Lire le Sutra du Lotus
Ryusho Jeffus


2 – Paraboles

Chapitres III, IV, V, VII, VIII, XIV et XVI

Maintenant que nous avons une vue générale du Sutra du Lotus nous pouvons approfondir certains points. J’aimerais commencer par les grandes paraboles. J’aurais tout aussi bien pu choisir un autre thème mais tout compte fait, ces paraboles me semblent un bon moyen pour continuer l’approche globale.

J’avoue qu’au tout début de mon cursus bouddhique, ce qui me fascinait le plus était la Tour-aux-Trésors et les bodhisattvas Surgis-de-Terre, et non les paraboles. C’est bien plus tard que j’ai commencé à les apprécier. Disons que lorsque j’ai commencé à pratiquer, mon intérêt pour le Sutra du Lotus était plutôt occasionnel. Je mettrais cela sur le compte de ma jeunesse, ma paresse et mon gout pour le spectaculaire ; mais quarante-cinq ans ont changé bien des choses.

Pour ma défense, je dois dire, qu’à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de textes anglais abordables sur ce sujet. C’est d’ailleurs une des raisons qui m’ont poussé à écrire cet essai. Je veux partager la joie que j’ai ressentie en pratiquant ce sutra et une des façons d’y parvenir est de le rendre plus accessible aux lecteurs. L’étude de ce texte ne doit pas être obligatoirement rébarbative.

Avant d’analyser chaque parabole, j’aimerais dire quelques mots sur le procédé littéraire en général. Nous savons tous, je suppose, que les paraboles sont des outils pédagogiques. Or, on peut constater qu’il n’existe pas de parabole parfaite. Il y a toujours une faille. Elles ne s’appliquent pas à toutes les situations auxquelles elles devraient renvoyer. Ou alors elles ne correspondent pas à notre ressenti personnel et à la conclusion à laquelle nous serions arrivés. Dans de nombreux cas, nous sommes obligés de mettre de côté notre logique d’hommes modernes et nous laisser porter par le récit. Heureusement qu’il nous arrive d’oublier quelques instant toute rationalité et tout cartésianisme et nous laisser guider par nos affinités pour capter un niveau plus profond. Prenons la musique, par exemple, qui au-delà des mots, suscite des émotions et des sentiments ou bien fait surgir des souvenirs alors même que vous ignorez tout des intentions du compositeur.

Pour le Bouddha, les paraboles servent de moyens didactiques (hoben). C’est une des stratégies habiles par lesquelles le maitre guide l’élève vers un niveau supérieur de compréhension. Il peut arriver que le procédé n’englobe pas exactement la connaissance à faire passer mais il fait appel à l’intuition et peut générer un flash qui dépasse les mots.  

Pour atteindre l’effet désiré, les hoben (moyens appopriés) doivent obéir à certains critères et ne pas être juste de vieilles astuces académiques. L’histoire doit coller le plus possible à la situation.

1) Dans notre cas, la situation concerne aussi bien le maitre que l’élève. Est-ce que le maitre a la capacité d’enseigner cette matière et est-ce que l’apprenant est en mesure de comprendre ?

2) Les hoben doivent servir l’élève, non l’enseignant. Ce n’est donc pas une tactique au bénéfice d’un guru. Pour le vérifier il suffit de regarder à qui elle profite. Si c’est seulement à l’enseignant alors ce n’est pas un hoben, un stratagème salvifique. Dans le Sutra du Lotus Shakyamuni donne plusieurs exemples pour expliquer pourquoi il n’était pas prêt à révéler la Vérité ultime lorsqu’il a commencé à enseigner le bouddhisme. Il a agi ainsi pour le bien des disciples car s’il avait tout de suite parlé de la Vérité ultime cela aurait été trop fort et tellement déstabilisant que personne n’aurait cru cela possible.

3) Les hoben doivent être avant tout efficaces. Il ne suffit pas d’être bien intentionné. Il en est de même pour tout ce qui bouillonne dans notre tête. Des tas de bonnes idées peuvent y trainer, mais si on ne passe pas à leur réalisation, cela ne sert à rien. Un projet sans action est nul et parfaitement inutile. Il en est de même avec les hoben. Les enseignements salvifiques doivent être plus que de belles paroles et des histoires ingénieuses. Ils doivent nous faire évoluer d’un état vers un autre, de l’inaction à l’action. 

Passons donc maintenant aux paraboles, en examinant si, pour vous, ces histoires respectent les trois critères ; pour vous et pour les auditeurs du Sutra du Lotus.

Je diviserai la présentation de chaque parabole en deux parties. Dans la première, j’exposerai les faits en vous demandant de préparer le cours chez vous. La seconde portera sur les leçons que nous pouvons en tirer : le sens et les applications.

Parabole de la maison en feu - Chapitre III

Récit

La première histoire apparait dans le chapitre III intitulé justement La Parabole et c’est, sans doute, la parabole la plus connue du Sutra. Même les pratiquants d’autres courants bouddhiques la connaissent, alors qu’ils n’ont jamais lu le Sutra du Lotus et en ignorent tout, à l’exception de ce passage.

La maison en feu est celle d’un homme riche. Elle est pleine de créatures bizarres et d’enfants en train de jouer. Un incendie éclate.

Shakyamuni la raconte à Shariputra, un de ses dix grands disciples, connu pour son grand savoir. Le Bouddha vient juste de conférer à Shariputra la prédiction de sa future bodhéité et relate cette parabole pour mieux faire comprendre à son disciple qu’il n’existe pas trois voies séparées vers l’Éveil mais une seule, et pour éviter ainsi toute mésinterprétation.

C’est donc l’histoire de cet homme riche dont l’immense maison prend feu alors que ses enfants s’amusent à l’intérieur. Bien entendu, l’homme est terrifié à l’idée que ses enfants risquent de périr dans les flammes et essaie de les convaincre de quitter la maison. Mais ils sont si occupés à leurs jeux qu’ils ne se rendent pas compte du danger.  Ils n’ont même aucune notion de ce qu’est un feu. Ignorant les appels de leur père, ils continuent à se divertir. Inquiet pour ses enfants, le maitre de maison cherche un moyen pour les sauver. Il envisage d’abord quelques procédés pour sortir les enfants par des moyens artificiels mais se rend vite compte que cela ne conviendrait pas à tous. Un de ces moyens serait de les tirer dehors avec un dispositif comme un traineau mais l’ennui est qu’ils risquent d’en tomber et d’ailleurs la porte de sortie serait trop étroite. Dans la partie versifiée du Sutra, le maitre de maison écarte aussi la solution de se précipiter dans la demeure et en sortir les enfants les uns après les autres, le temps lui en manquerait. 

Après avoir écarté toutes les méthodes possibles pour mettre les enfants en sécurité, le maitre de maison a l’idée de leur promettre trois sortes de chars selon leur gout : char tiré par un mouton, char tiré par un daim, char tiré par un bœuf.  Entendant ces promesses, les enfants sont tellement émerveillés qu’ils se précipitent hors de la maison, se bousculant à qui mieux mieux pour prendre leurs jouets préférés.

Quand les enfants sont hors des flammes, leur père se réjouit de les voir sains et saufs. Mais dès qu’ils sont tous sortis, ils réclament les cadeaux promis. Tout à la joie de voir ses enfants sauvés, l’homme riche se dit qu’il possède des richesses bien au-delà de ce qu’il avait promis et qu’il peut combler tous ses enfants. Alors, au lieu de leur donner les chars initialement promis, il leur offre quelque chose de plus inattendu et de plus extraordinaire.

La partie en prose est légèrement différente de celle en vers et ma préférence va à cette dernière. Cela peut se comprendre car il est généralement admis qu’à l’origine les sutras étaient enseignés sous forme de stances et étaient transmis oralement. On peut donc raisonnablement supposer que les parties versifiées étaient, comme dans ce cas, plus embellies et qu’elles avaient des qualités souvent absentes dans les parties en prose.

Une de ces différences concerne l’endroit où se trouve l’homme riche quand il découvre l’incendie. Il en est de même pour la localisation des enfants. Dans la partie en prose, l’homme riche est dans la maison ou, en tout cas, à proximité et se demande comment il peut s’échapper en sauvant quelques enfants. Dans les stances, il est dehors, ayant abandonné sa demeure. Dans la partie versifiée, en plus des enfants il y a quantité d’autres habitants, peut-être l’équivalent de nos actuels SDF, ce n’est pas très clair. Dans la partie en prose quelqu’un dit avoir vu les enfants entrer dans la demeure, dans les stances ils sont déjà à l’intérieur.

Dans les stances, la description des créatures incroyables qui habitent la maison est nettement plus développée. C’est comme si on avait cherché à rendre ces monstres aussi affreux que possible et leurs actions tout à fait repoussantes, un véritable récit à vous faire frémir un soir devant un feu de camp. Je m’imagine cela très bien : des créatures immondes faisant des choses horribles alors que la maison brûle et puis un cercle d’auditeurs attentifs autour d’un feu de camp dans une forêt hostile avec plein de bruits étranges dans l’obscurité. L’odeur de la fumée, le craquement du bois qui se consume, les flammes qui dansent au-dessus des bûches. Il ne manque que le paquet de guimauve.

Réflexions

Cela peut paraitre évident, mais permettez-moi de souligner que le vieil homme représente ici le Bouddha. Tout comme lui, l’Ainsi-Venu se préoccupe de la sécurité de ses fils et cherche à sauver tous les êtres comme s’ils étaient ses enfants bien-aimés. Dans le Sutra du Lotus,  après avoir narré la parabole, Shakyamuni dit qu’il est le père de l’ensemble des êtres et la maison en feu est le triple monde du désir, de la forme et du sans-forme (san-gai).  Les enfants qui jouent dans la maison sont comme tous ceux qui sont otages de leur vie et qui courent dans tous les sens essayant de se distraire, totalement inconscients du feu qui fait rage autour d’eux. Comme Shakyamuni le précise, le feu est celui des quatre souffrances : la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort.

On peut se demander en lisant cette parabole pourquoi la maison du Bouddha est à ce point délabrée alors que le maître de maison est si riche. Rappelons-nous que cette maison représente l’univers, avec tout ce que cela comporte. Rien dans notre monde ne peut échapper à la dégradation ; peut-être qu’autrefois il fut agréable à vivre, même si en ce moment tout s’écroule. Tout ce qui existe dans l’univers est appelé à changer et à se décomposer. Le vieil homme ne fait pas exception : le Bouddha ne peut pas faire cesser l’impermanence. Mais par notre pratique du Véhicule unique du Bouddha qu’enseigne le Sutra du Lotus nous pouvons quitter le cycle samsarique des renaissances et ainsi échapper aux quatre souffrances.

La principale préoccupation du père riche est de sauver ses enfants de l’incendie. Il en est de même pour le Bouddha. Le père fait un effort de réflexion pour trouver un moyen de sauver les enfants qui refusent de quitter la maison en feu. Nous étions comme ces enfants avant de rencontrer le bouddhisme.

Nous ne pensions pas à nous échapper des mondes-états de l’enfer, de l’avidité, de l’animalité et de la colère*. Nous n’avions même pas toujours conscience de notre souffrance, surtout si nous étions dans le monde-état de tranquillité. Mais tout comme les déités susceptibles de tomber sur terre, notre tranquillité peut se dissiper et nous sommes alors confrontés aux dures réalités de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Rien ne reste permanent et tout se dégrade. Nous pouvons soit nous abimer dans le cycle sans fin des souffrances ou bien nous rigidifier dans la négation. Dans les deux cas, le Bouddha nous voit en proie aux flammes et veut nous sauver, ou plus précisément, il veut nous donner le moyen de nous sauver nous-mêmes. Il faut commencer par sortir de la maison en feu.

Le père réfléchit à différents moyens qui permettraient de sauver les enfants. Il commence par les appeler vers la sortie mais sans succès. Les enfants restent à leurs jeux. Il envisage de les faire sortir en intervenant personnellement mais comprend qu’alors il y a trop d’impondérables. C’est comme si le Bouddha ne pouvait offrir qu’une doctrine convenant à certains mais que d’autres ne pourraient pas suivre. Le père se dit également que la porte étroite ne laisserait pas passer tous ses enfants. 

Une autre méthode aurait consisté à sauver les enfants à bout de bras, ce qui aurait été limité par le temps. Jamais il n’aurait pu sortir tous les enfants en les portant l’un après l’autre. De plus, cela aurait nécessité beaucoup de force. Il est bon de se rappeler cela à propos de ceux qui veulent faire adopter une religion à la force du poignet. Nous pouvons aussi être tentés de faire pression sur les gens pour qu’ils pratiquent. Nous justifions même la contrainte en nous disant que c’est pour leur bien. Mais au bout du compte, ce n’est pas une méthode idéale pour la propagation. Le salut spirituel ne peut pas être imposé. Nous ne pouvons pas modifier les émotions et la spiritualité des gens. La coercition ne marche jamais à long terme. Une personne peut faire semblant de changer pour nous plaire, mais tant qu’elle ne sera pas motivée elle-même cela n’aura qu’un temps. Nous pouvons trainer quelqu’un au temple ou le forcer à participer à la méditation, mais il n’est pas en notre pouvoir de le forcer à croire.

Finalement, le père a l’idée d’inciter les enfants à sortir de la maison en promettant des cadeaux très spéciaux. C’est souvent aussi le cas pour nous. Nous sommes partants pour faire quelque chose si au bout il y a une récompense. Il nous arrive d’ignorer des avertissements, même s’ils sont formulés avec bienveillance, comme dans le cas du père qui prévient les enfants du danger. Mais plus fréquemment nous sommes mus par des encouragements ou des récompenses.

Travaillant à l’hôpital, j’ai souvent côtoyé des malades qui reconnaissaient qu’il aurait fallu changer de vie : faire un régime, se mettre au sport, arrêter de fumer. Mais ils ne s’y étaient jamais mis avant d’avoir cette crise cardiaque.  Et il y en a encore tant qui ne souhaitent même pas changer quoi que ce soit. Ce n’est pas rare non plus dans la pratique bouddhiste. Nous pouvons connaitre toutes les théories du monde, tant que nous ne les faisons pas passer dans la vie nous ne faisons qu’effleurer les enseignements.

Dernièrement, nous avons pu assister à un phénomène intéressant de l’utilisation des nouvelles technologies dans les réseaux sociaux. Des études montrent que l’utilisation des jeux et applications augmente si l’utilisateur reçoit un signe de reconnaissance comme un badge par exemple, même si ce badge est purement électronique, immatériel. Cela prouve que nous aimons les récompenses. Comme si la vie et le bonheur n’étaient pas déjà en soi des récompenses ! Nous voulons des insignes. Peut-être que l’on devrait distribuer des médailles dans les hôpitaux à ceux qui s’alimentent sainement !

Mais revenons à notre parabole. Le père décide d’offrir aux enfants des chars tirés par différents animaux – un mouton, un daim et un bœuf – pour les inciter à quitter la maison en feu. Comme vous pouvez vous y attendre chaque animal représente un véhicule, c’est-à-dire une pratique enseignée par le Bouddha en tant que hoben (moyen approprié). Shakyamuni explique que le char tiré par un mouton représente la pratique des shravakas. Ce sont ceux qui sont entrés dans la foi en entendant prêcher Shakyamuni, faisant d’énormes efforts pour rechercher le nirvana. Notons que les shravakas sont avant tout concernés par leur propre Éveil et non pas par la bodhéité des autres.

La deuxième catégorie de chars est tirée par des daims. Dans le chapitre III, Shakyamuni explique que ces chars représentent les pratyekabuddhas. Eux aussi sont entrés dans la foi en entendant prêcher le Bouddha. Nous avons vu que ces pratiquants recherchent une sagesse qui leur vient d’eux-mêmes. Ils aspirent à la tranquillité et à l’isolement. Tout comme les shravakas ils sont avant tout concernés par leur propre Éveil qu’ils cherchent dans la solitude et non par des efforts pour atteindre le nirvana.

Il est intéressant de noter un détail qui a sans doute son importance. Il s’agit de l’importance accordée à l’explication de chaque char. Dans la traduction anglaise de Murano (réf.) le passage qui décrit le char des bodhisattvas est pratiquement deux fois plus long que les paragraphes consacrés aux chars des shravakas et des pratyekabuddhas. On peut voir là une préférence accordée aux pratiquants qui suivent la voie de bodhisattva. Les qualités qui les dépeignent sont incomparablement plus valorisantes que celles des deux véhicules (nijo) : shravakas et pratyekabuddhas.

Les réalisations des bodhisattvas font déjà référence au Mahayana (le Grand véhicule). Ils sont dotés, entre autres, « de la sagesse de bouddha, de la sagesse naturelle, de la sagesse sans maître, du savoir et de la vision, des forces et de l'assurance d'Ainsi-Venu.  Apitoyés par les innombrables êtres et voulant leur bien-être, ils dispensent leurs bienfaits aux devas et aux hommes et les délivrent tous tant qu'ils sont. » Je vois là une plus grande déférence envers les bodhisattvas, mais c'est juste une remarque personnelle. Nous voyons aussi que le char qui représente le Véhicule unique du Bouddha est tiré par un grand bœuf blanc et qu’il est l’aboutissement suprême. Alors que pour ceux qui pratiquent la voie de bodhisattva le char est tiré par un bœuf ordinaire.

Les pratiques de trois véhicules – shravakas, pratyekabuddhas et bodhisattva – qui étaient individuelles, exclusives et variées sont remplacées par un seul moyen d'atteindre l’Éveil complet et parfait sans supérieur (Anuttara-samyaksambodhi). C’est la voie du bodhisattva qui réunit toutes les pratiques des véhicules précédents. Le Bouddha ne veut pas que les gens s’imaginent que leur pratique est quelque chose d’individuel. À partir du Sutra du Lotus le Bouddha demande à tous les bouddhistes de considérer leur pratique comme faisant partie du grand projet de sauver les autres, d’enseigner et de propager le Dharma et de rechercher l’Éveil complet et parfait sans supérieur.

Cela peut paraitre réducteur et je suppose que plein de questions vous viennent à l’esprit au sujet de ce concept des trois véhicules en un seul (kokai san-ke ichi). C’est normal puisque nous avons fait l’impasse de la stupéfiante annonce que Shakyamuni fait au chapitre II où il aborde pour la première fois ce renversement. Ce sont les aléas de l’étude non-séquentielle, mais nulle méthode n’est parfaite. 

Revenons donc brièvement sur ce qui se passe au chapitre II et en quoi cette parabole de la maison en feu avec la proposition du père d’offrir différents chars est si importante. Dans ce chapitre, le Bouddha coupe littéralement l’herbe sous le pied de nombre de ses disciples quant aux idées qu’ils se faisaient du bouddhisme et de l’objectif du nirvana. Pour eux, le but final de la pratique était l’atteinte du nirvana, la délivrance du cycle samsarique des naissances/morts par la coupure avec le courant vital. Le nirvana était vu comme l’extinction de tous les désirs, même le désir de renaissance. Et voilà que le Bouddha enseigne que la véritable finalité de la pratique bouddhique est trop difficile à comprendre pour un simple mortel et que pour beaucoup de ses disciples le but ultime est impossible si ce n’est par un moyen qu’il ne leur pas encore révélé. Au lieu de trois différentes pratiques selon les capacités de chacun, il n’y a qu’une seule Voie vers l’Éveil. 

Dans le chapitre II, Shakyamuni annonce à ses contemporains que tous ses enseignements antérieurs n’étaient que des étapes vers une grande Voie qui n’est ni celle des shravakas, ni celle des pratyekabuddhas, ni celle des bodhisattvas mais que, dans un certain sens, elle tient de ces trois pratiques. D’une part, c’est une intégration des trois pratiques en une seule et, ce qui est le plus important, c’est surtout un objectif bien plus élevé que le nirvana. C’est à une Vérité fondamentale que sont éveillés tous les bouddhas : l’Éveil complet et parfait sans supérieur (Anuttara-samyak-sambodhi).

En plus de ce concept totalement révolutionnaire d’une Voie unique, le Bouddha parle de l’identité des éveils. Il n’y a plus de différence de nature entre l’Éveil du simple mortel et celui des bouddhas. Shakyamuni nous montre le chemin vers la boddhéité qui est strictement la même que celle de tous les bouddhas. Je pense que c’est là quelque chose de tout à fait extraordinaire.  Nous, simples mortels, avons la possibilité de devenir Éveillés exactement comme le Bouddha. Bien sûr, il est aussi important de comprendre que la manifestation de cet Éveil personnel se réalisera de façon différente que celle de Shakyamuni. Mon Éveil ne consistera pas à m’asseoir sous un arbre pippal mais sera l’Éveil de quelqu’un qui aide les malades. Votre Éveil à vous se manifestera en tant que secrétaire, informaticien, médecin, avocat, parent, enfant. Il peut se manifester de plusieurs façons, indépendamment de notre profession ou de nos compétences particulières, mais toujours en fonction de notre capacité innée, celle de la bodhéité inhérente à notre vie.

Le Bouddha nous enseigne qu’il n’est nullement nécessaire de renaitre pour atteindre l’Éveil et qu’il n’y a pas de différence entre la bodhéité à laquelle nous pouvons parvenir et la bodhéité à laquelle est parvenu Shakyamuni et les bouddhas des autres univers. Il n’y a pas une bodhéité de shravakas, une bodhéité de pratyekabuddhas, une bodhéité de bodhisattvas. Il n’y a qu’un seul Éveil, il est inhérent à la vie, à toutes les vies.

L’histoire de la maison en feu est une façon d’insister sur l’importance de l’enseignement sur la Voie unique du Bouddha qui rend obsolètes les voies qui étaient auparavant considérées comme valables. Le Bouddha désire que tous les hommes se libèrent d’une vie de souffrances et atteignent un Éveil identique à celui de tous les ainsi-venus. C’est avec ce grand but que tous les bouddhas viennent dans tous les univers et dans tous les temps.

Shakyamuni étant un enseignant habile, il avait compris que les hommes n’étaient pas mûrs pour entendre une doctrine aussi complexe sur l’Éveil identique à celui des bouddhas. Les hommes allaient douter avoir cette capacité.  Même de nos jours, beaucoup ne parviennent pas à se défaire de l’idée qu’ils ne sont pas assez bons, qu’ils ne méritent pas d’obtenir une vie indestructible de véritable joie et de cesser de souffrir.

Nous pensons souvent qu’il n’est pas possible d’éliminer toutes les souffrances. Cela nous parait impossible de parvenir à de telles conditions de vie. Alors nous cherchons d’autres conditions, parfois meilleures, parfois pires. Pourtant, la motivation la plus forte est la cessation de la souffrance. Shakyamuni a commencé par enseigner les Quatre nobles vérités, l’Octuple noble chemin et les Douze liens de la chaine causale pour que nous puissions commencer à briser le cycle des souffrances. Mais à la fin, avec le Sutra du Lotus il va au-delà de la cessation de la souffrance et parle de la création d’une vie de joie indestructible. Il dit que ce n’est pas uniquement dévolu à quelques rares bouddhas mais à tout le monde, que tout le monde peut devenir bouddha possédant cette condition au fond de sa vie. Devenir un Éveillé n'est pas acquérir quelque chose d'extérieur que l’on intégrerait dans notre vie, c’est développer un potentiel déjà existant en nous.

Si l’Éveil et la bodhéité dépendaient d’un facteur extérieur le bouddhisme n’aurait pas été un enseignement universel. Tout le monde ne serait pas capable d’intégrer cette donnée, tout comme par exemple moi, je n’aurais jamais été capable de devenir médecin. Le bouddhisme ne consiste pas à acquérir une connaissance. Ce n’est pas comme ça que ça marche. C’est plus comme de découvrir que vous êtes gaucher après avoir passé des années à essayer d’être droitier.  La bodhéité, l’Éveil au fait que le Bouddha est dans votre vie, c’est comprendre l’immense potentialité de votre vie, c’est prendre conscience de la véritable nature de la réalité. Juste là, dans votre vie il y a les réponses et la conscience de ce qu’est la Vérité de la vie. Le défi est d’actualiser ces réponses et cette conscience, et c’est à cela que sert la pratique bouddhique ; c’est de rendre cette Vérité manifeste dans notre quotidien. Ce n’est peut-être pas facile mais certainement pas impossible.

L’homme riche et le fils pauvre - Chapitre IV

Récit

On dit parfois que la parabole de l’homme riche et du fils pauvre est une variante de l’histoire du fils prodigue de la Bible. C’est loin d’être vrai et cela montre surtout que ceux qui disent cela n’ont jamais lu les deux ou bien qu’ils n’ont compris ni l’une ni l’autre de ces paraboles. Dans les deux histoires il y a certes un père et un fils, mais, à part cela, il n’y a rien de commun. Je n’ai pas l’intention de me pencher sur l’histoire biblique, largement commentée ailleurs, et pour laquelle je suis parfaitement incompétent.

Dans la parabole bouddhique, le fils quitte la maison paternelle alors qu’il est très jeune et que ni lui ni son père ne sont pas bien riches. Le fils ne fuit pas quelque chose en particulier, il essaie peut-être simplement d’améliorer son niveau de vie. La parabole nous apprend juste qu’il s’est donné beaucoup de mal pour réussir. Peu importe d’ailleurs de savoir ce qu’il a fait et ce qui n’a pas marché. À l’inverse, son père, grâce au commerce et diverses affaires, a accumulé une grande fortune.

En prenant de l’âge, le père regrette l’absence de son fils et veut le revoir pour partager avec lui sa fortune. Le fils, sans vraiment chercher à retrouver son père, dans sa quête de nourriture et de travail, arrive dans la ville où vit son père dans une magnifique résidence. Le fils ne reconnait pas son père qui a prospéré et qui a bien vieilli. Cela fait cinquante ans qu’il était parti. Ce n’est pas du tout comme si le fils pensait à son père et cherchait à le rencontrer ; alors que le père ne pensait qu’à son fils perdu. Peut-être est-ce là une constante, quel que soit l’âge du fils ou de la fille, il ou elle reste toujours l’enfant pour ses parents. En tous cas, lorsque le fils arrive dans la ville, le père le reconnait immédiatement.  Il veut aussitôt l’approcher et pouvoir partager sa fortune. Le fils, qui n’a pas reconnu son père et qui craint d’être pris en esclavage ou emprisonné, si ce n’est tué, a peur du serviteur que le père envoie pour le chercher. Dans les mêmes circonstances, n’importe qui d’entre nous aurait eu peur en se disant : qu’est-ce qu’il me veut ce type avec tout son fric et ses domestiques ?    

La suite de la parabole nous apprend qu’au bout d’un certain temps le père parvient à élever les conditions de vie de son fils. Il faut pour cela qu’il laisse son fils faire le travail le plus misérable et passer seulement progressivement aux charges plus élevées. Finalement, le fils devient capable d’assumer des responsabilités de plus en plus grandes, sans toutefois savoir qu’il a droit à tout ce que possède son employeur. Au départ, le père ne peut rien lui donner parce que le fils n’a ni la compétence ni l’assurance pour gérer efficacement la fortune à laquelle il a droit. 

Ce n’est que sur le point de mourir que le père fait venir son fils et rassemble tout son personnel. Lorsque tout le monde est à son chevet, il révèle que l’homme qui a commencé par nettoyer les immondices dans les porcheries et qui, finalement, est devenu l’intendant du domaine, n’est autre que son fils longtemps perdu. Le père déclare ensuite qu’il lui lègue la totalité de ses grandes richesses.

C’est toujours un casse-tête pour moi de savoir s’il vaut mieux raconter la parabole à ma façon ou bien renvoyer le lecteur au texte attesté du Sutra du Lotus. Parfois, je me demande pourquoi reformuler des choses que l’on peut facilement lire dans le sutra. Je me dis que je risque de déformer les mots du Sutra alors que Nichiren les appelle des Paroles d’Or ; il dit même que chaque mot du Sutra du Lotus est un Bouddha. Si je devais faire une conférence, comme cela m’est arrivé souvent, je lirais sans doute la parabole dans le texte parce ce que dans l’assistance peuvent se trouver des personnes qui n’en ont aucune notion.  Mais ici, je choisis de résumer certains passages en demandant au lecteur de se rapporter au Sutra du Lotus. Le but de ce petit essai est de vous inciter à prendre connaissance de cet immense enseignement en vous fournissant une méthode d’approche qui facilitera la compréhension du message qui est souvent difficile à saisir. Je vais donc poursuivre dans ce sens : en alternant description et décodage.

Réflexions

Nous venons de voir, en gros, l’essentiel de l’histoire. Avant de poursuivre, j’aimerais attirer l’attention sur le fait que cette parabole, à l’inverse de la maison en feu, est racontée non par le Bouddha mais par ceux qui, dans les quatre congrégations autour de Shakyamuni, représentent les arhats ; ceux-ci veulent vérifier qu’ils ont bien compris les paroles de l’Ainsi-Venu. Ces arhats sont des disciples qui ont admis volontiers que jusqu’ici, ils n’avaient pas recherché l’Anuttara-samyak-sambodhi (Éveil complet et parfait sans supérieur) parce qu’ils pensaient que cela leur aurait demandé trop d’efforts : ils se contentaient de la recherche du nirvana, n’espérant rien de plus.

Dans notre parabole, le fils pauvre manque de confiance en soi au point qu’il ne s’estime pas digne de servir l’homme riche. Même lorsque le père le complimente et dit qu’il le trouve différent des autres, puis lui offre un emploi plus élevé, le fils n’accepte pas ces louanges et continue à se considérer comme un humble domestique. Même au bout de nombreuses années, quand il peut aller et venir sans difficulté dans le domaine, même étant promu et ayant la possibilité de vivre dans le palais, il retourne toujours dans sa première cahute. 

Un peu plus haut, j’ai dit combien il était difficile aux gens de croire qu’ils peuvent devenir bouddhas. Je ne dirais pas que c’est l’obstacle le plus commun, mais toutes mes années d’enseignement et de pratique avec les autres m’ont appris que c’est un pas que beaucoup ont du mal à franchir. Il apparait particulièrement difficile de saisir ce concept que Shakyamuni n’arrête pas de répéter dans le Sutra du Lotus, lorsqu’il affirme que tous les êtres vivants sont capables d’actualiser le potentiel de bodhéité inhérent à toute vie. Certains pensent, sans doute, qu’il doit y avoir des coquilles dans le texte ou bien que c’est dû à une erreur du traducteur qui aurait omis de parler de leur cas, comme s’ils constituaient une exception à la promesse universelle du Bouddha.

C’est le cas du fils invité au palais, qui y travaillait tout à fait à l’aise mais qui retournait dormir dans son gourbi. On pourrait lui comparer tous ceux qui ressentent très profondément les bienfaits de la pratique bouddhique, qui en vivent avec joie et proclament haut et fort tout ce que cela leur apporte mais qui, malgré cela, pensent que la bodhéité n’est pas pour eux. J’ai déjà entendu dire, bien que la plupart des gens qui pensent ainsi ne le disent pas, que le bouddhisme « ça marche », mais pas pour eux. Ces personnes se contentent de miettes qu’ils retirent de leur pratique mais refusent d’entrer dans la demeure qui leur est destinée, elles refusent de comprendre que la bodhéité se trouve dans leur vie ici et maintenant.

Il se peut que le consumérisme ambiant, ainsi que nos médias qui nous abreuvent de publicités, fait croire à certains que seul l’achat et l’usage de toutes sortes de biens possibles et imaginables, que seule la dépense de chaque centime durement gagné depuis que l’argent existe, vont leur donner accès à un quelconque accomplissement et au bonheur. Faire quelque chose d’aussi peu approprié pour apporter un bonheur indestructible leur parait plus réaliste que de comprendre que chacun de nous a déjà tout ce qu’il faut pour être heureux. Nous sommes déjà complets, nous n’avons pas besoin d’ajouter quoi que ce soit de l’extérieur. Nous avons juste besoin de nous éveiller à la réalité de notre vie et Shakyamuni nous enseigne que pour cela le Sutra du Lotus est le remède le plus efficace.

Les trois grands bhiksus, en racontant cette parabole, reconnaissent qu’ils étaient dans l’erreur en pensant que la vérité et la réalité d’Anuttara-samyak­sambodhi ne pouvait pas être réalisées dans leur vie ; par conséquent, ils ne les recherchaient pas. Si, dans votre vie, tout au fond de vous-même, dans ce qui fait ce que vous êtes, vous êtes incapable de croire qu’au niveau le plus profond vous êtes un bouddha, il est probable que vous n’exploitez pas toutes vos potentialités. Si vous n’avez pas cette foi, ou ne serait-ce que l’espoir ou l’esprit de recherche de la bodhéité, il vous sera difficile de créer les causes pour que les possibilités deviennent réalité. On peut dire que c’est une boucle de rétroaction négative. 

En revanche, même si vous n’êtes pas convaincu de la vérité et de la réalité de la bodhéité inhérente à votre vie, si vous pratiquez le daimoku Namu-myoho-renge-kyo, si vous associez pratique et étude du Sutra du Lotus, il vous sera possible d’animer en vous cette étincelle qui vous permettra de voir la réalité de votre nature d’Éveillé. Ces arhats qui n’essayaient pas d’atteindre la bodhéité parce qu’ils la croyaient impossible, et ce fils qui ne se croyait pas digne d’entrer dans le palais, ont pu élever leur vie jusqu’à reconnaitre le potentiel qu’ils ignoraient jusqu’alors grâce à la compassion du Bouddha, la compassion du père.

Dans la parabole de la maison en feu, nous avons comme un raccourci du processus de l’Éveil. Il y est également dit que la véritable nature de la bodhéité est au-delà du nirvana.  Il y est question d’un but supérieur à ce qui était initialement recherché, un Véhicule pour l’atteindre plus facilement. La parabole du fils pauvre nous dit de croire non seulement la vérité des paroles de l’Ainsi-Venu, mais aussi la vérité que nous sommes intrinsèquement dotés de tous les éléments nécessaires à l’atteinte d’un Éveil égal à celui de tous les bouddhas.

Ici, nous parlons de choses très puissantes. Je comprends parfaitement qu’il soit presque impossible d’y croire pour de bon, surtout si vous avez pas mal galéré et souffert dans votre vie. Il serait sans doute plus facile de vous dire que, dans cette vie, ce ne sera pas possible et de remettre cela à la prochaine. La fin du tunnel dans votre vie semble si lointaine que vous ne pensez pas pouvoir un jour voir une éclaircie. Cela vous parait n’être que de vaines promesses, une tentative pour vous encourager à avoir des pensées positives, si ce n’est de carrément vous empêcher de penser. Vous pouvez vous dire qu’au point où vous en êtes, rien ne saurait vous en sortir.

Je connais ces sentiments et ces pensées. La seule chose que je peux dire est que le Sutra du Lotus est l’unique remède qui me redonne du courage. Alors que je me disais que rien ne pouvait s’arranger, que rien ne pourrait changer, petit à petit, grâce à la pratique du Sutra du Lotus ma vie se transformait ; j’ai pu entrevoir d’autres options et d’autres façons d’être. Ce n’était pas facile et cela ne s’est pas fait en un instant. Progressivement, je commençais à changer ma façon d’être, on pourrait dire que je me sentais plus à l’aise en dormant dans la demeure du Bouddha. Le Sutra dit – et Nichiren le répète dans ses lettres – qu’il suffit d’une chandelle pour éclairer instantanément une caverne plongée dans l’obscurité depuis des milliers d’années. Daimoku est comme une chandelle. Peu importe si cette chandelle est petite et faible, elle commence à éclairer votre vie. Cette étincelle d’espoir peut générer la foi que tout est possible si vous suivez les enseignements du Sutra du Lotus.

Mettez-vous à la place du fils pauvre et imaginez que le Bouddha vous invite à demeurer dans sa maison d’une rare prospérité. Cette richesse n’étant pas, bien sûr, de l’ordre des biens de consommation. Ce ne sont pas nos possessions qui font notre bonheur. La bonne fortune consiste à avoir dans sa vie ce qui vous est nécessaire, pas forcément ce que vous désirez mais ce dont vous avez vraiment besoin. Le bouddhisme ne se veut pas une religion de l’abondance matérielle. Même si la parabole décrit toute l’opulence du père qui veut transmettre son patrimoine à son héritier, ce n’est que l’image symbolique des trésors de la bodhéité que le Bouddha veut nous donner, même si nous pensons ne pas le mériter.

J’ai bien dit qu’aucune analogie ne collait parfaitement à toutes les interprétations éventuelles. Une grossière erreur serait de dire que l’homme riche représente le Bouddha et en déduire que le Bouddha est synonyme d’opulence matérielle. Dans la parabole, la richesse est évoquée par l’argent, les pierres précieuses, les grands domaines, autrement dit des possessions matérielles. Mais gardons à l’esprit que ce père était malheureux tant qu’il n’avait pas retrouvé son enfant, tant qu’il ne l’avait pas élevé au niveau de sa condition et, pour finir, tant qu’il ne lui avait pas transmis toute sa fortune. Les concepts d’union, d’élévation et de transfert sont importants pour garder à l’esprit qu’il est question ici de bien autre chose que de l’accumulation de possessions matérielles.

Si ce que nous faisons dans la vie ne va pas dans le sens d’un renforcement de liens bouddhiques, il est peu probable que nous puissions accomplir notre mission de bodhisattva. Sans établir de liens avec les autres, nous ne pourrions pas les élever spirituellement ni leur transmettre le bouddhisme. Le trésor que nous obtenons par la pratique est la joie indestructible qui surgit du plus profond de notre vie et qui ne dépend pas des circonstances extérieures. Je pense que la plus grande joie vient finalement du partage de ce trésor avec les autres en établissant avec eux des liens, puis en leur montrant, par notre exemple, ce qu’est la pratique et comment le bouddhisme apporte les transformations nécessaires. Rappelons-nous que l’homme riche ne l’a pas toujours été et que lui aussi avait connu la misère.

Il y a un autre point que j’aimerais aborder : le cheminement personnel. Chacun de nous a son propre vécu, le parcours qu’il accomplit du jour de sa naissance jusqu’au jour de sa mort.  Nous ne savons pas combien ce parcours va durer, ni les sentiers qu’il va emprunter mais une chose est certaine : il a une fin. Nous ne pouvons pas changer la Réalité ultime. La seule chose qui nous est donnée, c’est d’atténuer au maximum les coups durs de notre parcours. Le bouddhisme nous donne un moyen pour prendre le contrôle des éléments de notre vécu que nous pouvons modifier : choisir les sentiers de notre parcours. Nous reparlerons des parcours, des cheminements et des destinations à propos de la prochaine parabole. Pour l’instant, voyons juste le parcours du fils.  Il a quitté son foyer dans la pauvreté. Sa survie était incertaine et constamment menacée. Il n’avait aucune sécurité, ni nourriture, ni toit, ni vêtements. Tout au long des jours, il ne pensait, sans doute, qu’à sa simple survie.  

Lorsque, pour la première fois, nous sommes entrés en contact avec le bouddhisme, nous étions peut-être confrontés aux même défis ; ceux-là ou d’autres. Pour certains, en adhérant au bouddhisme, la survie n’était peut-être pas une priorité. Mais peu d’entre nous, dans nos systèmes modernes, sont totalement immunisés contre les catastrophes économiques. Notre premier contact avec le bouddhisme nous a mis en présence du concept de la bodhéité et cette notion était tellement révolutionnaire que nous avons dressé des barrières de résistance sans même nous en rendre compte. Nous avons commencé notre vie en intériorisant des messages d’impossibilité. Rappelez-vous la frayeur du fils à la vue de tant de somptuosité. De même, nous sommes inconsciemment effrayés par la bodhéité. En ce moment, vous pouvez n’être pas d’accord avec moi, et cela se conçoit : la majorité a tellement peu de confiance en soi que c’est ce qui prédomine dans leur esprit. Celui qui n’a jamais douté de soi serait vraiment un oiseau rare.

C’est notre pratique et la récitation du Titre sacré, d’Odaimoku, qui, peu à peu, nous permet de reconstruire nos vies. Nous nous engageons sur un chemin qui dirigera notre périple vers une vie Éveillée, comme l’a promis l’Ainsi-Venu. Pour beaucoup, le bouddhisme représente à bien des égards une odyssée personnelle, maintes et maintes fois revécue mais avec une spirale ascendante vers la spiritualité. Parfois nous sommes tentés de tout arrêter ou de courir nous cacher, ou alors nous goutons un bref instant à la joie de l’Éveil. Mais le Bouddha est toujours là, comme il est dit dans le chapitre XVI. Grâce au Dharma enseigné dans le Sutra du Lotus le Bouddha est toujours présent parmi nous, nous guidant et nous encourageant, jusqu’à ce que nous devenions les véritables héritiers de l’immense fortune métaphorique de l’Éveil. Parce que la nature de bouddha existe depuis toujours et partout et qu’elle est inhérente à notre vie, notre périple n’est pas simplement un déplacement d’un point temporel à un autre, d’un passé vers le présent puis vers le futur. C’est un parcours atemporel allant au-delà du temps et de l’espace. 

J’aimerais revenir un peu en arrière pour parler de la déréliction. Je ne suis pas un expert en toutes religions mais je sais que dans certaines d’entre elles on trouve le problème du sentiment d’abandon dans le vécu des adeptes. On peut dire que la déréliction est une constante de la condition humaine. On dirait qu’elle apparait pour faire pendant à notre besoin d’union. Tout comme nous avons la santé et la maladie, la plénitude et le vide, de même nous avons l’union et la désunion, le sentiment d’isolement. Je ne pense pas que la bodhéité puisse exister sans l’angoisse de la solitude morale et, en même temps, il ne peut pas exister de déréliction sans qu’existe la possibilité de fusion et de bodhéité.

Dans notre parabole, le père et le fils sont séparés l’un de l’autre. Le fils ne peut pas imaginer qu’ils puissent être réunis et donc ne le recherche pas. Le père, lui, éprouve un sentiment de solitude, d’abandon, de séparation d’avec son fils. Le fossé se creuse lorsque le fils pauvre est confronté à la grande richesse de son père. Nous éprouvons quelque chose de cet ordre, nous sentant plus éloignés de l’Éveil en comparaison avec la vie des autres.  

D’une certaine manière, se comparer aux autres c’est se garantir un sentiment d’isolement.  Shakyamuni nous enseigne dans cette parabole que nous avons tous potentiellement la capacité d’atteindre la bodhéité et d’hériter de la fortune immense de tous les bouddhas. Il ne dit pas de rester sur son quant-à-soi et de comparer sa vie à celle des autres. Il incite les hommes à s’éveiller à leurs compétences et à reconnaitre celles des autres, les autres étant uniques tout en ayant la même essence.

Enfin, on peut voir une certaine similitude entre nous et le fils pauvre lorsqu’il va, jour après jour, dans la demeure de son père pour y prendre ses fonctions et effectuer ses tâches et qu’ensuite il retourne dans sa masure hors du domaine. Certains participent aux activités bouddhistes – et même assez souvent – mais, le reste du temps, ils ne s’occupent que de leur bien-être personnel et donc ne mettent pas en pratique le Dharma. Ils professent une religion sans y adhérer fondamentalement et sans traduire leur foi en action. On peut dire qu’ils ne sont bouddhistes que de nom. Je pense que cela vaut la peine de réfléchir à nos actions quotidiennes le plus souvent possible et d’observer à quel point notre croyance a imprégné nos vies. Est-ce qu’elle va loin ou est-ce qu’elle reste superficielle ? Il faut être honnête avec soi et se dire qu’il est peut-être temps de changer.

Herbes médicinales - Chapitre V

Récit

Si vous n’aimez pas la pluie vous ne prendrez pas plaisir à lire cette courte parabole. Moi, j’aime la pluie et la tempête, cela me convient parfaitement, je me sens revigoré. 

Après avoir déclaré que rien de ce qu'il prêche n'est vain et que c’est par des moyens appopriés* (hoben) qu’il expose ses enseignements, Shakyamuni conte à Kashyapa la parabole des herbes médicinales. Cette allégorie parle de différentes plantes, d’arbres, d’herbes et de simples.

Imaginez, si vous voulez bien – et cela ne devrait pas vous demander un gros effort – un gros nuage qui s’étend jusqu’à couvrir d’innombrables plantes, toutes différentes par leur nom et leur forme. Ce nuage se déverse en une pluie qui tombe partout uniformément et abreuve toutes les plantes au sol. La pluie s’étend partout de façon égale et toutes les plantes reçoivent la même quantité d’eau. Mais, tout en recevant le même volume de liquide, toutes les plantes n’en absorbent pas la même quantité. Certaines plantes exigent plus d’eau que d’autres tandis que la pluie qui se déverse offre à chacune la même chance d’être arrosée. Aucune plante ne prive les autres, chacune absorbe l’eau selon ses capacités.

Tout en poussant sur la même terre et recevant la même pluie, toutes les plantes sont différentes, elles produisent des fruits et des fleurs spécifiques à chacune. Il y a de petites plantes, des plantes moyennes et de grandes plantes. Chacune a sa particularité et un devenir propre et la pluie les nourrit toutes sans distinction.

C’est une parabole relativement courte. Nul tonnerre, nul éclair ni tornade ni ouragan. Juste de la pluie qui tombe d’un épais nuage ; du moins dans la partie en prose. La partie versifiée, poétique, est plus descriptive. Rappelons que les stances servaient à la transmission orale, la psalmodie rythmée ajoutant du sens et la dramatisation incitant à une plus grande participation. Si bien que dans les stances, on voit apparaitre des gens qui se réjouissent du tonnerre et des éclairs. Le grand nuage atténue le soleil et rafraichit la terre.

Je peux facilement comprendre avec quel réalisme cette parabole était perçue dans un pays soumis au cycle des moussons. Après avoir enduré des mois de canicule et de sécheresse, c’est un soulagement de voir venir un nuage qui cache le soleil, d’entendre le grondement du tonnerre et de voir des éclairs parcourir le ciel assombri. Quand la pluie se met à tomber, vous pouvez imaginer les plantes qui se redressent pour capter l’eau tant attendue et les hommes tout joyeux d’avoir de l’eau fraîche. Je peux presque voir courir les enfants qui tendent une bouche ouverte vers le ciel pour se délecter de la pluie bienfaisante.

Réflexions

Il y a peu de commentaire à faire sur cette petite parabole. Shakyamuni se contente de faire comprendre qu’il est ce nuage. On peut donc en déduire que la pluie est son enseignement. La chose à noter est que le Bouddha, tout en faisant pleuvoir le Dharma sur les plantes, compare ses différents enseignements aux différentes capacités de ceux qui l’écoutent.  En d’autres termes, le Dharma ne varie qu’en fonction de ceux qui s’en nourrissent. Fondamentalement, le Dharma enseigné est toujours le même. Les enseignements peuvent paraitre différents à cause des capacités de ceux qui les écoutent. Lorsque nous adhérons au Sutra du Lotus, notre capacité de compréhension est très limitée. Puis elle s’accroit à mesure que nous l’intégrons dans notre vie et que nous acquérons une vision plus profonde du Dharma.

En fait, Shakyamuni dit ici que, même quand il avait employé des méthodes d’enseignement appropriées aux shravakas, pratyekabuddhas et bodhisattvas, il ne faisait que préparer l’exposé du Sutra du Lotus. Les enseignements antérieurs font aussi partie du Sutra du Lotus. Il est donc important que les hommes ne concluent pas que le Sutra du Lotus remplace les autres sutras, ou bien qu’il est à part. Nous devons considérer tous les enseignements comme un courant continu qui mène jusqu’à la Vérité ultime révélée dans le Sutra du Lotus.

Shakyamuni n’a jamais prêché qu’un seul Dharma mais il l’a fait selon les capacités de ceux à qui il s’adressait. Il n’y a pas différentes pluies, il n’y a qu’une seule pluie qui se déverse d’un même nuage. Avec l’habileté due à sa sagesse, le Bouddha sait ce que tel disciple est en mesure de comprendre. Il enseigne conformément à cette capacité cherchant à l’amener de plus en plus loin, jusqu’à ce qu’il soit apte à comprendre tout le Dharma. C’est pourquoi il dit qu’avant le Sutra du Lotus il avait enseigné selon l’esprit des disciples et que, maintenant, il enseigne selon son propre esprit.

Lors de la cérémonie pour les défunts, segaki : nourrissement des esprits faméliques (sk. preta), on lit un passage de ce chapitre. Ce rite est habituellement célébré en juillet ou en août, selon que le temple adopte le calendrier grégorien ou lunaire.

L’origine de ce rite segaki renvoie aux efforts que Maudgalyayana déploya pour venir en aide à sa défunte mère. D’après la légende, après la mort de sa mère, Maudgalyayana la chercha dans les différends mondes de l’au-delà. Il parcourut tous les mondes célestes sans la trouver. Finalement, il regarda le monde des enfers et la vit en proie aux souffrances de la faim et de la soif. Pour la soulager il lui procura à boire et à manger. Mais chaque effort pour lui venir en aide ne faisait qu’augmenter ses souffrances car la nourriture et la boisson se transformaient en feu dès qu’elle les portait à sa bouche, risquant même de la brûler.

Lorsque Maudgalyayana vint trouver l’Ainsi-Venu pour lui demander conseil, celui-ci lui dit d’offrir cette nourriture et cette eau au Sutra du Lotus le septième jour du septième mois. C’est de là qu’est partie la cérémonie du nourrissement des esprits faméliques. Durant la période de segaki, il y a beaucoup de rites préparatoires en vue de la dernière journée où des friandises et des prières sont offertes pour soulager les défunts et pour obtenir leur prochaine libération. Cette cérémonie est également appelée Bon ou Obon ou Bonodori. Pendant la célébration, nous lisons le passage où le Bouddha dit qu’il veut faire traverser l’océan de la vie et de la mort à tous les êtres.

Ensuite, il annonce qu’il veut libérer tous les êtres de leurs souffrances, les aider à trouver la paix et à atteindre le nirvana. L’intention du Bouddha est claire. Tout ce qu’il fait, ou a fait, a pour seul but d’amener les êtres à la délivrance (gedatsu). Notons au passage qu’il n’est question nulle part de gain matériel ni d’un quelconque bénéfice.

Le bouddhisme n’est pas, comme on l’a vu, une pratique pour s’enrichir. Notre but est d’éliminer les souffrances. L’attirance pour les biens matériels est un attachement, une chaine induisant encore plus de souffrance. Rien n’échappe à la dégradation, ni la fortune et surtout pas le corps. L’objectif de notre pratique est l’Éveil, la manifestation de notre potentiel de bodhéité par laquelle nous pourrons transformer notre monde en une Terre pure de Bouddha

L’unité entre l’esprit de l’Ainsi-Venu et le Dharma qu’il enseigne est nettement affirmée lorsqu’il dit qu’il sait tout et qu’il connait la Voie. Il affirme que par sa sagesse et l’habileté de ses stratagèmes, il a ouvert un chemin jusqu’à nous. Même lorsqu’il semble prêcher différentes voies vers l’Éveil, il ne parle que de la Voie unique pour éliminer les souffrances. Par sa propre expérience il connait la vérité de l’égalité de tous les bouddhas et nous la transmet en utilisant différents enseignements jusqu’au Sutra du Lotus. Ainsi, il rend possible pour tous les êtres l’atteinte de l’état qu’il a lui-même atteint.

Et maintenant, consacrons quelques instants à l’examen des symboles que représentent toutes ces plantes. Les petites herbes sont les humains et les devas, les plantes moyennes représentent les auditeurs et les bouddhas pour soi, c’est-à-dire les shravakas et les pratyekabuddhas et les grandes plantes sont les bodhisattvas. La pluie du Dharma du Sutra du Lotus est un enseignement approprié à tous les adeptes du Dharma. Il n’y a plus d’enseignement distinct pour les différentes catégories. Le Sutra du Lotus est l’aboutissement des enseignements antérieurs de Shakyamuni. Ce sutra est un pont entre les enseignements par stratagèmes et l’enseignement de la Vérité fondamentale.  On peut dire qu’avec le Sutra du Lotus Shakyamuni a mis le bouddhisme à la portée de tous.

Quant aux plantes, on peut dire que les racines sont la foi, les tiges sont les préceptes ou la pratique, les branches sont la ténacité et les feuilles - la sagesse. En poussant, une plante doit garder les bonnes proportions de chacune de ses parties. Elle ne restera pas longtemps vivante si ses racines trop développées réclament beaucoup de nourriture alors qu’elle n’a ni tige, ni branches, ni feuilles pour réaliser la photosynthèse. Si c’est la tige ou le tronc qui sont trop puissants et que les feuilles sont abondantes mais que les racines n’absorbent pas l’humidité et les composants chimiques du sol, les feuilles vont s’étioler et mourir. Chaque partie de la plante doit se développer en harmonie avec les autres.

Il en est de même pour nous. Si nous nous proclamons bouddhistes mais ne pratiquons pas et ne suivons pas les préceptes, nous sommes comme une plante sans tige ou un arbre sans tronc. La symbiose de la foi et de la sagesse ne se fera pas. Et c’est la même chose pour notre pratique. Notre récitation de daimoku est la connexion qui permet à notre foi-sagesse de grandir. Notre foi supporte avec harmonie notre pratique et notre sagesse. On peut dire que l’étude nourrit notre esprit tout comme les branches qui portent les feuilles de sagesse. Notre Éveil dépend de notre foi, de notre pratique et de notre étude (shin, gyo, gaku). Sans les trois, notre potentiel inné de bodhéité ne peut pas se manifester dans la vie. 

L’histoire de la pluie du Dharma qui arrose de façon égale les diverses plantes qui en profitent toutes selon leur capacité spécifique met aussi en évidence l’égalité de l’inclusion de l’enseignement du Sutra du Lotus. L'enseignement du bouddhisme peut bénéficier à tous les êtres, sans abaisser pour autant l'enseignement ni dévaloriser ceux qui l’appliquent dans leur vie. Ni la valeur de la pratique ni celle de la foi ne sont affectées par le niveau de notre capacité intérieure ou de notre forme physique. Ni le Dharma ni nous-mêmes ne perdons de la valeur. L’enseignement unique, le Véhicule unique du Bouddha, est applicable à tous sans distinction, malgré tout ce que nous faisons pour marquer la différence et l'inégalité. Lorsqu’il s’agit de l’enseignement du Bouddha, il ne peut plus être question de division de classe, d’éducation, de situation matérielle, de race, de sexe, d’orientation sexuelle ; et on pourrait allonger la liste. Ces distinctions ne comptent pas pour savoir qui peut bénéficier des bienfaits de la pratique du Sutra du Lotus.

Cette parabole nous apprend aussi la notion de l’omniprésence du Dharma. Il n’y pas d’endroit spécifique pour atteindre la bodhéité. Les plantes n’ont pas à se déplacer pour profiter de la nourriture qui vient du nuage. Nous non plus n’avons pas besoin de déménager, changer de voisins, de travail, de famille ou de gouvernement. Rien de tout cela ne détermine notre capacité à pratiquer et à recevoir les bienfaits du Sutra du Lotus. Le seul facteur pertinent est en nous. Si, regardant autour de vous, vous voyez un lieu qui n’est pas la Terre de Bouddha, c’est que vous ne voyez pas votre vie avec l’œil de Bouddha. En d’autres termes, si le lieu où vous vous trouvez n’est pas la Terre de Bouddha, c’est que le Bouddha en est absent.

La pluie du Dharma tombe partout et non pas à des endroits déterminés. L’endroit où vous pratiquez est l’endroit parfait pour votre Éveil. Changer de lieu n’est pas une solution tant que vous n’avez pas décidé de changer votre vie et de développer votre potentialité de bodhéité. Dès que votre vie commencera à manifester les caractéristiques du Bouddha, votre lieu, votre environnement prendront aussi l’aspect de la Terre pure parfaite. Vous avez, inhérent à votre vie, tout ce qu’il faut pour changer votre monde, votre vie, en monde de l’Éveil. Il suffit pour cela d’éclairer votre vie par le Sutra du Lotus. Comme le montre la parabole, vous pouvez vous nourrir avec la pluie merveilleuse du Sutra du Lotus

Pour finir, j’aimerais rappeler les Trois Trésors du bouddhisme : Bouddha, Dharma, Sangha. Généralement, les gens respectent assez facilement les deux premiers mais le trésor du Sangha peut leur paraitre moins important. Je pense que c’est une grande erreur de nous priver d’un énorme avantage en ignorant la communauté des pratiquants. Si nous pensons que le bouddhisme est une pratique solitaire, nous perdons de nombreux messages que nous adresse le Bouddha. Dans cette parabole, toutes les plantes vivent en harmonie les unes avec les autres. Elles constituent des groupes tout en poussant selon leur nature propre. Les unes poussent près des montagnes, d’autres au bord des rivières et les troisièmes entre les deux. Mais elles poussent ensemble. Tout au long du Sutra du Lotus, Shakyamuni fait référence à des groupes de personnes, fait allusion à des groupes, s’occupe de groupes particuliers. Même lorsqu’il s’adresse à un individu, il le fait en tant que représentant d’un groupe qui a les mêmes capacités. Chacun de nous a son importance à l’intérieur d’un ensemble plus grand qui peut être le vaste univers mais aussi notre sangha local. Chaque personne apporte un point de vue et une compréhension uniques de la pratique bouddhique. Tout le Sangha devient plus fort de la participation de chaque personne, tout comme une société se renforce de la participation active de ses membres.

Il faut des efforts combinés de plusieurs personnes pour que notre société reflète les idées et les doctrines du bouddhisme qui, à leur tour, contribuent à éliminer la souffrance qui accable notre monde d’aujourd’hui.

Parabole de la Cité magique - Chapitre VII

Récit

La parabole de la Cité Magique apparait dans le Sutra du Lotus au milieu d’un très long chapitre sur les prédictions de la bodhéité octroyées aux différents disciples. Nous reparlerons plus tard de ces prédictions, concentrons-nous pour l’instant uniquement sur la parabole. L’histoire elle-même n’est pas très longue, ni dans la partie en prose ni dans la partie versifiée.  Si l’on s’en tient uniquement à sa taille, on pourrait croire qu’elle n’est pas très importante. Mais, comme nous l’avons vu pour la parabole des herbes médicinales, la longueur compte peu à côté du poids du contenu.

C’est l’histoire d’une route difficile et dangereuse que des gens doivent parcourir pour atteindre un endroit où se trouve un grand trésor. Il n’est pas dit de quel trésor il s’agit mais, de toute évidence, il est assez motivant pour que des voyageurs affrontent cette route hasardeuse. L’ennui est que la route est tellement périlleuse qu’elle fait peur aux gens au point qu’ils ne l’empruntent pas, quitte à ne pas parvenir au trésor. Fort heureusement, il y a un guide qui connait cette route et qui est capable de mener les voyageurs à destination. Un groupe de personnes prend contact avec ce guide qui accepte de les mener jusqu’au trésor.

Le voyage est long et pénible si bien que la troupe est découragée, comme on pouvait s’y attendre, et prête à abandonner ses efforts. Les hommes songent à revenir en arrière, dans leurs foyers. Mais le guide sait quelle distance a été parcourue et ce qu’il reste encore à accomplir jusqu’au but final.  Faire demi-tour et rentrer bredouille serait une véritable honte. Alors, comme il ne s’agit pas d’un guide ordinaire, celui-ci fait apparaitre, par magie, une illusion pour encourager les voyageurs. Il dresse devant eux une cité fantasmagorique où ils peuvent se restaurer, se soigner et se reposer. Une fois que le guide estime que les gens ont repris des forces, il leur dit que cette cité était illusoire et les entraine sur le reste du chemin jusqu’au but final.    

Réflexions

Dans cette parabole, le Bouddha continue à expliquer que tout ce qu’il avait enseigné avant le Sutra du Lotus était pour amener les gens à comprendre et à suivre ce sutra. Ce n’est pas parce que le Sutra du Lotus est révélé que les autres enseignements perdent leur valeur et qu’ils doivent être décriés. Le nirvana n’est pas le but final de la pratique bouddhique. Il peut être comparé à la cité magique que fait apparaitre le guide. Si Shakyamuni n’avait pas d’abord enseigné le nirvana mais commencé ses prédications par le Sutra du Lotus, les hommes auraient trouvé cela impossible et n’auraient pas fait d’effort. Shakyamuni savait que la route qui mène tous les bouddhas vers l’Éveil est longue et difficile et il savait que ses contemporains, ses disciples, ne seraient pas aptes à aller jusqu’au bout s’il l’avait fixé comme objectif dès le début. Ses disciples n’étaient pas en mesure d’atteindre la bodhéité en une seule vie mais seulement après plusieurs renaissances et seulement dans des mondes autres que Saha.

Ce serait une erreur de penser que le nirvana est peu important. On pourrait penser que la cité magique compte peu puisque elle n’est que provisoire et non pas l’objectif final. Mais il faut admettre que, sans la cité magique, la troupe de voyageurs n’aurait pas continué son périple et aurait fait demi-tour. C’est la même chose en ce qui concerne le nirvana. Il ne peut pas être exclu de notre pratique. La cité magique n’est pas le but final mais elle fait partie intégrante du voyage.

Le nirvana est enseigné comme un Éveil dans lequel les illusions et le karma qui conduit aux renaissances sont abolis. C’est un but provisoire sur le chemin vers le but ultime qui est devenir bouddha. En lisant les prédictions octroyées aux disciples contemporains de Shakyamuni, nous constatons que ce n’est pas le nirvana qui leur est promis mais l’état de bouddha dans un autre univers. Dans le chapitre XVI, nous voyons que le Bouddha ne quitte pas le monde, que sa mort n’est qu’illusion. Le nirvana n’est pas LE but mais c’est UN but sur la voie de la bodhéité.

La parabole de la cité magique me touche particulièrement parce qu’elle nous offre l’occasion d’examiner le concept d’illusion.  La cité magique est une illusion pour les voyageurs mais c’est une illusion nécessaire qui cesse d’exister une fois que sa fonction est réalisée.  Elle est donc vitale à un moment puis n’a plus de raison d’être. Lorsque, dans le chapitre XVI, le Bouddha nous enseigne qu’il ne meurt pas vraiment et ne quitte pas vraiment le monde, notre illusion réside dans la négation de ce que nos yeux ne captent plus. J’espère que vous me suivez. Bon, je recommence. Que le Bouddha ne soit plus visible dans ce monde est une illusion car en réalité il est toujours là. Le Bouddha est toujours présent alors qu’il semble avoir disparu. Son absence est illusoire.

Le fait de mourir est aussi une illusion mais une illusion nécessaire au cours de notre périple. Imaginez que nous ne mourions pas. S’il n’y avait pas la mort, je pense que les gens attacheraient encore moins de valeur à la vie que ne le font déjà certains. Mais, par rapport à l’atemporalité de la vie et par rapport à l’éternité de la bodhéité, la mort est une illusion. Je dis souvent que la mort nous oblige à rester dans le droit chemin. Si la mort n’existait pas, nous ne ferions aucun effort pour changer de vie ou, en tous cas, avec autant de motivation. La mort nous rappelle constamment la nécessité de développer notre bodhéité. Il m’arrive d’utiliser l’exemple de la cité magique pour expliquer les kudokus (bienfaits) que nous obtenons en retour de notre pratique.  Humains que nous sommes, nous avons forcément des difficultés que nous aimerions voir résolues. Parfois, ce sont des problèmes matériels et nous arrivons à parvenir à notre but. Mais, dans un sens, tous ces kudokus sont des cités magiques sur la route de la destination finale : l’Éveil. Ils sont nécessaires pour notre développement spirituel, tout comme la cité magique est indispensable aux voyageurs. Bien qu’illusoire, la cité magique est un bienfait réel parce qu’elle permet aux voyageurs de se reposer et de reprendre des forces. Surmonter nos difficultés est tout aussi nécessaire dans notre pratique, mais ce n’est pas l’objectif final.

La route qui mène à l’Éveil n’est pas facile. Chemin faisant, il y aura certainement beaucoup de choses qui surgiront pour nous compliquer la vie. Nous aurons à faire face à quantité d’obstacles, mais nous devons garder toujours à l’esprit qu’avec les enseignements du Bouddha, nous avons un excellent guide pour nous indiquer le bon chemin vers la bodhéité. Il n’est pas facile de pratiquer le bouddhisme mais atteindre la manifestation de notre bouddha intérieur n’est pas impossible.

Malheureusement, il n’y a aucun super software dans le bouddhisme pour parvenir à l’Éveil. Ce n’est pas comme appuyer sur les touches de votre smartphone ou d’un bidule électronique et télécharger une super application. Il y aura des moments de lutte intense et d’autres de paix et de sérénité, mais tout ce qui se passe dans votre vie est une occasion pour développer votre potentiel bouddhique.  Lorsque nous pouvons affronter les obstacles avec la joie d’avoir l’occasion de croitre spirituellement, nous pouvons transformer ces moments en moments de bodhéité. L’Éveil n’est pas la complète élimination de tous les problèmes, c’est la capacité de voir leur aspect illusoire au-delà de la difficulté. La souffrance n’est pas le vécu de la douleur, c’est le vécu de la relation à la douleur. Quand nous pouvons transformer notre relation aux difficultés de la vie et voir en elles une occasion dont personne d’autre que nous ne peut aussi bien profiter, nous pouvons nous libérer des liens de la souffrance. (note)

Le médecin habile et les enfants malades - Chapitre XVI

J’ai l’habitude d’inclure cette dernière parabole dans l’étude du chapitre XVI et je ferai de même dans cet essai. C’est que cette parabole est intimement liée au concept le plus important du Sutra du Lotus. L’histoire du médecin habile et la philosophie qui la sous-tend ne peuvent être séparées sans diminuer l’impact de la parabole qui illustre le concept de l’atemporalité du Bouddha, que développe la partie versifiée qui lui fait suite.

Conclusion sur les paraboles

 Nous sommes donc parvenus à la fin des grandes paraboles du Sutra du Lotus. Ces différents récits ont illustré de bien des façons les avantages de la pratique du Sutra du Lotus. Nous avons vu également la spécificité de ce sutra et sa prévalence dans l’ensemble des enseignements bouddhiques. Le Bouddha nous encourage à ne jamais abandonner et à ne jamais nous décourager. Il nous a enseigné que toute vie possède la possibilité de parvenir à une bodhéité exactement comme celle de Shakyamuni et il nous a montré qu’il n’y a aucune différence entre nous, même si de l’extérieur nous paraissons dissemblables.

Je pense que les paraboles sont importantes non seulement à cause de ce qu’elles enseignent sur le bouddhisme et le Sutra du Lotus mais aussi à cause de ce qu’elles peuvent nous apprendre sur notre vie, notre pratique et ce que nous sommes vraiment. Ce sont aussi de puissantes illustrations littéraires de l’enseignement essentiel (honmon) du bouddhisme et des concepts indispensables pour comprendre le Sutra du Lotus. J’espère que vous reviendrez encore et encore sur ces récits magnifiques pour y puiser le courage dans votre pratique tout au long de votre vie.

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