Un bouddhisme pour notre temps

Une interprétation moderne du Triple Sutra du Lotus par
Niwano Nikkyo
traduit de A Buddhism for today (Kosei Publishing Co - 2006)

Voir : SUTRA des SENS INFINIS - CHAPITRE I

SUTRA DES SENS INFINIS - Ananta Nirdesa Sutra (Tripitaka No. 276)
Chapitre 1 - VERTUS

Le premier chapitre de cette introduction au Sutra du Lotus décrit des bodhisattvas qui louent les vertus et l'excellence du Bouddha Shakyamuni. Il commence par la phrase, ‘‘Ainsi l’ai-je entendu’’ et dépeint, dans une langue recherchée et superbe, le séjour du Bouddha dans un monastère sur le Mont Gridhrakuta ou Pic du Vautour alors qu’il était entouré d’une "Grande assemblée" de douze-mille grands bhikshus

Les bhikshus étaient des moines bouddhistes errants et on appelle "grands" les disciples proches de Shakyamuni comme Shariputra, Kashyapa, etc. Bien que ces grands bhikshus n’aient pas encore atteint le niveau de bodhisattvas, ce sont des arhats, des hommes qui s’étaient libérés des illusions en pratiquant les enseignements hinayana. Le nombre de douze-mille n’est pas, bien sûr, à prendre au sens littéral. On trouve dans les sutras quantité de très grands nombres mais ils indiquent simplement un ordre de grandeur, généralement incalculable.

Sont également présents de nombreux bodhisattvas-mahasattvas. Les bodhisattvas s’adonnent aux pratiques du Mahayana. En sanskrit, maha veut dire "grand" et sattva signifie "être" ou "personne". Les mahasattvas sont donc des "grands êtres", ceux qui ont un but élevé : l’Éveil suprême tant pour eux-mêmes que pour tous les hommes. 

Il y a là aussi des divinités, des dragons-nagas, des yakshas, des esprits faméliques (pretas) et des animaux. Les divinités habitent différents "cieux" ; les nagas sont des demi-dieux reptiliens qui vivent au fond des océans ; les yakshas sont des démons volants. Cette Grande assemblée réunit donc toutes sortes de créatures qui, d’habitude, sont considérées comme néfastes pour l’homme. Ce genre de proximité, que l’on ne trouve pas dans d’autres religions, est tout à fait caractéristique du bouddhisme. Shakyamuni ne se contente pas de guider vers la bodhéité uniquement les humains mais, dans sa grande compassion, veut libérer de la souffrance tous les êtres de l’univers et les mener sur le rivage de la félicité. C’est pourquoi même les démons dévoreurs d'hommes sont conviés au prêche du Bouddha.

C’est donc le rassemblement de toutes les classes : bhikshus (moines mendiants), bhikshunis (nonnes mendiantes), upasakas (laïcs pieux), upasikas (laïques pieuses), nombreux rois vertueux, princes, ministres et hommes du peuple, hommes et femmes, riches et pauvres sans distinction. Tous expriment au Bouddha leur vénération, se prosternent à ses pieds et effectuent des marches circumambulatoires. Après avoir brûlé de l’encens, dispersé des fleurs et rendu hommage de diverses façons, ils se retirent et s’assoient sur le côté.   

Dans le bouddhisme, honorer le Bouddha est une expression de gratitude. Lorsque nous éprouvons un profond sentiment de reconnaissance, nous cherchons à l’exprimer par notre conduite. Une gratitude sans manifestation de respect n’est pas une véritable gratitude. Au Japon, les bouddhistes honorent le Bouddha devant leur autel familial (butsudan) en offrant des fleurs, du thé, de l’eau, de l’encens et en frappant le gong.

Tous les bodhisattvas de l’assemblée étaient de grands saints du point de vue du Dharma. Ils avaient maîtrisé les préceptes, le dhyana (absorption méditative), la prajna (sagesse transcendante), la vimukti (affranchissement des liens de 1'illusion) et la connaissance des causes de la vimukti.  Leur pensée était apaisée dans un constant recueillement-samadhi et leur esprit était paisible et concentré. Ils se contentaient de tout environnement et demeuraient indifférents aux gains matériels.  Ni les illusions ni les pensées adventices ne pouvaient plus les pénétrer. En toute circonstance, leur esprit limpide et serein rendait leur avis accompli et pénétrant. Ayant longtemps cultivé cet entendement, ils étaient capables de mémoriser les innombrables enseignements du Bouddha et ils avaient obtenu une compréhension complète de tous les phénomènes.

La sagesse est la faculté de discerner, en toutes choses, les différences et, simultanément, les points profondément communs, c'est de voir, en fait, que tous les êtres peuvent devenir bouddha. Le bouddhisme nous enseigne que nous sommes incapables de voir correctement la réalité du monde tant que nous n’avons pas acquis la sagesse de voir en même temps le différent et l’identique.

Ces bodhisattvas vertueux dispensaient les enseignements du Bouddha à l’égal des bouddhas chakravartins, ceux qui "font tourner la roue du Dharma". Ce chapitre décrit la manière dont s’est effectuée cette propagation.

Les bodhisattvas commencent par imprégner les désirs des hommes de gouttes de l'Enseignement, comme la rosée humecte la poussière sur la terre desséchée. C’est un grand pas pour ouvrir les portes du nirvana. Puis ils prêchent la Voie de la libération et effacent les souffrances et les illusions auxquelles sont confrontés les hommes. Ils font également ressentir une grande joie et un renouveau comme s’ils lavaient l’esprit des hommes par les paroles du Dharma.

Ensuite, ils enseignent le principe des douze liens de causalité à ceux qui souffrent de l’ignorance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Cela permet aux hommes de se libérer de leurs souffrances, tout comme lorsqu’une averse rafraîchit lors d'une chaleur caniculaire. L’enseignement des bodhisattvas est, dans ce cas, celui du Hinayana. Le principe des douze causalités, appelé également principe de la production conditionnée, en est un des points fondamentaux. Shakyamuni y expose le processus par lequel l’être humain passe, depuis la naissance jusqu’à la mort, en cycles continus de réincarnations. En corollaire, il montre que toutes les souffrances humaines proviennent de l’ignorance fondamentale (illusions) et qu’il est possible de s'en libérer en éradiquant l’ignorance et connaître le bonheur en transcendant les trois phases de l’existence (présent, passé, futur). Nous reviendrons sur ce point en étudiant le chapitre VII du Sutra du Lotus, la parabole de la Cité Magique.

C’est dans cet ordre que les bodhisattvas instruisent la majorité des hommes et font germer la graine de bodhéité qui est en eux. Ils utilisent aussi des moyens appropriés (hoben) pour les guider vers le Mahayana afin qu’ils atteignent promptement l’Éveil parfait et complet sans supérieur (anokutara sammyaku sambodai). Cette phrase sur l’accomplissement rapide de l’Éveil Parfait apparaît souvent dans les sutras. Promptement signifie "rapidement" mais aussi "sans détours, directement".

Ensuite, le chapitre loue ces bodhisattvas dans les termes les plus nobles pour leurs vertus diverses et l’importance de leur rôle. Les nombreux bhikshus sont également honorés comme étant d'excellents arhats, dégagés des entraves, des fautes et des attachements et véritablement libérés.

Cet hommage rendu aux bodhisattvas et aux bhikshus n’est pas une louange formelle. Il montre un modèle de mise en pratique des enseignements du Bouddha. Comme il ne nous est pas possible d’atteindre l’état d’esprit de Shakyamuni en un clin d’œil, nous devons commencer par prendre pour exemple la pratique des bodhisattvas et des bhikshus. On peut penser que, de nos jours, nous serions incapables de suivre ces pratiques si éloignées de nos conditions quotidiennes. Même s’il y a là une part de vérité ce n’est pas une raison pour ne pas essayer d’adhérer à l’esprit de ces bodhisattvas et bhikshus. En s’assignant comme but ne serait-ce qu’une des nombreuses pratiques vertueuses de ces sutras, on aura peut-être une chance — une clé — pour ouvrir la porte de l’Éveil.     

« Alors le bodhisattva-mahasattva Grand-Ornement, ayant considéré dans son ensemble la foule assise, chacun l'esprit en concentration, se leva de son siège et, en compagnie de quatre-vingt mille bodhisattvas-mahasattvas, de la multitude, se rendit auprès de l'Éveillé, le salua en inclinant la tête jusqu'à ses pieds […] et prononça des stances de louange. » (Robert, p. 398)  

La versification est fréquemment utilisée dans les sutras pour résumer les principaux points précédemment dits en prose ou bien pour faire l'éloge du Bouddha et des bodhisattvas.  Tous les êtres, unissant leur voix à celle du bodhisattva Grand-Ornement, font l’éloge de l’esprit du Bouddha qui a tout réalisé, tout transcendé et conduit toutes les créatures de l’univers vers le but qu’il s’était fixé. Ils proclament aussi leur admiration pour la beauté du visage du Bouddha, de son corps et de sa voix qui expriment tout naturellement ses vertus, et s’émerveillent de l’accession à l’Éveil Parfait de tous les êtres grâce à ses enseignements. Ils rendent également hommage à l’abnégation absolue avec laquelle le Bouddha dispensa ses efforts pour sauver tous les êtres vivants :

« Il a été capable de renoncer à tout ce à quoi l'on ne peut renoncer,
biens et trésors, femme et enfant, royaume et cité ;
pour ce qui est du Dharma, il n'épargne rien, ni à l'intérieur ni à l'extérieur :
tête, yeux, moelle et cerveau, il fait don de tout cela aux hommes. » (Robert, p. 402)

Les derniers vers du chapitre expriment leur gratitude au Bouddha qui

« par sa sagesse, a pénètre au plus profond des facultés des êtres.
C'est pourquoi il a fait à présent sienne la force souveraine :
souverain dans le Dharma, il en est le roi. » (Robert, p. 402)

Les bodhisattvas, qui cherchent à atteindre le niveau auquel le Bouddha est parvenu à la suite d’innombrables kalpas de pratiques, expriment leur admiration :

« Tous ensemble, nous inclinons la tête
et prenons refuge en celui qui a pu exécuter l'impossible à exécuter. » (Robert, p. 402)

Faire l’éloge du Bouddha permet d’implanter l'idéal bouddhique profondément dans notre mémoire. C’est exprimer par la parole le but atemporel de la bodhéité, c'est construire une image du Bouddha, perfection absolue, digne de la vénération suprême. 

 

Suite

Chapitre I du Sutra des Sens Infinis

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