Réponse à Nii-ama

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 3, p. 69; SG*p. 467.
Gosho Zenshu p. 904 - Nii-ama Gozen Gohenji

Minobu, 16 février 1275 à Nii-ama

 

Vous m'avez envoyé un sachet d'algues séchées et je l'ai bien reçu, ainsi que celui que m'a fait parvenir O-ama Gozen.

Cette région s'appelle le Mont Minobu  : au sud, se trouve la province de Suruga, et, du littoral d'Ukishima-gahara (note) dans cette province jusqu'au domaine d'Hakiri, sur le Mont Minobu, dans la province de Kai, il y a plus de cent ri. Ce trajet est plus difficile à effectuer que dix fois la même distance sur une autre toute. La rivière Fuji, connue pour être la plus rapide du Japon, coule du nord au sud. A l'est et à l'ouest de cette rivière, de hautes montagnes s'élèvent, formant des vallées profondes dans lesquelles d'énormes rochers s'entassent comme de hauts paravents. Les eaux de la rivière coulent dans la vallée aussi rapidement qu'une flèche tirée dans un tube par un puissant archer. Le courant est si rapide et tant de rochers encombrent son parcours que parfois un bateau vient s'écraser en longeant les rives ou en essayant de traverser de l'une à l'autre. Une fois franchie cette passe dangereuse, on arrive à une grande montagne appelée le Mont Minobu.

A l'est, se trouve le Mont Tenshi, au sud, le Mont Takatori, à l'ouest, le Mont Shichimen et au nord, le Mont Minobu. Ces sommets dominent tout le paysage, comme si l'on avait installé là quatre paravents géants. Du haut des sommets, on découvre au-dessous de grandes étendues de forêt et, si l'on descend dans les vallées, on y trouve quantité d'énormes rochers dressés les uns à côté des autres. Le hurlement des loups emplit les montagnes et les appels des singes résonnent dans les vallées, on entend le bramement plaintif des cerfs adressé aux biches et on est assourdi par le cri strident des cigales. Ici, les fleurs de printemps s'épanouissent en été et les arbres, qui d'ordinaire donnent des fruits en automne, les produisent en hiver. La seule rencontre que l'on puisse faire est celle d'un bûcheron ramassant du bois et les seuls visiteurs que je reçoive sont des amis de longue date. Le Mont Shang (note) où vivaient retirés du monde les quatre ermites aux cheveux blancs, ou la région peu accessible de montagne où vécurent les sept sages du bois des Bambous furent probablement des lieux du même genre. On monte vers le sommet en croyant y voir pousser des algues, mais ce ne sont que des champs de fougères. On descend dans la vallée, persuadé d'avoir vu des plantes comestibles, et, en regardant mieux, on n'y trouve que des herbes aux racines vénéneuses.

Parlons d'autre chose. O-ama m'a demandé d'inscrire pour elle un Gohonzon et j'ai beaucoup de mal à répondre à sa requête. En voici la raison : ce Gohonzon ne fut jamais mentionné dans les sutras, les préceptes et les traités apportés par les nombreux maîtres bouddhistes qui allèrent d'Inde en Chine, non plus que par les moines qui firent le voyage de Chine en Inde. Tous les objets de vénération sans exception enchâssés dans les temples de toutes les provinces de l'Inde sont mentionnés et décrits dans le Daito Saiiki Ki, le Jion Den et le Dento Roku. Je ne l'ai pas trouvé mentionné non plus dans les écrits des sages venus de Chine au Japon, ni dans ceux des personnes méritoires qui se rendirent du Japon en Chine. Tous les registres des premiers temples construits au Japon, tels que le Gango-ji, le Shitenno-ji et d'autres, aussi bien que de nombreux récits, à commencer par le Nihon Shoki, énumèrent les honzon de chaque temple sans en oublier un seul [et les objets de vénération enchâssés dans ces temples sont donc bien connus], mais dans aucun de ces écrits il n'est fait mention de ce Gohonzon.

Certains diront peut-être, en exprimant des doutes : "Il ne fut probablement jamais exposé dans les sutras ni les traités, voilà pourquoi personne parmi les nombreux sages ne l'a jamais peint ou sculpté." Mais puisqu'ils ont les sutras sous les yeux, je pense que ceux qui ont des doutes sur ce point devraient se demander si cet objet de vénération est révélé ou non dans les sutras. [Rejeter cet objet de vénération] uniquement parce qu'il n'a jamais été peint ou sculpté par le passé est un raisonnement absurde.

Par exemple, le Bouddha Shakyamuni [à un moment donné] s'éleva dans le ciel Trayastrimsha pour s'acquitter de sa dette de reconnaissance à l'égard de sa mère défunte. Mais personne au monde n'eut conscience de ce fait, sauf Maudgalyayana qui connaissait les pouvoirs surnaturels du Bouddha. [Ainsi, ] même si le Dharma bouddhique est sous leurs yeux, les gens ne la saisiront pas si leurs capacités ne sont pas adéquates, et elle ne se répandra pas si le temps propice n'est pas encore venu. C'est en accord avec la loi de la nature, tout comme l'océan monte et descend avec les marées, ou comme la lune croît ou décroît dans le ciel en fonction du temps. Le vénérable Shakyamuni conservait ce Gohonzon dans son coeur depuis le lointain passé de gohyaku jintengo* mais il ne le révéla pas, depuis le moment où il apparut en ce monde et pendant les quarante et quelques premières années où il enseigna. Même dans le Sutra du Lotus il n'y fit pas allusion dans les premiers chapitres de l'enseignement théorique*. C'est seulement dans le chapitre Hoto* (XI) qu'il le mentionna en passant. Il le révéla dans le chapitre Juryo* (XVI), et conclut son explication dans les chapitres Jinriki* (XXI) et Zokurui* (XXII).

Des bodhisattvas tels que Manjushri, vivant dans le Monde doré, le bodhisattva Maitreya, dans le palais du ciel Tushita, Kannon sur le Mont Potalaka et Yakuo, qui avait été le disciple du bouddha Nichigatsu Jomyotoku, tous exprimèrent leur désir de propager [la foi en] ce honzon de l'époque des Derniers jours du Dharma mais le Bouddha a refusé. Tous ces bodhisattvas étaient connus pour leur sagesse et leurs profondes connaissances, mais ils n'avaient entendu l'enseignement du Sutra du Lotus que depuis peu de temps [et la compréhension qu'ils en avaient était donc encore limitée]. Ainsi, ils ne seraient pas capables d'endurer les grandes persécutions de l'époque des Derniers jours du Dharma.

Puis, le Bouddha déclara : "J'ai de véritables disciples cachés dans les profondeurs de la terre depuis la lointaine époque de gohyaku jintengo* et c'est à eux que je confierai cette tâche." Ce disant, il fit apparaître ces disciples décrits dans le chapitre Yujutsu* (XV) leur transmit les cinq caractères de Myoho Renge Kyo, le coeur de l'enseignement essentiel* du Sutra du Lotus [comme il est dit dans le chapitre Jinriki* (XXI)].

Puis le Bouddha fit cette déclaration extraordinaire  : "Il ne faudra pas propager [le Dharma] dans les premiers mille ans qui suivront ma disparition, à l'époque du Dharma correct ni pendant les mille ans de l'époque du Dharma formel. Au début de l'époque des Derniers jours du Dharma, le monde entier sera empli de moines qui s'opposeront au Dharma. C'est pourquoi les divinités célestes se mettront en colère, des comètes traverseront le ciel et des séismes secoueront la terre comme de grandes vagues. D'innombrables désastres et calamités surviendront ensemble, tels que sécheresse, incendies, inondations, typhons, épidémies, famine et guerres. Dans le monde entier chacun ira revêtu d'une armure, et avec arc et bâton à la main, mais, parce que aucun des bouddhas, bodhisattva et divinités bienveillantes ne seront plus là pour les protéger, tous les hommes mourront et tomberont comme une pluie dans l'enfer avici. Mais, à ce moment-là, les rois pourront sauver leur pays et leurs sujets échapper aux désastres s'ils croient en ce grand mandala et le protègent, et, après leur mort, ils ne tomberont pas dans les grands feux de l'enfer." Telles furent les prédictions du Bouddha.

Moi, Nichiren, je ne suis pas le bodhisattva Jogyo mais, sans doute grâce à son aide, je comprends tout cela et je l'enseigne depuis plus de vingt ans. Une personne décidée à propager cet enseignement rencontrera inévitablement des difficultés, comme il est dit dans le Sutra  : "Haines et jalousies abondent déjà du vivant du Bouddha. Ne seront-elles pas pires encore en ce monde après son trépas  ? "(réf.) "Les gens seront pleins de haine et il sera difficile de croire."(réf.) [Parmi les trois sortes de grands ennemis dont l'apparition est prédite dans le Sutra, la première sorte d'ennemi comprend le souverain du pays, les gouverneurs des provinces et les intendants d'un domaine aussi bien que les gens du peuple. Croyant les accusations portées par les deuxième et troisième sortes d'ennemis, qui sont des moines, ils dénigrent ou calomnient le Pratiquant du Sutra du Lotus ou l'attaquent à coups de sabre et de bâton.

Le village de Tojo, dans la province d'Awa, est un lieu isolé mais pourrait bien être considéré comme le centre du Japon, car c'est là qu'apparut Tensho Daijin*. Par le passé, elle vivait dans la province d'Ise (note). Mais, par la suite, l'empereur manifesta une foi plus grande envers le bodhisattva Hachiman et la divinité du sanctuaire Kamo, et négligea la déesse du Soleil, Tensho Daijin*  ; qui devint furieuse. A cette époque, Minamoto no Yoritomo écrivit un pacte dans lequel il s'engageait à rester fidèle à la déesse et demandait à Aoka no Kodayu de l'enchâsser dans le sanctuaire d'Ise. Probablement pour avoir ainsi satisfait la déesse, il devint shogun et régna sur tout le Japon. Il décida alors que la région de Tojo serait la demeure de Tensho Daijin*, si bien que cette déesse n'habite plus dans la province d'Ise mais peut-être dans la région de Tojo. C'est comparable, par exemple, au bodhisattva Hachiman, dont on disait par le passé qu'il résidait à Dazaifu (note) dans la province de Chikuzen mais que l'on associa ensuite à Otokoyama, dans la province de Yamashiro, et qui se trouverait maintenant à Tsurugaoka, dans la province de Kamakura. Parmi tous les lieux du monde, c'est dans la région de Tojo, dans la province d'Awa, au Japon, que Nichiren a propagé pour la première fois l'enseignement correct. Comme c'était à prévoir, le seigneur de cette région s'y est opposé mais la moitié de son clan a déjà été détruite.

O-ama Gozen est peu sincère et manque de sérieux. Elle est également indécise dans sa croyance, y restant fidèle à certains moments et la trahissant à d'autres. Lorsque Nichiren a encouru la disgrâce des autorités, elle a immédiatement abandonné le Sutra du Lotus. Pourtant, depuis longtemps, à chaque fois que nous nous sommes vus, je lui ai enseigné que le Sutra du Lotus est] "difficile à croire, difficile à comprendre".

Si je lui donne ce Gohonzon parce que j'ai une dette à son égard, les dix Filles-démones penseront que je suis un moine bien partial. Si je ne lui donne pas ce Gohonzon parce qu'elle manque de foi, je n'aurai rien à me reprocher mais O-ama Gozen m'en gardera peut-être rancune, parce qu'elle ignore sa faute. J'ai expliqué longuement les raisons de mon refus dans une lettre à Suke no Ajari. Faites-vous confier cette lettre et, s'il vous plaît, faites en sorte qu'elle la lise..

Vous êtes de la famille d'O-ama Gozen, mais vous avez clairement démontré la pureté de votre foi. Jusque sur l'île de Sado et ici dans cette province de Minobu vous n'avez cessé de me donner des preuves de votre sincérité, et, parce que votre résolution ne semble pas faiblir, j'ai inscrit pour vous un Gohonzon. Mais je m'inquiète encore pour l'avenir ne sachant pas si vous conserverez jusqu'au bout votre croyance, comme une personne avançant sur de la glace fine ou confrontée à la menace d'un sabre. Je vous écrirai à nouveau plus tard de manière plus détaillée.

Lorsque j'ai encouru la disgrâce du gouvernement, 999 personnes sur 1 000, à Kamakura, ont abandonné leur foi. Mais puisque le jugement du monde à mon égard s'est maintenant adouci, certaines d'entre elles semblent avoir des regrets. O-ama Gozen n'en fait pas partie. Je le déplore vivement pour elle, mais il est tout aussi impossible de donner le Gohonzon à quelqu'un qui trahit le Sutra du Lotus que de changer un os en viande. S'il vous plaît, expliquez-lui bien pourquoi je ne peux accéder à sa requête.

Avec mon profond respect,
Nichiren.

Le seizième jour du deuxième mois.

ARRIERE-PLAN - Cette lettre fut écrite le 16 février 1275, un an après que Nichiren Daishonin, de retour de l'île de Sado, se fut retiré au Mont Minobu. C'est la réponse à une requête de Nii-ama Gozen et de l'aïeule de son mari, O-ama Gozen, lui demandant d'inscrire un Gohonzon pour elles. Pour la différencier de O-ama (littéralement "nonne aînée ") on l'appelait Nii-ama ("jeune nonne").
0-ama avait été la femme de Hojo Tomotoki, frère cadet du troisième régent Yasutoki, seigneur du district de Nagasa, dans la province d'Awa où Nichiren Daishonin était né. Le village Tojo, qui se développerait jusqu'à devenir plus tard un district, se trouvait dans cette région. On pense que Nii-ama était la femme du fils ou du petit-fils d'Hojo Tomotoki. O-ama et Nii-ama étaient toutes deux veuves et vivaient ensemble à Tojo. Il est possible que les parents de Nichiren Daishonin aient été redevables à O-ama de quelque faveur. En une occasion, alors que Tojo Kagenobu, l'intendant de la même région, faisait pression sur O-ama pour s'emparer du temple Seicho-ji, Nichiren Daishonin se dépensa en sa faveur, pour lui exprimer sa reconnaissance et faire échouer les tentatives de Kagenobu. On pense que l'hostilité que ce dernier nourrissait depuis lors à l'encontre de Nichiren Daishonin fut l'une des raisons de la Persécution de Komatsubara en 1264.
Peu de temps après que Nichiren Daishonin eut publiquement établi sa nouvelle forme de bouddhisme, O-ama devint l'une de ses disciples. Toutefois, sa foi n'était pas solide et elle l'abandonna au moment de la persécution de Tatsunokuchi. Lorsque Nichiren Daishonin revint de son exil sur l'île de Sado et s'installa au Mont Minobu, elle changea d'avis une fois encore et elle lui demanda de lui confier un Gohonzon. Il refusa, connaissant son instabilité dans la foi. Il inscrivit néanmoins un Gohonzon pour Nii-ama.(Commentaire ACEP)

En anglais : Reply to Nii-ama

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=466&m=1&q=Niiama
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_ReplyNiiama.htm

Retour
haut de la page