'ont amené à réfléchir sur une autre forme de souffrance : celle que l'on rencontre en gardant le Sutra du Lotus et en déclarant son efficacité unique pour l'époque actuelle. Au cours de ses épreuves, Nichiren a trouvé un sens sotériologique profond dans les difficultés suscitées par sa position de confrontation. Le reste de cet essai examinera sa pensée à cet égard. (réf.)

Le Sutra du Lotus lui-même parle des grandes épreuves que ceux qui le gardent auront à subir dans un âge mauvais après le parinirvana du Bouddha. Il est écrit dans le chapitre Maitre du Dharma [X] :

« Ce Sutra, alors même que l'Ainsi-Venu est présent en personne, est déjà en butte aux haines et jalousies ; à plus forte raison alors après son passage en parinirvana. » (réf.)

Et dans le chapitre [XIII] Exhortation à la sauvegarde les bodhisattvas décrivent les épreuves qu’ils sont résolus à affronter afin de répandre le Sutra du Lotus dans l’avenir : des ignorants les agresseront par le sabre et le bâton pour les calomnier et les insulter, tandis que des moines éminents, vénérés par le monde, harcèleront, persécuteront et exileront les pratiquants du Lotus et inciteront les autorités à prendre des mesures contre eux :

« pour prêcher ce Sutra,
nous endurerons ces difficultés.
Nous ne ménagerons pas notre vie corporelle
car nous ne tenons qu'à la Voie insurpassable. » (réf.)

Il est difficile de savoir si ces passages reflètent l'expérience réelle des rédacteurs du Sutra en tant que disciples du mouvement minoritaire mahayana, étant ostracisés par le courant traditionnel bouddhiste ou bien si c’est simplement l’expression hyperbolique d'une petite communauté marginale. Quoi qu'il en soit, le Sutra présente ces passages sous forme de prédictions, et Nichiren les lit comme annonçant à la fois le dénigrement  du Sutra du Lotus répandu au Japon de son temps et l'hostilité qu'il a lui-même rencontrée à cause de ses remontrances.

Environ un an après la présentation du Risshō ankoku ron, une foule a attaqué la demeure de Nichiren, et peu de temps après, il a été arrêté et exilé dans la péninsule d'Izu, où il est resté pendant presque deux ans. C'est vers cette époque qu'il commença à lire le Sutra du Lotus comme parlant directement de sa propre expérience. Dans une lettre à un disciple laïc, il écrit :

« Quand je pense qu'une personne telle que moi est mentionnée dans le Sutra du Lotus exposé il y a plus de deux mille ans, et que le Bouddha a prédit que cette personne rencontrerait des persécutions, je ressens une joie indescriptible.» (Les quatre sortes de reconnaissance, Izu, 1262 à Kudo Yoshitaka) (réf.).

La coïncidence de la prédiction par le Sutra des attaques graves avec sa propre expérience de persécution a consolidé le sentiment de Nichiren qu'il était karmiquement destiné à proclamer la vérité du Sutra de Lotus, à son époque. Une autre lettre de la même période dit :

« Dans la période des Derniers jours du Dharma, le Pratiquant du Sutra du Lotus apparaîtra de façon certaine. Plus grandes seront les difficultés qui s'abattront sur lui, plus il ressentira de joie grâce à la force de sa croyance. Un feu ne brûle-t-il pas de manière plus intense lorsqu'on l'alimente avec des bûches ? Toutes les rivières coulent vers l'océan, mais a-t-on jamais vu l'océan, trop plein, repousser leurs eaux ? Les rivières des difficultés se jettent dans l'océan du Sutra du Lotus, et assaillent son Pratiquant. L'océan ne rejette pas plus les rivières que le Pratiquant du Sutra du Lotus ne repousse les souffrances. Sans le flot des rivières, il n'y aurait pas d'océan. Sans épreuves, il n'y aurait pas non plus de Pratiquant du Sutra du Lotus.» (Un vaisseau pour traverser l'océan des souffrances, Kamakura, 1261, à Shiiji Shiro) (réf.).

C’est là un des premiers emplois du terme pris dans le Sutra du Lotus : Hokekyō no gyōja, par lequel Nichiren s'est désigné lui-même ainsi que ses disciples. À ma connaissance, c'est une innovation de Nichiren et n'a pas de précédent dans l'histoire de la dévotion au Sutra du Lotus. Au Japon, les gens des périodes Heian (794-1185) et Kamakura (1185-1333) qui se consacraient en grande partie ou exclusivement à la récitation du Sutra du Lotus comme pratique personnelle étaient connus sous le nom de jikyōsha, littéralement «celui qui garde le sutra». Pour Nichiren, cependant, son expérience de la persécution le distinguait de cette catégorie de pratiquants :

« Les jikyōsha japonais qui croient en ce Sutra n'ont donc pas encore vérifié la justesse des passages que je viens de citer. Moi seul, Nichiren, ai lu le Sutra avec ma propre vie. Je comprends le sens du passage : "Nous ne sommes attachés ni à notre corps ni à notre vie ; notre seul désir est d'accéder à la Voie suprême." (Encouragements à une personne malade, 1264, à Nanjo Hyoe Shichiro) (réf.).

Le gyoja du Sutra du Lotus est donc celui qui pratique le Lotus non seulement en ayant foi en lui et en le récitant, mais en vivant ses prédictions. Nichiren, après avoir été exilé pour la cause du Sutra, a écrit que, même lorsqu’il n’était pas en train de le réciter, il pratiquait le Sutra du Lotus à chaque moment du jour et de la nuit, en marchant, debout, assis ou allongé :

« Quelle plus grande joie pourrait connaître un être né sous forme humaine ? » (Les quatre sortes de reconnaissance, Izu, 1262 à Kudo Yoshitaka) (réf.).

Nichiren a également décrit la pratique en ce sens comme shikidoku, lire le Sutra avec son corps. À la veille de son deuxième exil, il a écrit à son disciple Nichirō, qui avait également été arrêté et emprisonné, en le louant pour avoir lu le sutra non seulement en récitant ses paroles ou en saisissant mentalement et en intériorisant leur sens, mais avec tout son être, subissant cette épreuve pour le bien du Sutra :

« Demain, je dois partir pour la province de Sado. Dans le froid, ce soir, je pense aux conditions qui doivent être les vôtres en prison et je partage votre souffrance. Comme il est admirable que vous ayez lu la totalité du Sutra du Lotus à la fois avec le corps et avec l'esprit ! Vous pourrez ainsi sauver votre père et votre mère, vos six sortes de parents, et tous les êtres vivants. » (Lettre au moine Nichiro en prison, Eichi, 1271 à Nichiro) (réf.)

« Lire le Sutra avec son corps »  c’est la volonté de donner, si nécessaire, sa vie pour propager le Lotus et de supporter les difficultés qu'il prédit ; c’est ce qui définit la pratique du Hokekyō no gyōja. L’aspect somatique de la « lecture avec son corps » transparait également dans l'utilisation répandue du terme gyōja pour désigner les praticiens ascétiques. Dans ses écrits d’Izu, Nichiren a commencé à se référer aux héros bodhisattvas des sutras, comme le garçon des Montagnes de Neige (Sessen Dōji), le Roi de la Médecine du Bodhisattva (Yakuō Bosatsu), le bodhisattva Sadaparudita (Jōtai Bosatsu) qui, pour apprendre le Dharma, ont offert leur corps ou sacrifié leur chair ou bien qui ont arraché leur peau pour l’utiliser comme parchemin sur lequel inscrire les enseignements bouddhiques. D'une part, Nichiren voyait les actes de ces ascètes-virtuoses hors de portée des personnes ordinaires. Mais sa volonté de faire face aux épreuves pour le bien du Sutra du Lotus l'avait projeté dans leur compagnie exaltée. Il écrit :

« Je ne suis qu'un simple mortel ignorant, fait de chair et de sang. Je ne suis délivré d'aucune des trois catégories d'illusions. Pourtant, parce que je suis resté fidèle au Sutra du Lotus, j'ai été insulté, calomnié, battu et banni. En pensant à ces persécutions, je crois pouvoir être comparé aux grands sages qui se sont brûlé le bras, écrasé la moelle ou qui ont risqué sans hésiter la décapitation. C'est pourquoi j'éprouve une joie immense. » (Les quatre sortes de reconnaissance, Izu, 1262 à Kudo Yoshitaka) (réf.).

Les disciples ultérieurs de Nichiren ont adopté certaines pratiques ascétiques, notamment pour ceux qui s'entraînent comme guérisseurs et exorcistes (kitōshi). Mais les adeptes de Nichiren ont rarement - ou jamais - pris part aux pratiques d'automutilation ou d'auto-immolation que l’on trouve dans les ascèses d'autres traditions bouddhistes. Il faudrait plutôt parler de ceux qui sont prêts à donner leur vie pour le bien du Sutra du Lotus, en particulier ceux qui ont été persécutés par les autorités mondaines et qui ont été célébrées comme les grandes figures de l’École Nichiren (réf.)

L’œuvre du bodhisattva Jogyo (Visistacaritra)

De retour de son exil en 1264, Nichiren a parcouru les provinces du Kanto pour prêcher et encourager des disciples. En 1268, il revint à Kamakura. La même année, des messagers de Kubilai Khan étaient arrivés exigeant que le Japon se soumette à la suzeraineté mongole ; la même revendication fut répétée en 1269. Un sentiment de crise s’est emparé du pays pendant que le bakufu mobilisait ses défenses et que les temples et les sanctuaires principaux célébraient des rites pour la sécurité du pays. Nichiren et ses disciples étaient bouleversés par la réalisation apparemment imminente de la prophétie de «l'invasion étrangère» faite dans le Risshō ankoku ron. Nichiren répéta ses admonestations aux hauts fonctionnaires, ajoutant maintenant au nembutsu le Zen et le mouvement Shingon-Ritsu renouvelé, parmi ses cibles polémiques. Ses critiques spécifiques du Shingon - par lequel il désignait à la fois le Shingon et les traditions ésotériques du Tendai -  datent de ces évènements ou, peut-être, peu de temps après, à cause du parrainage du gouvernement des rites ésotériques pour la protection contre les Mongols. Et là encore, les attaques de Nichiren contre d'autres traditions bouddhiques lui ont valu des inimitiés. Lui-même et ses partisans ont, peut-être, été pris pour cible par des officiels, qui, cherchant à préparer le pays contre les attaques étrangères, ont cherché à neutraliser sur le front intérieur les éléments potentiellement perturbateurs. (réf.)  À l'automne 1271, Nichiren fut de nouveau arrêté et envoyé en exil, cette fois-ci en un «bannissement lointain» à l'île de Sado, dans la mer du Japon. 

A Sado, Nichiren approfondit sa conviction que ses souffrances encourues pour le Sutra du Lotus étaient une preuve de sa mission de destinée karmique. Il mit en évidence que de même que sa rencontre avec «la haine et la jalousie» l'établissait à ses propres yeux comme le gyoja du Sutra, sa confrontation avec la persécution confirmait, à son tour, la vérité du Lotus. Il écrit :

« Le Sutra stipule : "Il y aura des ignorants / pour nous calomnier, nous insulter, / nous agresser par le sabre et le bâton." (note) Regardez autour de vous dans le monde d'aujourd'hui y a-t-il d'autres moines que Nichiren qui soient méprisés et calomniés à cause du Sutra du Lotus ou que l'on attaque à coups d'épées et de bâtons ? Sans Nichiren, la prophétie faite dans ce vers du Sutra ne serait que mensonge. » (Traité pour ouvrir les yeux , Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

La lecture du Sutra avec son corps devient alors ce que Ruben Habito appelle «herméneutique en boucle» où le Sutra et le pratiquant sont en miroir, se validant mutuellement et témoignant l’un de l’autre. Les prédictions du Sutra que ses adeptes rencontreront des épreuves ont légitimé l'action de Nichiren, et l'expérience de Nichiren de la persécution, en accomplissant ces prédictions, a légitimé le Sutra du Lotus (réf.) Non seulement la souffrance était valorisée par le Sutra du Lotus, celle était nécessaire pour que le Sutra du Lotus soit vrai.

Pendant son exil à Sado, Nichiren a porté son attention de plus en plus sur l’"enseignement originel" (honmon), les derniers quatorze chapitres du Sutra du Lotus, qui révèlent que le Bouddha Shakyamuni a atteint l’Éveil depuis le passé inconcevablement lointain et depuis lors reste présent activement dans le monde. Comme d'autres penseurs tendais de son temps, Nichiren a associé la partie "enseignement originel" du Sutra du Lotus avec sa révélation de la présence constante du Bouddha et a considéré que la bodhéité n'est pas un objectif externe à atteindre dans un avenir lointain mais accessible dès maintenant, dans l'acte-même de la foi et de la pratique. Ses écrits de cette période affirment que toutes les pratiques que le Bouddha atemporel Shakyamuni a accomplies pendant d'innombrables kalpas, les vertus et la sagesse qu'il a ainsi obtenues, sont intégralement contenues dans le daimoku, le titre du Sutra, et sont immédiatement accessibles à ceux qui le récitent.  A cet égard, Nichiren a également commencé à identifier le sens aigu de sa mission personnelle en tant que gyoja du Sutra du Lotus avec la tâche de Viśiṣṭacāritra (Jōgyō), dirigeant d'une vaste foule de bodhisattvas, disciples de Shakyamuni, depuis un passé extrémement lointain - qui surgissent de terre dans le chapitre XV du Lotus. Dans le récit du Sutra, leur apparition est l'occasion pour Shakyamuni de révéler son Éveil originel dans le passé incommensurable, et c'est à eux qu'il confie la tâche de propagation dans l’âge corrompu après son parinirvana. A partir de là, Nichiren a commencé à parler du daimoku comme l'enseignement-même transmis par le Bouddha Shakyamuni à la Viśiṣṭacāritra (Jōgyō) lors de la Cérémonie dans les Airs sur le Pic du Vautour,  et de lui-même comme d’un précurseur ou d’un envoyé de ce bodhisattva. (réf.). L’identification de Nichiren avec la mission du bodhisattva  Jogyo s'est développée en parallèle avec une conviction croissante que lui et ses disciples avaient été les disciples de Bouddha depuis le passé extrémement lointain et qu’ils avaient été présents à l'Assemblée de Lotus. Il écrit :

« Jugeant le passé de ce point de vue, je dois avoir été présent à la Cérémonie dans les Airs. Il ne peut y avoir de rupture entre le passé, le présent et le futur. Parce que je suis convaincu de cela, je ressens une joie sans limite, malgré mon exil présent.» (La véritable réalité de la vie , Sado 1273 à Sairen-bo) (réf.).

Parce que les souffrances de Nichiren s’accordaient aux prédictions du Sutra du Lotus, elles légitimaient son action ; elles l’identifiaient comme étant une personne dont l'avènement avait été prédit par le Bouddha, dotée d'une destinée unique pour répandre le Sutra de Lotus dans le dernier âge mauvais et même à établir la vérité du Sutra du Lotus lui-même. De ce point de vue, la souffrance est devenue le véhicule qui a confirmé à Nichiren le but transcendant de sa vie et ainsi elle est devenue précieuse et significative. En même temps, mêlé à cette interprétation particulière, il y en avait chez lui un autre courant, non moins significatif : celui de la souffrance rédemptrice.

Deuxième partie

Cherchant une réponse à la question pourquoi lui-même et ses disciples ont dû subir de si rudes épreuves, Nichiren ne s’est pas contenté d’une seule explication, mais a adopté des perspectives multiples. D'une part, ses souffrances étaient nécessaires pour prouver la vérité du Sutra du Lotus et pour vérifier son propre statut de gyoja. D'autre part, elles étaient une façon d’expier les calomnies passées contre le Dharma.

Souffrances et expiation

Le deuxième exil de Nichiren, sur l'île de Sado, s'est avéré être une épreuve bien pire que son exil précédent à Izu, et au début il a terriblement souffert du froid, de la faim et de l'hostilité des gens du pays. Il s'inquiétait aussi pour ses disciples à Kamakura, dont plusieurs avaient été arrêtés en son absence. D'autres avaient disparu à la suite de son arrestation et de son bannissement. Certains d'entre eux attribuaient, non sans raison, la persécution à la position intransigeante de Nichiren. S'il avait été moins agressif et intraitable, les choses se seraient, peut-être, passées autrement. Sachant que la survie de sa communauté était en jeu, Nichiren fit un maximum pour encourager ses disciples par ses lettres. Ses écrits depuis Sado montrent également qu'il lutte avec ses propres doutes. S'il est effectivement un véritable gyoja du Sutra du Lotus, pourquoi a-t-il dû endurer de telles difficultés alors le Sutra du Lotus promet à ses adeptes "paix et sécurité dans cette e vie" ? (réf.) Pourquoi ses disciples et lui-même n'étaient-ils pas protégés par les divinités tutélaires bouddhistes qui ont juré dans le Sutra du Lotus de protéger ses pratiquants ? Et pourquoi leurs persécuteurs n'ont-ils pas reçu des rétributions karmiques évidentes ?

Nichiren a détaillé son combat contre le doute dans plusieurs écrits, notamment dans son célèbre Kaimoku shō (Traité qui ouvre les yeux), achevé au cours du premier hiver de son exil sur Sado comme une sorte de testament à ses disciples, au cas où il mourrait. En général, écrivait-il, quand les gens sont méprisés et doivent affronter l’hostilité, c'est parce qu'ils ont trompé les autres ou leur ont fait du tort dans le passé, conformément à la loi ordinaire de la causalité karmique. Cependant, Nichiren a conclu que ses propres fautes passées devaient être d'une portée tout à fait différentes et que lui-même, dans les vies antérieures, devait avoir commis l'acte même de calomnier le Dharma et de s'y opposer avec acharnement. Il écrit :

« Depuis le passé sans commencement, je suis né d'innombrables fois sous la forme d'un mauvais roi qui priva les pratiquants du Sutra du Lotus de vêtements et de nourriture, confisquant leurs rizières et leurs champs et s'opposant [au Dharma] presque autant que les Japonais d'aujourd'hui qui détruisent partout les temples consacrés au Sutra du Lotus. De plus, j'ai fait décapiter d'innombrables pratiquants du Sutra du Lotus.» (Traité pour ouvrir les yeux , Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

Il dit que d'ordinaire la rétribution karmique pour de telles offenses tourmenterait une personne au cours d'innombrables vies. Mais grâce à ses efforts pour dénoncer le dénigrement du Dharma, cette rétribution était apparue dans le présent afin qu'elle puisse être éradiquée une fois pour toutes dans cette vie-ci :

« Quand on forge le fer, tant qu'il n'est pas vigoureusement martelé, les impuretés qu'il contient n'apparaissent pas. Ce n'est que si on le travaille sans relâche que ses défauts apparaissent. […] C'est parce que mes actions pour défendre le Dharma en cette vie-ci font apparaître la rétribution de mes graves offenses passées.» (Traité pour ouvrir les yeux , Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

De ce point de vue, les souffrances de Nichiren validaient non seulement sa mission, mais étaient également offertes comme un acte de repentance, pour expier ses propres fautes passés de dénigrement du Dharma.

Attribuer sa souffrance actuelle à ses propres actions passées, c'est assumer la réparation ; on souffre non pas de façon absurde ou en tant que victime des autres, mais pour rembourser une dette contractée par ses propres actes antérieurs. A la fin de son exil à Sado, Nichiren commença à se présenter comme ayant délibérément encouru ses épreuves en acte d'expiation :

« Si je décidais maintenant, moi, Nichiren, avec le peu d'importance qu'on m'accorde, de parcourir le Japon en tous sens pour dénoncer ces actes d'opposition au Dharma, […] il est certain que les voix en nombre incalculable, celles des bouddhistes des quatre congrégations adeptes des doctrines erronées, s'élèveraient à l'unisson pour déverser immédiatement un flot d'insultes sur moi. Le souverain du pays, allié des moines qui s'opposent au Dharma, ne manquerait pas de me haïr, tenterait de me faire décapiter ou me condamnerait à l'exil. Et si cela se reproduisait encore et encore, les graves fautes que j'ai accumulées depuis d'innombrables kalpas pourraient être effacées en l'espace d'une seule vie. Tel est bien le grand plan que j'ai conçu et il se réalise à présent dans les moindres détails. J'ai été condamné à l'exil. Cela renforce ma certitude que mes vœux seront exaucés.» (Réfuter l'opposition au Dharma bouddhique pour se libérer de ses fautes passées, Sado, 1273 à Shijo Kingo) (réf.)

Banni et méprisé, Nichiren en est donc venu à se concevoir lui-même, plutôt que ses bourreaux, comme l'agent de ses tribulations. Dans la même veine, il a exprimé sa gratitude envers les éminents prélats et les fonctionnaires du gouvernement qui l'avaient persécuté, les appelant ses «meilleurs alliés» pour atteindre la bodhéité. (réf.)

En interprétant ses souffrances comme une expiation de ses propres offenses passées contre le Dharma, Nichiren s'est identifié avec une autre figure du Sutra du Lotus : le bodhisattva Jofukyo (Sadâparibhūta), dont l'histoire est relatée au chapitre XX et qui, comme Nichiren, avait persévéré dans la diffusion du Dharma malgré toutes les oppositions. Ce bodhisattva (dit être Shakyamuni dans une vie antérieure) a été surnommé "Sans-Mépris" parce qu'il saluait tous ceux qu'il rencontrait, en disant :

"Je vous respecte profondément, je n'ai garde de vous mépriser. Pourquoi cela? C'est que vous pratiquez tous la voie de bodhisattva et obtiendrez de devenir bouddha." (réf.)

Les gens se moquaient de lui, l’injuriaient, le frappaient avec des bâtons et lui  lançaient des pierres. Mais à la suite de cette pratique, il a pu rencontrer le Sutra du Lotus et acquérir de grands pouvoirs surnaturels. Ceux qui s’étaient e moqué de lui souffrirent mille kalpas dans l'enfer avici, mais après avoir expié cette faute, ils furent de nouveau capables de rencontrer Jofukyo qui les conduisit à l’Éveil suprême.

Nichiren a lu l'histoire de Sans-Mépris d'une manière qui reflétait - ou peut-être même inspirait - sa compréhension de ses propres épreuves en tant que souffrance rédemptrice. Sans-Mépris, comme Nichiren lui-même, avait répandu par shakubuku un enseignement qui incarnait l'essence du Sutra du Lotus et a rencontré, en retour, beaucoup d'hostilité. Ceux qui avaient harcelé le bodhisattva sont tombés en enfer de nombreux kalpas pour avoir persécuté un pratiquant du Lotus. Dans le Sutra, l'expression «après avoir expié cette faute» se réfère sans équivoque aux gens qui s’étaient moqués de Sans-Mépris et l’avaient frappé et qui, après l'éradication du grave forfait de leur calomnie du Dharma, ont finalement réussi à le rencontrer et à atteindre l’Éveil suprême grâce au Sutra du Lotus. Mais Nichiren tourna délibérément la phrase de telle sorte que le sujet grammatical n’étaient plus ceux qui ont persécuté Sans-Mépris mais Nichiren lui-même. Ce n’est donc pas sans raison que Sans-Mépris a été méprisé, vilipendé, lapidé et frappé à coups de bâton.

« Il s'était probablement opposé au Dharma correct dans ses vies passées. La phrase "ayant expié ses fautes" indique que, parce qu'il rencontra de telles persécutions, le bodhisattva Fukyo parvint à expier entièrement les fautes de ses vies passées. » (L'Allègement de la Rétribution Karmique, 1271, à Ota Saemon) (réf.)

Nichiren interpréta ainsi le récit lotusien de Sans-Mépris en termes qui renforçaient sa compréhension de son propre vécu de la persécution comme d’une forme d'expiation pour ses offenses passées contre le Dharma et comme une garantie de future bodhéité.

« Liens salvifiques » d’après Nichiren

Le chapitre Maitre du Dharma du Sutra du Lotus, en louant les mérites d’une personne  qui prêche ce Sutra dans les temps à venir, met en scène Shakyamuni qui proclame qu'une telle personne est son gyoja envoyé par lui pour réaliser l'œuvre du Bouddha :

« Sache-le: de telles personnes sont de grands bodhisattvas qui, ayant accompli l'Éveil complet et parfait sans supérieur, ont pris en pitié les êtres et ont fait vœu de naître parmi eux pour exposer largement et détailler le Sutra du Lotus du Dharma Merveilleux. […] Ces gens renoncent d'eux-mêmes à la rétribution de leurs actes purs ; après mon passage en parinirvana, ils renaîtront en un âge mauvais par pitié pour les êtres et exposeront largement ce sutra. » (réf.)

Hiroshi Kanno, dans une analyse fine de ce passage, souligne tout l’aspect positif quand on choisit de considérer ses souffrances comme provenant non de ses mauvaises actions passées, mais d'un vœu formulé par compassion pour autrui. Ce passage, affirme Kanno, «peut jeter une lumière qui peut changer la vision du monde des personnes qui croulent vraiment sous le poids de la souffrance». Selon lui, le Sutra du Lotus vise à convertir ses adeptes de ''personnes à sauver'' en  ceux qui travaillent activement ''pour sauver les autres''. (réf.)

Nichiren se voyait certainement lui-même et ses disciples comme ceux qui sauvaient les autres, et il se référait à lui-même et à ses disciples comme étant les ''messagers de l'Ainsi-Venu'', citant précisément ce passage du Sutra. Mais, à en juger par ses écrits, il n'a jamais prétendu être un grand bodhisattva qui aurait volontairement rejeté « la rétribution de leurs actes purs » pour sauver les autres. Pourquoi, confronté à la nécessité d'expliquer ses souffrances à lui-même et à ses disciples, n'a-t-il pas profité d'une preuve si puissante, mais a plutôt choisi de représenter ses difficultés comme expiation de ses propres fautes antérieures contre le Dharma ?

On pourrait trouver à cela plusieurs raisons. Tout d’abord, l’affirmation de Nichiren que ses persécutions actuelles étaient le résultat de son dénigrement passé du Sutra du Lotus lui a permis de se présenter lui-même comme un exemple de ce que l'attachement aux enseignements provisoires apporte une immense souffrance. Il parlait alors d'une période de sa jeunesse, avant son engagement pour le Sutra du Lotus, quand il avait lui-même psalmodié le nembutsu, comme l'avait fait son maître :

« Puisque Nichiren lui-même s'est opposé au Dharma par le passé, il est devenu moine du Nembutsu en cette vie, et, pendant plusieurs années, lui aussi s'est moqué de ceux qui pratiquaient le Sutra du Lotus en disant : "Personne n'a jamais atteint la bodhéité grâce à ce sutra" ou "Pas une personne sur mille ne peut atteindre l'Éveil grâce à ces enseignements." Prenant conscience de mes offenses au Dharma, je me sens comme un fils ivre qui, dans son ébriété, a frappé son père et sa mère sans même y prendre garde. » (La Lettre de Sado, Sado, 1272, à Toki Jonin) (note)

Deuxièmement, Nichiren aurait ressenti  qu'une conscience de ses propres actes passés d’offense au  Dharma était nécessaire pour soutenir une résolution face aux difficultés. Il écrit à deux disciples laïcs, les frères Ikegami, que le père menaçait de déshériter à cause de leur foi :

«  Rejetez toute pensée contraire. Si vous doutez d'avoir offensé le Dharma dans le passé, vous ne serez pas à même de supporter les souffrances mineures de l'existence. » (Lettre aux Frères , Minobu, 1275, aux frères Ikegami) (réf.)

Nichiren a aussi appliqué ce principe occasionnellement à des difficultés personnelles qui ne prenaient pas la forme d'une persécution extérieure et n'étaient apparemment pas liées à la propagation du Sutra du Lotus. A un autre disciple, le moine laïc Ōta Jōmyō, qui souffrait de plaies cutanées douloureuses, il écrit :

« Bien que n'étant pas dans le courant principal du Shingon, vous avez néanmoins servi un maître de cette école. Vous avez vécu de nombreuses années dans une maison dont la famille pratiquait une doctrine erronée, et mois après mois, votre esprit a été contaminé par les mauvais maîtres. […] Cependant, en raison de votre karma passé et de la bienveillance que vous témoigne le Bouddha dans cette vie, vous m'avez rencontré et avez décidé de réformer votre conduite. Par conséquent, de plus grandes souffrances vous seront épargnées à l'avenir mais, pour l'instant, sont apparues ces pustules. » (La Guérison des Maladies Karmiques, Minobu, 1275, à Ota Jomyo) (note)

Généralement Nichiren n’attribuait pas  toutes les souffrances personnelles de ses disciples aux offenses passées contre le Dharma, alors pourquoi l'a-t-il fait dans ce cas particulier n'est pas tout à fait clair. Peut-être, a-t-il estimé que ce genre d'interprétation de la maladie saurait le mieux encourager Ōta. Ou peut-être a-t-il vu là l'occasion de fustiger les défauts des enseignements ésotériques shingon - question qui préoccupait alors Nichiren. Selon son interprétation, non seulement les persécutions par les autres, mais même les souffrances ordinaires des adeptes, comme la maladie, trouvent leur place dans le cadre explicatif du pourquoi les pratiquants du Sutra du Lotus rencontrent la souffrance, contrairement à la promesse de «paix et sécurité dans cette vie ». L'argument de Nichiren est que la condamnation personnelle d'un acte répréhensible antérieur, et donc d'une dette à payer, permet d'affronter la souffrance en la considérant comme une occasion d'éradiquer totalement cette infraction. En outre, par le pouvoir de sa foi dans le Sutra du Lotus, on reçoit des rétributions karmiques beaucoup plus légères et sur une période beaucoup plus courte que ce qui serait autrement le cas.

Troisièmement, en affirmant que ses souffrances actuelles étaient le résultat du dénigrement du Dharma dans le passé, Nichiren a pu expliquer le fait troublant que ses bourreaux n'ont reçu aucun signe évident de punition karmique. Selon lui, si un messager du Sutra du Lotus était injustement accusé d'un crime, même mineur, ses persécuteurs subiraient une rétribution karmique immédiate, si cet individu lui-même n'avait pas calomnié le vrai Dharma dans les vies antérieures. Mais comme lui-même  avait commis cette offense dans les vies antérieures, Nichiren soutenait que ses ennemis étaient indemnes dans le présent alors que lui devait supporter leur hostilité, tout comme le bodhisattva Sans-Mépris a été attaqué «par le sabre et le bâton» parce qu'il avait calomnié le Sutra du Lotus autrefois.

Quatrièmement, et c’est peut-être le plus important, en considérant ses souffrances présentes  comme une expiation pour les calomnies passées du Dharma, Nichiren s'est placé au même niveau que les gens qu'il tentait de sauver et a identifié entre eux un lien karmique. Cela ressort clairement de son interprétation du bodhisattva Sans-Mépris comme faisant face à la violence à cause de la calomnie du Dharma dans des vies antérieures. Nichiren écrit:

« Les événements du passé décrits dans le chapitre Bodhisattva Fukyo (XX) sont ceux que je vis à notre époque, comme il était prédit dans le chapitre Kanji (XIII, Exhortation à la sauvegarde) ; ainsi, ce présent annoncé dans le chapitre Kanji (XIII,) correspond au passé décrit dans le chapitre Fukyo (XX). Le chapitre Kanji (XIII) [dont les prédictions s'accomplissent] à notre époque deviendra le chapitre Fukyo (XX) à l'avenir, et, à ce moment-là, Nichiren sera le bodhisattva Fukyo. » (La lettre de Teradomari,Teradomari, 1271, à Toki Jonin) (réf.)

Le chapitre Fukyo raconte  qu’un pratiquant du Lotus qui a connu de grandes épreuves en propageant le Sutra dans le passé, alors que le chapitre Exhortation à la sauvegarde prédit les épreuves des pratiquants qui le répandront dans l'avenir. S’appyuant sur son interprétation de ces deux chapitres, Nichiren vit lui-même et ses adversaires comme liés par le Sutra du Lotus dans un vaste drame sotériologique de la transgression, de l'expiation et de la réalisation de la bodhéité. Ceux qui maltraitent un pratiquant du Sutra du Lotus devront subir une renaissance répétée dans l'enfer avici pendant d'innombrables kalpas. Mais parce qu'ils auront formé un «lien d’opposition» (gyakuen) au Sutra du Lotus en diffamant son adepte, après avoir expié ce forfait, ils finiront par rencontrer de nouveau le Sutra du Lotus et pourront devenir des bouddhas. Dans la même logique, le pratiquant qui subit ces persécutions doit faire face à cette épreuve précisément parce qu'il a calomnié le Sutra du Lotus dans le passé, tout comme ses bourreaux le font dans le présent. Mais à cause de ses efforts pour protéger le Lotus en s'opposant au dénigrement du Dharma dans le présent, ses propres offenses passées seront anéanties, et non seulement il atteindra lui-même la bodhéité à l'avenir, mais permettra aussi à ses persécuteurs de le faire. Le pratiquant du Lotus et ceux qui s'opposent à lui sont ainsi inséparablement rattachés au Sutra dans le même «lien salvifique», un réseau de causes et conditions qui, finalement, permettra à tous les deux de réaliser la bodhéité. L’expression  «lien salvifique» fait référence aux Écoles de la Terre Pure  des périodes Heian (794-1185) et Kamakura (1185-1333) du Japon, où tous ceux qui plaçaient leur  foi dans le Bouddha Amida étaient considérés comme  karmiquement connectés à quelqu’un réputé avoir atteint la naissance dans la Terre Pure d'Amida et qui était censé aider à la réalisation du même objectif. (réf.). On trouve quelque chose d’approchant  dans l'enseignement de Nichiren, dans son idée que tous ceux qui forment un lien avec le Sutra du Lotus sont karmiquement connectés et que s'ils gardent le Lotus ou s'y opposent, « ils finiront par devenir bouddhas ». (note)

Le passage de «quelqu'un qui doit être sauvé» à «quelqu'un qui sauve les autres» - selon la terminologie d’Hiroshi Kanno - rétablit la dignité de l'individu impliqué ; il ou elle n'est plus la victime passive des événements mais assume activement l'adversité au profit des autres. Cela comporte, toutefois,  le potentiel d'un faux sentiment de supériorité, et même d'arrogance spirituelle, se définissant comme «celui qui sauve les autres». Que ce soit délibérément ou non, en s'identifiant comme quelqu'un de coupable d’avoir calomnié le Dharma dans le passé, Nichiren a rejeté cette possibilité, se plaçant au même niveau que ceux qui s'opposaient à lui et se présentant comme partageant avec eux le même lien causal. C’est dans cette optique qu’il écrit :

« Le Sutra du Nirvana dit ‘‘toutes les souffrances individuelles de tous les êtres vivants sont les souffrances de l’Ainsi-Venu lui-même’’. Moi, je dis : la souffrance commune de tous les êtres vivants [résultant de la diffamation du Dharma] est entièrement ma propre souffrance » (Remontrances au Bodhisattva Hachiman) (réf.)

Nichiren ne prétendait pas qu'il pourrait prendre sur lui toutes les souffrances individuelles de tous les êtres, ce que, peut-être, seulement le Bouddha pourrait faire. Mais il se considérait lui-même comme participant à la souffrance qui résulte d'avoir rejeté le vrai Dharma et il a consacré sa vie à la tâche de libérer les autres des conséquences de cette erreur.

Conclusion

Cherchant une réponse à la  question de savoir pourquoi lui-même et ses disciples ont dû subir des épreuves si difficiles, Nichiren n'a pas conclu à une seule explication, mais a adopté des perspectives multiples. D'une part, ses souffrances étaient nécessaires pour prouver la vérité du Sutra du Lotus et pour vérifier son propre statut de gyoja. D'autre part, c’était l'expiation pour les offenses passées contre Dharma, une rédemption rendue possible dans un délai considérablement  réduit grâce à  ses efforts pour défendre le Sutra. Nichiren a également formulé des explications multiples pour des questions connexes, telles que pourquoi lui et ses disciples n'étaient pas protégés par les divinités et pourquoi leurs ennemis n'avaient pas de rétribution karmique évidente. Par exemple, il a affirmé, comme il l'avait déjà fait dans le Risshō ankoku ron, que les divinités protectrices, n’entendant plus le vrai Dharma du Sutra du Lotus dont elles se nourrissaient, avaient abandonné le pays, ou bien que lorsque les gens accomplissent des actes mauvais au point de mériter la renaissance dans l'enfer avici, ils ne présentent pas nécessairement des signes de rétribution dans cette vie. (réf.). Quelques passages de ses écrits montrent une conviction profonde que, contrairement aux apparences, il était de fait protégé par les bouddhas :

« Le pratiquant né à l'époque des Derniers jours du Dharma qui propage le Sutra du Lotus rencontrera les trois grands ennemis, qui provoqueront son exil et même sa condamnation à mort. Pourtant, le Bouddha Shakyamuni couvrira du manteau de sa bienveillance ceux qui persévéreront dans la propagation. […] Shakyamuni, Taho, les bouddhas et les bodhisattvas des dix directions les louerons comme des personnes de grandes racines de bien et maitres de tous les êtres vivants […] Ainsi encouragé j’ai pu endurer d'innombrables et cruelles épreuves. » (La véritable réalité de la vie, Sado, 1273 à Sairen-bo) (note)

Dans d'autres passages, cependant, il exprime la conviction qu’il ne cherche aucune garantie de protection, mais la volonté de poursuivre sa mission, quoi qu'il arrive.

« Je le déclare ici : ‘‘Que les divinités m'abandonnent, que toutes les persécutions m'assaillent, je continuerai à donner ma vie pour le Dharma.’’ […] Moi et mes disciples, nous sommes en proie à toutes sortes de difficultés mais si nos cœurs ne connaissent pas le doute, nous atteindrons naturellement la bodhéité. » (Traité pour ouvrir les yeux ,(Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

Cette pluralité d’explications est due, peut-être, au fait qu'aucune d’elles ne rend compte convenablement de sa souffrance à chaque moment. Mais toutes, elles partagent, cependant, le refus absolu de Nichiren de considérer ses épreuves comme arbitraires ou sans signification, ou bien lui-même comme leur victime malheureuse. Que ce soit comme lot inévitable de sa mission sacrée ou comme un acte d'expiation, il les a activement assumées  non seulement pour lui-même, mais également pour les autres. Cette attitude lui a permis de trouver le bonheur, le sens de sa vie et, parfois même, un sentiment aigu de privilège au milieu de l'adversité la plus dure. C’est ce qui l’a conduit à se décrire pendant le premier hiver froid de son exil à Sado , alors qu’il était affamé, isolé et en danger de mort, comme ''l'homme le plus fortuné du Japon d'aujourd'hui''» (Traité pour ouvrir les yeux, Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

L'exclusivisme lotusien de Nichiren reposait sur un ensemble de prémisses herméneutiques concernant les pouvoirs sotériologiques inhérents au Sutra du Lotus : la distinction entre enseignements ''vrais'' et ''provisoires'' comme étant fondée sur la réalité métaphysique ainsi que le fonctionnement de la causalité karmique à travers les vies passées, présentes et futures. Cet article a tenté, en tant que rétrospective historique, d'entrer dans ces prémisses afin de comprendre la vision de la souffrance de Nichiren - la sienne et celle des personnes autour de lui. Mais aujourd'hui, en dehors d’un petit contingent littéraliste parmi ses disciples, il y a beaucoup de gens, y compris certains pratiquants du Lotus, pour qui de tels arguments ne trouvent plus d’écho et rendent la vue de Nichiren de la souffrance difficile à traduire dans un langage contemporain. Son attribution de catastrophes majeures au rejet du Sutra du Lotus et à l’attachement à d'autres enseignements va à l'encontre de la sensibilité pluraliste moderne et est susceptible d'apparaître naïve et désagréable, voire dangereuse, à une époque où les conséquences brutales des conflits religieux sont nettement évidentes. Son sens aigu de mission personnelle apparaît aussi comme illusoire, et son attribution de ses propres persécutions aux calomnies passées du Dharma peut ressembler à une incitation potentiellement insidieuse à blâmer la victime. Vu de l'extérieur du cadre herméneutique de Nichiren, que reste-il de plus applicable à tirer de son attitude envers la souffrance ?

Nichiren a longtemps été admiré, même en dehors de sa propre École, pour sa persévérance face à l'opposition et son défi de l'autorité mondaine. Mais son attitude traduit plus que le simple courage ou la persévérance. Les souffrances qu’il subissait n'étaient pas, selon lui, quelque chose de remédiable par la richesse, la technologie ou le pouvoir politique. En faisant face à des épreuves inévitables, il a montré une attitude qui dépense peu d'énergie dans la lutte contre elles, mais les assume sans détour, en les interprétant de façon à leur donner un sens dans le présent afin d'utiliser ces épreuves pour son propre développement et au bénéfice d'autrui. En termes du Mahayana, c'est précisément l'engagement d’un bodhisattva. Pour citer encore une fois l'analyse de Hiroshi Kanno sur le chapitre du Maitre du Dharma :

«Les disciples du Sutra du Lotus ne cherchent pas à atteindre la bodhéité par leurs propres efforts ni ne cherchent à être sauvés par un sauveur transcendant. Ils s’en tiennent à leur véritable identité et au fait qu'ils sont nés dans ce monde maléfique de leur propre volonté afin de propager le Sutra du Lotus pour le bien de tous les êtres vivants, se sentant ainsi satisfaits d'accomplir leur mission. » (réf.)

Cela décrit parfaitement la position adoptée par Nichiren. Ce faisant, il a également montré la valeur du renoncement à la fausse et finalement frustrante attente que le bonheur devrait signifier une absence de souffrance. Il enseigne à ses disciples :

« Ne doutez pas simplement parce que le ciel ne vous accorde pas sa protection. Ne vous découragez pas parce que vous ne goûtez pas une existence facile et paisible en cette vie. » (Traité pour ouvrir les yeux, Sado, 1272 à Shijo Kingo) (réf.)

Pour lui, la promesse du Sutra du Lotus de «paix et sécurité dans cette vie» signifiait non pas l’absence de difficultés, mais le bonheur à trouver même au milieu de la souffrance, grâce à l'engagement qu'il avait pris.


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