Un bouddhisme pour notre temps

Une interprétation moderne du Triple Sutra du Lotus par
Niwano Nikkyo
traduit de A Buddhism for today (Kosei Publishing Co - 2006)

Voir : SUTRA des SENS INFINIS - CHAPITRE II

SUTRA DES SENS INFINIS - Ananta Nirdesa Sutra (Tripitaka No. 276)
Chapitre 2 - PREDICATION

Dans ce chapitre, le plus long de ce sutra, Shakyamuni rappelle que depuis son Éveil, il a prêché le Dharma dans un certain ordre et avec un but précis. Bien qu'il l'ait exposée par différentes méthodes, la Vérité fondamentale que nous appréhendons par un nombre infini de dharmas (phénomènes) n’est qu’un Dharma Unique.

Le bodhisattva Grand-Ornement s’adresse au Bouddha :

«Bhagavat, nous autres, les quatre-vingt mille bodhisattvas de cette multitude, voudrions à présent poser des questions sur le Dharma de l'Ainsi-Venu, mais nous nous demandons si le Vénéré du monde daignera ou non nous écouter. »

Et Shakyamuni répond :

« C'est bien, c'est fort bien, fils de foi sincère ! Vous avez bien reconnu que c'était le moment propice ; interrogez autant que vous le voulez. L'Ainsi-Venu avant peu trouvera le parinirvana et, après le parinirvana, il fera en sorte qu'il ne reste plus de doute chez personne et nulle part. Quoi que vous vouliez demander, vous pouvez donc le faire.

« Sur ce, le bodhisattva Grand-Ornement et les quatre-vingt mille bodhisattvas s'adressèrent d'une même voix à l'Éveillé : ‘‘Bhagavat, si les bodhisattvas-mahasattvas, qui ont pratiqué les enseignements du Mahayana, veulent réaliser rapidement l'Éveil complet et parfait sans supérieur, à quelles méthodes devront-ils s'exercer ?’’ […]

« L'Éveillé déclara au bodhisattva et aux quatre-vingt mille bodhisattvas : ‘‘Fils de foi sincère, il existe une méthode qui puisse permettre aux bodhisattvas de réaliser rapidement l'Éveil complet et parfait sans supérieur. […] Cette méthode unique, fils de foi sincère, a nom "Sens infinis". (Robert, p. 403-404)

Le bodhisattva qui veut étudier cet enseignement doit comprendre que tous les dharmas (tous les phénomènes) semblent différents et en continuel changement mais qu'à la base se trouve une force incommensurable et inchangeable qui se manifeste sous différents aspects. Cette Réalité immuable transcende tous les particularismes et toutes les diversifications. Les hommes ordinaires qui ignorent cette Vérité font des distinctions centrées sur leur moi : ‘‘cela me convient’’, ‘‘cela ne me convient pas’’. C’est ainsi qu’ils entretiennent des pensées négatives qui génèrent un mauvais karma menant à une renaissance dans les "six mauvaises voies" de l’existence.

Ces six mauvaises voies ou six mondes-états du samsara s’appellent "rokushu" ou "rokudo" en japonais. Ce sont :
- l'enfer (jigoku),
- les esprits faméliques (gaki),
- les animaux (chikusho),
- les démons ashura (shura),
- le monde des humains (ningen),
- le monde céleste (tenjo).

Ces appellations correspondent aux états psychiques des hommes et au monde des structures psycho-mentales dont l’homme est le centre et qu’il projette sur son environnement.

L’enfer est le monde-état de souffrance. C’est, par exemple, la souffrance d’une personne consumée par la colère. Tout et tous lui apparaissent comme des ennemis. Si un homme se dispute avec son épouse, il hait même la vaisselle, qui n’y est pour rien, et peut même s’en prendre à elle. Mais casser la vaisselle ou frapper un contradicteur ne change rien à son différend. C’est toujours celui qui est en colère qui souffre le plus.  

Les "esprits faméliques" sont les mirages du désir qui s’emparent de l’être humain. Le désir ne se limite pas à l’argent et aux biens matériels, c’est aussi l’ambition dévorante ou le désir d’être aimé. Cette avidité nous emprisonne dans la frustration même si nous arrivons à satisfaire notre désir pendant de brefs instants. Plus nous nous sommes avides, plus nous nous attachons aux objets de notre désir, en un cercle vicieux.

L’état d’animalité est celui où les pulsions prennent le pas sur la raison et la réflexion. Une personne qui donne libre cours à ses instincts ne fait que ce qu'elle veut sans réfléchir aux conséquences.

Les asuras sont les démons de l’égocentrisme. Seul compte son propre intérêt. C’est cet état d’esprit qui engendre les conflits, les querelles, les controverses et les guerres. Quelles que soient les circonstances, le moi cherche à tout contrôler et à prendre le dessus.

Dans l’état d’être humain on cherche à prendre suffisamment conscience des quatre attitudes maléfiques précédentes, pour au moins en éviter les extrêmes. C’est la condition de l’homme ordinaire qui cherche à analyser ses débordements.

Le monde-état céleste est celui de la joie. Non pas la joie inaltérable acquise par l’Éveil mais le plaisir des sens et des sentiments, la joie éphémère née de nos illusions qui, au moindre incident, peut basculer dans l’état d’enfer, l’état des esprits faméliques ou celui de l’animalité. Certes, on peut, dans certains cas, parler de ravissement ou même d’extase. Ce "monde" céleste ne comporte ni souffrance ni souci mais il ne permet pas d’atteindre l’Éveil. Même si nous parvenons à en faire notre état dominant, nous gardons toujours un fond d’insatisfaction. Croire qu’on sera libéré de soucis en devenant millionnaire vivant dans un château avec une foule de domestiques n’est qu’un leurre. La réalité ne correspond jamais à la vie rêvée telle qu’on se la souhaite. Sans parler d’un hypothétique paradis où les hommes mèneraient une existence "idéale" à ne rien faire et où ils s’ennuieraient tellement qu’ils seraient prêts à tout pour s’en échapper.

Ces six mondes-états se succèdent en nous continuellement et s’influencent mutuellement, créant une perpétuelle agitation-transformation des six mondes appelée "rokudo rinne". Tant que nous n’avons pas un enseignement correct et une pratique efficace, nous "transmigrons" interminablement d’un état à l’autre et notre détresse et nos souffrances ne disparaissent jamais. Pour peu que l’on réfléchisse à la condition humaine, cela semble une évidence.

Le Bouddha continue son enseignement :

« Les bodhisattvas-mahasattvas, se livrent en toute lucidité à une telle observation, ils produisent une pensée de miséricorde, déploient leur grande compassion dans le désir de les sauver, de les extirper.

« En outre, ils pénètrent profondément dans l'ensemble des entités : si une entité a tel aspect, elle naît de telle manière ; si une entité a tel aspect, elle demeure de telle manière ; si une entité a tel aspect, elle s'altère de telle manière ; si une entité a tel aspect, elle disparaît de telle manière. Si une entité a tel aspect, elle peut produire de mauvaises entités ; si une entité a tel aspect, elle peut produire de bonnes entités, et i1 en est de même de la demeure, de l'altération, de la destruction.

« C'est ainsi que les bodhisattvas observent et considèrent les quatre aspects de leur début à leur fin, et une fois qu'ils en ont pris universellement connaissance, ils observent encore en toute lucidité que l'ensemble des entités, d'instant en instant, ne demeurent point, qu'elles se renouvellent toujours dans la production et la destruction.

« Ils observent encore que production, demeure, altération, destruction sont instantanées. Ayant fait une telle observation, ils pénètrent les facultés, les natures, les désirs des êtres. Parce que natures et désirs sont innombrables, innombrables sont les prédications du Dharma. Parce que les prédications du Dharma sont innombrables, innombrables en sont aussi les sens. Les sens innombrables, eux, naissent du Dharma, de la méthode unique. Ce Dharma unique s'identifie à l'absence d'aspect caractéristique. Une telle absence d'aspect, étant absence d'aspect, ne se caractérise pas ; ne se caractérisant pas, elle est absence d'aspect : on l'appellera aspect réel (jisso). »   (Robert, p. 404-405)

Puis, le bodhisattva Grand-Ornement pose une autre question :

«Vénéré du monde, […] nous n'avons plus de doutes sur les méthodes et enseignements prêchés par le Bouddha, mais les êtres conçoivent des pensées égarées et à cause de cela nous posons encore des questions.

« Vénéré du monde, depuis plus de quarante ans que l'Ainsi­Venu a obtenu la Voie, il expose constamment aux êtres le sens des quatre aspects des entités, le sens de la douleur, le sens de la vacuité, l'impermanence, l'absence de Moi. » (Robert, p. 406) 

Le "sens de la douleur" est l’enseignement sur les souffrances inhérentes à la vie humaine. Le "sens de la vacuité" c'est voir derrière les apparences et la diversité des phénomènes leur identité ultime. Le "sens de l’impermanence" c'est comprendre que tout change sans cesse dans ce monde. L’"absence d’existence en soi" c'est la constatation que rien dans l’univers n’a d’existence isolée sans relation avec les autres entités et que l’attachement à notre "moi" n’a pas de sens.  Le Bouddha enseigne ensuite, de multiples façons, l’aspect réel des phénomènes (shosho jisso).

Ceux qui ont pu entendre ces enseignements ont acquis différents degrés de mérites ; ils ont recherché l’Éveil et sont parvenus à la dernière étape dans la voie de bodhisattva. 

Les bodhisattvas se demandent :

« En quoi le sens des enseignements qu'il a prêchés dans le passé serait-il différent de ce qu'il prêche aujourd'hui ? Or voici qu'il dit que le très profond et insurpassable Sutra des sens infinis, les bodhisattvas qui s'y exerceront obtiendront à coup sûr de réaliser l'Éveil insurpassable : comment cela se fait-il ? Veuille seulement le Vénéré du monde, dans sa compatissante miséricorde pour tous, développer ici ces distinctions à l'intention des êtres et empêcher qu'il y ait désormais, au présent comme à l'avenir, le piège du doute pour tous ceux qui l'entendent.

« Sur ce, l'Éveillé déclara au bodhisattva Grand-Ornement :

« C'est bien, c'est très bien, grand fils de foi sincère ! Tu es capable d'interroger l'Ainsi-Venu sur le sens subtil du fort profond et insurpassable Grand Véhicule ; sache-le, nombreux sont les bienfaits que tu pourras apporter, tu mettras en joie les hommes et les dieux et extirperas les êtres de la douleur ; vraie et grande compassion que cela, réelle foi qui n'opère pas en vain ! […]

« Fils de foi sincère , je me levai du roi des arbres et me dirigeai vers Bénarès ; lorsque, dans le parc aux Cerfs, je mis en branle la roue du Dharma des quatre Vérités à l'intention du groupe des cinq, […] j'exposai aussi que les entités, originellement vides et apaisées, se renouvellent sans cesse, naissant et disparaissant à chaque instant. Dans la période du milieu, à cet endroit et en bien d'autres lieux, j'expliquai et exposai les douze liens causaux et les six paramitas à l'intention des bhikshus et de la multitude des bodhisattvas et prêchai aussi que les entités, originellement vides et apaisées, se renouvellent sans cesse, naissant et disparaissant à chaque instant. Et à présent, j'expose ici encore le même enseignement, le Sutra des Sens Infinis du Grand Véhicule.

« Fils de foi sincère, voilà pourquoi ma prédication du commencement, du milieu et du présent, est une en sa lettre et son élocution, alors que les sens en sont différents. Parce que les sens sont différents, les interprétations des êtres sont différentes. Parce que les interprétations sont différentes, les attributs, les fruits et les voies obtenus sont aussi différents.

« Fils de foi sincère, les quatre Vérités de la prédication du commencement étaient à l'intention de ceux qui recherchaient l'état de shravaka […] Dans la période du milieu, j'exposai en divers endroits les douze liens causaux, si profonds, à l'intention de ceux qui recherchaient l'état de pratyekabuddha, et cependant d'innombrables êtres déployèrent la pensée d'Éveil ou demeurèrent à l'état de shravaka. Ensuite je prêchai les douze classes dans les vaipulya (sutras du Grand développent) et d’autres. » (Robert, p. 406-408)

En d’autres termes, depuis le début, Shakyamuni n’a prêché qu’une seule Vérité. Et il en est de même pour tous les bouddhas. 

« Fils de foi sincère, c'est de par ce sens que tous les Éveillés sont sans double langage, qu'ils peuvent à l'aide d'un son unique répondre universellement à la multitude des voix et qu'ils peuvent en un seul corps manifester d’innombrables corps.  […] Et en chacun de ces corps, ils manifestent encore une variété de types. […] Et en chacun de ces types, ils manifestent encore des formes […] en quantités incalculables […].

« Fils de foi sincère, voilà donc le domaine fort profond et inconcevable des Éveillés : il n'est pas connaissable par les deux véhicules, pas plus que les bodhisattvas qui ont atteint l’étape suprême de la voie de boddhisattva […] ; seul un bouddha peut, avec un autre bouddha, le scruter complètement.

« Fils de foi sincère, voilà pourquoi je prêche le sublime Sutra des Sens infinis, si profond et insurpassable, authentique et correct en sa lettre comme en son principe, si vénérable que rien ne saurait le dépasser, protégé en commun par les Éveillés des trois temps ; il est d'accès impossible à la démoniaque multitude des vues hérétiques et ne saurait être endommagé par les errements cycliques de l'ensemble des vues perverses.

« Si les bodhisattva-mahasattvas, désirent réaliser rapidement l'Éveil insurpassable, ils doivent s'étudier à ce Sutra des Sens infinis, fort profond et insurpassable, tel qu'il est. » (Robert, p. 409-410)

À la fin du discours du Bouddha,

« le monde tricosmique trembla de six façons et, spontanément, il se mit à pleuvoir dans l'espace toutes sortes de fleurs : fleurs de nymphéas célestes, […] d'innombrables variétés de parfums célestes, d'étoffes célestes, de guirlandes célestes, de célestes trésors sans prix qui descendirent en tourbillonnant de l'espace supérieur, […], de célestes instruments de musique merveilleux se déposaient en tous endroits et jouaient de célestes mélodies en louange de l'Éveillé. […] ainsi de que cette grande multitude de bodhisattvas et de shravakas. […] 

« Sur ce, dans cette foule, trente-deux mille bodhisattva-mahasattvas, obtinrent le samadhi* des sens infinis ; trente-quatre mille bodhisattva-mahasattvas, eurent accès à la porte des incalculables et innombrables dharanis et furent capables de mettre en branle la roue du Dharma sans régression de l'ensemble des Éveillés des trois âges.

« Quand bhikshus, bhikshunis, upasakas, upasikas et les autres [...] entendirent l'Ainsi-Venu prêcher ce Sutra, ils obtinrent le fruit qui convenait au degré spirituel de chacun. » (Robert, p. 410-411)

De plus, tous aspirèrent au même état que le Bouddha en suivant son enseignement et en le propageant largement. 

Suite

Chapitre 2 du Sutra des Sens Infinis

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