Fleur du Dharma

Ryuei Michael McCormick


Chapitre V - Bouddhisme mahayana

Glossaire

Ô Invincible, si, après mon parinirvana, quelqu'un entend ce Sutra et qu'il est capable de le recevoir et de le garder, ou bien de le copier soi-même ou le faire copier, cela revient à édifier des viharas, à bâtir en bois de santal rouge trente-deux pavillons, hauts comme huit arbres tala, élancés, vastes, splendides et dans lesquels résideraient cent ou mille bhiksus, avec des jardins et des bosquets, des bassins, des promenades, des grottes de méditation, qui seraient remplies de vêtements, de vivres, de literie, de potions médicinales et d'objets destinés aux réjouissances ; de tels pavillons, ces viharas, seraient plusieurs centaines de millions de myriades, leur nombre serait incalculable. Cette personne, il faut la considérer comme m'ayant fait à moi et à tous les bhiksus les offrandes dont je viens de parler. C'est ce que j'explique en disant qu'après le parinirvana de l'Ainsi-Venu, si l'on reçoit, garde, lit, récite, expose à autrui ce sutra, si on le copie soi-même ou si on le fait copier par autrui, si on l'honore, il ne sera plus besoin d'édifier des stupas et des temples, ni de construire des viharas, ni faire des offrandes aux moines. À plus forte raison encore s'il se trouve des gens capables de garder ce sutra tout en pratiquant les paramitas du don, de l'observance des préceptes, de la patience, de la persévérance, de la concentration et de la prajna, leurs mérites seront excellents, incommensurables, infinis. À l'exemple de l'espace qui, d'est en ouest, du sud au nord, dans les quatre directions intermédiaires, du zénith au nadir, est incommensurable et infini, de la même façon les mérites de ces gens seront incommensurables et infinis. Ils parviendront promptement à la sagesse parfaite portant sur tous les phénomènes. (Sutra du Lotus - Chapitre XVII - Le discernement des bienfaits).


Il existe des centaines d'écoles et sous-écoles bouddhistes. On peut, cependant, les classer en trois branches principales. Elles sont apparues après la mort du Bouddha, lorsque ses disciples, moines et laïcs, ont essayé de discerner la véritable intention des enseignements du Bouddha. Toutes les trois existent encore de nos jours dans différentes parties du monde. Le présent chapitre décrit les trois, mais met l'accent sur les enseignements de la branche du Mahayana ou "Grand Véhicule".

La première différenciation se produisit en Inde entre le Theravada et le Mahayana, au premier millénaire après la mort du Bouddha. Le Theravada ou "École des anciens", perpétue la tradition des disciples religieux les plus conservateurs. Aujourd'hui, on le trouve au Sri Lanka, en Thaïlande, en Birmanie, au Cambodge et ailleurs dans le Sud-est asiatique. Sa pratique de base est le shamatha vipashyana, méditation de "l'arrêt et examen du cœur". Elle n'accepte que le canon pali des écritures bouddhiques où le Bouddha est considéré uniquement comme un homme éclairé qui a enseigné principalement les quatre nobles vérités, l'octuple noble chemin et la production conditionnée. Le but du theravadin est de devenir un arhat (Vénérable, Digne d'offrandes) par l'extinction des trois poisons et d'interrompre la roue du devenir. L'état d'extinction des désirs, nés de l'ignorance et sources de souffrance, est appelé nirvana. Cette forme de bouddhisme est principalement destinée aux moines, les laïcs jouant uniquement le rôle de support. En menant une vie de bien, les disciples laïcs pourront renaître dans le monde céleste ; ils auront ensuite, peut-être, la chance de renaître en tant que moines et d'atteindre eux-mêmes le nirvana.

L'autre grande branche est le Mahayana. Elle est prédominante en Chine, en Corée et au Japon. Mahayana signifie "Grand Véhicule" par opposition à Hinayana, "Petit Véhicule". Ces appellations traduisent l'idée que le Hinayana est comme un petit radeau réservé aux arhats suffisamment entraînés pour entreprendre la traversée depuis la rive des naissances/morts jusqu'à la rive du nirvana. Par opposition, le Mahayana est comme un grand paquebot qui peut transporter tous les êtres sur la rive de la bodhéité. Les fondateurs du Mahayana ont pressenti que le but des arhats était trop étroit et égocentrique, car il ne visait que la libération individuelle et n'offrait pas de voie d'Éveil aux hommes ordinaires. Dans le Mahayana, la compassion pour les êtres est considérée comme aussi importante que l'atteinte de la sagesse. En fait, la sagesse et la compassion sont perçues comme inséparables de la bodhéité, comme les deux côtés d'une pièce de monnaie. Ce bouddhisme insiste sur le fait que la voie, pour les moines aussi bien que pour les laïcs, est la voie de bodhisattva (littéralement "être d'éveil") qui remet volontairement son nirvana à plus tard afin d'aider les êtres sensitifs à parvenir à l'Éveil. Le Mahayana met l'accent sur les "six paramitas" du bodhisattva plutôt que sur l'octuple noble chemin. Les Six paramitas (perfections) sont : la générosité, la discipline, la patience, l'énergie, la méditation et la sagesse.

Le Mahayana a également développé les enseignements sur la non-substantialité pour mettre fin aux conceptions et préoccupations dualistes. Ainsi, le bouddhisme mahayana enseigne que le bouddha possède en vérité trois "corps", un corps historique, un corps de gloire qui ne peut être vu que par les bodhisattvas, et un corps transcendant qui est l'Ultime Réalité. Pour finir, le Mahayana enseigne que nous possédons tous la nature de bouddha et que nous devons tous essayer d'atteindre la bodhéité.

Avant de passer à la branche suivante, il faut préciser que le terme "Hinayana" n'est pas justifié en ce que concerne les bouddhistes theravadin. C'est un terme dépréciatif qui ne leur convient pas, car le Theravada enseigne et pratique la compassion et l'amour-empathie (maitri). En fait, beaucoup de doctrines mahayana se trouvent à l'état embryonnaire dans le canon pali, si bien que la différence entre les deux courants n'est pas tant une scission qu'une importance différente accordée aux doctrines. Hinayana et Mahayana sont deux attitudes différentes à l'égard de la pratique qui se retrouvent dans toutes les écoles, indépendamment de leur nom officiel.

La troisième branche est le Vajrayana ou le "Véhicule du Diamant". C'est le bouddhisme du Tibet et la désignation des courants les plus ésotériques à l'intérieur de certaines écoles mahayana. Le Vajrayana s'est développé en Inde entre le VIIIe et le XIIe s. en tant que réponse bouddhique au tantrisme indien. Le Vajrayana enseigne que lorsqu'on a réalisé la nature non-duelle de la vacuité de tous les phénomènes, on réalise en même temps la pureté intrinsèque de la réalité. Les bouddhistes vajrayana, sous la direction d'un guru, cherchent à réaliser cette pureté intrinsèque par l'imitation et l'identification avec divers bouddhas, bodhisattvas et déités cosmiques. A cette fin, ils utilisent dans leurs pratiques les mantras (incantations), les mudras (gestes sacrés) et des mandalas (peintures pour concentrer l'esprit). Ces pratiques visent à faire l'expérience directe avec la nature illusoire de nos créations mentales et, par là, avec la pureté intrinsèque de la non-substantialité.

Le Véhicule Unique

Rappelons tout d'abord que le Sutra du Lotus est l'enseignement du Véhicule unique. Bien que le Bouddha ait donné de multiples enseignements qui s'expriment dans les différents courants dont nous venons de parler, ils sont tous des aspects d'un Véhicule unique qui mène tous les hommes à la bodhéité. Du point de vue de Nichiren, peu importe quel aspect de l'enseignement nous attire tout d'abord, nous comprendrons en fin de compte que le but ultime est de réaliser la bodhéité. Cela s'accomplit par les vertus que possède le Dharma Merveilleux de l'enseignement de la Fleur de lotus, qui est l'essence des innombrables enseignements. D'après Nichiren, les enseignements et la pratique du Sutra du Lotus réunissent toutes les branches dans un noyau harmonieux grâce à Namu Myoho Renge Kyo.

Beaucoup d'enseignements exposés dans les chapitres précédents sont actuellement considérés comme appartenant au "Petit Véhicule" surtout par rapport au Sutra du Lotus. Ce point de vue s'appuie sur le fait que ces enseignements visent à aider l'individu à se désaliéner des trois poisons, des six voies et de la roue du devenir par la rupture de la chaîne causale de la production conditionnée. Plus exactement, le Sutra du Lotus déclare que les quatre nobles vérités et l'octuple noble chemin ont été enseignés par le Bouddha pour le salut des auditeurs-shravakas. Ces moines-bhiksus avaient besoin, pour se libérer des souffrances, d'instructions pratiques nettement définies. Quant à la chaîne causale, elle a été enseignée pour les pratyekabuddhas (littéralement "bouddhas pour soi") qui préféraient contempler la vie dans la solitude pour parvenir à leur réalisation personnelle. En fait, puisque les pratyekabuddhas n'ont aucun maître, pas même le bouddha, soit par manque d'occasion, soit par inclinaison personnelle, on ne peut pas dire que l'enseignement de la production conditionnée leur soit particulièrement adressé. C'est plutôt une révélation commune à tous les sages contemplatifs authentiques, qu'ils soient aidés ou non par une tradition particulière. Bien sûr, comme tous les enseignements font partie du Véhicule unique du Sutra du Lotus, les Quatre nobles vérités, l'Octuple noble chemin et la Production conditionnée peuvent conduire à la bodhéité s'ils sont correctement compris et pratiqués. On pourrait même considérer le Sutra du Lotus comme une revalorisation de l'intention authentique et de l'esprit fondamental des enseignements du Bouddha. Dès qu'on aborde les enseignements mahayana, il s'avère qu'ils dévoilent les implications les plus profondes des illuminations contenues dans le Hinayana.

Dans le Sutra du Lotus, le Bouddha déclare que cet enseignement concerne uniquement les bodhisattvas. Cela signifie que les auditeurs-shravakas et les pratyekabuddhas ne sont pas des disciples authentiques, à moins qu'ils n'aient un coeur compatissant de bodhisattva. Ainsi, il ne suffit pas de suivre l'octuple noble chemin, il faut également avoir la compassion pour les autres. Les bodhisattvas ne pratiquent pas uniquement pour leur seul avantage, ils pratiquent pour tous les êtres, et cela parce qu'ils sont conscients de la nature interdépendante de tout ce qui est, et que nul n'est hors de l'ensemble. Par conséquent, la notion d'une libération pour soi n'est qu'un symptôme de l'illusion, selon laquelle un individu peut être abstrait du tout. Les bodhisattvas, au contraire, se préoccupent de soulager les souffrances des autres, comme si celles-ci étaient réellement les leurs. On peut dire qu'ils savent que nous sommes tous "dans le même bateau", celui du Grand Véhicule mahayana qui transporte tous les êtres sur l'autre rive, celle de l'Éveil complet sans supérieur. Dès lors, il est impossible qu'un seul individu avance sans que les autres en fassent autant.

Cet accent mis sur la compassion est vraiment la clef pour comprendre la différence entre la voie mahayana des bodhisattvas et le Hinayana des auditeurs-shravakas et des pratyekabuddhas. Un exemple pourrait, peut-être, nous aider à mieux la comprendre.

Supposons qu'un feu éclate dans un cinéma bondé. Le directeur appelle naturellement les sapeurs-pompiers et se précipite pour s'assurer que chacun a la possibilité de quitter les lieux. Dans la confusion et la panique, certains suivent immédiatement le directeur vers la sortie. D'autres essaient de trouver la sortie par leurs propres moyens, surtout s'ils se trouvent déjà à proximité. Toutefois, certaines personnes restent en arrière pour aider le directeur à évacuer les gens. Le cinéma qui brûle représente ici la roue du devenir, la sortie, le nirvana ; les personnes qui suivent tout de suite les instructions du directeur sont comme les auditeurs-shravakas, et ceux qui trouvent eux-mêmes la sortie sont des pratyekabuddhas. Les personnes qui restent pour aider le directeur sont comme des bodhisattvas.

Les quatre vœux et six paramitas (perfections)

Le terme bodhisattva s’applique à une multitude incalculable d'êtres qui se trouvent à des stades différents de maturité spirituelle. Il inclut ceux qui ont juste commencé à développer leur intention de sauver tous les êtres aussi bien que les bodhisattvas célestes qui sont pratiquement eux-mêmes des bouddhas comme, par exemple, le célèbre modèle chinois de la miséricorde, Kuan Yin. Les bodhisattvas du ciel et de la terre recherchent l'Éveil pour eux-mêmes et pour les autres. Cette aspiration s'exprime par les quatre grands vœux de bodhisattva.

Ces quatre vœux font partie de la cérémonie quotidienne de la Nichiren Shu :
- Les êtres sensitifs sont innombrables. Je fais le vœu de tous les sauver.
- Les défilements sont inextinguibles. Je fais le vœu de tous les apaiser.
- Les enseignements du Bouddha sont incommensurables. Je fais le vœu de tous les étudier.
- La Voie du Bouddha est insurpassable. Je fais le vœu d'atteindre le Sublime Sentier.

Le premier vœu énonce l'intention d'œuvrer pour le bien-être de tous les êtres et d'appliquer les enseignements bouddhiques sans égocentrisme. Le bodhisattva ne connaîtra pas de repos jusqu'à ce que la libération universelle ne devienne une réalité. Personne ne sera oublié. Même si le salut de tous les êtres peut paraître sans limites, le bodhisattva comprend que ce processus en lui-même est la libération recherchée. Le cheminement et le but se confondent quand on cherche l'Éveil de tous.

Le deuxième vœu énonce l'intention de continuer le processus de purification des trois poisons qui a été commencé lors des premiers exercices hinayana. Ce vœu reconnaît qu'on ne peut pas vraiment aider les autres tant qu'on n'a pas accompli un travail intérieur et nettoyé sa propre maison. C'est également un processus sans fin d'examen de soi, par lequel nous devons projeter continuellement la lumière de la prise de conscience de nous-mêmes et extirper les traces tenaces d'égoïsme et d'autosatisfaction qui peuvent se glisser dans nos efforts les plus altruistes.

Le troisième vœu reconnaît la nécessité d'étudier sans discontinuer les enseignements bouddhiques pour connaître les vraies doctrines et les vraies méthodes à appliquer en toute situation. Là encore, le processus est ouvert, car les principes bouddhiques ont d'innombrables applications qui dépendent de notre degré d'Éveil et de la situation à laquelle nous devons faire face.

Le quatrième vœu reconnaît qu'il n'y a pas de but plus élevé, plus valable et plus difficile que celui d'atteindre l'Eveil complet sans supérieur du Bouddha. Beaucoup d'écoles bouddhistes enseignent que l'atteinte de la bodhéité requiert un nombre presque infini de vies successives dédiées à la pratique des paramitas, les six "perfections" du bodhisattva. Ce voeu prédispose le bodhisattva à persévérer aussi longtemps que nécessaire. A un niveau plus profond, le bodhisattva n'est pas réellement concerné par l'atteinte ni de la bodhéité ni de quoi que ce soit. Pour le bodhisattva, chaque moment sur le chemin apporte ses propres récompenses et bienfaits pour tous les êtres. Une fois de plus, le chemin est le but.

Après avoir réactivé l'aspiration à la bodhéité et avoir exprimé l'intention d'accomplir ces quatre grands vœux, les bodhisattvas pratiquent les six paramitas qui, selon le Sutra du Lotus, sont une marque de leur spécificité et sont, comme dit précédemment, générosité, discipline, patience, énergie, méditation et sagesse. Ces "perfections" sont une autre façon de présenter l'octuple noble chemin.
- la discipline se rapporte à la parole juste, l'action juste et au mode de vie juste ; - l'énergie se rapporte à l'effort juste ; - la méditation se rapporte à l'esprit (mentalité) juste et à la concentration juste ; - la sagesse se rapporte à la vue juste et à la pensée juste.

La différence réside dans l'adjonction de la générosité et de la patience. Car si on n'est pas généreux et patient avec les autres, on ne suit pas le chemin juste. Les six perfections explicitent les qualités qui étaient implicites dans l'octuple noble chemin. En fait, la générosité et la patience découlent naturellement des quatre vertus infinies : amour-empathie, compassion, joie altruiste et équanimité, que le Bouddha a exposées comme préliminaire à l'octuple noble chemin. Ainsi, les six paramitas restaurent-elles la dimension de compassion de l'octuple chemin que certains pratiquants ont perdue de vue en se consacrant à leur propre travail intérieur.

Examinons maintenant chacune des six paramitas pour mieux comprendre leur signification dans le contexte du Mahayana en général et du bouddhisme de Nichiren en particulier.

La première paramita, la perfection de la générosité, désigne le développement de l'ouverture cordiale aux autres. Cela peut commencer par le don d'argent ou de temps pour le bien-être des autres. On peut faire don de son temps à une soupe populaire ou donner des couvertures et des vêtements à une œuvre ou encore offrir de l'argent à une association caritative. Cependant, une autre forme de générosité consiste à transmettre le Dharma. Cela ne signifie pas que nous devons devenir prosélytes et harasser les gens au coin de la rue, ou faire du porte à porte en commando recruteur. C'est plutôt faire l'effort de vivre selon notre idéal tant au travail que dans la vie personnelle. Nous pouvons montrer par notre exemple ce qu'est une vie centrée sur le Dharma du Bouddha. Nous pouvons aussi partager librement notre compréhension des enseignements bouddhiques, si les autres montrent à cet égard quelque curiosité ou s'ils sont déjà ouverts à ces problèmes. Cela peut aussi signifier de nous réunir avec les autres membres du Sangha quand nous le pouvons. Nous partageons ainsi notre expérience, nous nous encourageons et nous inspirons mutuellement. En fin de compte, la paramita de la générosité signifie que nous sommes prêts à lutter pour nos valeurs et notre croyance. Nous ne devons pas nous laisser abattre par l'incompréhension, ou même les persécutions, dans notre effort de propager le Dharma du Bouddha.

Dans le passé, Nichiren a fait preuve de générosité en étant prêt à donner sa vie pour sauvegarder le Sutra du Lotus afin que tous puissent atteindre la bodhéité et échapper aux méfaits des conceptions erronées. Il faut également rappeler que l'on ne peut pas pratiquer la générosité en gardant une attitude condescendante ou autosatisfaite. Nos actions pour sauver les autres devraient toutes venir du cœur et être aussi naturelles que de respirer, sans se préoccuper des avantages que pourraient nous apporter nos efforts.

La paramita de la discipline, c'est vivre en accord avec les préceptes. Les préceptes sont l'exigence éthique de paroles justes, d'actions justes et d'un mode de vie juste. Ce sont les cinq prescriptions centrales de la morale bouddhique : ne pas tuer, ne pas voler, s'abstenir d'inconduite sexuelle, ne pas parler avec fausseté, ne pas user d'intoxicants qui obscurcissent l'esprit. Nichiren se décrit souvent comme moine sans préceptes, car l'important pour lui était de réciter Namu Myoho Renge Kyo. Cependant, jusqu'à sa mort, il a mené une vie simple de moine célibataire. De plus, il n'a jamais mis en cause les cinq préceptes et a souvent conseillé à ses disciples de réfréner leur violence et de garder leurs principes de loyauté et d'honneur, de discuter du Sutra du Lotus dans la sérénité et le respect d'autrui, plutôt que de passer la nuit à boire. Cependant, lorsque Nichiren soutenait les principes moraux communément admis, c'était par rapport à l'esprit et non pas à la lettre. Il a recommandé la pratique simple de Namu Myoho Renge Kyo, car grâce à elle tout le monde peut accéder au bien et éviter le mal, du fait de la constante perception de l'enseignement du Dharma Merveilleux.

La paramita de la patience est la capacité de garder la relation avec une personne et d’éprouver de la compassion envers elle, même en subissant des persécutions. Le bodhisattva ne doit pas céder à l'amertume, à l'aversion et à l'idée de revanche ou de vengeance, même s'il souffre d'injustice infligée par les autres. Même lorsque des innocents sont persécutés, le bodhisattva ne doit pas se laisser aller à des sentiments de haine contre les oppresseurs. Cela est sans doute la plus difficile de toutes les paramitas. Fondamentalement, la paramita de la patience suppose un profond Eveil à la douleur et au désarroi des autres, si bien que nous pouvons comprendre et même pardonner ceux qui se conduisent violemment ou tyrannisent les autres. Dans le Sutra du Lotus, la patience est illustrée par le bodhisattva Fukyo (Toujours Sans Mépris) qui ne connaissait pas la rancune et saluait tout le monde en reconnaissant chez tous leur bodhéité potentielle. Beaucoup répondaient au bodhisattva Fukyo par des injures furieuses ou même lui lançaient des pierres, parce qu'ils ne croyaient pas que tous les êtres pouvaient atteindre la bodhéité. Ils se sentaient offensés et remis en cause par un tel enseignement. Malgré toutes les brimades, le bodhisattva Fukyo continua à s'incliner devant tout le monde. A la fin, il eut la chance d'entendre le Sutra du Lotus et de convertir ses anciens persécuteurs. De nos jours, Thich Nhat Hanh et le Dalai Lama ont fourni des exemples très forts de tolérance bouddhique, de patience et de pardon à l'égard de ceux qui ont ruiné leurs pays et persécuté les bouddhistes. Dans ses goshos, Nichiren fait également preuve de cette qualité en exprimant non seulement le pardon, mais la gratitude à l'égard de ceux qui ont essayé de le tuer, puis qui l'ont exilé dans l'espoir qu'il mourrait de privations et d’intempéries. Nichiren a estimé que ses ennemis lui donnaient par là l'opportunité d'expier les conséquences karmiques de ses erreurs passées et de prouver sa dévotion à l'égard du Sutra du Lotus.

Celui qui a acquis la paramita de l'énergie est inlassable dans ses efforts pour pratiquer le Dharma du Bouddha. Cette paramita correspond parfaitement à l'effort juste de l'octuple chemin qui préconise d'éradiquer les mauvaises habitudes et de cultiver les bonnes. Selon Nichiren, la simple récitation de Namu Myoho Renge Kyo permet de vivre chaque moment en accord avec le Dharma Merveilleux. Pour lui, ce qui comptait, ce n'était pas simplement lire le Sutra du Lotus, mais le vivre de tout son être, de sorte que chaque pensée, chaque parole et chaque action reflètent l'adhésion à cet enseignement.

La paramita de la méditation correspond à la mentalité juste et à la concentration juste. Par la méditation, on développe la perception de toutes les pensées, paroles et actions en tout lieu et à tout moment. Dans la méditation, on pratique également les techniques de concentration pour acquérir la sérénité, l'Eveil à la véritable nature de la vie et la libération des vues erronées. Pour Nichiren, la récitation de Namu Myoho Renge Kyo est la meilleure forme de méditation. Elle focalise l'esprit permettant une réflexion sur soi à la lumière du Dharma Merveilleux et, pour finir, dirige notre esprit vers l'enseignement le plus élevé du Bouddha, si bien que nous pouvons réaliser sa vérité pour nous-mêmes.

La paramita de la sagesse englobe la vue juste et la pensée juste. La vue juste est une vue conforme à la réalité, sans polarisations, projections, illusions. Dans le contexte du Mahayana, cela signifie l'Eveil à la nature dynamique et interdépendante de toute chose. La pensée juste fait suite à la vue juste ; nous pouvons penser avec lucidité et objectivité quand nous ne sommes plus attachés à des vues égoïstes et erronées. Dans le bouddhisme de Nichiren, Namu Myoho Renge Kyo est en lui-même la sagesse, car c'est l'expression de notre adhésion au Dharma Merveilleux. C'est par la foi dans le Dharma Merveilleux que nous plantons les graines de la bodhéité qui se développeront en éveil et sagesse du Bouddha Atemporel.

A la réflexion, même si l'octuple noble chemin est très difficile pour le commun des mortels, les six paramitas le sont encore plus. On peut trouver très stimulant d'entendre de telles choses et bien agréable de parler de ces idéaux, mais si l'on s'observe honnêtement, on peut généralement constater que la pratique des paramitas n'est pas aussi facile qu'on le souhaiterait. Y a-t-il parmi nous quelqu'un qui soit aussi généreux, vertueux, patient, énergique, serein et empli de sagesse qu'il le souhaiterait ? Ne sommes-nous pas précisément en train de rechercher le Dharma du Bouddha parce que ces qualités nous manquent ?

Vu sous un autre angle, tant que nous n'avons pas acquis la sagesse, les cinq autres perfections risquent fort d'être moins que parfaites. La générosité mal orientée peut faire plus de mal que de bien. Si, par exemple, nous donnons de l'argent à un alcoolique, il l'utilisera pour s'acheter de l'alcool. La discipline peut devenir formalisme ou pharisianisme ; la patience peut mener à l'hypertrophie du complexe de martyr ; l'énergie peut être mal dirigée et devenir éparpillement conduisant au stress ; la méditation peut devenir nombrilisme et faire plonger dans un état confusionnel. C'est pourquoi on accorde généralement la place d'honneur à la sagesse, car elle est le but de la pratique qui garantit aux autres paramitas un fonctionnement correct. Cela suppose que nous devrions posséder la sagesse au départ, alors que, nous trouvant dans la situation paradoxale décrite dans Catch-22 (note), nous commençons à pratiquer justement pour acquérir cette sagesse.

Beaucoup d'autres écoles contournent ce problème en faisant commencer la pratique des six paramitas sous la férule d'un guru qui peut aider à éviter les écueils de cette pratique. L'approche de Nichiren est toute différente. Guidé par l'enseignement du Sutra du Lotus et l'analyse scolastique de l'école Tian-tai, aussi bien qu'en s'appuyant sur sa propre expérience de l'Eveil, Nichiren arrive à la conclusion qu'à notre époque, personne ne peut atteindre l'Eveil par la pratique des six paramitas. Nous sommes trop accablés par l'avidité, la colère et l'ignorance pour qu'une telle tentative puisse aboutir. Tenter de développer les six paramitas ne peut nous conduire qu'à la frustration et l'anéantissement. Nichiren estime que nous devons concentrer tous nos efforts sur la prajna (sagesse) puisque c'est le but et la source des cinq autres paramitas. Malheureusement, nous ne possédons pas la sagesse, sinon nous n'aurions pas besoin de pratiquer pour l'acquérir. C'est pourquoi nous devons, au début, nous aider de notre foi pour la transformer en sagesse. Cette foi est un élan de joie confiante à l'égard des enseignements du Sutra du Lotus, selon lesquels le Bouddha partage avec nous toutes ses vertus et tous ses mérites, y compris sa vaste sagesse. Lors de cet élan de confiance, nous pouvons réaliser que tout est inclus dans un moment-pensée (ichinen) et que le moment-pensée englobe tout. Vivre cette compréhension, c'est précisément la sagesse et les autres paramitas s'ensuivent naturellement.

Les trois corps d'un bouddha

Le bouddhisme mahayana a également modifié la manière dont le Bouddha avait été compris. Cela est très important car, selon le Sutra du Lotus, le but de tous les vrais disciples du Bouddha, c'est justement l'état de bouddha. Alors, qui est donc le Bouddha ou, ce qui revient au même, qu'est-ce qu'un bouddha ? A un certain niveau, "seul un bouddha peut comprendre un autre bouddha", car le bouddha voit et comprend le monde d'une manière qui transcende les limites et les vues erronées de ceux qui ne sont pas "Éveillés". Cependant, selon le Mahayana, la compréhension du bouddha peut être approchée de trois manières différentes. Ces trois approches sont connues sous le terme de trikaya (littéralement trois corps) d'un bouddha. Ce ne sont évidemment pas trois corps distincts, mais trois aspects ou propriétés de la vie d'un bouddha. Nichiren en parle de la façon suivante :

A propos des Trois corps du Bouddha, il est dit dans le Sutra Fugen : "Les trois propriétés du corps du Bouddha découlent de ce sutra. Il contient tous les dharmas tout comme un grand océan contient toutes les eaux. Les trois sortes de corps purs d'un bouddha naissent de ce sutra-océan. Ces trois propriétés du Bouddha sont comme un champ fertile où les dieux et les hommes peuvent semer les mérites et où ils deviennent les premiers dignes de recevoir des offrandes."
Les Trois corps sont : un, le Dharmakaya Tathagata (corps du Dharma de l'Ainsi-Venu) ; deux, le Sambhogakaya Tathagata (le corps de la rétribution de l'Ainsi-Venu) ; et trois, le Nirmanakaya Tathagata (le corps manifesté de l'Ainsi-Venu). Le Bouddha des trois corps inclut tous les bouddhas, et tous les bouddhas possèdent naturellement ces trois sortes de corps. Prenons la lune, par exemple : on pourrait comparer la lune elle-même au Dharmakaya (corps du Dharma), sa lumière, au Sambhogakaya (corps de rétribution), et son reflet au Nirmanakaya (corps manifesté). De même qu'une seule lune comporte ces trois aspects, un seul bouddha est doté de ces trois corps différents.
(La consécration d'une statue du bouddha Shakyamuni faite par Shijo Kingo). (réf.)

Pour un bouddha, son premier corps est le "corps de transformation" (nirmanakaya), corps de manifestation ou corps de l'action (ojin). C'est l'aspect historique d'un bouddha ; ce corps fait référence à une personne qui est née à une certaine date, s'est éveillée à un moment donné, qui a enseigné le Dharma pendant un certain nombre d'années et qui est morte à une certaine date. C'est un bouddha qui est un être humain ordinaire à tous égards, sauf qu'il (ou elle) est Eveillé(e) à la véritable nature de la vie. Ce corps de transformation exprime le Dharma Merveilleux en termes de vie humaine. Ainsi, le Bouddha historique, Shakyamuni, est un exemple du corps nirmanakaya.

Le deuxième corps d'un bouddha est le "corps glorieux" (sambhogakaya), corps de rétribution ou corps de la "fructification", (hoshin), l'aspect idéal/idéel d'un bouddha. Ce corps est pourvu de toutes sortes de marques et de caractéristiques qui symbolisent la nature exceptionnelle, métempirique d'un bouddha. C'est le bouddha de la vie et de la lumière éternelle, qui réside sur une Terre pure loin de la souffrance et de la roue du devenir. Ceux qui renaissent sur cette Terre atteignent facilement l'Eveil. Le corps de gloire exprime la vie intérieure du Bouddha historique et la jouissance du Dharma Merveilleux C'est une représentation de la joie du bodhisattva née de la présence spirituelle et de l'influence du Bouddha. On peut donner comme exemple le bouddha Amitabha (Bouddha de la Lumière Infinie).

Le troisième corps est le corps non-manifesté du Dharma, (dharmakaya, hosshin). C'est le Bouddha en tant que vérité universelle. A proprement parler, il ne s'agit pas d'un corps, mais de la personnification de la véritable nature de la réalité. Le corps de dharma est synonyme de termes bouddhiques tels que aspect réel de tous les phénomènes (shoho jisso), vacuité ou non-substantialité (ku), ainsité (shinnyo, tathata), nature de bouddha (bussho) ou production conditionnée. Le corps de dharma exprime le Dharma Merveilleux lui-même, celui qui réjouit le corps de gloire et se manifeste historiquement par le corps de transformation. Hormis le fait que le corps du dharma ne peut aucunement être représenté, on peut donner pour exemple le Bouddha Mahavairochana (Dainichi).

Dans l'histoire du bouddhisme, différentes écoles ont accordé leur préférence à différents bouddhas qui représentent l'un ou l'autre de ces trois corps. Certains, comme les theravadins, mettent en avant le Bouddha historique, Shakyamuni, et minimisent ou ignorent les aspects plus transcendants de son Eveil. D'autres écoles, comme l'amidisme, mettent toute leur foi en Amida et leurs disciples espèrent renaître sur la Terre Pure. Enfin, les écoles Vajrayana privilégient le bouddha Mahavairocana et ses multiples émanations et manifestations.

Dans le Sutra du Lotus, c'est l'unité des trois corps qui est l'enseignement clef.

Un gosho de la tradition nichirenienne dit :
Il n'y a que le Sutra du Lotus qui représente l'enseignement merveilleux, des paroles d'or directement sorties de la bouche de Shakyamuni, Bouddha parfaitement doté des trois corps. (Lettre à Myomitsu Shonin). (réf.)

Le fait que les trois corps ne forment qu'un dans la personne de Shakyamuni est d'une importance capitale, car aucun "corps" n'a de sens sans les autres. Tous les trois sont des aspects d'un même bouddha, d'une seule réalité. En privilégiant l'un d'eux, nous perdons de vue la réalité vivante de la bodhéité et nous nous égarons dans des abstractions. Dans la personne de Shakyamuni nous pouvons voir l'universel, l'idéal et l'historique ; en d'autres termes, cela est propre à n'importe quelle personne ordinaire, comme vous et moi, sauf en ce qui concerne son Éveil. En affirmant et respectant les trois corps en Shakyamuni, nous affirmons notre propre capacité de nous éveiller à la Vérité ultime et fonder notre vie sur cette réalité. La Vérité ultime de Mahavairocana est celle qui est propre à toute vie, y compris celle de Shakyamuni et la nôtre. Ce n'est pas une entité divine. La lumière et la vie infinie d'Amida sont en réalité la vie intérieure de Shakyamuni et l'impact de sa sagesse et de sa compassion sur nous. En conclusion, les qualités et les réalisations de Shakyamuni découlent naturellement de sa réalisation intérieure de la Vérité ultime. Cela nous sert de guide et de motivation pour la réalisation de nos propres capacités.

Le traité Conversation entre un Sage et un Ignorant dit :

Myoho Renge Kyo est l'état de bouddha de tous les êtres vivants. L'état de bouddha est la nature du Dharma, et la nature du Dharma est la bodhéité. L'état de bouddha de Shakyamuni, de Taho et de tous les bouddhas des dix directions ; de Jogyo, de Muhengyo et des autres bodhisattvas Surgis-de-Terre ; de Fugen, de Manjushri, de Shariputra, de Maudgalyayana et des autres ; de Bonten et de Taishaku ; des divinités du Soleil et de la Lune ; des sept étoiles de la Grande Ourse au nord dans le ciel, des vingt-huit constellations, et des innombrables autres étoiles ; des divinités du ciel et de celles de la terre, des dieux-dragons et des huit groupes d'êtres non humains, ainsi que des êtres dans les mondes d'Humanité et du Ciel, qui se réunirent dans la Grande assemblée pour entendre l'enseignement du Bouddha ; du roi Yama - en bref, l'état de bouddha que possèdent tous les êtres vivants du domaine où il n'y a plus ni pensée ni absence de pensée, au-delà des nuages, et jusqu'aux régions les plus profondes de l'enfer -, l'état de bouddha que tous ces êtres possèdent a pour nom Myoho Renge Kyo. Par conséquent, si vous prononcez ces mots du Titre une seule fois, appelant ainsi par son nom l'état de bouddha de tous les êtres vivants, leur état de bouddha répondra à votre appel et viendra à vos côtés. A ce moment-là, les Trois corps en vous - le corps du Dharma, le corps de gloire et le corps de transformation - jailliront et deviendront manifestes. C'est ce que l'on appelle atteindre la bodhéité. Pour en donner une image, quand un oiseau en cage chante, les nombreux oiseaux qui volent dans le ciel se rassemblent tous immédiatement autour de lui ; voyant cela, l'oiseau en cage s'efforce de sortir. (réf.)

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