Shugo Kokka-ron

Traité pour la Protection de la Nation

Lettres et traités de Nichiren Daishonin.

Shugo kokku ron (1259), Teihon no. 15, 1
(Kamakura, 1259)

 

 

Nichiren (1222-1282) écrivit le "Shugo Kokka-ron" dans la première année de l'ère Shogen (1259) alors qu’il avait 37 ans. Le manuscrit original, gardé dans le temple Kuon-ji au Mont Minobu, fut détruit par un incendie en 1875.

L’intention de Nichiren, en écrivant ce traité, était de critiquer largement l’enseignement de l’Ecole de la Terre Pure (Jodo), professé par Honen (1133-1212) et de rendre clair le fait que seul l’enseignement du Sutra du Lotus apporte la paix et le salut à l’époque de Mappo. Dans ce traité composé de 16 sections réparties en 7 chapitres, Nichiren dénonça le Senchaku-shu de Honen comme une œuvre nuisible qui détruit le vrai Dharma, et conduit les gens en enfer en occasionnant des désastres dans le pays. Le Shugo kokka-ron est la seule œuvre de Nichiren qui contient une introduction écrite par lui, et un dialogue organisé en chapitres et sections.

PROLOGUE

Après réflexion, je me considère comme chanceux d’être né dans le monde Saha, au Japon et d’avoir inopinément échappé aux trois mauvaises voies, sachant que nos chances de naître dans les mauvaises voies sont aussi grandes que le nombre de particules de poussières (kshana) contenues dans tous les mondes de l’univers, tandis que nos chances de naître dans le monde-état d'hommes sont aussi faibles que la quantité de terre pouvant tenir sur un ongle. Ceci étant dit, il n’y a pas de doute que dans mes vies futures, je risque d'être déchu de cette rare opportunité d’être né en tant qu’être humain au Japon, pour renaître dans les trois mauvaises voies.

Les causes pour lesquelles les êtres humains chutent dans les trois mauvaises voies. Ils vont dans les mauvaises voies comme en enfer, pour des actes mauvais commis à l’égard de leur famille et parents ; pour le grave crime d’avoir tué des êtres vivants et d’autres actes brutaux ; pour avoir, en tant que gouvernant, commis la faute de négliger les douleurs du peuple ; pour avoir pris refuge dans des enseignements corrompus sans faire la distinction entre les Dharmas bouddhiques corrects ou incorrects, ou pour avoir été encouragés par des enseignants malfaisants. Parmi les causes mentionnées ici, même les personnes non-informées sont capables de distinguer le correct de l’incorrect, lorsque cela concerne la morale ou la vie quotidienne. Il n’est pas aisé, cependant, même pour des sages éclairés, de faire cette distinction pour ce qui concerne les dharmas et les enseignants. Et ô combien plus difficile pour nous, hommes ordinaires des Derniers jours du Dharma !

Depuis que le Bouddha Shakyamuni est décédé en Inde et que ses enseignements ont été diffusés en Chine, la lumière de la sagesse, exaltée en Inde par des commentateurs qui guidaient le peuple grâce aux quatre appuis du Dharma (shie), perdit chaque jour de sa splendeur, et le courant du bouddhisme en Chine, transmis par les Maîtres-du-tripitaka, devint, mois après mois, de plus en plus impure.

En Inde, les maîtres des doctrines (ronji) qui ont mal interprété les enseignements définitifs (jikkyo), ont recouvert la lune de la vérité avec les nuages de l’illusion, tandis que les traducteurs, qui étaient attachés aux enseignements provisoires (gonkyo), ont échangé le jade des enseignements définitifs (jikkyo) contre les roches sans valeur des enseignements provisoires. Comment alors pourrait-il n’y avoir aucune erreur dans les doctrines sectaires établies par les maîtres des hommes (ninshi) chinois qui s’appuyaient sur ces sutras mal interprétés. Et que dire d’un pays aussi éloigné que le Japon où les lettrés bouddhistes ont été guidés par les chinois. Selon ceux qui étudient, ces écoles sont aussi nombreuses que les écailles du dragon, tandis que ceux qui atteignent la bodhéité sont aussi rares que ceux qui obtiennent des cornes de girafe. C’est parce que la plupart pratiquent des enseignements provisoires, ou prennent refuge dans des enseignements qui sont inadaptés au temps ou aux capacités des gens dans la période des Derniers jours du Dharma ; ou encore parce qu’ils pratiquent aveuglément un enseignement, sans savoir s’il est transmis par un maître ignorant ou par un maître sage. Beaucoup pratiquent à la fois des enseignements provisoires et des enseignements corrects, sans savoir la différence entre les deux ; ou pratiquent seulement les enseignements provisoires, les confondant avec l’enseignement correct ; ou encore, faisant preuve de vanité, croient avoir atteint les plus hauts degrés de la pratique. En conséquence, ces personnes ignorantes, qui traditionnellement étudient et pratiquent le bouddhisme dans le but se libérer de la chaîne des naissances et des morts (samsara) accumulent un karma qui les maintient enchaînés.

Il y a environ cinquante ans, un moine retors [Honen] écrivit un livre intitulé Senchaku shu, dans lequel il dénigra les doctrines de toutes les écoles bouddhistes, en préconisant aux personnes ignorantes, des Derniers jours du Dharma, de pratiquer uniquement le Nembutsu, c’est à dire d’invoquer le nom du bouddha Amida. Au nom des trois maîtres chinois, Tanluan, Daochuo, et Shandao, il divisa l’ensemble des écrits bouddhiques en deux parties : la Porte de la Voie Sacrée, et la Porte de la Terre Pure. Ceci eut pour effet de substituer les sutras provisoires aux vrais sutras, fermant ainsi la voie du bouddhisme Lotus et Shingon, permettant d’atteindre directement la bodhéité, et ouvrant à la place le chemin blanc des trois sutras de la Terre Pure [Muryoju, Kammuryoju et Amida].

En outre, attendu que les sutras provisoires furent enseignés pour préparer les hommes aux sutras définitifs (note), choisir les enseignements les plus anciens et rejeter les plus récents, est également contraire au véritable objectif des trois sutras de la Terre Pure. C’est donc un acte qui dénigre les sutras essentiels, mais aussi les sutras provisoires. C’est un enseignement erroné qui empêchera toujours les gens d’atteindre les quatre mondes-états les plus élevés (bouddha, bodhisattva, pratyekabuddha, shravaka), les faisant tomber dans les profondeurs de l’enfer des souffrances incessantes. Néanmoins, de nombreuses personnes suivent cet enseignement, tels des rameaux balancés par des vents agités, et ce moine fourbe est adoré par ses disciples autant que Taishaku est adoré par les dieux.

Beaucoup de livres ont été écrits afin de réfuter cette doctrine nuisible : le Jodo ketsugi-sho (Critique de la Signification de la Terre Pure) de Koin, le Dan Senjaku (Réfutation du Senchaku Shu) de Josho, ainsi que le Saijarin (Réfutation du Mauvais Enseignement) de Myoe-bo Koben. Bien que les auteurs de ces ouvrages soient des moines bouddhistes reconnus et de grande vertu, ils n’ont pas complètement mis en évidence la raison fondamentale pour laquelle le Senjaku-shu discrédite le Dharma correct. C’est pourquoi, contrairement à leurs intentions, ils ont seulement contribué à faire connaître ce livre. Ils sont comme une bruine légère pendant une grave sécheresse, qui tue les arbres et l’herbe au lieu de les ranimer, ou comme des soldats de faible courage placés à l’avant poste de l’armée au cours d’une bataille, qui servent seulement à encourager le puissant ennemi.

Je fus si ému de tout cela que j’écrivis cet ouvrage intitulé Traité sur la protection de la nation pour expliquer clairement en quoi le Senjaku-shu détruisait le Dharma correct. J’espère que tout le monde, clergé et laïcs, utilisera cet ouvrage, laissant de côté les préoccupations mondaines et plantant au contraire les graines de la bonne fortune pour les kalpas à venir. Maintenant, j’aimerais examiner si l'Enseignement exposé dans le Senjaku-shu est vrai ou faux, en conformité avec les sutras du Bouddha et leur interprétations par les bodhisattvas. Je m'appuierai uniquement sur le Bouddha afin que ceux qui lisent ce livre puissent y placer leur foi ou, au contraire, le considèrent comme une calomnie ; je n'y mettrai pas en avant ma propre opinion.

Je diviserai ce livre en sept chapitres. Dans le premier, j’essaierai de rendre claire l’idée que les enseignements du Bouddha peuvent être divisés en deux : les définitifs et les provisoires. Le deuxième chapitre traitera du développement et de la chute du bouddhisme durant les époque du Dharma correct, du Dharma formel, et les Derniers jours du Dharma, après la mort du Bouddha Shakyamuni. Le troisième chapitre exposera la raison pour laquelle il est juste de considérer que le Senjaku-shu dénature le Dharma correct. Dans le quatrième chapitre, nous verrons ce que les sutras disent des calomniateurs du Dharma correct, et comment il faut agir à leur égard. Dans le chapitre cinq, je montrerai combien il est difficile de rencontrer un ami bouddhique, et le Dharma correct, tandis que dans le sixième chapitre je débattrai des précautions que les pratiquants des Sutras du Lotus et du Nirvana devraient prendre. Dans le septième chapitre, je répondrai aux questions qui se rapportent aux idées exposées précédemment.

Suite de la traduction en cours

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