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L’instant de la mort dans la pensée de Nichiren

par Jacqueline I. Stone 2003 

In Watanabe Hoyo Sensei koki i kinen ronbunshu ; Hokke bukkyo bunkashi ronso.
Edited by Watanabe Hoyo Sensei koki i kinen ronbunshu kankokai. Kyoto;
Heirakuji shoten,

 

En 1278, alors que Nichiren vivait au Mont Minobu, son disciple Nanjo Tokimitsu lui fit part de la mort de sa nièce, une jeune femme dont nous savons seulement qu’elle était la fille du nyudo* Ishikawa no Hyoe. Elle était morte suite à une maladie tout en récitant daimoku, et Nichiren loua cette mort exemplaire. C’était aussi pour lui l’occasion de souligner la grande différence entre sa compréhension du bouddhisme et celle de la majorité de ses contemporains. Il s’en explique dans sa réponse :

« La plupart des gens pensent que ceux qui récitent Namu Amida Butsu au dernier moment de leur vie pourront renaître dans la Terre pure de la béatitude parfaite parce que ce sont les paroles d'or du Bouddha. Mais - et c'est un grand motif d'étonnement - Shakyamuni à plusieurs reprises est revenu sur cette affirmation et a déclaré : "[Pendant plus de quarante ans] je n'ai pas encore révélé la vérité" et "En rejetant honnêtement les enseignements provisoires je révélerai la Voie ultime." Moi, Nichiren, j'ai fait connaître ces enseignements du Bouddha, mais les Japonais se sont mis furieusement en colère en prétendant que mes propos étaient de pures inventions que rien ne pouvait justifier. […] Si mon enseignement n'était pas juste, la nonne, fille d'Ishikawa, n'aurait pas pu croire au Dharma correct au dernier instant de sa vie. » (réf.)

Il est admis que la tradition bouddhiste du Tendai, dont est issu Nichiren, vénérait le Sutra du Lotus comme suprême parmi tous les enseignements du Bouddha et que Nichiren prônait une dévotion exclusive à ce sutra, estimant que seul celui-ci pouvait conduire à la libération dans la période qui était la sienne, celle des Derniers jours du Dharma (mappo). Il s’appuyait tant sur les preuves scripturaires que sur la classification doctrinale du Tian-tai pour affirmer que les « moyens appropriés » (hoben) des enseignements de l’Ecole Jodo (Terre Pure) et d’autres doctrines basées sur les sutras provisoires étaient devenus inopérants depuis la prédication du Sutra du Lotus. Cependant, comme l'indique le passage ci-dessus, l’affirmation de Nichiren de l’exclusivisme du Lotus ne se réduisait pas à une question de classement doctrinal mais impliquait des positions décisives sur la pratique religieuse du peuple et les espoirs pour la vie future. Les enseignements de l’Ecole Jodo promettaient universellement — aux aristocrates, aux guerriers et à l’humble peuple — une bonne mort, censée libérer le pratiquant des souffrances de la renaissance samsarique et le conduire à la naissance dans la Terre Pure. Il était communément admis que ceux qui, sur leur lit de mort, psalmodiaient le nembutsu, le nom du Bouddha Amida (Amitabha), pouvaient atteindre « la pleine-conscience » (smriti) du dernier instant (rinju shonen) et renaîtraient dans la Terre de la béatitude parfaite (Sukhavati, Gokuraku) située à l’ouest de l’univers. Les représentations dans l’art japonais médiéval des raigo (littéralement « approche accueillante ») d’Amida et de ses assistants, les bodhisattvas Kannon (Avalokiteshvara) et Seishi (Mahasthamaprapta) avec leur saint cortège escortant le mourant vers la Terre Pure, contribuaient à donner une certaine idée de ce qui se passait à  l’approche de la mort. Il était supposé qu’une fois parvenu à la Terre Pure d'Amida, on ne retombait plus dans le cycle des renaissances samsariques mais était assuré de la future bodhéité. En remettant en question l'efficacité de l'enseignement de l’Ecole Jodo, Nichiren allait contre l'opinion dominante et devait trouver des arguments pour prouver que cette croyance était erronée.

Cet essai examinera brièvement la critique que fait Nichiren de la validité du nembutsu et d’autres enseignements provisoires pour l’atteinte de la pleine-conscience au moment de la mort ; puis on verra quel enseignement il a donné à ses propres disciples sur cette question et on abordera rapidement l'élaboration et la formalisation des pratiques pour les mourants au sein de la tradition nichirénienne au début des temps modernes.

De nos jours, on considère généralement la manière dont une personne décède comme le résultat de processus physiologiques contingents. Il est rare qu’on l’envisage comme un reflet de la qualité morale ou spirituelle de la vie du défunt. Pour nous, ce qui compte c’est comment une personne a vécu et non pas comment elle meurt. C'est un des fossés qui sépare notre compréhension actuelle de la conscience religieuse prémoderne. Pour les hommes du Japon médiéval, comme, plus généralement, pour les cultures bouddhistes pré-modernes, la façon dont on mourait était un miroir des vertus qu’une personne avait accumulées de son vivant et aussi une indication de son destin post-mortem. Le moine tendai Genshin (942-1017), dans son célèbre traité Ojojoshu (L'Essentiel pour naître dans la Terre Pure) avait introduit dans le monde bouddhiste japonais des « pratiques de chevet du mourant » et l'idée du salut sur le lit de mort. Il avait esquissé une sorte de physiologie morale selon laquelle le processus létal différait selon les mérites de la personne mourante.

« Quand ceux qui ont fait le mal sont sur le point de mourir, écrit-il, le vent et les éléments fins partent en premier lieu ; les mourants sont donc agités et fiévreux et souffrent énormément. Lorsque ceux qui ont fait le bien sont sur le point de mourir, les éléments terre et eau partent tout d'abord ; ils sont sereins, sans aucune douleur. » (réf.)

Mourir paisiblement en récitant le nembutsu ou un mantra d’autres bouddhas ou bodhisattvas, était considéré comme le signe que l'on était assuré d’atteindre la naissance dans une Terre Pure (ojo). L’Ojoden médiéval est un recueil de récits hagiographiques de personnes ayant obtenu de renaître dans la Terre Pure du Bouddha Amida, avec presque toujours une description de la mort idéale et les signes de bon augure qui l'accompagnent. A l’approche de leur ojo, les hommes et les femmes de ces histoires connaissent d’avance le moment de leur décès, prennent un bain, mettent des vêtements propres et meurent sereinement, dans un état de méditation ou en psalmodiant le nembutsu. Souvent, leurs corps ne se décomposent pas pendant plusieurs jours mais émettent des effluves agréables. A l’inverse, mourir en délirant ou dans la douleur était considéré comme une chute en enfer ou dans d’autres mondes maléfiques de la transmigration. L'aspect de la dépouille donnait lieu à une interprétation similaire. Un teint clair et la souplesse des membres du défunt étaient interprétés comme des signes de vertus accumulées annonçant une bonne renaissance ou l’atteinte de la Terre Pure, tandis que la peau sombre et une rigor mortis prononcée étaient des indices inquiétants. Les premiers textes médiévaux sur l’enseignement des « rites du chevet » (rinju gyogisho) montrent une grande attention aux manifestations physiques des mourants, indices de l’atteinte ou non de la naissance dans la Terre Pure ou bien de la chute dans les « mondes mauvais ». Les sources canoniques d’interprétation des signes corporels au moment de la mort sont abondamment annotées. Par exemple, le sutra ésotérique chinois Shouhu guojierzhu tuoluoni jing (Sutra des dharanis pour la protection du souverain d’un pays) énumère quinze signes de la chute en enfer : le mourant crie sa peine à haute voix, s’étouffe de ses larmes, urine ou défèque dans l’inconscience, refuse d’ouvrir les yeux, a mauvaise haleine, tourne la face vers le bas, etc. ; huit signes que le mourant tombe dans le monde des esprits faméliques (preta, gaki) : le mourant est brûlant de fièvre ou bien souffre de faim ou de soif, etc.; et sept signes présageant une descente dans le monde-état des animaux : déformation des mains et des pieds, écume à la bouche, transpiration de tout le corps. Ce passage a attiré l'attention de divers auteurs de rituels du chevet comme les maîtres shingon Jichihan (c. 1089-1144) et Kakuban (1095-1143) ainsi que le troisième et dernier patriarche de la lignée Chinzei* de l’Ecole Jodo, Nen'a Ryochu (1199-1287). (note)

Nichiren n’a pas échappé à la croyance de ses contemporains selon laquelle la manière de mourir et la condition du corps révèlent quelque chose sur l'état spirituel du mourant. Il connaissait bien la littérature canonique sur le sujet et s’y réfère dans les lettres à ses disciples. Ainsi, il écrit à Myoho-ama :

« Le Sutra du Lotus dit : ‘‘[le véritable aspect de tous les phénomènes] est ainsi (nyoze) depuis l’apparence (so) … jusqu’à la cohérence du début jusqu'à la fin (hon maku kyo to)’’ Le Dajidu lun dit : ‘‘Que la couleur [de la peau] devienne foncée au moment de la mort indique que la personne va tomber en enfer.’’ Le Shouhu jing dit que [lors de la mort] il y a quinze signes qui indiquent la chute en enfer, huit signes d’une renaissance dans le monde des esprits faméliques, cinq signes d’une renaissance dans le monde-état animal, etc. Le Grand-maître du Tian-tai* dit dans son Mohozhiguan (Maka Shikan) : ‘‘Lorsque le corps prend une couleur sombre, cela indique une descente en enfer’’… Le Tian-tai dit : ‘‘Une couleur claire représente les cieux’’. Le Dalun dit : Ceux dont la couleur [dans la mort] est rose ou claire et dont le corps n’est pas déformé obtiendront de naître dans le monde du ciel.’’ Le récit des derniers instants du Grand-Maître du Tian-tai* précise : ‘‘Sa couleur était claire’’. La description de la mort du Maître du Tripitaka Xuanzang dit : ‘‘Sa couleur était claire’’. Les enseignements du temps du Bouddha s’accordent pour dire que les actions noires conduisent à la renaissance dans les six mondes [du samsara] et que les actions blanches conduisent à la renaissance dans les quatre mondes-états saints. (réf.)

Ou bien il écrit à Sennchi-ama en adaptant son enseignement à sa condition de femme :

« Au moment de la mort, si une personne est destinée à tomber en enfer, sa peau deviendra sombre et son corps lourd comme une immense pierre. Mais dans le cas d'une bonne personne, même une femme de sept ou huit shaku* de haut, verra sa peau changer et devenir lumineuse et son corps devenir aussi léger qu’une plume d'oie et aussi souple que le coton. » (réf.)

On voit que Nichiren n’écarte pas l'hypothèse qu'une bonne mort reflète les mérites spirituels et la renaissance dans un monde-état favorable. Ce qu'il rejette c’est la croyance généralisée que l’invocation du nom d'Amida était le moyen le plus efficace pour réussir une bonne mort. En son temps, le nembutsu psalmodié était devenu la pratique la plus courante au chevet des mourants pour atteindre la pleine-conscience lors du dernier souffle. (bibliographie) Dans sa critique de l'enseignement de l’Ecole Jodo, Nichiren ne s’enferme pas dans une argumentation doctrinale, mais réfute incontinent la revendication centrale de cette tradition, selon laquelle la dévotion à Amida et la psalmodie du nembutsu garantiraient une bonne mort conduisant à la libération du samsara. Il va même jusqu’à prétendre le contraire et retourne démonstrativement la promesse jodo contre elle-même affirmant que les gens qui mettent leur espoir dans le nembutsu ont des morts néfastes.

On trouve des polémiques sur ce thème assez tôt dans ses écrits. Par exemple, en 1264, en transmettant au moine Joen-bo de la province d'Awa sa critique des enseignements de l’Ecole Jodo, Nichiren écrit :

« Les quatre congrégations* du Japon, bien que sous différentes formes, aspirent tous à la naissance dans la Terre Pure de l’Ouest grâce à la pratique unique [du nembutsu]. Ce serait un pays où fleurit le bouddhisme et pourtant, j'ai des doutes sérieux. On voit et on entend que, pour ces sages qui devraient servir de guides et de miroirs pour l’Ecole Jodo, et pour ses grands mécènes laïques et ses adeptes vertueux, qu’ils soient éminents ou obscurs, dans la majorité des cas, les choses ne vont pas selon leurs désirs au moment de la mort. Nous trouvons dans les écrits du Vénérable Shandao* que dix fidèles sur dix parviendraient à la naissance dans la Terre Pure, et que tous ceux qui récitent le nembutsu, ne serait-ce que dix fois ou bien tout au long de leur vie, finiront, sans la moindre exception, par y naître. Pourtant, la manière dont meurent ces personnes et les interprétations de Shandao sont différentes comme l'eau et le feu... [Si nous suivons les interprétations de Shandao], alors même si neuf sur ces dix personnes atteignaient la Terre Pure mais qu’une seule n’y arrivait pas, ce serait déjà cause de doute. Alors combien plus douterait-on encore quand on apprend que des maîtres de l’Ecole du Nembutsu tels que Zenne*, Ryukan, Shoko*, Sassho, Namu et Shinko ont fini couverts de plaies, ont contracté de graves maladies et sont morts l’esprit dérangé ! Alors qu’on entend que les pratiquants du Lotus et des enseignements ésotériques ‒ [dont Shandao dit que] « pas un sur mille » [ne peut atteindre la Terre Pure] ‒ meurent généralement dans un état de  pleine-conscience. » (réf.)

De même, Nichiren dénonce que, parmi les disciples de Honen (1133-1212), fondateur de l’Ecole Jodoshu*:

« Beaucoup sont morts sans signes [auspicieux] apparaissant [même] au cours de deux semaines, ou qui ont fini avec des plaies maléfiques, crachant du sang ou dans la sueur brûlante de tout le corps. Sur plus de quatre-vingts disciples de Honen, pas un n’a eu une bonne mort. » (réf.)

Pour Nichiren, ce n'était pas dû à la faillite morale personnelle ou au manque de sincérité religieuse de la part des fidèles de la Jodoshu mais en raison d’une déficience inhérente aux enseignements de cette Ecole. L’adhésion aux enseignements jodo revenait, selon lui, à dénigrer le Dharma (hobo), parce que cela exigeait qu'on néglige l’« enseignement véritable » (c.-à-d., le Sutra du Lotus) au profit d’enseignements provisoires. Les premières œuvres de Nichiren se réfèrent à l'argument des enseignants jodo contemporains qui affirmaient que le Sutra du Lotus était trop profond pour la capacité limitée des hommes bornés de l'ère mappo. De ce fait, il était préférable selon eux : « de mettre, pour le moment, de côté le Sutra du Lotus et de pratiquer le nembutsu, mieux adapté aux personnes ignorantes de l'ère de la fin du Dharma, atteignant ainsi la naissance dans la Terre Pure d’Amida où la pratique du Sutra du Lotus devenait possible.» (biblio) Alors que pour Nichiren, le Sutra du Lotus était pour tous la « voie directe » pour atteindre la bodhéité. Précisément parce que les gens de mappo avaient des capacités limitées, seul le Sutra du Lotus, l'enseignement suprême du Bouddha, avait le pouvoir de les sauver. Ecarter le Sutra du Lotus pour des enseignements inférieurs, c’était dénigrer le Vrai Dharma, une offense qui, selon le Sutra lui-même, entraînait d'innombrables kalpas de renaissances successives dans l'enfer avici. Il écrit :

« Que les pratiquants nembutsu d'aujourd'hui ainsi que d'autres qui semblent pourtant être des hommes de grande sagesse n’obtiennent pas la mort comme ils le souhaitent, est dû à leur grande offense du Dharma. » (réf.)

La conviction de Nichiren que l’adhésion aux enseignements jodo mène à l'enfer sans rémission (nembutsu muken) était attestée à ses yeux, non seulement par les textes, en tant que preuves scripturaires, mais aussi par la preuve de décès de mauvais augure des pratiquants jodo.

La notion qu'une mauvaise mort pourrait refléter une faille dans la doctrine enseignée ou vécue par la personne concernée n'est pas propre à Nichiren mais apparaît dans d'autres écrits de l'époque. Par exemple, Jien (1155-1225), l’éminent prélat tendai, exprime un doute sur la légitimité des enseignements par Honen du nembutsu exclusif, en critiquant la façon dont il est mort : « Les personnes étaient rassemblées là [à Otani* ], répétant qu'il avait atteint la Terre Pure, mais c’est loin d’être certain. On ne pouvait rien noter de particulier sur son lit de mort, comme c'était déjà le cas pour Zoga Shonin* et d’autres. » (réf.) De même, le traité sur la poésie Nomori no kagami attribué à Minamoto no Arifusa, critique la mort d’Ippen (1239-1289), fondateur de l’Ecole Jishu :

« Juste avant, les gens insistaient sur le fait qu’[à la mort d’Ippen] apparaîtraient des nuages de pourpre et des fleurs de lotus tomberaient [du ciel], mais le moment venu, il n'y eut aucun signe de la venue d'Amida. Son corps était dans un tel état que l’attente de ses disciples qu'il atteindrait la Terre Pure s’est révélée complètement vaine et qu’ils ont dû se hâter pour l’incinérer avant que d'autres ne puissent le voir. » (réf.)

En affirmant que les personnes qui suivaient les enseignements jodo connaissaient une mauvaise mort, Nichiren devait faire face à une opinion largement contraire. Qu’est-ce qui expliquait cette ignorance ambiante ? Dans une lettre à une adepte, la nonne Myoho-ama, Nichiren aborde le sujet de la pleine-conscience des derniers instants et suggère que les mauvaises morts étaient souvent dissimulées par la famille ou les disciples des défunts à cause d’un malencontreux sentiment de loyauté ou par souci des apparences, acte qui ne faisait qu’augmenter la souffrance de la personne décédée :

« Lorsqu'il apparaît que [le défunt] tombera en enfer ou renaîtra dans un autre des six mondes-états y compris le monde des humains ou le monde céleste, les personnes ici-bas cachent quel était l’aspect de leurs maîtres ou de leurs parents et disent seulement qu'ils ont obtenus la naissance dans la Terre Pure de l’Ouest. Quel dommage ! Lorsqu’un maître tombe dans une mauvaise voie et est tourmenté par des souffrances insupportables, ses disciples l’y maintiennent en louant la façon dont il est mort, accroissant et prolongeant ses souffrances infernales. C'est comme bâillonner un criminel et puis l’interroger ou ne pas ouvrir un abcès laissant l’infection se propager ! » (réf.)

Ainsi, du point de vue de Nichiren, la compassion pour les personnes concernées, ainsi que le souci d’établir la différence entre la vérité et l'erreur dans les enseignements bouddhistes, autorisent à rendre public les décès de mauvais augure. Il en appelle donc aux moines éminents qu'il avait connus pendant son séjour à Kiyosumidera dans la province d'Awa :

« Chacun, au fond, se demande comment il est possible de faire confiance à quelqu'un qui dénigre Kukai, Ennin et ceux qui les suivent. A l'exception, peut-être, des habitants de Tojo et de Saijo, dans la province d'Awa, qui croient sans doute ce que je dis puisqu'ils ont pu le vérifier de leurs propres yeux. Endon-bo, du temple Inomori, Saigyo-bo et Dogi-bo du temple Seicho-ji, ainsi que Jitchi-bo de Kataumi étaient tous des moines éminents. Et pourtant, vous devriez vous demander quelle condition de vie exprimait leur visage au moment de la mort. Je n'en dirai rien. Enchi-bo, un autre moine du temple Seicho-ji, passa trois ans dans la grande salle de prière à recopier minutieusement le Sutra du Lotus de sa propre main, en s'inclinant trois fois devant le Sutra du Lotus dès qu'il en avait copié un caractère ; il en avait appris les dix volumes par cœur et, chaque jour et chaque nuit, récita deux fois le sutra en entier pendant cinquante ans. Chacun croyait qu'il ne pouvait manquer de devenir bouddha. Moi seul affirmais qu'Enchi-bo, tout comme Doji-bo, tomberait dans l'enfer avici de manière encore plus certaine que les moines du Nembutsu. (note) Vous devriez demander si la fin de leur vie fut bonne ou si elle prouve la justesse de mes prédictions. Sans moi, les gens auraient pensé que ces moines étaient devenus bouddhas. Cela devrait vous prouver la justesse de mes prédictions. Kukai et Ennin, notamment, connurent une fin épouvantable, signe qu'ils avaient accumulé les causes d'un destin misérable, mais leurs disciples s'efforcèrent de cacher ce fait de manière à ce que la cour impériale ne l'apprenne jamais. C'est pourquoi, le temps passant, on accorda à ces moines un respect toujours plus grand. Si personne n'avait révélé la vérité, leur réputation serait restée intacte pour l'éternité. » (réf.)

Dans l’esprit de Nichiren, il était tout simplement impossible que quelqu'un coupable de graves calomnies envers le Dharma et du maintien d’enseignements provisoires au détriment du Sutra du Lotus puisse avoir une bonne mort. Nous le voyons, par exemple, dans sa préoccupation pour le sort de son ancien maître Dozen-bo, qui n'avait jamais tout à fait abandonné entièrement le nembutsu :

« Celui qui m’a enseigné, Maître Dozen-bo, qui avait peur de Tojo Kagenobu, seigneur d’un domaine et adepte d’Amida, me témoignait haine et mépris comme si j’étais son ennemi parce que je propageais le Sutra du Lotus – bien qu’il ressentît de la compassion pour moi au tréfonds de son cœur. A l’époque, par ouï-dire, j’ai appris que Maître Dozen commençait à croire au Sutra du Lotus, mais s’il y crut au moment de sa mort est incertain. Cela est préoccupant. Il n’est certainement pas en enfer, mais il est inimaginable qu’il ait quitté le cycle de naissance et de mort. Il est extrêmement regrettable de penser qu’il erre dans le monde intermédiaire entre les mondes présent et futur (chuu). » (réf.)

On sait que Nichiren a écrit son célèbre Hoon sho (Traité sur la dette de reconnaissance) en mémoire de son maître défunt et l'a envoyé à ses anciens condisciples de Kiyosumidera, les moines Joken-bo et Gijo-bo. Il leur demandait de lire ce texte en offrande sur la tombe de Dozen-bo. Il a rejeté d’un ton plus critique les comptes rendus sur les soi-disant reliques trouvées parmi les cendres après la crémation du maître Zen Lanxi Daolong (1213-1278) du temple Kenchoji à Kamakura, qu’il considérait comme son adversaire. Il affirmait tout à fait impossible que le corps d'une personne qui avait détourné les gens du Sutra du Lotus, en leur enseignant « une transmission en dehors des sutras », aurait pu produire des reliques. (biblio)

La conviction que les coupables d'avoir diffamé le Dharma ne peuvent connaître une belle mort conduit Nichiren à s’interroger non seulement sur le décès de ses contemporains religieux mais aussi, à l'occasion, de réinterpréter les récits hagiographiques de maîtres éminents du passé. Nous en trouvons deux exemples dans ses Ecrits. Le premier est celui de Shandao (613-681), maître du Jìngtuzong (Jodo). Parmi les enseignements chinois sur la Terre Pure, Nichiren s’en prend particulièrement à ceux de Shandao en raison de l’affirmation que «pas une seule personne sur mille» ne peut atteindre la libération par des pratiques non spécifiquement dirigées vers la Terre Pure, et aussi, probablement, en raison de son immense influence sur Honen. On sait qu’en établissant une Ecole indépendante de la Terre Pure au Japon (Jodo shu), Honen accorde à Shandao une place prépondérante dans sa lignée et considère même le patriarche chinois comme une manifestation du Bouddha Amida. La critique de Nichiren sur la mort de Shandao apparaît dans deux de ses goshos. Le premier, le Nenbutsu mugen jikoku sho (Le nembutsu mène à l'enfer sans rémission), écrit en 1255, dit que Shandao devint fou après avoir diffamé le Dharma :

« [Shandao] a grimpé dans un saule devant le temple où il vivait, s’est attaché par le cou, puis a sauté, et c’est ainsi qu’il mourut. Mais personne ne remit en cause ses enseignements erronés. Pourtant nous pouvons voir ici le châtiment subtil [qui l'attendait]. Avant sa mort, il avait dit: ‘‘ce corps doit être abhorré ; il accumule un nombre incalculable de douleurs qui ne connaissaient pas de répit’’. Puis il a grimpé sur le saule devant le temple où il vivait et, face à l'ouest, a prié : ‘‘puissé-je être saisi par le pouvoir extraordinaire du Bouddha ; puissent [les bodhisattvas] Kannon et Seishi venir me sauver.’’ Ayant prononcé ces paroles, il se jeta du haut de l'arbre et mourut. C'était le dix-septième jour du troisième mois lorsqu’il se pendit par le cou et sauta. Peut-être que la corde s'est cassée, ou peut-être la branche du saule a rompu, mais il est tombé sur une terre durcie par la sécheresse et se fractura le bassin. Il a survécu pendant sept jours et sept nuits, jusqu'au vingt-quatrième jour, estropié, gémissant dans les affres de l’agonie... Ce fait [le dénigrement par Shandao du Sutra du Lotus et sa mort misérable qui en résulta] n’est en aucune façon une calomnie inventée par les autres Ecoles ou des mensonges d'adhérents du Lotus, mais est attesté par les divers écrits de Shandao lui-même et les comptes rendus de sa biographie. » (réf.)

Un récit très similaire apparaît dans le Shimoyama goshosoku (Lettre à Shimoyama), que Nichiren écrit quelque vingt ans plus tard, en 1277. Là encore, il affirme que c’est en raison de ses calomnies contre le Sutra du Lotus que :

« [Shandao] encore de son vivant devint fou et se jeta du haut d'un saule. Tombant sur un sol dur, il n'est pas mort [immédiatement] mais traîna agonisant, quatorze jours, du quatorzième au vingt-septième, et enfin mourut dans le délire. » (réf.)

Ces deux narrations montrent bien que l’idée que se faisait Nichiren de la mort de Shandao et du principe de causalité qui la sous-tendait est restée constante tout au long de sa vie.

Le compte rendu du suicide religieux (jigai ojo) est consigné dans le Jingtu wangsheng zhuan (Récits de ceux qui ont obtenu la naissance dans la Terre Pure), de Jiezhu, compilé en 1064, et dans un certain nombre d'hagiographies subséquentes de l’ère Song*. (note) Comme l'a souligné Nogami Shunjo, ces récits postdatent Shandao de plusieurs siècles et reflètent peut-être l'ambiance de dévotion à la Terre Pure de l’ère Song plus que les faits biographiques de Shandao. (réf.) Mais tous louent, cependant, l’acte de Shandao comme l’expression héroïque de sa détermination à atteindre la Terre Pure. Nichiren est le premier à la considérer comme un suicide raté, découlant de l'aliénation mentale et qui entraîne une mort lente et douloureuse. En analysant la version du Shimoyama goshosoku, Takagi Yutaka note que certaines biographies chinoises, notamment celles du Xu Gaoseng zhuan et du Xinxiu wangsheng zhuan, datent la mort de Shandao du 3 au 14, alors que d'autres, tels le Diwang niandailu la situent du 3 au 27 ; Takagi Yutaka en déduit donc que Nichiren peut avoir vu dans ces décalages allant jusqu’à deux semaines une mort longue et misérable, reflétant le châtiment karmique d’avoir calomnié le Dharma dont il accusait Shandao. (réf-note)

Notons en passant qu’en parlant de la mort de Shandao, Nichiren fait également quelques remarques caustiques en critiquant la pratique de jigai ojo ou suicide religieux loué par certains ascètes jodo.

« Sûrement ceux qui embrassent les enseignements de la Terre Pure et suivent les traces de leurs maîtres devraient rencontrer une fin comme celle de Shandao et se suicider ! Les pratiquants nembutsu qui ne parviennent pas à se pendre se rendraient-ils donc coupables de trahison envers leur maître ? » (réf.)

Ou bien :

« L’Ecole du Nembutsu est un mal qui détruira le pays. Lors de la bataille [contre les Mongols], beaucoup de personnes se sont certainement suicidées. Parce que le moine fou Shandao s'est suicidé après avoir commencé à propager [le nembutsu], ceux qui psalmodient sérieusement le nembutsu ont des pensées de suicide. » (réf.)

Nichiren, qui croyait que l'on devait, si nécessaire, donner sans hésitation sa vie pour le Sutra Lotus, n’admirait nullement le suicide religieux pour une renaissance dans la Terre Pure. (note)

« Lorsqu'il mourut bel et bien, ses disciples se rassemblèrent autour de son lit de mort et vantèrent la beauté de ses derniers moments, mais en fait, il était tombé dans la grande citadelle de l'enfer avici. Vous vous demandez peut-être comment je peux le savoir ? Je répondrai que, dans sa biographie, on lit : "Ceux qui observèrent les restes de Shubhakarasimha virent son cadavre se racornir, sa peau noircir et ses os saillir." Les disciples de Shubhakarasimha ne comprirent peut-être pas que cela indiquait qu'il était tombé, après sa mort, dans le monde de l'enfer, mais s'imaginèrent qu'il avait eu la mort que méritaient ses vertus. Pourtant, l'auteur de sa biographie dénonce bien les erreurs de Shubhakarasimha en observant que son corps avait rétréci et sa peau noirci en laissant apparaître ses os. D'après les paroles d'or du Bouddha lui-même, avoir une peau qui noircit après la mort est une caractéristique dénotant qu'une personne tombera en enfer. » (réf.)

La biographie que Nichiren cite ici est le compte rendu sur Shanwuwei* dans Song gaoseng zhuan (Biographies des moines éminents de l’ère des Song), achevé en 988 par Zanning (919 - 1001). C’était, bien évidement, longtemps après le décès de Shanwuwei en 735. Dans ce contexte, le passage que relève Nichiren décrit l’apparence du corps de Shanwuwei non pas au moment de sa mort mais telle qu’était, plus de deux cents ans plus tard, sa momie vénérée comme sainte relique capable d’exaucer les prières. En fait, un passage juste avant celui auquel se réfère Nichiren décrit la mort de Shanwuwei comme idéale, dans la même position que le Bouddha : « Couché sur le côté droit, les deux pieds l’un sur l’autre, il est mort tranquillement... Etant imprégné de sagesse et de méditation, son corps ne se décomposa pas. » (réf.) En sortant la description de la momie de Shanwuwei de son contexte, Nichiren donne l’impression que sa mort était particulièrement horrible.

Il serait trop facile de rejeter ces interprétations de la mort de Shandao et de Shanwuwei comme falsification de sources, mais la lecture qu’en fait Nichiren reflète probablement une démarche herméneutique plus complexe, quelque chose de l’ordre du kanjin*. (biblio) Dans les deux cas, il insiste sur le fait qu'il suit les biographies traditionnelles, qui s’écartaient pourtant considérablement de ses interprétations, comme il doit l’avoir parfaitement compris. Etant donné sa dévotion exclusive au Sutra du Lotus et son opposition implacable à la «diffamation du Dharma», était-il, peut-être, convaincu qu'au-delà d’une lecture littérale des sources son point de vue était, en fin de compte, plus réel qu’une interprétation superficielle puisque qu’un ennemi du Sutra du Lotus ne pouvait simplement pas connaître une bonne mort.

Dans une lettre à sa disciple Myoho-ama, il lui exprime ainsi sa sympathie au sujet de la mort de son mari :

« Depuis l'enfance, j'ai étudié le Dharma avec un seul désir. La vie est fugace ; le souffle de l’expiration n’attend pas celui de l’inspiration. La poussière poussée par le vent suffit à peine pour illustrer [cette impermanence]. Sage ou insensé, vieux ou jeune, la vie est incertaine pour tous. J'ai donc décidé que je devais tout d'abord comprendre le moment de la mort et seulement ensuite étudier d'autres choses. » (réf.)

L’expression « tout d'abord comprendre le moment de la mort» de ce passage a longtemps été prise comme exprimant un sentiment aigu de l’impermanence qui aurait poussé Nichiren à prononcer ses vœux dès le plus jeune âge et à chercher la vérité dans les enseignements bouddhiques. (biblio) Même si cela était effectivement le cas, vu le contexte de toute la lettre à Myoichi-ama et d’après les écrits de Nichiren dans leur ensemble, il semblerait que sa volonté de « tout d'abord comprendre le moment de la mort », soit due non seulement à une prise de conscience de son inéluctabilité et au désir de libération qui en découle, mais exprime également un intérêt plus direct pour la manière dont meurent les personnes, en tant qu’indice du pouvoir sotériologique des enseignements suivis. Cette préoccupation a même apparemment duré toute sa vie. D’après l'hagiographie médiévale, Nichiren Daishonin chugasan d’Enmyoin Nitcho (1441-1510), Nichiren aurait commencé à douter des enseignements de la Terre Pure dès ses premières années d’étude à Kamakura, lorsqu'il apprit que le maître jodo Daiamidabutsu, un disciple de Honen, avait hurlé de douleur en agonisant.(réf.) Alors que toute relation entre Nichiren et Daiamidabutsu est probablement une invention ultérieure, Takagi Yutaka suggère que, même avant l'élaboration de sa théorie de l'exclusivisme du Lotus, Nichiren, bien qu'encore très jeune, put avoir conçu une aversion pour les enseignements de la Terre Pure en voyant certains fervents nembutsu, qui lui étaient proches, mourir si mal. (réf.) S’il en était ainsi, il est possible que la manière dont se passait la mort d’un individu soit restée pour Nichiren, tout au long de sa vie, un sujet de réflexion sur l'efficacité de la religion pratiquée. Lui-même ne se considérait pas comme une exception. Peu avant sa mort il écrit :

« Bien que je sois une personne de peu [dans l'estimation du monde], si j'atteins la bodhéité, cela montrera la puissance du Sutra du Lotus. Mais si je meurs mal, cela va desservir le Sutra du Lotus. Dans ce cas, s’ils disent que je suis une personne de peu, je serai en effet une personne de peu. » (réf.)

2 - Le moment de la mort pour les adeptes du Sutra du Lotus

Qu’enseigne donc Nichiren à ses disciples sur le moment de la mort et sur la manière d’y faire face ? Notons, en tout premier lieu, ses déclarations assurant ses disciples que leurs parents qui avaient maintenu jusqu’au bout leur foi dans le Sutra du Lotus étaient, sans aucun doute, morts dans un état de pleine-conscience* et avaient atteint le sommet de la Terre Pure du Pic du Vautour (ryozen jodo) ; nous en reparlerons plus loin. Ainsi, il écrit à une femme de la famille Nanjo :

« Il ne peut pas y avoir de doute que le malade mourra dans l’état de pleine-conscience et atteindra la Terre Pure du Pic du Vautour ; aucun doute du tout. » (réf.)

Ou bien à Nanjo Tokmitsu :

« Votre père était un guerrier [et donc un « homme mauvais »], mais parce qu'il vénérait de tout cœur le Sutra du Lotus, il mourut dans un état de pleine-conscience, d’après ce que j’en ai entendu dire. » (réf.)

Ou à Myoho-ama, dans la lettre déjà mentionnée :

« Vous dites vers la fin de votre lettre que votre mari avait récité Myoho-renge-kyo jour et nuit et que lorsque le moment de la mort approcha il l’a récité deux fois d’une voix forte. Vous dites aussi que la couleur de sa peau était plus claire que lorsqu’il était en vie et que son corps n’était pas contorsionné... Parce qu'il a récité Namu-myoho-renge-kyo au dernier moment, ses actes négatifs commis dans cette vie aussi bien que depuis le passé incommensurable ont été transformés en graines de bodhéité. C'est ce que l'on entend par les doctrines de “bonno soku bodai” (les passions mènent à l’Eveil), “shoji soku nehan” (le samsara s’identifie au nirvana) et “issho jobutsu” (atteinte de la bodhéité dès ce corps). » (réf.)

Il a également assuré ses disciples que, grâce à leurs liens avec lui en tant que gyoja (pratiquant du Sutra du Lotus), ils seraient protégés pendant la période liminale incertaine de l'état intermédiaire (chuu) entre cette vie et la suivante. Il écrit à Nanjo Tokimitsu :

« Même si on ne peut savoir quand ni soi ni d’autres personnes vont mourir, je ne manquerai pas de venir à votre rencontre à l'heure de votre mort, dans l'intervalle entre cette vie et la suivante (shoji no chugen). » (réf.)

Ou bien à Myoshin-ama, au sujet de son défunt mari :

«Quoi qu'il advienne sur la route qui mène de cette vie-ci à la vie prochaine (chuu no michi), il faut se déclarer disciple de Nichiren […] Aucun esprit maléfique ne pourra prétendre qu'il ignore ce nom [et vont battre en retraite en conséquence].» (réf.)

Nichiren loue également beaucoup la façon dont meurent ceux qui, parmi ses disciples, récitent à ce moment daimoku, comme la fille du nyudo* Ishikawa mentionnée au début de cet essai :

« C’est sans doute à cause de son karma des vies antérieures que cette personne a pu réciter Namu-myoho-renge-kyo au moment de la mort. Cela est aussi rare que la tortue borgne trouvant un morceau de bois flottant sur l’océan et comportant un creux parfaitement adapté à sa taille, ou à un fil tombant du ciel sur le sol et trouvant son chemin dans le chas d'une aiguille. Comme c’est merveilleux! » (réf.)

Cependant, nulle part dans ses écrits on ne trouve quelque indication qu'il considérait la récitation de daimoku au moment de la mort comme une exigence absolue pour le salut post-mortem, ou qu'il ait recommandé à tous quelque forme ritualisée particulière de pratique du chevet.

C'est Genshin avec son Ojo yoshu (L'Essentiel pour renaître dans la Terre pure) qui a introduit dans les cercles bouddhistes japonais une pratique formalisée spécialement destinée aux heures importantes de la vie. S'appuyant sur des sources chinoises, Genshin recommandait d’isoler le mourant dans une salle spéciale ou un hall de pratique distinct afin de minimiser les attachements stimulés par la vue d’objets familiers. Là, on pouvait enchâsser une statue du Bouddha avec à la main un cordon de cinq couleurs dont l’autre extrémité serait tenue par le mourant, comme s’il était tiré vers la Terre Pure du Bouddha. Les participants devaient disperser des fleurs et brûler de l’encens, et se tenir loin de ceux qui avaient récemment consommé de l'alcool ou mangé de la viande, réduire les conversations futiles, psalmodier le nembutsu et faire tout leur possible pour aider le mourant à contempler le Bouddha. (réf.) Genshin avait formulé ses instructions en fonction de l’amidisme, mais au cours des siècles suivants, l’idée de base de ces instructions a été adaptée aux différentes Ecoles et introduite dans leurs divers corpus de pratiques et interprétations doctrinales. (biblio) A l’époque de Nichiren, le Sutra du Lotus avait longtemps été utilisé dans un certain nombre de rinju gyogi (pratiques au chevet du mourant) déjà formalisés. Par exemple, le moine Tanshu (1066-1120 ?), du temple Kofukuji, auteur d'un premier rinju gyogisho (enseignements des rites au chevet des mourants) écrits après Genshin, recommande, entre autres, que l’on commente au mourant certaines stances du Sutra du Lotus. (réf.) Se fondant sur le témoignage d'ojoden de la période Heian*, Takagi Yutaka a montré que le Sutra du Lotus, ses chapitres ou ses versets, ont souvent été utilisés comme pratiques du chevet, mais pas aussi souvent que le nembutsu. (réf.) Le Shuzenji-ketsu (Décisions [doctrinales] du Xiuchansi), un recueil médiéval de transmission orale du Tendai, attribué rétroactivement à Saicho (767-822), contient un article recommandant la récitation de daimoku en tant que «triple contemplation de l’unité» (isshin sangan) particulièrement adaptée au moment de la mort. (réf.) A cause de sa référence à daimoku, le passage du Shuzenji-ketsu traitant de la pratique du chevet a, sans doute, été transmis, même sous forme indépendante, comme œuvre de Nichiren. (réf.) Que le Shuzenji-ketsu ait précédé Nichiren, et dans ce cas, dans quelle mesure il peut avoir influencé sa pensée sur daimoku, sont des questions qui ont donné lieu à beaucoup de controverses. (biblio) Quoi qu'il en soit, il existait un grand nombre de précédents d’utilisation du Sutra du Lotus au moment de la mort ou de pratiques axées sur le Lotus. Mais à en juger par ses écrits authentifiés, Nichiren n'établit aucune forme spécifique de pratique ritualisée pour les mourants.

« Ceux qui ont foi dans le Sutra du Lotus, à l'heure de la mort, même s’ils ne contemplent pas mentalement [en esprit] le Bouddha mais récitent [par la parole] le sutra, ou entrent [en action] dans la salle de pratique, illumineront sans même s’en rendre compte le royaume du Dharma, réciteront, sans les prononcer, tous les sutras. Même sans tenir dans les mains les rouleaux des textes sacrés, ils auront le mérite de serrer contre eux les huit rouleaux du Sutra du Lotus. N’est-ce pas une pratique beaucoup plus aisée que d’essayer,  comme le font les adeptes de l'enseignement provisoire du nembutsu, de psalmodier dix nembutsu sur le lit de mort, dans l'espoir de parvenir à la pleine-conscience ? » (réf.)

On considérait généralement que « dix nembutsu » étaient la quantité minimum à psalmodier sur son lit de mort, afin de parvenir à la naissance dans la Terre Pure. Cette convention était fondée, en partie, sur le célèbre dix-huitième vœu d'Amida, qui promet à tous ceux qui aspirent à ce but avec sincérité de renaître dans sa Terre Pure et en appellent à lui « ne serait-ce que dix fois. » (réf.) Elle se réfère aussi à un passage du Sutra de la Contemplation du Bouddha Amida, qui, en décrivant le plus bas des neuf niveaux de naissance dans la Terre Pure, dit que même une personne mauvaise, si elle rencontre un « bon ami bouddhiste » (zenchishiki) lui donnant à l’heure de la mort les instructions qu’il faut pour exprimer dix pensées d'Amida effacera alors à chaque pensée les péchés de huit milliards de kalpas et naitra dans sa Terre Pure. (réf.) Comme l'indique le passage ci-dessus, Nichiren ne substitue pas aux « dix nembutsu » un rite formel pour la pratique du chevet ; il ne prétend pas, par exemple, comme l'avait fait Genshin pour le nembutsu, que le daimoku récité au moment de la mort était plus efficace qu'à d'autres moments. (réf.) Il ne préconise pas non plus la pureté rituelle obligatoire au dernier moment.

« Si subitement vous deviez sentir l’approche de la mort, alors même si vous avez mangé du poisson ou de la volaille, si vous êtes capable de lire le Sutra, faites-le et aussi récitez Namu-myoho-renge-kyo. » (réf.)

Par contre, il notifie que l'on doit maintenir la foi dans le Sutra du Lotus jusqu'à la fin de la vie. Etant donné que Nichiren tentait de contrecarrer la croyance largement répandue en l'efficacité du nembutsu pour se garantir la pleine-conscience au dernier instant et le salut par la naissance dans la Terre Pure, pourquoi, malgré l'existence de nombreux précédents, n’a-t-il pas proposé une forme quelconque de pratique du chevet fondée sur le Sutra du Lotus ? Comme aucune réponse explicite à cette question ne figure dans ses Ecrits, deux raisons possibles pourraient être suggérées, les deux étant étroitement liées à des éléments clés de sa pensée.

A) Dernier instant et logique de la pratique unique

Nous avons vu que pour Nichiren, tout comme pour ses contemporains, la façon de mourir (recueillement ou agonie) et l’apparence de la dépouille (paisible ou difforme) étaient des indications tant des pratiques spirituelles de l'individu que de son destin post-mortem. Pour Nichiren, cependant, les mauvaises morts reflétaient non pas tant les mauvaises actions ou violations de préceptes tels que le meurtre, le vol, le mensonge, etc. que la faute infiniment plus grave d'avoir diffamé le Sutra du Lotus. Comme le fait remarquer Okuno Hon'yo, Nichiren estimait que l’opposition entre la foi dans le Dharma et son dénigrement était ce qui permettait de déterminer la nature des derniers instants. (réf.) Cela concorde parfaitement avec l’idée plus générale de Nichiren sur la libération comme dépendant non de l'accumulation de mérites par les observances morales et une variété de pratiques, mais de la condition unique de l’adhésion au Sutra du Lotus. Comme il l’écrit :

« L'absence de foi est la cause qui conduit à devenir un icchantika* et à s'opposer au Dharma correct, tandis que la foi est la cause qui mène à la sagesse et correspond au stade de myoji-soku(réf.)

Partisan d'une forme unique de pratique, Nichiren a conclu qu'il n’existe qu’une seule cause, le dévouement au Sutra du Lotus pour mener à l'Eveil. De même, il n’existe qu’un seul obstacle qui puisse l’empêcher. Il écrit :

« Pour des personnes mauvaises, à l'époque des Derniers jours du Dharma, parvenir ou non à la bodhéité ne dépend pas de la légèreté ou de la gravité de leurs fautes, mais simplement du fait d'avoir foi ou non dans le Sutra du Lotus. » (réf.)

Cela ne signifie pas que ceux qui se disaient ses disciples décédaient automatiquement d’une bonne mort, une foi solide étant une exigence absolue.

« Parmi mes disciples, ceux dont la foi est faible peuvent manifester au moment de la mort des signes qu’ils tombent dans l'enfer avici. Qu’ils ne m’en rendent pas responsable. » (réf.)

Les attitudes religieuses dominantes de la période médiévale ont investi les pensées des mourants d’un immense pouvoir pour influencer la vie future. Genshin lui-même avait écrit que le pouvoir de la dernière pensée l'emporte sur les actions d'une centaine d'années. (réf.) Au XIe siècle, commentant la « pratique du chevet » (rinju gyogi) de cette section du Ojo yoshu (L'Essentiel pour renaître dans la Terre pure)de Genshin, le moine Tanshu déclare :

« La rétribution bonne ou mauvaise [dans la prochaine vie] dépend de la dernière pensée. Celui qui manque cette occasion est proche de l'enfer. » (réf.)

Dans cette perspective, les pensées du chevet exercent un effet déterminant sur le destin post-mortem ; en contemplant le Bouddha au moment de la mort, même une personne mauvaise pourrait, en théorie, atteindre la naissance dans la Terre Pure, alors qu'une personne vertueuse, par une seule distraction au dernier moment, pourrait annihiler les efforts de toute une vie et retomber dans les mondes-états du samsara. La formalisation des pratiques du chevet visait à aider le mourant à concentrer correctement ses pensées au moment final, le plus important sur le plan du salut.

Pourtant, tandis que les rinju gyogisho médiévaux présentent les dernières pensées comme seules déterminantes, la logique de la pratique formelle du chevet était en fait fondée sur la croyance selon laquelle un certain nombre de facteurs pouvaient potentiellement contribuer au salut ou à la bodhéité. La dernière pensée ne serait alors qu’un élément parmi d’autres (assez puissant toutefois pour se substituer aux mauvaises actions commises au cours de sa vie, dans le cas où la bodhéité dépendrait d'un seul facteur, comme la foi dans le Sutra du Lotus). Les arguments en faveur de la force spéciale de la pratique du chevet comportaient ainsi une brèche. Et en effet, d’éminents défenseurs des Ecoles d’une pratique unique qui apparurent dans la période Kamakura (1185-1333), comme Honen, Shinran et Nichiren, n’accordèrent pas d’importance aux rites formels du chevet. Honen, fondateur du mouvement du nembutsu exclusif, enseigne que le salut — naissance dans la Terre Pure — dépend finalement non pas de la vertu du pratiquant, mais du « pouvoir » (tariki) du vœu d'Amida. Etant donné que Honen considérait la psalmodie du nembutsu comme la pratique unique correspondant au vœu originel d'Amida, il a nié l'idée traditionnelle que la récitation du nembutsu au chevet du mourant possédait une efficacité particulière qu'elle n'avait pas en temps ordinaire. Il écrit :

« Quelle différence pourrait-il y avoir entre le nembutsu en temps ordinaire et le nembutsu au moment de la mort ? Si on meurt tout en récitant le nembutsu comme la pratique ordinaire, que devient le nembutsu du mourant et si on récite sur son lit de mort le nembutsu de façon prolongée, quelle différence cela fait-il avec le nembutsu ordinaire. » (réf.)

Dans ses dernières années, Honen était donc particulièrement disposé à abandonner pas mal de conventions formelles des pratiques du chevet. (note)

Une logique similaire peut être discernée dans la pensée de Nichiren. Aucune attitude ou pratique particulière ne sont nécessaires au dernier moment autre que celles qui consistent à cultiver, tout au long de la vie, la dévotion sans faille pour le Sutra du Lotus. Plusieurs passages de ses œuvres illustrent cela. Ainsi écrit-il au Seigneur Matsuno :

« Si vous cédez au découragement parce que les souffrances que vous endurez en cette vie-ci vous semblent déjà très grandes, vous devriez réciter Namu Myoho Renge Kyo en pensant que les souffrances d'une vie future pourraient être plus grandes encore. Et quand vous êtes heureux, vous devriez penser que la joie en cette vie-ci n'est qu'un instant dans un rêve, alors que la joie ressentie sur la Terre Pure du Pic du Vautour est le véritable bonheur. Avec cette pensée à l'esprit, récitez Namu Myoho Renge Kyo. Persévérez dans votre pratique, sans jamais l'abandonner, jusqu'au dernier instant de votre vie. Et quand viendra le temps de monter au sommet de l'Eveil merveilleux, en regardant partout autour de vous, quelle joie sera la vôtre de découvrir que l'univers entier est une Terre de bouddha éternellement illuminée ! Le sol sera en lapis-lazuli, les Huit Nobles Voies seront indiquées par des cordes d'or, et du ciel pleuvront quatre sortes de fleurs. La musique retentira à travers les airs. Tous les bouddhas et les bodhisattvas seront présents, caressés par les brises de l'éternité, de la joie, de la véritable identité et de la pureté, goûtant un bonheur sans mélange. Le temps approche où nous aussi, nous serons parmi eux. Mais, si notre croyance est faible, nous ne parviendrons jamais en ce lieu merveilleux. » (réf.)

Ici, le maintien de la foi et la récitation du daimoku du Sutra du Lotus jusqu'au dernier souffle sont présentés comme les seules exigences d'une bonne mort. Dans le gosho Shoji ichidaiji kechimyaku sho (Transmission du Dharma unique, vital et essentiel à travers vie et mort) on lit :

« A propos de celui qui fait jaillir sa foi en récitant Namu Myoho Renge Kyo avec la conviction profonde que maintenant est le dernier instant de sa vie, le Sutra enseigne : "Après sa mort, mille bouddhas lui tendront la main pour le libérer de toute peur et pour l'empêcher de tomber dans les voies mauvaises." Comment retenir nos larmes de joie, sachant que ce ne sont pas seulement un ou deux, cent ou deux cents, mais pas moins de mille bouddhas   qui viendront bras ouverts à notre rencontre ! Au contraire, celui qui n'a pas foi dans le Sutra du Lotus aura les mains étroitement ligotées par les gardiens de l'enfer. Comme le dit le Sutra : "Après sa mort, il tombera dans l'enfer avici." Comme c'est regrettable ! Les dix Rois de l'enfer le feront passer en jugement, et les messagers du ciel, présents à ses côtés depuis sa naissance, le réprimanderont pour ses mauvaises actions. Imaginez plutôt ces mille bouddhas tendant la main à tous les disciples de Nichiren, moines et laïcs, qui récitent Namu Myoho Renge Kyo, comme autant de melons ou de plantes étendant leurs fins rameaux. » (réf.)

Bien que certains chercheurs remettent en question la paternité de ce gosho, les sentiments exprimés dans ce passage sont tout à fait en accord avec les Ecrits de Nichiren authentifiés : le destin après la mort est déterminé uniquement par la constance de la foi dans le Sutra du Lotus ou son dénigrement. Comme l’illustre l’expression «  maintenant est le dernier instant » le seul facteur dont dépend l’Eveil (la dévotion au Sutra du Lotus)  est l'attitude requise à chaque instant, sans différence entre le moment de la mort et la vie qui précède cet instant.

Un autre passage révélateur à cet égard apparaît dans le Nyosetsu shugyo sho (La Pratique telle que le Bouddha l'enseigne), écrit en 1273, alors que Nichiren était en exil à Sado :

« La vie s'écoule en un instant. Si nombreux et féroces que soient les ennemis que nous rencontrerons, n'ayons aucune peur et ne pensons jamais à reculer. Même si l'on menaçait de nous couper la tête avec une scie, de nous empaler sur une lance, de nous mettre aux fers et de nous transpercer les pieds avec une vrille, aussi longtemps que nous serons en vie, nous devrons continuer à réciter Namu Myoho Renge Kyo, Namu Myoho Renge Kyo. Si nous récitons cette phrase jusqu'au moment ultime de notre mort, immédiatement, Shakyamuni, Taho, tous les autres bouddhas de l'univers viendront à notre rescousse, tenant ainsi fidèlement la promesse faite lors de la cérémonie du Pic du Vautour. Nous prenant par la main et nous portant sur leurs épaules, ils nous mèneront au Pic du Vautour. Les deux saints, les deux divinités célestes et les Jurasetsu nous garderont, tandis que toutes les divinités bouddhiques tendront un dais par dessus nos têtes et déploieront bien haut des oriflammes. Ils nous escorteront pour nous protéger jusqu'à la Terre de Bouddha. » (réf.)

Nichiren souligne ici que poursuivre sa foi jusqu'au dernier moment, même face aux persécutions, est l'attitude juste conduisant à une mort d’Eveillé. C'est l'attitude exprimée dans le Sutra du Lotus par des déclarations, comme :

"Nous ne sommes pas avares de notre vie. Nous lui préférons la Voie suprême." (réf.)

Pour Nichiren, la volonté de défendre la foi dans le Sutra même au péril de sa vie — tout au cours de son existence jusqu'au moment de la mort — était la seule condition pour atteindre la bodhéité. Lorsque cet engagement avait été maintenu tout au long de la vie, aucune ritualisation particulière n’était nécessaire au moment de la mort.

B) La Terre Pure du Pic du Vautour

Une autre raison du refus de Nichiren d’officialiser une pratique du chevet pourrait être sa conception particulière de la destination post-mortem des adeptes du Lotus, le Pic Sacré de la Terre Pure (ryozen,
jodo). (note)
Sur le plan théorique, sa conception de ce monde diffère de manière significative de la Terre Pure de la Béatitude Parfaite d’Amida telle que celle-ci était comprise par une majorité de ses contemporains.

Les premiers écrits de Nichiren montrent son peu de souci quant à ce qui arrive aux pratiquants après la mort. Il soulignait trop fréquemment l'immanence de la Terre Pure dans le monde présent (doctrine qui lui était commune avec les enseignements ésotériques) pour ne pas critiquer la notion de l’Ecole Jodo d’un salut dans un monde à part. Ainsi, il écrit :

« Question : A quelle Terre Pure devrait aspirer un pratiquant du Sutra du Lotus ?
Réponse : Le chapitre Durée de la vie, le cœur et le noyau des vingt-huit chapitres du Sutra du Lotus, déclare, ‘‘Et toujours depuis j'ai [Shakyamuni] été en ce monde Saha.’’ Il ajoute : ‘‘[Mais] je suis toujours ici.’’ Et encore une fois, il déclare : ‘‘Ma Terre Pure est indestructible.’’ D’après ces passages, le Bouddha du Dharma parfait dans son essence originelle, l’Eveillé depuis le passé incommensurable, réside dans ce monde. Pourquoi devrait-on abandonner ce monde et aspirer à une autre terre ? Par conséquent, le lieu où demeure une personne qui pratique le Sutra du Lotus doit être considéré comme la Terre Pure. Pourquoi se donner tant de mal à chercher autre chose ailleurs ? » (réf.)

Dans ses premiers écrits, Nichiren parle parfois des notions contemporaines de la Terre Pure comme d’un monde post-mortem postulé au-dessus et en opposition au monde présent, mais il affirme alors qu’on n’y parvient seulement grâce aux vertus, non pas grâce au nembutsu, et seulement par la foi dans le Lotus. Par exemple :

« C'est le Sutra du Lotus qui est la cause originelle par laquelle on peut renaître depuis ce monde impur dans la Terre Pure. » (réf.)

Peu de temps avant son exil à Sado, cependant, Nichiren commence à se référer dans ses lettres et ses autres écrits à la Terre Pure du Pic Sacré du Vautour. Ces références deviennent encore plus fréquentes au cours de la période Sado et surtout au cours de sa retraite au Mont Minobu. « Pic Sacré du Vautour » est la traduction de Kumurajiva de Grdhrakuta, le nom de la montagne de Rajagriha où le Sutra du Lotus est dit avoir été prêché. Ce site a longtemps été glorifié comme une « Terre pure » où se trouve l'éternel Shakyamuni. Divers sites sacrés au Japon, comme le mont Hiei ou le sanctuaire de Kasuga, avaient parfois été identifiés avec le sommet de la Terre Pure du Pic Sacré de l’Aigle. (note)

Au cours de sa vie, dans les lettres à ses disciples, Nichiren a exprimé diversement sa compréhension de la Terre Pure du Pic du Vautour : récompense pour avoir subi des persécutions pour la sauvegarde du Sutra Lotus ; monde de l’Eveil atteint par la foi et la pratique ; domaine où les morts et les vivants peuvent communiquer ; résidence de celui qui s’est consacré au Lotus. Le plus souvent, cependant, Nichiren a utilisé l’expression «Terre Pure du Pic du Vautour » pour le lieu où résident les pratiquants du Sutra du Lotus après la mort, un monde où ceux qui sont restés derrière eux peuvent les rejoindre dans la prochaine vie. Comme certains l'ont suggéré, Nichiren aurait commencé à prêcher à ses disciples à propos de cette Terre Pure en réponse à la possible imminence de la mort, soit à cause du danger accompagnant la menace mongole soit des condamnations infligées par les autorités à Nichiren et à sa communauté. (réf.) Contrairement à la majorité de pratiquants des périodes Heian et Kamakura qui récitaient le Sutra du Lotus dans l'espoir de parvenir au Paradis de l’Ouest d’Amida, Nichiren avait sur ce point complètement rejeté l’amidisme et n'aurait pas été capable de représenter la vie future en ces termes. La «Terre Pure du Pic du Vautour » lui offrait une image alternative nécessaire, compatible avec son exclusivisme du Lotus et permettant de conceptualiser ce qui arrive aux croyants après la mort. Au cours de sa retraite au Mont Minobu, alors que lui-même vieillissait, Nichiren a de plus été également confronté à la nécessité de consoler des disciples qui avaient perdu des parents, des conjoints et des enfants ; la promesse de retrouvailles au sommet de la Terre Pure du Pic du Vautour apparaît alors fréquemment dans ses lettres. On peut en donner de nombreux exemples :

Au sujet du décès de la mère de Shijo Kingo, il écrit ainsi à son disciple :

« Sans l'ombre d'un doute, elle doit être en compagnie des bouddhas Shakyamuni, Taho et de tous les autres bouddhas des dix directions. Eux-mêmes doivent tous dire ‘‘Ah, voilà la mère de Shijo Kingo !’’ et, en lui caressant la tête, joyeusement la complimenter. »(réf.)

Et à Nanjo Tokimitsu à la mort de son père:

« Même des étrangers, s’ils adhèrent à ce Sutra, renaîtront sur la [Terre Pure] du Pic du Vautour. Combien plus encore ce sera le cas pour vous et votre père ! Etant tous les deux des croyants du Sutra du Lotus, vous naîtrez au même endroit. » (réf.)

A Sennichi-ama au sujet de son mari décédé :

« Certains se demandent peut-être où se trouve désormais l'esprit du défunt Abutsu-bo. […] je le vois dans l'Assemblée du Pic du Vautour, assis et tourné vers l'est à l'intérieur de la Tour aux Trésors du bouddha Taho. » (réf.)

A la mère de Nanjo Shichiro Goro, mort à l'âge de seize ans :

« Parce que Shakyamuni et le Sutra du Lotus ont pénétré son corps, il mourut d'une manière admirable. Maintenant il est avec son père sur le sommet du Pic du Vautour de la Terre Pure ; comme ils doivent être heureux de se tenir par la main et de placer la tête l’un contre l’autre. » (réf.)

Selon toute probabilité, beaucoup de disciples laïcs de Nichiren comprenaient le sommet du Pic du Vautour de la Terre Pure de façon très semblable à celle dont leurs contemporains voyaient la Terre Pure de la Béatitude d’Amida : un monde idéal où les fidèles vont après la mort pour être réunis avec ceux qui les ont précédés. C’était pour eux la confirmation convaincante d’un monde à l’opposé de celui de la souffrance et des frustrations du monde présent, notamment celles nées de la peur de la mort ou de la douleur d’être séparés de leurs proches. Mais du point de vue des écrits doctrinaux de Nichiren, il est clair que le sommet du Pic du Vautour de la Terre Pure n'est pas un analogue lotusien du Paradis de l’Ouest d'Amida. Cette Terre n'est pas postulée par opposition à ce monde-ci et il n’est pas nécessaire d’être mort pour y accéder, c’est la Terre Pure du Pic du Vautour (jo jakkodo), le monde où le Bouddha du Sutra du Lotus réside depuis toujours, comme Nichiren l’écrit dans le Kanjin honzon sho :

« Le monde Saha du moment présent (ima) qui est le temps originel (honji) [de l’Eveil du Bouddha], est la demeure atemporelle de la Terre Pure, libérée des trois  calamités et au-delà des quatre cycles de kalpa*. En ce monde, le Bouddha n’est pas entré dans le nirvana dans le passé, ne renaitra point dans le futur. Et ses disciples ont la même essence que lui. Ce [monde est implicite] dans les trois domaines (san seken) inhérents aux trois mille mondes en un instant-pensée (ichinen sanzen). » (note)

La « demeure atemporelle » en question est bien évidemment représentée dans le Sutra du Lotus par l’Assemblée dans les Airs (kokue no gishiki) où Shakyamuni prêche à la multitude depuis la Tour aux Trésors de Prabhutaratna-Taho. C'est le Monde de l’Eveil que Nichiren représente sur son mandala calligraphié. La façon d'y entrer est d’adhérer aux cinq caractères myo-ho-ren-ge-kyo avec une foi exclusive dans le Sutra du Lotus. Comme il l’écrit à une disciple à laquelle il a envoyé un tel mandala :

« Le Gohonzon n'existe que dans la seule foi. Comme il est dit dans le Sutra : ‘‘C'est seulement par la foi que l'on peut accéder à la bodhéité.’’ Puisque les disciples de Nichiren, moines comme laïcs, croient en la suprématie du Sutra du Lotus qui dit : ‘‘[...] en rejetant honnêtement les enseignements provisoires’’, et : ‘‘N'acceptez jamais même une seule phrase des autres sutras’’, ils peuvent pénétrer dans la Tour aux Trésors du Gohonzon. Comme c'est rassurant ! » (réf.)

L’affirmation que la foi offre dès maintenant l’entrée dans « la demeure atemporelle de la Terre Pure » du Bouddha éternel, est au cœur de la pensée de Nichiren. Sur le plan individuel, elle est exprimée par sokushin jobutsu (réaliser la bodhéité dès ce corps). Sur le plan collectif, elle est rissho ankoku  (établissement de la paix sur terre par l’adhésion au Vrai Dharma), la réalisation d'une société pacifique et harmonieuse grâce à la propagation de la foi dans le Sutra du Lotus. Et en ce qui concerne l'au-delà, c’est ryozen okei (la Terre Pure du Pic du Vautour). (biblio)

Selon les enseignements de l’Ecole Jodo, on doit tout d'abord naître dans la Terre de la Béatitude Parfaite d’Amida et seulement ensuite réaliser l'état de bouddha. Alors que dans l'enseignement de Nichiren on peut accéder à l’Eveil du Bouddha originel par la foi, en adhérant au Sutra du Lotus et récitant daimoku. Alors, le Pic du Vautour n’est pas une destination post-mortem où on « va » pour réaliser la bodhéité mais la continuation, dans le monde de l’au-delà, de la bodhéité réalisée dans cette vie. Comme souvent dans des enseignements amidistes il existe une dichotomie entre « la haine de ce monde souillé » et « l’aspiration à la Terre Pure » qui est ontologiquement différente du monde ici-bas. Chez Nichiren, il n’existe pas, après la mort, de passage hors du samsara exigeant un contrôle rituel pour arriver en un monde distinct, « Eveillé ». Ce concept d’une destination post-mortem — non pas comme d’un domaine à part, mais comme la continuation de l’Eveil lotusien que l'on réalise dans cette vie — pourrait expliquer pourquoi Nichiren ne croyait pas nécessaire d'établir une pratique du chevet formalisée.

Comme nous l’avons vu, Nichiren partage la croyance de ses contemporains que le moment de la mort représente le point culminant de la vie et que la façon de mourir de l'individu révèle quelque chose sur son statut spirituel et son destin post-mortem. Il a même élaboré un discours caractéristique de son époque sur la signification des signes corporels du mourant en tant que stratégie polémique pour contrer les affirmations des adhérents jodo pour qui la psalmodie du nembutsu mène à une mort libératrice. En faisant valoir la supériorité du Sutra du Lotus, cependant, Nichiren a rejeté tout contrôle rituel visant à échapper au samsara et atteindre la Terre Pure lors du dernier souffle. Ce manque d'intérêt pour la pratique officielle du chevet découlait de sa logique de la pratique unique : puisque la seule cause qui peut mener à la libération est uniquement la foi dans le Sutra du Lotus, ce qui compte c’est de garder cette dévotion jusqu'au dernier moment de la vie, que ce moment particulier soit ritualisé ou non. De même, puisque la Terre Pure telle que la conçoit Nichiren n'est pas atteinte après la mort mais réalisée déjà dans le monde actuel, tout rite particulier du chevet visant à atteindre la Terre Pure lui a sans doute paru peu important.

3 -  Rites funéraires après Nichiren : le mandala rinju

Il n’en demeure pas moins que pour le pratiquant du Lotus, l’invocation du titre du Sutra, Namu-myoho-renge-kyo, est l'expression paradigmatique de la foi ; Nichiren n'avait exigé aucune pratique formelle du chevet comme condition du salut, mais on peut comprendre que ses disciples souhaitaient néanmoins mourir en récitant daimoku. Nichiren lui-même l’aurait fait. En outre, que des formes rituelles ne soient pas nécessairement dictées par le contenu doctrinal et que Nichiren lui-même n'ait pas prescrit quelque pratique du chevet n’implique pas que ses disciples se soient désintéressés de cette pratique plus tard, surtout lorsqu'il s'est agi de s’aligner sur la culture religieuse environnante. Au début de la période moderne, alors que les temples bouddhistes ont été incorporés dans l'appareil administratif du bakufu Tokugawa et que l'inscription auprès d’un temple donné a été requise pour toutes les familles, les fêtes bouddhistes ont imprégné tous les niveaux sociaux et se sont de plus en plus standardisées malgré les divisions doctrinales. Un bon exemple de ce processus apparait dans les rites funéraires et mortuaires bouddhistes, qui, alors qu'ils étaient interprétés différemment selon les doctrines des Ecoles, étaient tout à fait semblables dans leur forme. L’assistance rituelle sur le lit de mort, comme les cérémonies des funérailles et des prières mémorielles, sont devenues l'un des services religieux standard fournis par les prêtres locaux à leurs paroissiens. C'est dans ce contexte que nous voyons émerger les rites de chevet dans l’Ecole Nichiren. Notre article expose rapidement l'aspect distinctif du rite de la Nichiren Shu sur le lit de mort, à savoir, l'utilisation du honzon-mandala calligraphié de Nichiren.

Nichiren serait mort avec une peinture calligraphique (moji honzon) enchâssée près de son lit. La première référence à ce fait apparaît dans une lettre de Nichidai (1294-1394) à son collègue, le moine Nichigo (1293-1353), plusieurs décennies après la mort de Nichiren. (réf.) Ce fait devient ensuite un élément courant dans les biographies ultérieures, telles que le Ganso kedoki de Gyogakuin Nitcho (1422-1500). (réf.) Le mandala enchâssé sur le lit de mort de Nichiren serait ce qu’on appelle le rinmetsu doji gohonzon, actuellement conservé au Myohonji à Kamakura. (réf.) C’est sur la base de cette tradition hagiographique qu’a pris naissance, au début des temps modernes, la coutume de fixer près du lit de mort le mandara rinju, une variante du honzon-mandala calligraphié par Nichiren et spécialement conçu pour ses adeptes mourants. Cette version du daimandara qui daterait de la période Edo, comporte le nom du roi Enma*, le Seigneur de l'Au-delà qui juge les morts, et ses cinq assistants (godo myokan), qui président les cinq autres voies de transmigration. Matsumura Jugon, spécialiste de la question, voit l'inscription de ces caractères sur le mandala comme une tentative de se concilier des pouvoirs pour le bien-être de la personne décédée. (réf.) L'utilisation du mandala nichirenien sur le lit de mort est décrite dans les Chiyomigusa, instructions sur les rites du chevet pour les pratiquants de la Nichiren Shu attribué à Shinshoin Nichion (1572-1642), mais il se peut que ce texte soit plus tardif. (réf.) Le passage suivant, affirmant que le daimoku du Sutra du Lotus est l'objet de vénération approprié au lit de mort, se réfère probablement au mandala rinju :  

« Question : Il est dit qu'au moment de la mort, vénérer une image du Bouddha, c’est témoigner de sa foi. N’est-ce pas là encore un désir ? Quelle est votre opinion ?
Réponse : Le sutra Suiyuan wangsheng jing (Réalisation de la Terre Pure conformément aux Vœux) et le sutra Wuchang jing (Sutra de l’Impermanence) enseignent tous deux qu'on doit vénérer une image du Bouddha [au moment de la mort]. Selon la tradition, il faut attacher une bannière de cinq couleurs à la main [de l’image] du Bouddha et mettre l’autre extrémité dans la main du mourant. Parce que tous ces enseignements visent à susciter l'aspiration à la naissance dans la Terre Pure du Bouddha (ojo). [Cependant], le véritable but de notre Ecole n'est pas la naissance dans la Terre Pure, mais la réalisation de l'état de bouddha dès ce corps (sokushin jobutsu). Si l'on concentre son esprit sur une image du Bouddha, des influences démoniaques prendront la forme et la pratique du Bouddha. En outre, les personnes insensées des Derniers Jours du Dharma seront éblouies par la couleur dorée de l'image et tourneront vers elle leurs pensées. En le voyant, ils penseront que le Bouddha est bon à regarder, qu’il a une belle forme tout à fait agréable et ils auront le désir de devenir comme lui. Ensuite, parce qu'ils sont ligotés par leurs pensées d'attachement à la vie, ils seront en difficulté. Mais que ce soit dans la joie ou dans la peine, que l’instant soit bon ou mauvais, le daimoku est sans nom-forme*, au-delà de la pensée discriminatoire ; parce qu’il est le Dharma Merveilleux, le honzon vénéré par tous les bouddhas des dix directions et des trois phases temporelles, il n'y a rien qui égale le daimoku. » (réf.)

Dans les extraits suivants, les Chiyomigusa font explicitement référence à l'utilisation du mandala rinju :

« Tant que le malade en est encore capable, il doit célébrer le service pour le moment de la mort une fois par jour. Ceux qui l’auront fait par avance ne seront pas consternés [lorsque le dernier moment viendra]. Il est préférable qu'ils y soient habitués et ne soient pas pris par surprise. Le honzon doit être accroché face à l’est, le sutra placé sur une table [devant le honzon] et de l’encens, des fleurs et lumières seront offerts. Aidez le malade à se redresser et à se laver les mains. Qu'il soit assis en appui face au honzon et joigne ses paumes. Puis les participants sonneront la cloche pendant un certain temps et lorsque ses pensées seront apaisées, commencez à réciter le Sutra. Calmement récitez les dix ainsités (ju nyoze) et la section en vers du chapitre Durée de la Vie (Jigage), ou bien les chapitres Durée de la Vie (Juryo) et Pouvoirs surnaturels (Jinriki) ou encore le chapitre Dharani et soutenez le malade en récitant daimoku tant qu'il n'est pas fatigué. Si le malade est trop épuisé pour se lever, accrochez le honzon au nord près de sa tête, afin qu'il puisse lui faire face étant couché en direction de l’ouest. C'est la posture dans laquelle Gautama est entré dans le nirvana(réf.)
« [Lorsque le moment de la mort approche] mettez lui entre les mains le grand mandala où sont inscrits les mots ‘‘parvenir directement au lieu de la Voie’’ et veillez à ce qu’il le tienne fermement. Frappez sur le gong jusqu’à ce que ses pensées s’apaisent et qu’il se concentre, récitez avec lui daimoku en rythme avec sa respiration, ni trop vite ni trop lentement. » (réf.)

D’après les recherches de Matsumura, l'expression ‘‘parvenir directement au lieu de la Voie’’ (jiki shi dojo) était souvent inscrite sur le mandala rinju. (réf.-note)

Une référence similaire à l'utilisation du mandala de Nichiren au moment de la mort apparaît dans un recueil d'instructions pour le lit de mort par Kenjuin Nichikan (1665-1726) de la lignée de l'Ecole Fuji du Taisekiji :

« Lorsque vous voyez approcher le dernier moment, mettre le honzon devant le visage de la personne malade et parlez-lui à l’oreille, en disant : ‘‘Voici votre dernier moment. Notre maître vénéré [Nichiren] viendra certainement à votre rencontre, récitez donc Namu-myoho-renge-kyo.’’ Et vous devez réciter le daimoku au rythme de sa respiration, ni trop rapidement ni trop lentement. » (réf.)  

Matsumura a également trouvé des références à l'utilisation du mandala rinju dans le journal d’Ankokuin Nichiko (1626-1698), par exemple, lorsque celui-ci inscrit, à la demande de ses parents, un honzon pour la fille de Yamaguchi Gon-non-tayu, morte en couches ajoutant les mots « orientation dans le monde au-delà (indo no ku) » et aussi l'inscription d'une tablette tombale (ihai) et kyo-katabira (1677) ; ou bien lorsqu’il inscrit un honzon à la demande d'un certain Taniguchi tombé subitement malade. Ce dernier meurt « sans souffrir de sa maladie dans un état de pleine-conscience » (1688). Pour un certain Fujii Misa, qui meurt malgré le traitement médical qui s'est avéré impuissant, Nichiko inscrit un mandala rinju ajoutant le « nom du Dharma » que l'homme avait demandé peu de temps avant de s’éteindre, en 1694. (réf.)

Dès l'époque médiévale, on trouve aussi quelques mentions qu'une copie du mandala de Nichiren était parfois enterrée avec la personne décédée. La première note sur cette pratique la condamne sévèrement. Ce blâme se trouve dans un document de la lignée Fuji, un recueil d'articles d’admonestations intitulé Fuji isseki monto zonchi no koto (Ce que les adeptes de l'école Fuji devraient savoir) qui serait écrit par Byakuren Nikko (1246-1333), mais probablement d'origine bien plus tardive. Un de ses articles porte sur la controverse au sein de la Hokkeshu* médiévale concernant l'utilisation des mandalas holographiques de Nichiren, et critique les adeptes d'autres lignées qui enroulent le mandala autour du cadavre des croyants avant leur inhumation. (réf.) Parmi les diverses lignées de la Hokkeshu, l'Ecole Fuji, très tôt, évitait l'utilisation d'images et considérait le daimandara (Daigohonzon) de Nichiren comme le seul véritable objet de culte ; l'auteur du Fuji isseki monto zonchi no koto a manifestement jugé inapproprié le fait d’enterrer un mandala avec le cadavre. Mais cette pratique a, bien évidemment, continué dans d’autres lignées. Comme l'a souligné Matsumura, le journal d’Ankokuin Nichiko atteste qu’à une occasion au moins, en 1686, il avait inscrit un honzon pour le  placer dans le cercueil de l'un de ses adeptes. (réf.) Cette pratique n’est pas sans rappeler quelques passages des écrits de Nichiren :

« Ce mandala ... deviendra une torche dans l'obscurité sur le chemin menant à l'au-delà, un bon cheval pour traverser les montagnes de la mort.» (réf.)

Ou bien :

« Le Sutra du Lotus est la robe qui vous sauvera du déshonneur après la mort. On lit dans le Sutra du Lotus : ‘‘Ceux qui étaient nus ont obtenu des vêtements.’’ Ce Gohonzon sera la robe qui vous protégera dans la vie prochaine. » (réf.)

On peut également supposer que certains adeptes ultérieurs de Nichiren ont pensé qu'une présence physique du mandala protégerait le défunt sur le chemin de l'existence future.

L'enterrement du mandala avec le corps semble également être lié à l'utilisation répandue à la fin du Moyen Age et à l’époque moderne du kyo-katabira, « la robe du sutra », vêtement ou suaire enroulé autour du cadavre portant l’inscription — selon l’appartenance religieuse du défunt — d’un passages du sutra, d’un dharani, du nom d'Amida ou de quelque autre texte sacré. L’utilisation du kyo-katabira était censée assurer la libération du défunt des ses péchés, et lui assurer la protection dans l'au-delà, voire l’atteinte de la bodhéité. Dans la Nichiren Shu, le mandala complet était inscrit sur le katabira-kyo, ainsi que le nom de Dharma de la personne décédée, la date de la mort et aussi les noms du roi Enma et de ses cinq assistants.

Comme nous l’avons vu, le daimandara de Nichiren représente en idéogrammes l'Assemblée sur le Pic du Vautour, le Monde Eveillé du Bouddha Atemporel — le Monde dans lequel, selon le Sutra du Lotus, « on entre par la foi ». Selon l'enseignement de Nichiren, ce Monde est accessible par le pratiquant dès le présent grâce à la foi dans le Sutra du Lotus ; par le maintien de cette foi jusqu'au dernier moment, on est assuré de la bodhéité dans la vie à venir. Etant donné cette importance accordée au mandala, la raison pour laquelle sa présence physique était souhaitable est évidente, non seulement pour la pratique ordinaire, mais aussi au moment de la mort. L’enchâsser près du mourant devait permettre aux pratiquants d’affronter la mort avec courage et un esprit préparé, alors que l’enterrer avec le corps ou l'inscrire sur le kyo-katabira était perçu comme un talisman dans la transition entre ce monde et l’autre.

* * *

Sur le même sujet voir les goshos de Nichiren :

Sur les cérémonies d'urabon, Minobu, 1279, à la grand-mère de Jibu-bo Nichii)
Urabon - L'origine de la cérémonie pour les défunts (juillet 1271 à Shijo Kingo)

Les extraits de gosho où Nichiren parle de la mort : gosho/lexique/l-mort.htm

et de la réincarnation : gosho/lexique/l-reincarnation.htm.

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