Qui est qui sur le Shutei Gohonzon


Ryuei Michael McCormick

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10 - Kami - Les divinités shintoïstes

 

Le dictionnaire populaire du shintoïsme définit les kamis de la façon suivante :

« Les kamis s’attachent aux qualités ou énergies divines, sacrées, spirituelles et numineuses* des lieux et des objets, aux divinités de la mythologie impériale ou locale, aux esprits de la nature et des sites, aux héros divinisés, aux ancêtres, aux dirigeants et aux hommes d’Etat.» (réf.)

Au Japon fut élaborée une théorie appelée ‘‘honji-suijaku’’ pour expliquer la relation entre les kamis shinto et les bouddhas et les bodhisattvas. Ce terme signifie ‘‘essence de la racine et manifestation de la trace’’. Il fut basé sur l’enseignement tendai selon lequel le bouddha historique de la première moitié du Sutra du Lotus était la Manifestation (ojin) du Bouddha Atemporel (honji) de la seconde partie du Sutra. Selon cette théorie honji-suijaku, les kamis shinto étaient en réalité des incarnations (suijaku) temporelles des bouddhas et des bodhisattvas. Foundations of Japanese Buddhism, résume ainsi la relation entre Nichiren et les kamis :

« Nichiren était confronté au même problème que tous les dirigeants de Kamakura face au respect envers les divinités autochtones. Comme les fondateurs des autres Ecoles il avait instinctivement  identifié les kamis avec le Japon et était pleinement conscient de l’importance des divinités et des croyances populaires pour les masses qu’il cherchait à convertir.  Pour expliquer le rôle de ces divinités dans son enseignement, Nichiren se servait de la théorie de ‘‘honji-suijaku’’ (véritable nature - manifestation). Il considérait toutes les divinités shinto, en commençant par la divinité du Soleil, comme des ‘‘suijaku’’ (manifestations) du Bouddha Atemporel du Sutra du Lotus. Il pensait également que ces divinités avaient pour obligation de protéger les pratiquants du Sutra du Lotus et de punir ses opposants. Confronté à la domination de son pays par ce qu’il considérait comme des hérésies étrangères, Nichiren ne pouvait que conclure que les dieux avaient abandonné la nation et s’en étaient allés vers leurs demeures célestes.» (réf.)

L’attitude de Nichiren face aux divinités autochtones était quelque peu ambivalente. Sur l’île de Sado, ceux qui le voyaient crier au sommet d’une montagne face au soleil et à la lune le prenaient pour un fou alors que, pour Nichiren, c’était une façon de communiquer avec les divinités, les implorant de s’acquitter de leurs obligations et de terrasser les ennemis du Sutra du Lotus pour mettre fin aux hérésies qui prévalaient dans le pays. Il les réprimandait aussi de négliger leurs devoirs. Ainsi il oscillait entre l’hostilité lorsqu’il ressentait leur abandon et une certaine croyance en leur protection contre le mal. (réf.)

Il se peut également que Nichiren estimait que les kamis shinto étaient des divinités locales et donc moins puissantes que les devas védiques universalisés par le bouddhisme.  Dans le gosho « Sur le comportement du Bouddha » attribué à Nichiren, les kamis sont comparés aux dieux védiques et tous deux sont considérés comme les serviteurs et protecteurs de l’envoyé du Sutra du Lotus : 

Je suis peut-être bien insignifiant, mais je propage le Sutra du Lotus et je suis donc l'Envoyé du Bouddha Shakyamuni. Tensho Daijin* et Sho Hachiman sont respectés comme les divinités tutélaires de ce pays, mais ne sont que des divinités mineures si on les compare à Bonten et Taishaku, à Nitten et Gatten ou aux quatre grands Rois du Ciel.
[…] Je suis l'Envoyé du Bouddha Shakyamuni et devant moi Tensho Daijin et Sho Hachiman doivent joindre les mains et s'incliner avec respect. Parce que je suis le Pratiquant du Sutra du Lotus, Bonten et Taishaku marchent respectivement à ma droite et à ma gauche, et Nitten et Gatten éclairent ma route devant et derrière moi.

Tensho Daijin

C’est la divinité shinto du soleil connue également sous le nom d’Amaterasu Omikami. Le Dictionnaire des Termes et Concepts bouddhistes fournit sur elle les informations suivantes :

« C’est la déesse du Soleil de la mythologie japonaise qui fut plus tard adoptée comme divinité protectrice du bouddhisme. D’après les textes les plus anciens, le Kojiki (Chronique des faits anciens) et le Nihon Shoki (Chroniques du Japon),  elle était la divinité principale et l’ancêtre de la famille impériale. Dans plusieurs de ses goshos Nichiren décrit Tensho Daijin comme une personnification des forces qui protègent la prospérité du peuple qui a foi dans le Vrai
Dharma» (réf.)

Le Dr. Barbara Mori de l’Université Polytechnique de Californie décrit ainsi l’histoire d’Amaterasu Omikami selon les anciens mythes japonais :

« Il y a très, très longtemps, il y avait la déesse connue sous le nom d’Amaterasu. Selon un récit elle était née du dieu Izanagi alors qu’il lavait son l’œil gauche pour le purifier après une visite dans le monde sous-terrain. Un autre texte raconte qu’elle était née de l’union entre Izanagi et Izanami (Nihon Shoki 720). Elle était la déesse du soleil et régissait la Haute plaine du Paradis (Takamagahara). Plus tard elle envoya son petit fils Ninigi no Mikoto pacifier les îles du Japon en lui confiant le miroir, l’épée et le joyau qui devinrent les insignes sacrés de la famille impériale. Son arrière-petit-fils devint le premier Empereur Jimmu. Elle possédait un merveilleux jardin céleste. Dès qu’elle s’approchait, les oiseaux se mettaient à chanter plus gaiement et les fleurs s’épanouissaient avec grâce. Elle avait un frère cadet, Susanoo, un dieu de la tempête très malfaisant.
« Un jour, Susanoo regarda le jardin de sa sœur et, n’y voyant personne, a eu la mauvaise idée de montrer de quoi il était capable. Il souffla des vents violents qui dispersèrent les magnifiques fleurs  d’Amaterasu dans toutes les directions. Amaterasu fut si contrariée par ce méfait qu’elle se réfugia dans une grotte et ferma soigneusement l'entrée d'une lourde pierre. L'univers fut plongé dans l'obscurité et le froid.
« Des jours et des semaines passèrent sans soleil et tous tombèrent malades et furent désespérés. Un jour une déesse dit : « Je ne peux plus rester comme cela.  Je vais danser pour vous tous ». Et elle se mit à danser de façon sensuellement effrénée. Les musiciens se mirent alors à jouer du tambour et d’autres instruments une musique excitante et lascive. La danse et la musique étaient  si provocantes que tout le monde rit à gorge déployée. Et cela s’est terminé par une grande fête orgiaque dans le noir.
« Pendant ce temps, derrière la porte rocheuse  de la grotte, Amaterasu entendit des bruits étranges et se demanda ce qui se passait. Elle s'approcha de la porte et constata que ce bruit était de la musique. Elle sentait que quelque chose d'intéressant se passait  à l'extérieur et s’approcha plus près de la porte. Dehors, Tajikarawo, dieu connu pour sa musculature attendait  ce moment. Dès qu'il a vu le premier rayon de lumière passer par la porte, il tira sur le bloc de toute sa force. Amaterasu sortit et brilla de nouveau. L'ordre fut rétabli. Ce fut le début du pays du Japon». (réf.)

Nichiren a dû sentir qu’il existait  un lien entre sa propre expérience lorsqu’il vivait à Awa où il a commencé à propager le Daimoku et le sanctuaire principal d’Amatrasu Omikami. Dans sa Réponse à Nii-ama il dit :

« Le village de Tojo, dans la province d'Awa, est un lieu isolé mais pourrait bien être considéré comme le centre du Japon, car c'est là qu'apparut Tensho Daijin*. Par le passé, elle vivait dans la province d'Ise (note). Mais, par la suite, l'empereur manifesta une foi plus grande envers le bodhisattva Hachiman et la divinité du sanctuaire Kamo, et négligea la déesse du Soleil, Tensho Daijin*  ; qui devint furieuse. A cette époque, Minamoto no Yoritomo écrivit un pacte dans lequel il s'engageait à rester fidèle à la déesse et demandait à Aoka no Kodayu de l'enchâsser dans le sanctuaire d'Ise. Probablement pour avoir ainsi satisfait la déesse, il devint shogun et régna sur tout le Japon. Il décida alors que la région de Tojo serait la demeure de Tensho Daijin*, si bien que cette déesse n'habite plus dans la province d'Ise mais peut-être dans la région de Tojo.
[…] Parmi tous les lieux du monde, c'est dans la région de Tojo, dans la province d'Awa, au Japon, que Nichiren a propagé pour la première fois l'enseignement correct. »

Dans le gosho Les Sabres du Bien et du Mal attribué à Nichiren on lit :

« Parmi toutes les régions du Japon, c'est dans la province d'Awa que Nichiren est né. On dit que la Divinité qui illumine le ciel, découvrant le Japon, s'installa d'abord en ce lieu. Son sanctuaire se trouve à Awa. Elle est le parent bienveillant de tout le pays. Aussi cette terre doit-elle avoir une signification profonde. Quel karma passé valut à Nichiren de naître en cette
province?»

Illustration : une femme noble japonaise ou une nonne.

 
 

Hachiman Daibosatsu

Cette divinité shinto préside à la guerre, à l’agriculture et à d’autres secteurs de la vie japonaise. Le Dictionnaire des termes et concepts bouddhiques décrit Hachiman ainsi :

« Avec Tensho Daijin (Amaterasu) c’est un des dieux principaux de la mythologie japonaise.  Les points de vue divergent sur l’origine de son culte. Selon l’une des versions, le dieu Hachiman apparut durant le règne du 29ème  empereur Kimmei sous la forme d’un forgeron à Usa (Kyushu) au sud du Japon; il déclara que dans une existence passée il avait été le 15ème empereur, Ojin. Pendant que l’on érigeait  la statue de Vairocana dans le temple Todai-ji à Nara, sa protection en tant que dieu des forgerons fut particulièrement recherchée. A partir de ce moment Hachiman fut de plus en plus souvent étroitement associé au bouddhisme. Dès le début de la période Heian (794-1185) la cour impériale lui décerna le titre de Grand bodhisattva (Daibosatsu), ce qui constitue un des premiers exemples de la fusion entre les éléments bouddhistes et shinto. Vers le milieu du IXème siècle, Hachiman fut considéré comme le protecteur de la capitale et plus tard, avec l’ascension de la classe de samouraïs, il fut particulièrement vénéré par le clan Minamoto. Dans la 2ème moitié du XIIème siècle, Minamoto no Yoritomo le fondateur du shogunat de Kamakura, fit construire un sanctuaire à Tsuruga oka à Kamakura et avec la montée en puissance du gouvernement bakufu, le culte de Hachiman en tant que protecteur des villages s’étendit à tout le Japon. Dans ses goshos Nichiren voit en Hachiman la personnification de la fonction qui apporte la prospérité agricole au pays dont les habitants adhèrent au Sutra du Lotus(réf.)

Dans un gosho, Sur le Bodhisattva Hachiman, attribué à Nichiren, celui-ci réfute l’identification  entre le Bouddha Amida et le Hachiman de Kamakura car il serait explicitement identifié en tant que manifestation du Bouddha Atemporel Shakyamuni.  C’est parce que les Japonais persistaient à l’identifier avec Amida qu’Hachiman aurait mis le feu à son sanctuaire et serait retourné dans les Cieux. Ce gosho fait également référence à l’oracle du début du IXème siècle où Hachiman aurait fait le vœu de protéger le pays durant le règne de 100 empereurs. Le passage du pouvoir des mains des empereurs à celles des shoguns semblait démentir cet oracle. Mais si Hachiman était la manifestation du Bouddha Atemporel Shakyamuni, il n’avait plus alors obligation de protéger des souverains qui avaient tourné le dos au Sutra du Lotus, et c’est la raison pour laquelle  il avait retiré sa protection aux empereurs et l’avait accordée aux shoguns. L’hypothèse est que Hachiman protège seulement ceux qui sont intègres et défendent la vérité.  Le gosho dit :

« Il en ressort que les pratiquants du Sutra du Lotus, parce qu'ils croient sincèrement en un enseignement honnête, seront protégés par le Bouddha Shakyamuni lui-même. Comment, alors, le grand bodhisattva Hachiman, l'une de ses manifestations provisoires, pourrait-il ne pas les protéger ? »

Avant la tentative d’exécution  à Tatsunokuchi, Nichiren aurait également réprimandé Hachiman au sanctuaire de Kamakura. Cet incident est relaté dans le gosho Sur le comportement du Bouddha  et cette réprimande illustre bien l’attitude de Nichiren face à Hachiman et aux autres divinités.

« Dans cette nuit du 12, je fus placé sous la garde de Hojo Nobotuki, le seigneur de la province de Musachi et, aux alentours de minuit, on vint me chercher pour me décapiter. En arrivant dans l'avenue Wakamiya (note), je regardai la foule des soldats qui m'entouraient et leur dis : "Ne craignez rien, je n'ai pas l'intention de vous créer des ennuis. Je veux seulement dire mes derniers mots au bodhisattva Hachiman." Je descendis de cheval et m'écriai : "Bodhisattva Hachiman, es-tu donc vraiment une divinité  ? Quand Wake no Kiyomoro allait être décapité, tu as pris la forme d'une lune de dix pieds de large. Quand le Grand-maître Saicho* exposait le Sutra du Lotus, tu lui as fait don d'un surplis pourpre. Moi, Nichiren, je suis le plus grand Pratiquant du Sutra du Lotus au Japon et je ne suis coupable d'aucun crime. J'ai exposé le Dharma pour éviter à tous les êtres de tomber dans l'enfer avici auquel les condamne leur opposition au Sutra du Lotus. D'ailleurs, si le grand empire mongol attaque ce pays, comment les divinités bouddhiques comme Tensho Daijin* et Hachiman pourraient-elles êtres épargnées  ? Quand le Bouddha Shakyamuni enseigna le Sutra du Lotus, le bouddha Taho, et de nombreux autres bouddhas et bodhisattva apparurent, brillant comme autant de soleils, de lunes, d'étoiles et de miroirs. En présence des innombrables bouddhas et dieux de l'Inde, de la Chine et du Japon, le vénérable Bouddha demanda à chacun d'eux de faire le serment d'assurer au Pratiquant du Sutra du Lotus une protection constante. Et chacune d'entre vous, divinités bouddhiques, avez prêté ce serment. Je ne devrais pas avoir besoin de vous le rappeler. Pourquoi n'êtes-vous pas ici, maintenant que le moment est venu d'honorer votre promesse solennelle  ? " Pour finir j'ai crié : "Si je dois être exécuté ce soir et accéder à la Terre pure du Pic du Vautour, je rapporterai immédiatement au Bouddha Shakyamuni que Tensho Daijinet Hachiman ont trahi la promesse qu'ils lui avaient faite. Si cela vous semble insupportable, vous feriez mieux d'agir sans tarder ! " Puis, ayant dit ce que j'avais à dire, je suis remonté à cheval. »

Illustration : un samouraï japonais avec un arc et des flèches ou bien un moine avec un bâton de mendiant (bâton en fer surmonté d’anneaux).

 

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