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Terasawa Junsei

Notes prises pendant les conférences données par Terasawa Junsei (note)
en mémoire de A.N. Ignatovitch, traducteur en russe du Sutra du Lotus
et spécialiste du bouddhisme japonais à l’Université de Moscou.

3-5 décembre 2001, Manali (Inde)

I - Le Traité « Rissho Ankoku Ron » dans le monde moderne

La reconnaissance est un précepte majeur du bodhisattva

Aujourd’hui nous sommes au septième jour après que le Professeur A.N. Ignatovitch ait quitté notre monde. Permettez-moi de suivre la tradition bouddhique et d’exprimer ma reconnaissance, tant à lui qu’à son pays, par une réflexion à propos de signification actuelle de trois Traités majeurs de Nichiren  : L’Etablissement de l’équité et la sérénité dans le pays (Rissho Ankoku Ron), Traité sur l’ouverture des yeux (Kaimoku sho) et Traité sur le Honzon [comme moyen pour ] réaliser l’essence [de la vie] (Kanjin no Honzon Sho)

Dans le Sutra du Lotus, le Bouddha Shakyamuni insiste sur l’importance pour le bodhisattva de tendre de tout son être à exprimer la reconnaissance par ses pensées, ses paroles et ses actes. Le chapitre XXIII du Sutra du Lotus (Conduite originelle du bodhisattva Yakuo) décrit le bodhisattva prêt à sacrifier son corps par reconnaissance à l’égard du Bouddha et de son Enseignement. C’est seulement en vertu d’une telle reconnaissance sincère, dépourvue de toute trace d’un «soi», que le bodhisattva est en mesure de recevoir la transmission du Dharma, en d’autres termes de recevoir «l’Enseignement de Maître à disciple». C’est la condition pour que le Dharma soit protégé et gardé.

Nichiren, en tant que véritable pratiquant du Sutra du Lotus à l’époque des Derniers Jours du Dharma, a montré l’exemple d’une telle reconnaissance. C’est par toute sa vie qu’il a exprimé sa gratitude à l’égard du Bouddha, du Dharma et de son pays.

Différentes personnes propagent le Dharma de différentes façons. Si leurs discours ne reposent pas sur une motivation pure et un sentiment de reconnaissance, alors les mots ne correspondent plus au véritable Dharma. Dans ses écrits, Nichiren s’est attaché à pointer la différence entre l’enseignement authentique du Bouddha, le véritable Dharma, et les interprétations qu’en faisaient des personnes mues par leur propre intérêt. Les paroles de ces prétendus «maîtres» éloignent la conscience des hommes du véritable Dharma.

Ainsi, dans le Rissho Ankoku Ron, Nichiren témoigne de sa reconnaissance à l’égard du Bouddha, du Dharma et de son pays de deux manières. Il distingue le Dharma authentique des faux enseignements. Puis il montre que seul le Dharma authentique peut protéger le pays, établir l’équité et apporter aux hommes la sérénité.

La guerre – calamité suprême qui frappe un pays.

En Chine, depuis l’antiquité existait la coutume suivante. Lors des périodes de catastrophes, de calamités et troubles internes, lorsqu'apparaissaient de mauvais présages, les sages versés dans le Livre des Mutations (Yi Jing), les enseignements de Confucius ou de Lao-Zi, se retiraient pour méditer et exposaient ensuite par écrit leurs pensées et conclusions. Se basant sur leur analyse intérieure ils interprétaient les causes des désastres et proposaient des remèdes pour sauver le pays. Ils transmettaient ensuite ces réflexions à l’empereur et aux représentants des autorités.

Nichiren a agi de même. Il quitta la vie publique agitée de la capitale [Kamakura] et se retira plusieurs mois (à partir de 1258) au temple Jisso-ji au pied du Mont Fuji. Pour trouver une réponse aux questions qui le préoccupaient il s’est tourné vers les paroles du Bouddha et a relu les textes de sa jeunesse, le Tripitaka, les sutras, shastras et commentaires de maîtres réputés. Il a également analysé en détail les enseignements des écoles bouddhiques de son époque, l’histoire de leur apparition, leur développement et leur diffusion à travers le Japon. Il a comparé les faits et séparé la réalité des légendes. De nos jours, nous avons l’habitude qu’une analyse qui se veut «scientifique» se fonde sur des faits objectifs. Mais il faut rappeler qu’une approche discursive basée sur la logique n’a été généralisée qu’il y a peu de temps, après la révolution scientifique et technique en Europe. Il est d’autant plus étonnant qu’il y a 700 ans un simple moine bouddhiste dans son lointain Japon, dans sa quête de la vérité, appliquait déjà la démarche scientifique et s’appliquait à une étude quasi exhaustive de textes. Ce n’était certes pas une recherche «académique» ou quelque analyse religieuse abstraite, pas plus qu’une quête pour sa propre élévation spirituelle. Nichiren cherchait de tout son être les causes qui détruisaient son pays et le monde. Il voulait trouver une issue pour la montrer aux hommes, une voie permettant d’établir la paix et l’harmonie dans la société. Ce faisant il s’appuyait non pas sur ses idées personnelles mais sur la sagesse du Bouddha.

Il termina le Rissho Ankoku Ron en 1260, étant déjà à Kamakura. Il résidait alors dans un petit ermitage. Deux temples se trouvent actuellement à cet emplacement, Ankokuron-ji en l’honneur du Traité et Myoho-ji.

Le Traité a la forme d’un dialogue entre un visiteur et son hôte. Le visiteur a pu constater lors de ses pérégrinations les souffrances cruelles du peuple. Il est hanté par les images de la réalité atroce, se pose des questions douloureuses. L’hôte connaît le Dharma et les traditions bouddhistes. Le visiteur pose des questions qui le préoccupent profondément  : pourquoi, malgré la large diffusion du bouddhisme et la multiplicité d’institutions religieuses, «ce monde va vers la dégénérescence… quelles erreurs ont été commises»  ?
L’hôte répond en citant quatre sutras qui renferment les prédictions du Bouddha Shakyamuni sur les «sept désastres et trois calamités». La dernière calamité est celle des luttes intestines et l’invasion étrangère qui conduit le pays à la ruine définitive.

Quelles sont donc les causes de ces calamités ?

La religion forme, dirige et finalement détermine la conscience des hommes. Si le peuple se détourne de la doctrine juste, rejette le vrai Dharma au lieu de le défendre, il perd automatiquement ses valeurs intérieures et extérieures. Les enseignements qui prétendent à la spiritualité mais sont erronés précipitent les hommes dans l’abîme. Dans son Traité, Nichiren écrit  : «Nous sommes arrivés à l’âge du déclin du Dharma et il n’y a plus d’hommes justes. Empruntant des voies tortueuses, les hommes oublient qu’il existe un chemin droit. Quelle pitié que personne ne leur ouvre les yeux  ! Quelle douleur de voir qu’ils sont guidés par de fausses croyances !» L’attitude intérieure des hommes se reflète dans leur environnement. Or ce sont les religions qui forgent l’attitude intérieure. C’est pourquoi tant de choses dépendent non seulement des gouvernants laïcs mais des maîtres de la spiritualité.

Méthode originale pour l’établissement de la paix par la transformation de la conscience des hommes.

Jetons un regard sur le monde actuel. La bombe atomique qui détruisit Hiroshima sur l’ordre du président des USA portait l’inscription "C’est la volonté de Dieu". Elle a anéanti des centaines de mille de vies innocentes et brûlé d’un feu infernal tout l’environnement. En quel lieu est donc né cet enfer  ? Dans la conscience des milieux dirigeants des Etats-Unis et du Japon.

Qu’est-ce qui provoque les souffrances des dernières décennies en Afghanistan  ? D’où viennent les bombes et obus qui pleuvent sur ce pays si ce n’est de la conscience de gens qui ont divisé le monde en deux camps antagonistes et ont appelé les «fidèles à la foi» à massacrer les «infidèles à la foi»  ? de la consciences des gens qui utilisent la religion pour cliver la société entre «ceux de notre bord» et «ceux de l’autre bord», et aussi de ceux qui tracent une ligne de partage entre «civilisés» et «barbares» ?

Souvenons–nous des inquisitions et guerres saintes, des croisés et musulmans lorsque les dogmes religieux tuaient et asservissaient, cultivant l’aveuglement et l’ignorance. Ceux qui brisaient les statues bouddhiques il y a mille ans en Inde, et encore récemment en Asie, n’avaient pas la moindre idée de ce qu’était l’enseignement du Bouddha.

Dans la majorité des conflits armés et des guerres civiles, en Eurasie, depuis la fin de la guerre froide, les leaders politiques se sont servis de la religion pour couvrir leurs buts individuels abjects. Les dirigeants de grandes entreprises des pays développés continuent encore d’utiliser les idéologies religieuses dans leur lutte pour la suprématie dans le pillage des ressources naturelles de la planète. Ils manipulent les consciences religieuses des peuples les poussant à des confrontations sanglantes au nom de valeurs historiques et culturelles, avec le seul but du profit personnel.

La mode est actuellement aux conférences pour prévenir des conflits armés, pour donner la priorité à la diplomatie et trouver des solutions pacifiques «au cas par cas». Notre monde a besoin comme jamais de mesures pour arrêter la violence. Mais les mesures sont prises à l’ancienne  : par la politique, l’argent et la force.

Il y a sept siècles pourtant Nichiren a proposé dans son Rissho Ankoku Ron une solution unique en son genre. Il a préconisé l’établissement de l’équité et la sérénité dans le pays par la propagation du vrai Dharma dans la conscience des gens. Cette voie, exposée dans ce vieux Traité, garde de nos jours toute son actualité.

Ce qui va triompher sur notre planète, l’Enfer ou la Terre de Bouddha, dépend de la conscience que les hommes auront du Dharma, de l’Enseignement qu’ils suivent. Selon Nichiren, la paix est ce que recherchent le souverain et ses ministres, ce à quoi aspire le peuple. Le pays est prospère grâce au véritable Dharma, et le Dharma vit dans la vénération des hommes.

Un seul Véhicule - au delà de l’apparente diversité.

Qu’est-ce donc que le Véritable Dharma et comment le vénérer ?

C’est une vérité universelle qui se manifeste en tous lieux d’innombrables façons. Cette unité originelle de tous les phénomènes, de toutes les religions, de toutes les traditions spirituelles, de toutes les divinités, de tous les concepts et théories prend la forme du Véhicule Unique dont parle le Sutra du Lotus. Lorsque les hommes acceptent le Véritable enseignement du Véhicule Unique, qu’ils le vénèrent et le mettent en pratique, ils réalisent au plus profond du cœur leur unité universelle fondamentale. Alors leurs différences s’estompent, les frontières entre les pays deviennent de la fumée, les différentes cultures forment une richesse commune. Le monde du Véritable Dharma est un, indivisible et indestructible.

C’est pourquoi Nichiren termine son Traité en exhortant le visiteur à abandonner au plus vite les religions qui prêchent des véhicules multiples et les divisions :

«Voilà pourquoi vous devez vous hâter de réformer vos croyances et adhérer au Véhicule suprême, l'unique bonne doctrine du Sutra du Lotus. Si vous agissez ainsi, le monde des Trois plans se changera tout entier en Terre de bouddha, et comment une Terre de bouddha pourrait-elle jamais connaître le déclin  ? Toutes les régions des Dix directions deviendront des Terres aux trésors, et comment une Terre aux trésors pourrait-elle jamais connaître la ruine  ? Lorsque vous vivez dans un pays qui ne connaît ni déclin, ni ruine, votre corps trouve la paix et la sécurité et votre esprit est calme et paisible. Il faut croire ces paroles, et les respecter profondément !»

Ce passage du Rissho Ankoku Ron a parfois été interprété comme une affirmation intolérante d’un fondateur d’une nouvelle école bouddhique. Le fait que Nichiren ait adressé ce Traité à la personne la plus puissante du Japon, Hojo Tokiyori, pourrait faire croire à une tentative pour institutionnaliser sa doctrine. Il faut se garder de cette conclusion. Même certains de ses disciples ont cru que leur Maître visait une unification formelle alors qu’il s’agissait de l’unité fondamentale, cachée dans la conscience profonde de tout être humain. C’est la nature de tout ce qui existe qui est commune à tous et c’est de cela qu’il faut prendre conscience. Pour Nichiren la vénération du Véritable Dharma ouvre les yeux de chacun sur ce qui est sa propre et véritable nature et sur son identité avec tout l’univers. C’est l’axe central autour duquel prennent forme tous ses écrits. A aucun moment il n’a cherché à organiser une nouvelle religion et encore moins à la faire accepter par l’empereur.

Pour Nichiren, le Véritable Dharma est le Véhicule Unique. Shakyamuni exprime cela dans le chapitre II du Sutra du Lotus : « Il n’y a qu’un seul Véhicule, il n’y en a nulle part ni deux ni trois.»

Quelle que soit la multiplicité des phénomènes, ils se réduisent à un seul Dharma, ils ont la même nature. Cette vérité intrinsèque est enfouie au plus profond de tout ce qui est. Extérieurement chaque être, chaque phénomène obéit à ses propres lois, son propre Dharma. Et il est difficile de s’éveiller à la Vérité d’un Dharma unique. La science actuelle nous pousse sur cette voie mais la seule compréhension intellectuelle ne suffit pas. On y arrive par l’intégration du Sutra du Lotus dans tous les niveaux de sa vie.

Nichiren s’est opposé aux divisions artificielles entre les êtres selon des critères d’adhésion à tel ou tel temple ou école. Les religions de son époque réclamaient toutes le monopole absolu de la Vérité et de ce fait limitaient la conscience des hommes, créaient les frontières de leur propre territoire idéologique et conduisaient à la division et l’intolérance.

(Soirée du 3 décembre 2001)

* * *

II - Le prix à payer pour l’ouverture des yeux

Tout est déterminé par la conscience

Le Traité Rissho Ankoku Ron se fonde sur l’idée que l’état dans lequel se trouve le monde est déterminé par la conscience des hommes. C’est là la véritable révélation née de l’Enseignement du Bouddha, son Dharma. C’est la mise en évidence du lien direct qui existe entre le monde intérieur de notre conscience et notre monde extérieur. Notre environnement et nous-mêmes ne formons qu’une seule entité indissociable. De nombreux sutras donnent des exemples de cette inséparabilité. Ainsi le Sutra Vimalakirti dit :

Quand la conscience est souillée
Le monde devient souillé.
Quand la conscience est pure
Le monde devient pur.

Le Sutra Avatamsaka dit :

La conscience est un peintre
Elle dessine l’existence de ce monde,
L’univers entier est peint par la conscience.

Un autre passage de l’Avatamsaka dit que conscience, êtres vivants et Bouddha ne sont pas des entités distinctes mais une seule entité inséparable.

Certains enseignements religieux font état d’un Dieu Tout-puissant qui crée tout ce qui existe. Il est omniscient et omniprésent. Les justes entreront dans son Royaume alors que les pécheurs et les hérétiques seront punis. D’autres religions reconnaissent une multitude de dieux dont certains créent le monde, d’autres le maintiennent et les troisièmes le détruisent. Tout ce qui se passe dans le monde est soumis à la volonté de ces divinités.

Mais qu’en dit l’Enseignement du Bouddha  ? Le Dharma est immanent au monde et tout ce qui existe est régi par ce Dharma. Ce que nous percevons, ce sont des faisceaux de lois qui sont propres à différents phénomènes, à différentes sphères de l’existence. Les insectes ont leur faisceau de lois (leur dharma), les poissons le leur et les hommes de même. Le monde cosmique vit également selon ses propres lois, le système solaire, les galaxies, tout a son propre dharma. Chaque sphère de l’existence est régie selon son propre dharma (ensemble de lois), qui ne peut s’appliquer à une autre sphère. L’ensemble de ces dharmas (faisceaux de lois) est soumis à la loi de la causalité. Un dharma devient la cause pour un autre qui à son tour conditionne une troisième entité et ainsi de suite. Les cycles de la «production conditionnée» se succèdent selon des modèles propres à chaque sphère de l’existence, conformément au dharma de cette sphère.

Si on observe les êtres vivants, on constate qu’ils ont toujours deux aspects. Par exemple, le poisson vivant est un premier aspect et le milieu dans lequel il vit est le second  : il vit obligatoirement dans l’eau, mer ou rivière. C’est la même chose pour les insectes qui vivent uniquement dans des environnements spécifiques. Tout ce qui vit est soumis à cette loi, la vie n’est possible que dans certaines conditions qui sont différentes selon les espèces. Telle forme de vie a besoin de conditions conformes à son dharma et ne peut exister ailleurs.

Ceci nous amène à formuler deux conséquences.

Tout d’abord, la forme de vie et l’environnement sont deux composantes de toutes les espèces d’êtres. Tous les organismes vivants perçoivent leur environnement, les conditions dans lesquelles ils peuvent se développer. C’est là une forme de conscience. Toute vie, même la plus primitive, est dans sa non-séparabilité avec l’environnement une forme de conscience. A l’état latent elle porte en elle les germes du monde-état d’enfer, des preta, des asuras et même des hommes. C’est le développement de la conscience qui peut amener à la perception du monde-état des deva, la recherche du divin. La conscience peut permettre de comprendre la nature des dharma et ainsi introduire dans le monde-état d’arhat ou celui des partyekabuddha. La conscience est capable d’éveiller la compassion, le désir de défendre et de sauver tout ce qui vit, de créer des valeurs positives et de tendre vers l’épanouissement. De la sorte la conscience fait naître le monde-état de bodhisattva. Enfin la conscience peut être pleinement éveillée, éclairée, atteindre sa plénitude et sa perfection, englober tous les dharma qui forment l’univers et alors c’est le monde-état du bouddha. On ne peut séparer la conscience de la vie. Elle crée des formes innombrables et des sphères d’existence infinies. Elle est elle-même la vie.

Le deuxième point concerne les conditions dans lesquelles nous vivons. Ces conditions sont déterminées par notre conscience. Si notre conscience est perturbée par des conceptions qui vont à l’encontre de la vie, alors nous tombons dans l’état d’enfer. A l’inverse, si nous suivons ce qui est conforme à notre dharma d’êtres humains, alors l’environnement est vécu en toute sérénité comme une Terre Pure.

C’est en se basant sur ces principes que Nichiren a écrit son «Rissho Ankoku Ron». Il a indiqué une voie pour arrêter les calamités et établir un monde paisible dans son pays et le monde entier. La pire calamité pour les hommes est la guerre. Le plus important est donc d’arrêter la guerre. C’est le thème central du Traité.

Exil à Izu

Nichiren a présenté son Traité aux personnes les plus influentes de son époque. La réaction des dirigeants religieux ne s’est pas fait attendre. La nuit, son ermitage Matsubagayatsu à Kamakura fut incendié. Nichiren, qui en échappa par miracle, fut contraint de se cacher. Lorsqu’il revint dans la capitale, c’est dans la rue qu’il se mit à prêcher  : «Changez votre conscience, suivez l’enseignement correct du Bouddha  ; sinon la pire calamité va s’abattre sur notre pays et causer la destruction du Japon.» Les prédictions «au coin de la rue» étaient alors chose courante mais les autorités religieuses et politiques ne pouvaient tolérer la diffusion d’idées qui n’étaient pas conformes à celles généralement admises. Accusé de propagande séditieuse il fut arrêté et exilé dans la presqu’île d’Izu (1261). Il y avait là un rocher au milieu de l’océan que les vagues recouvraient complètement pendant la marée. Nichiren fut abandonné sur ce rocher, les éléments de la nature devant se charger de lui donner la mort. Il en réchappa de nouveau par miracle  ; un pêcheur l’ayant aperçu le recueillit dans sa barque. Nichiren a passé presque deux ans (de 1261 à 1263) auprès de ce pêcheur d’Izu.

Attaque à Komatsubara

Nichiren eut encore à affronter une tentative d’assassinat en 1264, alors qu’après être gracié il rendait visite à son village natal. Il s’y rendit avec quelques disciples, moines et laïcs. Mis au courant de sa présence dans la région, un haut responsable de l’école Jodo et ennemi de Nichiren prépara une embuscade sur un chemin désert. L’affrontement eut lieu le soir entre une dizaine d’hommes sans armes et une troupe entière de samouraïs bien entraînés. Plusieurs disciples de Nichiren furent massacrés, lui-même fut blessé à la tête par un sabre et ne put être sauvé que grâce à l’intervention d’un de ses disciples, un samouraï-upasaka prévenu à temps de l’attaque. Telles furent les conséquences de la diffusion du Rissho Ankoku Ron.

L’exécution manquée à Kamakura

Quelques années passèrent. La première délégation mongole s’est rendue au Japon exigeant une soumission totale à Kublai Khan, faute de quoi le Japon serait réduit en cendres. Il faut rappeler quelques données historiques pour comprendre à quel point un tel ultimatum était sérieux. L’Eurasie était à la merci des troupes mongoles. La Chine et la Corée étaient déjà conquises. Ceux qui opposaient la moindre résistance étaient impitoyablement massacrés si bien que de nombreux pays ne tentaient même pas de s’opposer à la toute puissante force mongole. Dans ce contexte, seule une capitulation pouvait sauver le Japon.

Nichiren présente une nouvelle fois son Rissho Ankoku Ron aux dirigeants du pays et adresse onze lettres aux différents fonctionnaires influents. Il écrit : «Je vous avais prévenus pendant plusieurs années de ce qui est en train d’arriver. Le Japon est au bord d’une catastrophe. L’invasion ennemie est pratiquement inévitable». Nichiren demande au gouvernement d’arrêter la protection et le financement des écoles qui propagent des enseignements qui faussent la conscience des gens. Puis Nichiren pousse la provocation jusqu’à lancer au gouvernement : «Au lieu de couper la tête des ambassadeurs mongols innocents on aurait mieux fait de couper celle des supérieurs des temples de Jodo et de leurs semblables». De telles paroles peuvent surprendre. Dans son Rissho Ankoku Ron Nichiren tance vertement le visiteur qui croit que l’hôte réclame la mort des responsables amidistes au sens propre  : «Même en voyant clairement les passages des sutras que j'ai cités, vous posez une telle question  ! Est-ce au-delà de ce que votre esprit peut comprendre  ? Ou est-ce leur logique qui vous échappe  ? Je n'ai certainement pas l'intention de supprimer les enfants du Bouddha. La seule chose que je réprouve, c'est l'offense au Dharma.»

Alors que le danger d’une invasion est imminent, Nichiren emploie les paroles les plus brutales pour faire réagir le gouvernement. C’était un défi lancé à ceux qui avaient entre leurs mains le destin du pays afin qu’ils se posent la question sur les vraies causes qui menaient le Japon à sa ruine. La réaction à cette provocation fut l’arrestation de Nichiren avec une tentative d’exécution sans jugement. Le 12 septembre 1271 il fut traîné à cheval à travers les rues de Kamakura pour que le peuple puisse contempler le criminel d’Etat. Les habitants de la capitale connaissaient déjà Nichiren et ses prédications. Certains se réjouissaient de son arrestation, d’autres avaient peur, d’autres encore le prenaient en pitié. Mais personne n’ignorait plus son combat et ne pouvait rester indifférent à l’égard d’un personnage aussi controversé.

Il fut amené sur la grève de Tatsunokuchi, au lieu même où avaient été exécutés les ambassadeurs de Kublai Khan et l’ordre fut donné de lui couper la tête sans attendre un quelconque jugement. Tout était prêt. Malgré la nuit profonde de nombreux citadins assistaient à la scène.

Plus tard Nichiren a décrit dans une de ses lettres ce qu’il a vécu à ce moment  : "Je m'attendais à ce qu'un événement de ce genre se produise tôt ou tard  ! Quelle chance pour moi que d'offrir ma vie au Sutra du Lotus  ! Si je dois perdre cette pauvre tête pour devenir bouddha, ce sera comme si j'échangeais du sable contre de l'or ou du gravier contre des pierres précieuses  ! [Je n’étais qu’un pauvre moine et n’ai pas pu prendre soin de mes parents comme il faut. Mais j’offre ma vie au Sutra du Lotus et les bienfaits qui en découlent, je les offre à mes parents. Je n’ai pas réussi à sauver mon pays. Mais en offrant ma vie au Sutra du Lotus j’apporte des bienfaits à mon pays. J’offre tous les bienfaits restants à mes disciples moines et laïcs qui ont partagé mes difficultés et mes dangers "] (Sur le Comportement du Bouddha ; la partie entre crochets ne figure pas dans la version ACEP. N.d.T.) Ces paroles traduisent parfaitement l’unique but de toutes ses actions – exprimer sa reconnaissance à l’égard du Bouddha, de ses parents et de son pays.

La foule s’était amassée sur la grève de Tatsunokuchi. Les soldats avaient hâte de finir l’exécution avant le lever du soleil. Mais elle n’eut pas lieu. Il y eut un autre miracle. Au moment où le bourreau levait le glaive, une lumière éclatante illumina le ciel. La frayeur des soldats fut si forte qu’ils se précipitèrent face contre terre. La foule fut saisie de panique. Plus personne n’osait lever une arme contre Nichiren. C’est alors qu’arriva un émissaire du gouvernement annulant sa mise à mort et commuant sa peine en exil. Il fut envoyé dans une île du Nord qui servait de bagne aux criminels ou aux traîtres notoires. Rares étaient ceux qui en revenaient.

Au même moment, certains dignitaires menèrent une campagne très active contre les disciples de Nichiren qui furent arrêtés et accusés de fomenter une révolte armée. De nombreux incendies éclatèrent à Kamakura et on les attribua aux disciples de Nichiren. Ils furent emprisonnés, leurs biens et leurs terres confisquées, leurs fonctions supprimées. Sous prétexte de nuire moralement et matériellement à l’Etat, ils furent traités en ennemis du peuple  ; ce qui se fait depuis toujours quand un gouvernement veut se débarrasser de ses opposants idéologiques. Et cela au moment même où les prédictions de Nichiren commençaient à se réaliser.

Exil à Sado et la rédaction du "Kaimoku sho"

Nichiren fut débarqué dans l’île de Sado sur une rive déserte. On lui assigna une cabane sans portes ni fenêtres, destinée à entreposer les dépouilles de ceux qui devaient être enterrés au cimetière mitoyen. Il eut à affronter des conditions très sévères. En hiver des tempêtes de neige déferlaient en rendant les jours aussi sombres que les nuits. Le vent traversait la cabane et des congères s'amoncelaient à l’intérieur. Ainsi abandonné il aurait dû mourir de faim et de froid.

Cependant c’est là que Nichiren, méditant sur les événements qui l’avaient frappé et sur la voie qu’il s’était choisie, dans les conditions les plus critiques de sa vie, c’est précisément là qu’il écrivit le Kaimoku Sho (Traité pour ouvrir les yeux), une de ses œuvres majeures. Il examine ses doutes et se pose la question de savoir si son interprétation de l’Enseignement du Dharma est correcte. Il se demande s’il est un bon disciple du Bouddha et ce qui l’a conduit à une telle situation. Il se penche de nouveau sur l’étude du Dharma et l’histoire de la diffusion du bouddhisme. Il compare, analyse tout avec soin. En Chine et au Japon il y a eu de nombreux maîtres largement reconnus et respectés. Mais Nichiren ne peut s'empêcher d'exprimer son désaccord. Les enseignements de ces maîtres sont erronés. Et Nichiren se demande dans quelle mesure il ne se trompe pas, étant le seul contre une large majorité à voir les erreurs.

Il arrive finalement à trouver la réponse et fait un exposé clair de la différence entre l’enseignement révélé dans le Sutra du Lotus et les autres sutras. Le Kaimoku Sho est une analyse comparative basée sur un très sérieux travail de compilation. L’ouvrage reflète une profonde compréhension de l’Enseignement du Bouddha et une connaissance remarquable de l’histoire du bouddhisme. Il n’hésite pas à contester les versions composées pour justifier les actions des instances dirigeantes, séculières et religieuses.

Nichiren se pose également la question  : «Comment se fait-il que j’en sois arrivé là ?» Pourquoi, abandonné à la misère, est-il traité en criminel  ? Pour lui, quiconque dénigre le Dharma, le calomnie et le persécute, quiconque enseigne des sutras erronés ne peut pas manquer de tomber dans des conditions aussi difficiles. Il voit clairement le lien entre l’offense au Dharma et les conséquences désastreuses dans l'avenir. Nichiren sent que même s’il défend actuellement le Vrai Dharma il a encore à vivre les effets des causes créées dans le passé. Son karma doit être purifié et il accepte avec reconnaissance la possibilité de le faire en défendant l’enseignement du Bouddha au prix même de sa vie.

La prise de conscience de son destin

Nichiren constate à quel point se réalisent les prédictions du chapitre XIII du Sutra du Lotus (Exhortation à la sauvegarde, Kanji hon) sur les persécutions qu’aura à subir celui qui défendra le Sutra du Lotus dans la période des Derniers jours du Dharma. Il note que tout au long de la diffusion du bouddhisme en Inde, en Asie du Sud-Est, en Chine et au Japon jamais ne s’étaient réalisées avec une telle force les prédictions de ce chapitre sur les bodhisattvas qui jurent de garder ce Sutra après le parinirvana du Bouddha. Pour lui, le Japon est dorénavant entre les mains des «Trois grands ennemis» du Sutra du Lotus  : les ignorants qui calomnient et méprisent ceux qui gardent ce Sutra et même «l’attaquent à coups de sabres et de bâtons, de pierres et de tuiles»  ; les moines outrecuidants qui proclament  : «Nous avons compris l’Enseignement du Bouddha, nous suivons le Vrai Dharma et avons atteint un degré élevé de l’Eveil». Satisfaits d’eux-mêmes ils méprisent les hommes et prêchent uniquement pour être admirés et recevoir des offrandes, dénigrant ceux qui suivent le Sutra du Lotus ; et enfin, les ennemis les plus puissants, les prétendus saints, les dignitaires religieux, intouchables au sommet de la hiérarchie, les patriarches qui jouissent d'une vénération générale inconditionnelle. Dans leur cœur ils sont pleins de haine à l’égard des bodhisattvas du Sutra du Lotus et se servent de leur position pour en médire auprès des dirigeants du pays tout entier. Ils les accusent d’avoir inventé leur doctrine et prétendent que le Sutra du Lotus est mensonger.

Après avoir ainsi mis en lumière les ennemis du Sutra du Lotus, Nichiren se demande qui, dans ce cas, est le véritable serviteur du Dharma. Est-il lui-même un authentique «pratiquant du Sutra»  ? Il écrit qu’il est en train de lire le Sutra non pas avec la bouche mais avec toute sa vie, prouvant toute sa véracité. Même les Grands Maîtres comme Zhiyi et Saicho n’ont pas vécu ce que décrit ce chapitre. «Dans ce corps qui est le mien, j'ai vécu les prédictions du Sutra» (Kaimoku sho) - écrit Nichiren et il continue  : «S'il existe un Pratiquant du Sutra du Lotus, les Trois grands ennemis existent aussi, immanquablement. Les Trois grands ennemis sont déjà apparus. Qui, alors, est le Pratiquant du Sutra du Lotus ?» Et Nichiren conclut qu’il est un des bodhisattvas Surgis de Terre pour défendre et propager le Véritable Dharma. L’apparition de ces défenseurs du Sutra, disciples atemporels du Bouddha a été prédite dans le sermon sur le Pic du Vautour par Shakyamuni lui-même. Nichiren est le premier d’entre eux, venant au monde lors des Derniers Jours du Dharma. Nichiren se qualifie de bodhisattva Jogyo, celui qui conduit les autres bodhisattvas Surgis de Terre. Plus tard il dira  : «Qui pourrait douter encore que Nichiren soit bien celui qui enseigne le Sutra du Lotus  ? Je concrétise les mots du sutra  : "Il est l'envoyé du Bouddha. Il est celui qui accomplit "l’œuvre" du Bouddha.» (Les désirs mènent à l'Eveil ). (note) Le criminel d’Etat banni sur l’île de Sado dans une cabane ensevelie sous la neige prend conscience de sa mission. Il ouvre les yeux.

 

Vision globale de Nichiren

Essayons de nous représenter le monde dans lequel Nichiren a vécu cette crise spirituelle.

Des conquérants arabes envahissent les pays les uns après les autres depuis l’Espagne jusqu’en Inde. Les troupes mongoles sèment la terreur sur le continent eurasien qu’ils couvrent de sang et de pleurs. Auparavant, l’histoire de l’humanité s’écrivait en différents foyers de culture, séparés les uns des autres. Les invasions effacent les séparations et démontrent à quel point les pays sont interdépendants. L’Eurasie est en train de devenir plus qu'une notion géographique. Des bouleversements historiques profonds touchent la plupart des régions. Même le Japon qui semblait pourtant bien à l’abri de tout changement en subit les contrecoups. Nichiren prévoyait de grandes mutations dans toutes les sociétés. Il prévenait les hommes des dangers que ne manquent pas d’entraîner les fausses conceptions de la vie. Proposant d’établir la paix dans le monde il indiquait le Sutra du Lotus comme Dharma Véritable seul capable d’apporter l’harmonie, la justice et la sérénité. Shakyamuni était venu dans ce monde avec un but identique.

(Matinée du 4 décembre 2001)

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III Kanjin no Honzon Sho - Le Véritable Objet de Vénération

Le Dharma confié à des bodhisattvas particuliers

Nous avons vu dans quelles circonstances difficiles Nichiren avait écrit le Kaimoku Sho.

Le printemps était proche, le froid était moins intense. De plus, par ordre spécial du gouvernement Nichiren a été transféré dans une autre partie de l’île, sur le domaine d’un riche fonctionnaire. Il put ainsi bénéficier d’un peu plus de sécurité et de confort. Il continua sa réflexion sur l’enseignement du Bouddha, écrivit plusieurs lettres importantes à ses disciples et surtout l’un de ses Traités majeurs : le Kanjin no Honzon Sho (Traité sur le Vénéré fondamental utilisé pour comprendre le véritable aspect de la vie.) Il pose la question de savoir quel Dharma-doctrine a été précisément enseigné par le Bouddha aux bodhisattvas Surgis de Terre. Le chapitre XXI du Sutra du Lotus (Pouvoirs supranaturels des Ainsi-venus, Nyorai Jinriki hon) relate la transmission par Shakyamuni de l'essence du Sutra à ces bodhisattvas «Surgis de Terre» conduits par Jogyo. Nichiren est le premier à se pencher sur cette question.

Le titre complet du traité est «Nyorai no Metsugo Go gohyakusai ni Hajimu Kanjin no Honzon Sho». Ce qui pourrait être traduit par  : «Comment comprendre ce qui est essentiel et le plus vénérable dans la conscience, moyen révélé pour la première fois lors du dernier demi-millénaire depuis le parinirvana du Tathagata. On traduit souvent le mot Honzon par «objet de culte». C’est juste un raccourci pour l’usage quotidien. Le honzon c’est l’indication qu’il existe quelque chose d’éminemment vénérable qui possède intrinsèquement une forme parfaite. C’est à cela qu’il faut se consacrer et soumettre tout ce que l’on fait.

Comment visualiser ce quelque chose qui existe dans la conscience universelle mais qui vient à se manifester seulement maintenant, 2500 ans après la mort du Bouddha  ? Le titre du Traité pointe avec suffisamment d’éloquence sur le Dharma merveilleux légué aux bodhisattvas Surgis de Terre de notre époque. Dans son Kanjin no Honzon Sho Nichiren analyse minutieusement les fondements théoriques de ce Dharma. Il se réfère à Zhiyi, dont il se dit disciple et qui a exprimé sa profonde compréhension du Sutra du Lotus dans le concept d’ichinen sanzen  : trois mille ainsités dans un seul instant-conscience

Pour Zhiyi ce principe d’ichinen sanzen explicite l’essence même du Sutra du Lotus. Quel est donc ce principe et sur quoi se fonde la théorie qu’il est le premier à mettre en évidence  ?

Zhiyi est l’auteur d’un grand nombre de traités comme le Miaofa lianhua jing xuanyi (Le sens caché de la Fleur du Dharma) où est analysé le sens profond du titre même du Sutra qui résume tous les enseignements et doctrines du Bouddha  ; Miaofa lianhuajing wenju (Mots et phrases du Sutra de la fleur de lotus du Dharma merveilleux, Hoke Mongu) où le Sutra est étudié paragraphe par paragraphe  ; et de fort nombreuses instructions pour la pratique de la méditation. Mais l’enseignement sur ichinen sanzen n’apparaît que dans son œuvre majeure, «Grand Arrêt et examen» (Maka shikan, Mohe zhiguan) et seulement dans le chapitre VI «Compréhension du domaine de l’insondable». C’est là que Zhiyi explicite la véritable pratique du shikan basé sur le Sutra du Lotus.

Trois mille modalités d’expression de la vie

Les multiples dharmas peuvent être regroupés en sphères ayant chacune sa spécificité et appelés mondes-états (dharmadhatu). Traditionnellement on en distingue dix : le monde-état de l’enfer, celui de preta (esprits faméliques), les mondes-états de l’animalité, des asuras, des hommes, des dieux  ; ceux des auditeurs-shravakas, des pratyekabuddhas, des bodhisattvas, des bouddhas. Chacun de ces mondes-états est régi par ses propres lois et en conformité avec la causalité ou plus exactement la «production conditionnée» propre à chaque sphère. Tout ce qui existe, relève des modalités d’expression de la vie (des dix ainsités). Elles sont énumérées dans le chapitre II du Sutra du Lotus : ainsi est l’aspect, ainsi est la nature, ainsi est l'entiereté, ainsi est l'énergie potentielle, ainsi est l'action, ainsi est la cause, ainsi est la condition, ainsi est l'effet, ainsi est la rétribution, ainsi est la cohérence* de 1'origine jusqu'à la fin. Chaque monde-état est constitué d’entités qui s’expriment selon ces ainsités.

En outre, les dix mondes-états s’interpénètrent, chaque monde contient tous les autres. Même le monde de l’enfer régi par des lois incroyablement cruelles recèle les autres mondes avec leurs propres lois, leurs dharmas, y compris le monde du bouddha avec les dharmas spécifiques de ce monde. On en arrive à compter dix mondes qui renferment les autres mondes (10 x 10 possibilités) qui sont constitués de dix modalités  ; donc 10 x 10 x 10 ainsités qui constituent tout ce qui est.

Il faut tenir compte en outre de trois composants, trois domaines dans lesquels apparaissent le entités.

Tout d’abord les skandha (agrégats). On compte cinq combinaisons de dharmas qui forment cinq agrégats : l’agrégat de la matérialité, du sensible, l’agrégat de la perception, l’agrégat de la conception, celui de la volition et enfin celui de la conscience. Ces cinq agrégats par le jeu de loi de causalité créent notre karma, ou en d’autres termes, le mécanisme qui produit l’existence dans l’une de ses formes possibles. On appelle Dharma l’ensemble de toutes ces «lois» qui actionnent la vie. L’ensemble des cinq agrégats relève, comme tout phénomène, des dix ainsités. Leur dynamisme peut être comparé à un mécanisme qui met en mouvement la chaîne causale des 12 liens de la production conditionnée. De même, chacun des dix mondes-états possède ses propres cinq agrégats, le monde de l’enfer, le monde des hommes, chacun selon sa spécificité.

Pour finir, il faut inclure les deux composantes dont nous avons déjà parlé, le domaine des "êtres" et celui de leur territoire. A chaque monde-état correspond une forme de vie particulière, ensemble d’êtres et de leur environnement, leur « territoire » qui leur est propre et dont ils sont inséparables. Rien que sur notre planète vivent des milliards d’êtres, insectes, poissons, oiseaux, hommes et aussi des entités immatérielles qui vivent dans le psychisme des hommes, qu’on les appelle fonctions ou preta, asuras, dragons ou même Indra et Brahma. Il y a également d’innombrables corps célestes habités.

Les trois domaines sont donc l’ensemble des êtres dans leur environnement vivant à travers les cinq agrégats. De ce fait les mille ainsités sont multipliées par 3, ce qui donne 3000 modalités d’expression de la vie. Elles sont immanentes et intrinsèquement présentes dans tout ce qui vit et dans chaque instant, dans chaque «unité de conscience» (ichinen)

Le principe de l’inter-être de dix mondes-états est contenu dans le Sutra du Lotus. Il est absent des autres sutras. C’est avec le chapitre II du Sutra du Lotus que commence la révélation de «l’aspect réel de tous les phénomènes». Zhiyi a développé et systématisé ce principe non seulement comme théorie mais également en tant que pratique. La finalité de son shikan est la prise de conscience que ces trois mille mondes existent dans un seul instant de notre pensée puis, par la contemplation de cette essence, de tout ce qui est, atteindre le monde merveilleux du Dharma du Bouddha Sans Commencement. L’enseignement ultime du Bouddha, sa doctrine et son Dharma est la réalité ultime de tous les dharmas.

Les écrits de Nichiren s’appuient sur cette base philosophique vaste et extrêmement profonde. Il n’a pas crée d’enseignement nouveau, d’école personnelle.

Cinq périodes et huit enseignements

Pourquoi dit-on qu’aucun autre sutra ne révèle l’interdépendance des dix mondes-états  ? Zhiyi a divisé les sutras de Shakyamuni en cinq périodes de prédication, en quatre types d’enseignement et quatre méthodes de formation des disciples. Le Sutra du Lotus a été précédé par quatre périodes et les trois premiers enseignements.

Les «cinq périodes» se réfèrent aux époques auxquelles ont été dispensés les enseignements suivants  : l’Avatamsakasutra (Période de la Guirlande de fleurs), puis les sutras Agama (Période des Traditions), les deux appartenant au Hinayana, les sutras de la Période de Déploiement, comprenant des sutras hinayana et mahayana  ; les sutras de la Période de la Sagesse-prajna qu’on qualifie de Mahayana supérieur et enfin les sutras du Lotus et du Nirvana.

Les «quatre enseignements» divisent tous les sutras selon leur contenu et reprennent dans les grandes lignes la chronologie des cinq périodes.

La première catégorie d’enseignements ouvre l’accès uniquement à l’état d’arhat, l’homme qui a atteint le niveau supérieur du monde des auditeurs-shravakas  ; elle ne donne accès ni au monde de bodhisattvas, ni à celui de bouddha. C’est le Petit Véhicule (Hinayana), celui qui met en lumière les dharmas des mondes des hommes, des dieux et des shravaka. Ces enseignements n’envisagent même pas qu’un être vivant puisse devenir bouddha. Ils portent sur la rétribution karmique et expliquent pourquoi les hommes tombent dans l’enfer, ou dans le monde des preta ou des animaux. La loi de causalité est envisagée uniquement dans le cadre des six premiers mondes-états et indique dans quel monde renaît l’homme selon qu’il suit ou enfreint tel ou tel précepte. Ces textes enseignent également comment sortir du cycle des naissances et des morts, en d’autres termes comment se libérer du samsara et devenir arhat, parvenir au quatrième et dernier stade de l’évolution des shravaka. On devient arhat lorsque qu’on a parfaitement compris les enseignements sur la souffrance, l’impermanence, la vacuité, la non-existence d’un soi, lorsqu’on on a supprimé tout désir et tout attachement, arrêtant le karma à sa source. Le Petit Véhicule, ou Theravada, conduit vers l’état d’arhat.

L’état du pratyekabuddha est assez semblable, à la différence près que ces derniers comprennent la nature des dharmas sans le secours des enseignements du Bouddha. De même que les arhats ils parviennent au nirvana. Cependant ils gardent cet Eveil pour eux-mêmes, sans le transmettre aux autres, n’ont pas de disciples et «passent en une paisible disparition». Ainsi donc les enseignements de cette première catégorie (qui correspondent à la deuxième période) décrivent seulement les dharmas des six premiers mondes et la possibilité pour les shravaka et les pratyekabuddha de s’en délivrer mais ne dit rien sur l’interpénétration des mondes.

La deuxième catégorie d’enseignements comprend des doctrines intermédiaires et mixtes incluant le Theravada et le dharma des bodhisattvas. On y trouve la description du monde des bodhisattvas qui cherchent à devenir bouddha. Ce sont certains textes mahayana, dont les sutras de la Prajna (hannya), le sutra Vimalakirti, les sutras de la Terre pure (Jodo) ainsi que les sutras tantriques. Leur point commun est la possibilité offerte à un grand nombre d’êtres de devenir bouddha grâce à la voie des bodhisattvas ou à la pratique particulière de telle ou telle école. Lorsque les bodhisattvas suivent les six paramita (atteignent la perfection du don, suivent les préceptes, obtiennent une absolue patience, demeurent constamment dans la persévérance, pratiquent la parfaite méditation et parviennent à la sagesse-prajana), ils se rapprochent de l’état de bouddha. Tous ces enseignements s’accordent pour dire que les arhats ne seront jamais bouddha, qu’ils sont comme des cadavres impossibles à ranimer. Il s’ensuit que les bodhisattvas malgré leur long chemin d’auto-perfectionnement ne pourront pas atteindre l’état de bouddha car ils ne pourront jamais accomplir leur premier vœu qui est de sauver tous les êtres. Aussi longtemps qu’un seul être vivant restera exclu de la bodhéité les bodhisattvas ne seront pas bouddha.

Les trois catégories décrites sont ce qu’on appelle «les Trois véhicules». Ces doctrines, qui mènent à des résultas différents sont des subterfuges, des «moyens salvifiques» qui ne donnent pas accès au Véhicule Unique.

Le Véhicule Unique du Sutra du Lotus

C’est seulement dans le Sutra du Lotus que le Bouddha annonce que les arhats deviendront bouddha. Pour Zhiyi il s’agit de la quatrième catégorie d’enseignements qui a été révélée lors de la cinquième période, et il l’appelle «enseignement parfait» ou «global». Dans le Sutra du Lotus, l’annonce de la bodhéité est également conférée aux bhiksuni, Devadatta et la fille du Roi-dragon. Ce qui revient à inclure les «trois mauvaises voies» (enfer, preta, animalité) de même que les shravakas, les pratyekabuddha, en fait tous les mondes-états dans le monde-état de bouddha et affirmer que tout être vivant peut devenir bouddha.

Shariputra, il te faut savoir
que j'ai à l'origine fait un vœu,
m'engageant à rendre l'ensemble des êtres
égaux à moi, sans différence  ;
ce vœu, tel que je l'ai fait autrefois,
aujourd'hui se trouve accompli.

Ici se réalise le premier vœu du bodhisattva  : amener tous les êtres vivants à la délivrance et l’Eveil, si innombrables qu’ils puissent être. C’est seulement après quarante-deux ans de formation préparatoire des disciples que, pour la première fois, les dix mondes-états sont présentés comme interdépendants et inséparables et contenant chacun le monde du bouddha. Les trois mille ainsités forment un tout et sont le véritable aspect de tous les phénomènes. L’interpénétration des mondes et l’affirmation que l’état de bouddha est inhérent à tout ce qui vit est seulement révélé dans le Sutra du Lotus et c’est ce que Zhiyi met en évidence dans ses classements.

La matière inanimée possède également l’état de bouddha

Un autre point propre au seul Sutra du Lotus est l’affirmation que la nature de bouddha est présente à l’état latent non seulement dans les êtres vivants mais également dans la matière inerte. On dit généralement que la matière est inanimée, séparant ainsi le soi et l’environnement. Cela est dû à une fausse conception du «soi». Par notre ignorance nous divisons le monde indivisible en matière inanimée et vie, en vivant et mort  ; nous mettons d’un côté les pierres, les arbres, le sable et de l’autre les insectes, les animaux, les oiseaux. Mais en réalité la matière inanimée est également dotée de l’état de bouddha. Les cinq skandha, les êtres et les domaines dans leur perfection deviennent bouddha. On parle alors du Corps unique du Bouddha ou de la Terre de Bouddha. Ce point de vue découle du concept d’ichinen sanzen, trois mille modalités d’expression de la vie dans chaque unité «temps-conscience». Tout se passe dans notre conscience. Notre conscience détermine notre environnement qui devient bouddha lorsque nous devenons bouddha et par conséquent tout ce qui compose notre environnement devient bouddha, les pierres, les arbres, les mers.

Les statues ne sont pas des idoles

Nous arrivons à un autre point crucial dans l’enseignement du Bouddha dévoilé dans le Sutra du Lotus. Quand notre conscience cherche à atteindre l’état de bouddha, quand nous connaissons l’existence dans l’état de bouddha de toutes les ainsités des autres neuf mondes-états, nous commençons à fabriquer de nos mains des statues en différentes matières  : en pierre, en bois, en métal, en plastique ou même en diamant. Ou bien nous créons des représentations des divinités, de dragons, de bodhisattvas. Avec la matière inanimée nous fabriquons dans l’environnement physique ce à quoi nous pensons et que nous vénérons au fond de notre conscience. Les images intérieures de notre conscience apparaissent ainsi dans l’univers du visible et deviennent une nouvelle réalité par la transformation de l’image intérieure en un objet matériel. Mais si notre conscience ne cherche pas la bodhéité, alors les pierres, le bois, le métal ne deviennent pas bouddha. D’où proviennent toutes les statues  ? De notre conscience, bien sûr, mais seule une conscience éveillée peut voir l’Eveil et comment la matière devient bouddha.

Notre environnement peut devenir un enfer. D’où provient cet enfer ? De la conscience également. Lorsque la bombe atomique a été jetée sur Hiroshima, la terre est devenue un enfer  : le feu qui brûlait tout alentour, la mort dans d’atroces souffrances de centaines de milliers de personnes. Ou bien rappelons-nous les camps de concentration où on torture jeunes et vieux et où on les tue en inventant toute sorte de moyens pervers. D’où sont apparues sur cette terre de telles souffrances  ? Si, au départ, il n’y avait eu de telles pensées, il n’y aurait eu rien de tout cela.

Oui, notre conscience est véritablement en mesure de produire l’enfer sur cette terre. Mais c’est également grâce à la conscience que nous pouvons construire des temples, des stupa, des églises, des mosquées. En suivant les pulsions qui apparaissent dans notre conscience nous utilisons les pierres, le bois, le métal pour construire des prisons et des camps, des armes pour le meurtre et la torture. Ou bien nous pouvons fabriquer des statues de bouddha et des autels. Notre vie change alors totalement.

Les religions monothéistes considèrent généralement les statues de bouddha comme des idoles. Mais la vénération des représentations du Bouddha n’est pas obligatoirement de l’idolâtrie, un rituel primitif aveugle. Cela peut être un acte de foi très profond basé sur une conception du monde pleine de sagesse. S’il n’y avait pas la réalité d’ichinen sanzen, (trois mille ainsités en une seule unité de conscience), alors en effet il y aurait idolâtrie dès lors qu’on vénère un objet sacré. Si on ne prend pas en compte le concept d’ichinen sanzen et de l’interdépendance de la vie et de la matière, alors les représentations du Bouddha ne sont rien d’autre que des idoles. Mais le Sutra du Lotus nous enseigne que la conscience peut transformer n’importe quelle matière en bouddha. Alors cette représentation peut devenir digne de vénération et d’offrandes d’encens, de fleurs, de musique. Nous offrons tout cela non pas à une idole mais à l’Eveillé qui est présent partout, y compris dans les objets, mais avant tout dans notre conscience.

En exprimant la vénération au Bouddha nous développons en nous et autour de nous les racines des vertus, de la dignité et des bienfaits, et comme conséquence de nos propres actions obtenons des résultats concrets. Les vertus et les bienfaits (kudoku) ne sont pas des notions abstraites, c’est ce qui apporte dans notre vie la joie, l’épanouissement, l’harmonie, le bonheur et l’Eveil. Si les statues étaient vénérées par des robots ou si quelqu’un le fait de façon automatique sans une prise de conscience, alors cela devient une action vide et absurde. Mais nous sommes des êtres humains dotés de conscience et c’est pour cela que nous acquérons les vertus et les bienfaits par la vénération de textes sacrés, de représentations du Bouddha à travers les gestes et les paroles de reconnaissance et les offrandes de ce que nous trouvons beau et qui a pour nous de la valeur. Ces gestes nous rapprochent de l’état de bouddha. Une fraction de temps nous sommes bouddha. Le Sutra du Lotus le dit clairement :

Si des gens, même d'une pensée troublée,
ne serait-ce que d'une seule fleur,
ont fait offrande à une image peinte ou sculptée du Bouddha,
[…]
ou s'il en est qui leur rendent hommage,
ne serait-ce qu'en joignant les paumes,
voire en levant une seule main,
ou même en inclinant légèrement la tête,
faisant de la sorte offrande aux représentations,
[…]
Si des gens, même d'une pensée troublée,
entrant dans un temple ou une pagode,
ont proclamé, même une seule fois, «Namu Bouddha»,
ils ont tous désormais réalisé la Voie de bouddha.

Comment ont-ils «déjà réalisé la Voie de bouddha»  ? C’est que par de telles actions s’établit un lien direct avec le monde de bouddha.

C’est pourquoi les statues ne sont pas des idoles et que celui qui les détruit commet un forfait des plus graves, comme s’il versait le sang même du Bouddha. Un jour, Devadatta qui haïssait le Bouddha Shakyamuni accomplit ce forfait. Cherchant à tuer le Bouddha, il a précipité sur lui un énorme rocher. Bien que seul l’orteil du Bouddha fût blessé Devadatta a versé le sang du Bouddha et à cause de cela tomba en enfer de son vivant. La même chose se passe lorsque dans un pays on détruit les statues de bouddha. Car on détruit non pas des pierres ou du bois, mais un symbole de la foi, le «Corps de bouddha». La rétribution karmique pour ces actes est implacable et inévitable.

Tout au long de l’histoire des milliers de statues, de temples et de stupa ont été détruits par des conquérants musulmans, les opposants hindous, ou tout simplement par des ignorants. Mais l’ignorance ici n’est pas neutre. Les destructeurs agissaient ainsi non pas par hasard mais guidés par leur aveuglement spirituel qui conduit en fin de compte à la décadence de leur pays.

Le dharma du monde de bouddha est tel qu’en vénérant le Bouddha, nous nous élevons nous-mêmes et parvenons ainsi à l’état de bouddha. Alors le monde de bouddha peut devenir manifeste. Chaque instant de notre conscience riche des trois mille ainsités stimule notre nature de bouddha et rend actif ce qui est latent dans notre pensée. Ceci n’a rien à voir avec l’idolâtrie.

Le Bouddha atemporel, Shakyamuni dans chaque unité temporelle de notre conscience

C’est dans cette optique que Nichiren parle des images peintes et sculptées dans son Kanjin no Honzon Sho. Allant plus loin, il se demande quelle est la forme la plus élevée de ce que nous devons vénérer. Nous ne pouvons ni voir cet objet de vénération ni donner une forme à sa plus haute manifestation tant que notre conscience ne se tourne pas entièrement vers lui. C’est là qu’intervient l’enseignement de Nichiren dans sa profondeur.

Les révélations du Sutra du Lotus sont exposées dans sa partie essentielle (honmon, porte fondamentale). C’est la deuxième moitié du chapitre XV, tout le chapitre XVI et la première moitié du chapitre XVII. Ce «cœur» du Sutra du Lotus se distingue des autres enseignements du canon bouddhique Tripitaka comme le feu se distingue de l’eau. Dans les autres sutras il est dit que Shakyamuni a atteint l’Eveil parfait sans supérieur, l’anuttara samyak sambodhi, sous l’arbre près de Bodhgaya. On dit également qu’il a définitivement disparu à Kushinagra en entrant dans le maha parinirvana. Tous les enseignements bouddhiques s’accordent sur ces points. Mais le honmon du Sutra du Lotus proclame quelque chose de tout différent  : Shakyamuni est en réalité parvenu à l’Eveil en un temps incommensurablement lointain, le Bouddha est toujours présent dans ce monde et sa longévité est éternelle. Le Bouddha ne quitte jamais ce monde. Actuellement il se manifeste dans différents corps et sous des formes différentes, portant différents noms, et dans les mondes incalculables des Dix directions de l’univers.

Bien que ses manifestations soient différentes, le Bouddha est Un et atemporel. Dans toutes ses manifestations se révèle une seule forme de vie, un seul Dharma. Là réside la différence essentielle entre le honmon du Sutra du Lotus et tous les autres enseignements.

Le Bouddha atemporel et unique, bien qu’ayant des myriades de facettes, est avant tout présent dans nos consciences, les consciences des êtres vivants. C’est le sens profond de la doctrine des ainsités. Shakyamuni ne l’a exposée qu’une seule fois, en prêchant le Sutra du Lotus sur le Pic du Vautour. Grâce à Nichiren, qui s’appuyait sur la doctrine d’ichinen sanzen (trois mille ainsités en un seul instant-conscience) du Grand-maître Zhiyi, cet enseignement a de nouveau été exposé dans le Kanjin no honzon sho lorsque vint l’âge des Derniers Jours du Dharma.

Le Dharma Merveilleux du Sutra du Lotus réveille le monde de bouddha dans notre conscience. Comment cela se fait-il  ? Zhiyi a vécu dans la période du Dharma formel et c’est pourquoi il menait les disciples vers la bodhéité par la pratique de la méditation shikan, la concentration sur leur propre conscience. Nichiren est apparu dans la période des Derniers Jours et son enseignement est différent. Il part de la constatation que dans l’ère dégénérée des Derniers Jours du Dharma les hommes sont incapables de discerner l’ultime réalité de la vie, qui consiste en la présence continue du Corps de Bouddha dans ce monde. Bien que le Bouddha proclame qu’il «est toujours là et ne disparaît jamais», par ses subterfuges, il se rend invisible des êtres dont la conscience est obscurcie.

Pourtant, je ne meurs pas réellement
Mais suis toujours ici, enseignant le Dharma.
Je suis ici éternellement
Utilisant mes pouvoirs mystiques
Pour guider les hommes dans l'erreur
Incapables de me voir bien que je sois proche
Quand ils voient mon décès
Et rendent grand hommage à mes reliques,
Tous ressentent du regret
Et la vénération jaillit de leur cœur.

Tourner la conscience vers la forme la plus élevée de ce qu’il convient de vénérer

Le but du Sutra du Lotus est d’éveiller les êtres vivants à la conscience que le Bouddha atemporel est toujours présent «ici et maintenant». Cela revient à les éveiller à la présence du Bouddha dans leur propre conscience.

Comment Nichiren arrive-t-il à la conclusion qu’il faut prononcer à haute voix le mantra «Namu Myoho Renge Kyo»  ? Par cette action le Bouddha atemporel est stimulé et activé dans notre conscience. Namu Myoho Renge Kyo est un mantra qui renferme le titre du Sutra du Lotus, qui révèle l’Ultime Réalité de tout ce qui est. C’est l’expression des trois mille ainsités dans chaque unité de conscience, l’essence et la réalité de tous les dharmas.

Tous les enseignements de Shakyamuni exposés dans les sutras depuis la première mise en mouvement de la Roue du Dharma* étaient une préparation pour l’exposé du Sutra du Lotus. Quant au Sutra du Lotus lui-même, son introduction, sa partie théorique (shakumon) et sa partie essentielle (honmon) tout cela ne sont que des explicitations de son titre «Myoho Renge Kyo». L’exposé du Sutra du Lotus sur le Pic du Vautour, tous les exposés de ce Sutra faits par les bouddhas en nombre incalculable du passé, émanations du Bouddha atemporel dans les Dix directions, de même que les sermons des bouddhas des âges à venir, ont pour but unique de révéler le sens profond de Myoho Renge Kyo. Le titre du Sutra du Lotus est le «domaine» inconcevable du Dharma Merveilleux, domaine qui est celui de la réalité ultime de tous les dharmas. En prononçant le nom de ce domaine nous pouvons entrer en résonance avec le bouddha atemporel inhérent à notre nature.

En dirigeant notre conscience vers cette réalité ultime nous activons ce qui est authentiquement digne de vénération. Nous créons un véritable domaine de bouddha, un «autel» où dans la Tour aux Trésors se tiennent les bouddhas Shakyamuni et Taho de part et d’autre de ce qui existe de plus précieux, Myoho Renge Kyo.

Toutefois ce n’est là que la représentation du Sutra du Lotus jusqu’au chapitre XI, alors que le véritable enseignement commence avec l’arrivée des bodhisattvas Surgis de Terre. Alors, à côté des deux bouddhas viennent se placer les quatre grands bodhisattvas : Jogyo, Muhengyo, Jyogyo et Anrugyo qui sont à la tête de tous ces bodhisattvas. C’est ainsi que peut être représentée la partie honmon du Sutra du Lotus, ce qui est réellement digne de respect, ce à quoi aspire notre conscience dans notre quête de l’Eveil. Lorsque pour la première fois notre conscience s’ouvre à l’enseignement honmon, pour rendre tangible la présence en nous du bouddha nous récitons Namu Myoho Renge Kyo. Cette pratique contribue à consolider le «Corps de Dharma», mission confiée aux bodhisattvas Surgis de Terre. Il n’est pas nécessaire de placer sur cet «autel» les bouddhas et bodhisattvas des enseignements préparatoires qui ne sont que des subterfuges pour faire comprendre Myoho Renge Kyo.

Dernier remède

Pourquoi est-ce que cet objet de vénération a été révélé seulement lors des Derniers Jours du Dharma  ? Il n’était pas indispensable aux époques où d’autres chemins pouvaient mener à la bodhéité. Les êtres vivant aux Derniers Jours du Dharma sont les disciples les plus difficiles du Bouddha. Et c’est à eux qu’il offre le Dharma semblable au «joyau caché dans la coiffure» de la parabole du Sutra du Lotus (chapitre XIV)  : «c’est la prédication suprême des Ainsi-Venus  ; c'est la plus profonde des diverses prédications et il est donc donné en dernier lieu, comme ce souverain puissant qui a longtemps gardé son joyau limpide et en fait don à présent.» Ce «joyau inconcevable» c’est précisément le Kanjin Honzon, ce qui fondamentalement a la plus grande valeur et la forme la plus parfaite et qui est caché dans notre conscience. C’est le Dharma transmis pour notre époque que nous gardons et protégeons en récitant Namu Myoho Renge Kyo.

C’est également le remède que l’habile médecin laisse à ses enfants empoisonnés qui ont perdu la tête dans la parabole du chapitre XVI :

Le poison a profondément pénétré dans leur vie, provoquant la perte de leur esprit  ; donc ils pensent que ce remède bénéfique est inefficace malgré sa couleur et son parfum agréables. Alors le père réfléchit  : "Mes pauvres enfants  ! Le poison a pris possession d'eux et a corrompu leur coeur. Bien qu'ils soient heureux de me voir et me demandent de les guérir, ils refusent de prendre ce bon remède que je leur offre. Maintenant je dois utiliser quelque stratagème pour les amener à le prendre. Aussi, leur dit-il ceci  : "Enfants, écoutez  ! Je suis maintenant âgé et faible. Ma vie touche à sa fin. Je laisse maintenant ici ce bon remède pour vous. Vous devez le prendre et ne pas penser qu'il est inefficace." Les ayant conseillé ainsi, il repart pour une autre région, d'où il envoie un messager annoncer  : "Votre père est mort." En entendant que leur père était mort, les fils sont pris de graves remords et se disent  : "Si notre père était en vie, il aurait pitié de nous et nous protégerait, mais maintenant il nous a abandonnés et il est mort dans un lointain pays. Nous ne sommes plus que des orphelins sans personne sur qui compter." Dans leur chagrin infini, ils s'éveillent finalement. Ils comprennent que le remède a réellement une couleur, un parfum et une saveur excellents, et ils le prennent et sont guéris de leur empoisonnement. Le père, entendant que ses enfants sont guéris, revient chez lui et leur apparaît à tous.

S’appuyant sur cette parabole, la plus importante du Sutra du Lotus, Nichiren explique sa mission. Le bodhisattva Jogyo est semblable à l’envoyé du père qui, par son annonce, provoque la prise de conscience des enfants empoisonnés et les amène à prendre le remède, le Dharma Merveilleux du Sutra du Lotus. Les hommes de l’époque de la Fin du Dharma sont des enfants difficiles avec «le cœur corrompu». C’est également la mission de tous les bodhisattvas Surgis de Terre pour qu’eux-mêmes et tous les êtres prennent nettement conscience de la présence du Bouddha atemporel au fond d’eux-mêmes et qu’ainsi le monde saha devienne la Terre de Bouddha. C’est ça le «miracle» de Namu Myoho Renge Kyo.

Dans son bref traité Kanjin no Honzon Sho Nichiren expose la base théorique de son enseignement que doivent diffuser les bodhisattvas Surgis de Terre. C’est un traité vraiment révolutionnaire. Personne n’a jamais enseigné nulle part quoi que ce soit de semblable ; ni les disciples directs de Shakyamuni, Ananda ou Mahakashyapa, ni Nagarjuna, ni Zhiyi, ni Saicho  ; ni en Inde, ni en Asie, ni en Chine, ni au Japon. Cette mission échut à un pauvre moine, un «criminel politique» exilé sur une île perdue au milieu de la mer du Japon. Il a explicité le sens profond du Sutra du Lotus dans une période de chaos dans son pays menacé de guerre et dans un moment particulièrement difficile de sa propre vie, dans des conditions à peine supportables. Il a rendu le Sutra du Lotus accessible à toute l’humanité qui cherche à guérir des souffrances qui la pressent de toutes parts.

(Soir du 4 décembre 2001)

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