Fleur du Dharma

Ryuei Michael McCormick


Chapitre VI - Triple vérité

Glossaire

Les bouddhas, Honorés du monde,
savent que les dharmas sont sans substance
et que les graines de bodhéité proviennent des liens causaux,
c'est pourquoi ils prêchent le Véhicule unique

(Sutra du Lotus - Chapitre II - Les moyens appropriés )


Ensuite, un bodhisattva-mahasattva contemple la vacuité de tous les phénomènes, selon leur ainsité, leur aspect réel. Il voit qu'ils ne s'inversent pas vers le bas ni ne se déplacent vers l'avant ni vers l'arrière, qu'ils ne tournent pas mais sont semblables à l'espace sans existence propre, qu'ils dépassent les limites des mots et des langages. Ils ne naissent pas, ne surgissent pas, ne disparaissent pas. Leurs nom (nama) et forme (rupa) n'ont aucune substance par eux-mêmes ; ils sont sans poids, sans limite, sans obstacle, sans restriction. Ils n'existent que par les causes latentes (in) et les causes externes (en) et leur naissance est produite par l'obscurité fondamentale. C'est pourquoi je dis : la joie méditative avec laquelle un bodhisattva-mahasattva contemple constamment tous les dharmas forme la seconde sphère de ses proximités. (Sutra du Lotus - Chapitre XIV - Pratiques paisibles)
 

Dans ce chapitre, nous continuerons l'explication du bouddhisme mahayana par l'enseignement de la Triple vérité ou Triple évidence (santai). La vacuité (ku), le provisoire (ke) et la Voie du milieu (chu) forment un ensemble qui est l'évidence du véritable aspect de la réalité. Si vous commencez à comprendre la Triple vérité, c'est que vous êtes sur le point de comprendre l'illumination la plus profonde du bouddhisme et particulièrement celle du Sutra du Lotus.

Revoyons rapidement les origines du Mahayana pour comprendre son développement. Comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, le Mahayana est un mouvement qui est né quelques centaines d'années après la disparition du Bouddha. Ce mouvement comprend tant les religieux que les laïcs ayant ressenti que le véritable esprit de Shakyamuni s'était perdu dans des bouddhismes monastiques conservateurs. Ceux-ci ont vu que cette voie, qu'ils ont dénommée Hinayana ou Petit Véhicule, était trop scolastique et institutionnalisée. Les bouddhistes conservateurs avaient une tradition orale constituée par trois recueils, ou Corbeilles, qui ont formé l'ensemble des enseignements du Bouddha. Ces Trois corbeilles (tripitaka) comprennent les sermons du Bouddha, les préceptes ou règles monastiques et les commentaires techniques connus sous le nom d'Abhidharma. Les bouddhismes mahayana ont, de leur côté, leur propre recueil des sermons du Bouddha. Selon eux, l'efficacité est plus grande en gardant l'illumination la plus profonde et les intentions réelles du Bouddha plutôt qu'en restant fidèle aux Trois corbeilles du Hinayana. De même que les Trois corbeilles, les sermons mahayana ont d'abord été transmis oralement et n'ont été fixés par écrit qu'au Ier siècle avant notre ère. Le canon mahayana, tel qu'il existe actuellement, comprend le Sutra de la Guirlande de fleurs (Kegon), les sutras Agama (sutras hinayana des Trois Corbeilles, Agon kyo), les sutras de la Terre pure (Amidakyo, Muryoju, Kammuryoju) les sutras de la Prajna (ou Sutra de la Perfection de la Grande Sagesse, Hannya kyo, Prajnaparamita sutra), le Sutra du Nirvana (Daihatsu Nehangyo Gobun ou Daihatsunehan) et le Sutra du Lotus ainsi que d'autres d'importance variable.

Vers le IIe ou IIIe siècle de notre ère, apparut en Inde un grand savant du nom de Nagarjuna. Il écrivit nombre de commentaires sur le Sutra de la Perfection de la Grande Sagesse. Selon la légende, il aurait été invité au palais des profondeurs marines chez le Roi-Dragon qui règne sur les océans et les fleuves. Là, on lui aurait enseigné les doctrines du Mahayana. On dit aussi que c'est dans une caverne qu'il aurait découvert les sutras de la Perfection de la Sagesse qui enseignent la vacuité de tous les phénomènes. C'est une façon imagée de dire que tout cela provient de la réflexion onirique de Nagarjuna. C'est aussi une façon d'exprimer par un mythe, une transmission des enseignements mahayana et des sutras de la Perfection de la Sagesse, en dehors des voies de ce monde. Quoi qu'il en soit, Nagarjuna devint le fondateur de l'École Madhyamika du bouddhisme indien mahayana. "Madhyamika" signifie "Voie moyenne". L'École reçut ce nom parce que Nagarjuna a mis en évidence une Voie moyenne entre les philosophies extrêmes de l'existence et de la non-existence. Pour Nagarjuna, la perfection de la sagesse est celle qui comprend la vacuité, concept ou anti-concept qu'il a utilisé pour contester les points de vues erronés sur la réalité. Le succès de Nagarjuna en tant que maître était si grand que l'on vint à le considérer presque comme un bouddha. Pratiquement toutes les écoles mahayana se réclament de Nagarjuna.

Les deux sortes de vérité selon Nagarjuna

Selon Nagarjuna, il y a deux sortes de vérité : conventionnelle et ultime. La vérité conventionnelle est celle du sens commun et des conventions du langage. La vérité ultime est celle de la réalité telle qu'elle est, sans le masque des concepts et des conventions usuelles. Ainsi, selon la vérité conventionnelle nous sommes nés à un certain moment, à un certain endroit, dans une famille donnée et nous portons tel ou tel nom. Ensuite nous grandissons, expérimentons la vie et enfin, nous mourons. Tout cela est vrai dans une certaine mesure. Et cette façon de voir est très utile pour développer le sentiment de notre identité, pour pouvoir "fonctionner" normalement dans le monde. Mais derrière cela, il y a une Vérité ultime où rien de ce par quoi nous nous définissions n'est vrai. Qui sommes-nous ? Sommes-nous un corps ? Notre corps change constamment depuis la tendre enfance jusqu'à l'âge adulte et même au-delà. Chaque partie de notre corps se construit à partir de ce que nous mangeons, buvons, respirons. Notre corps expulse sans cesse de la matière et en consomme encore plus dans un processus métabolique. On dit généralement que tous les sept ans notre corps se renouvelle entièrement. Même si du point de vue scientifique ce n'est pas entièrement vrai, c'est une bonne façon d'exprimer un état de fait. Quelle serait la part de ce processus continuellement changeant et dépendant de l'environnement qui pourrait se prévaloir d'être nous ?

Existons-nous alors par notre esprit ? Mais là encore, l'esprit change perpétuellement d'une seconde à l'autre. Il est fait d'impressions fugitives, de sentiments, d'émotions et d'idées en réaction aux circonstances extérieures, et/ou d'émotions et d'idées d'autres personnes. Même notre mémoire change dans la mesure où nous oublions certaines choses et en mémorisons d'autres, modifiant le souvenir initial. Mais comme on ne se souvient justement pas de ce qu'on a oublié, il est difficile de se rendre compte à quel point le souvenir d'origine était différent. Cependant, au travers des conversations avec la famille et les amis on peut s'apercevoir qu'ils se rappellent certaines expériences communes dont nous ne nous souvenons plus, mais qui très certainement avaient été stockées à un moment donné dans notre mémoire. Ainsi, une fois de plus, quelle part de notre processus mental sommes-nous ? Il apparaît donc que dans ces divers processus physiques et mentaux que nous aimerions appeler "moi", pas un n'est fixe ou indépendant. Comment peut-on percevoir ces phénomènes fluctuants en termes de moi statique ? De ce point de vue, on ne peut pas dire que le moi est né et qu'il va mourir. C'est à partir du processus de la vie que nous nous forgeons le concept d'un moi naissant et mourant. Telle est la vérité d'un point de vue ultime. Cela va à l'encontre de notre manière habituelle de parler de ces choses. Et cependant, c'est une vérité plus profonde dont nous pouvons faire l'expérience dans des moments de réflexion sereine et guidés par la sagesse du Dharma bouddhique.

Dans les enseignements des Trois Corbeilles (que le Mahayana appelle enseignements hinayana) l'accent est mis sur la non-substantialité, pour libérer les hommes des points de vue et des désirs autocentrés qui perpétuent la souffrance. Selon ces enseignements, toute chose "naît" par production conditionnée et tout ce qui est né par production conditionnée est impermanent, donc incapable de procurer un bonheur durable ou une base pour un moi éternel, indépendant et heureux. Nagarjuna a enseigné que du point de vue de la Vérité ultime, tout ce qui existe est non-substantiel. En effet, quel que soit le fait qu'on observe ou pense, il n'a d'existence que temporaire, par la combinaison des causes et des circonstances variées. Mais ces causes et ces circonstances sont, elles aussi, non-substantielles. Si on se place du point de vue de la production conditionnée, il n'y a en réalité qu'un processus de causes et d'effets. Les diverses choses de la vie que nous pouvons penser ou nommer, y compris nous-mêmes, ne sont que des manifestations passagères de ce processus.

D'autre part nous ne pouvons pas dire que les choses n'existent pas, car ce serait ignorer le processus de cause et effet. Par exemple, bien que nous ne puissions nous identifier avec une partie quelconque du processus corps-esprit en interaction avec l'environnement, ce processus existe bel et bien, et nous pouvons en retirer le sentiment de notre identité. Puis nous fondant sur ce sentiment de qui nous sommes et sur la façon dont nous expérimentons la vie, nous pouvons arriver à reconnaître le Dharma bouddhique et le mettre en pratique. Alors que nous ne pouvons attribuer aucune Réalité ultime à notre sentiment d’un moi, il est utile et pratique de raisonner en termes de "moi" aussi longtemps que nous ne perdons pas de vue que ce moi n'a aucune existence permanente et indépendante. Et cela s'applique à tout. Rien ne peut être considéré comme ayant quelque existence substantielle. La désignation conventionnelle des choses doit être reconnue pour ce qu'elle est, une pure convention utile pour mener une vie saine et responsable, et particulièrement en ce qui concerne le Dharma bouddhique.

Le souci de Nagarjuna était de libérer les hommes des vues extrêmes de l'existence et de la non-existence. C'est pourquoi il a enseigné que les choses existent dans un sens conventionnel, en accord avec la vérité conventionnelle dont nous nous servons dans la vie quotidienne, mais qu'elles sont néanmoins vides de toute existence substantielle, en accord avec la réalité ultime. Dans ce contexte, ce qu'on appelle vacuité est une absence d'existence substantielle, d'une existence en soi, indépendante de la production conditionnée. Cela ne signifie pas que les choses n'existent pas du tout ou qu'elles sont sans valeur et que nous pouvons agir n'importe comment, rien n'ayant d'importance. Nagarjuna a utilisé le concept de vide en tant que remède pour ceux qui étaient attachés à l'idée d'existence d'entités substantielles, telles que Dieu ou l'âme éternelle, qui peuvent être recherchées en vue du bonheur. Mais, dans un même temps, Nagarjuna nous alerte sur le fait que la vacuité ne doit être confondue ni avec une sorte de réalité mystique ni servir de prétexte à une vision nihiliste de la vie. De tels contresens transformeraient le remède de la vacuité en un poison pratiquement sans remède. Pour Nagarjuna, le vide est lui-même non-substantiel, ce n'est pas quelque chose en-soi, mais seulement une manière de caractériser la production conditionnée des phénomènes. C'est la Vérité ultime de la Voie du milieu qui évite les extrêmes de l'existence et de la non-existence.

Les trois sortes de vérité selon Zhiyi
(La Triple vérité de Zhiyi)

Ce qui suit pourrait sembler assez confus à bien des égards. Les premiers bouddhistes chinois ont, eux aussi, trouvé Nagarjuna et les sutras de la Perfection de la Sagesse très difficiles à comprendre. Bien que Nagarjuna ait mis en garde contre la confusion entre vacuité et néant, les premiers bouddhistes chinois du Mahayana ont eu tendance à identifier la réalité conventionnelle avec « être » et la Vérité ultime avec le « non-être ». Alors que pour Nagarjuna le concept de vacuité était une méthode pour dépasser les extrêmes (existence / non-existence) et surtout pour ne pas affirmer l’un aux dépens de l’autre, pour les premiers bouddhistes chinois la vacuité devint un but à réaliser et la non-existence fut perçue comme le néant primordial, source de toute chose. Pire encore, ces bouddhistes ont interprété les enseignements de Nagarjuna en identifiant le vide à la Voie moyenne, refusant la réalité conventionnelle et la responsabilité sociale. Cela a ainsi donné naissance à une philosophie exempte de toute valeur positive et de signification personnelle.

Ce problème a reçu une réponse au VIe siècle de la part de Zhiyi, un autre grand érudit du bouddhisme mahayana, fondateur de l'école Tian-tai. Zhiyi était un moine chinois qui vécut et enseigna au Mont Tian-tai. Tout comme Nagarjuna, il fut considéré presque comme un bouddha pour son génie et sa faculté de discerner la véritable portée du Dharma bouddhique. Il fut l'un des premiers bouddhistes chinois à effectuer une étude systématique de tout le canon scriptural du Mahayana. C'est lui qui, le premier, a organisé les textes du canon de manière à ce que l'on puisse suivre l'évolution des enseignements bouddhiques. Avant cette systématisation, beaucoup d'enseignements apparaissaient incohérents et contradictoires. Après Zhiyi, les bouddhistes de l'Asie de l'Est furent en mesure non seulement d'appréhender l'essence du Dharma, mais également de comprendre comment les différents enseignements avaient été donnés en fonction des auditoires, des besoins et des capacités. Ce sont les enseignements de Zhiyi qui ont guidé et inspiré Nichiren et l'ont aidé à dégager la prééminence du Sutra du Lotus.

Zhiyi a compris l'enseignement de Nagarjuna en termes de Triple vérité (santai, triple évidence harmonieuse) : la vacuité (ku, non-substantialité), la temporalité (ke, apparence fugitive) et la Voie moyenne (chu, médianeté). Il s'est servi de cette Triple vérité pour éloigner les bouddhistes de l'erreur qui consistait à utiliser la Vérité ultime de la vacuité pour dénier la vérité conventionnelle de la vie quotidienne, dans une optique de non-être extrême. Pour cela, il s'est appuyé sur l'ouvrage fondamental de Nagarjuna Madhyamika karika (Stances du milieu par excellence) (réf.) : "Je déclare que tout ce qui relève de la production conditionnée est vacuité (non-substantialité) ; c'est également un nom provisoire ; et c'est aussi le sens de la Voie du milieu".

Zhiyi a enseigné que cette Triple vérité peut être appréhendée et réalisée par la Triple contemplation, qui détruit les trois sortes d'illusions et fait croître les trois sortes de sagesse. En deux mots, Zhiyi pensait que les Trois vérités sont simplement trois aspects différents de l'unique nature de la réalité qui peut être réalisée en un seul instant d'illumination. Dans le bouddhisme de Nichiren, atteindre ce moment unique d'illumination est le but de la pratique de Namu Myoho Renge Kyo.

Examinons pour commencer la vérité de la vacuité. Selon Zhiyi, le concept de vacuité permet de guérir les illusions et notamment l’attachement auto-centré à ce que nous désirons passionnément ; c’est en même temps un remède contre le rejet de ce que nous craignons ou haïssons, ainsi que contre notre ignorance de l'aspect réel des phénomènes. Les disciples (auditeurs-shravakas), les contemplatifs solitaires (pratyekabuddhas) et ceux qui se sont tout juste engagés dans la Voie de bodhisattva doivent se libérer de ces illusions. La libération peut être atteinte par la compréhension-réalisation de la nature non-substantielle du sujet qui désire, rejette ou mésinterprète, ainsi que celle de l'objet qui provoque la passion, le rejet ou l'ignorance. On peut parvenir à cette réalisation par la méditation sur la production conditionnée, en comprenant comment toute chose apparaît et disparaît, en fonction des causes et des circonstances, conformément à la loi de causalité. On réalise que toute parcelle de ce processus n'est qu'une manifestation passagère et dépend du support de bien d'autres choses pour son existence temporaire.

Une fois de plus, posons-nous la question de notre soi-disant identité. Si nous nous demandons qui nous sommes, il faut admettre l'évidence que nous changeons continuellement. Notre corps ne cesse de vieillir et de remplacer ses cellules. De plus, il a sans arrêt besoin de nourriture, d'eau, d'oxygène et de chaleur. Si nous étions isolés dans un vacuum, nous ne resterions pas en vie plus d'une seconde. Notre esprit également change continuellement en puisant dans les pensées et les sentiments des autres, les intégrant à nos pensées et à nos sentiments personnels. D'autre part, si notre esprit était isolé de notre corps et de notre connexion à l'environnement et aux autres, nous perdrions rapidement toute santé mentale, car nous n'aurions plus aucun point de référence pour nos pensées, nos sentiments et notre image de soi. En réfléchissant un tant soit peu, il devient évident que ce que nous chérissons si fort n'est nullement une entité statique, mais un processus constant qui dépend fondamentalement du support des autres êtres et de l'environnement qui, eux aussi, dépendent des autres et de nous.

Sujets et objets changent tout le temps dans leur interrelation, en donnant naissance les uns aux autres et n'ayant, en fin de compte, aucune caractéristique fixe par laquelle ils pourraient être définis. La sagesse de la vacuité fait apparaître tous les sujets et objets comme unis et égaux. Par exemple, il tombe sous le sens que nous sommes tous séparés les uns des autres par nos différents corps, même si nous avons des caractéristiques communes, tel le vieillissement du corps, le besoin de nourriture et d'abri. Mais si on regarde plus profondément la nature de notre corps, on constate qu'il est fait de cellules, qui sont faites de molécules, qui sont faites d'atomes qui sont faits de particules subatomiques. Au niveau des champs quantiques nous ne pouvons plus parler de choses en soi, mais uniquement de processus et d’interactions qui donnent naissance aux particules. La physique quantique nous dit que les particules subatomiques sont plutôt des événements que des objets. Selon le Dharma bouddhique, c'est le propre de tout ce qui est et pas seulement de particules d'un champ quantique. En d'autres termes, les choses ne sont pas en réalité des choses, mais des événements produits par les interactions des causes et des effets.

La contemplation de la vacuité (ku) est vraiment un exercice qui élève notre vision terre à terre d'un monde d'objets et de sujets statiques, isolés limités, jusqu'à un monde de non-dualités. La non-dualité est une participation mutuelle dynamique qui sous-tend le processus même de la vie. En comprenant la vacuité de toute chose, y compris de nous-mêmes, nous pouvons ouvrir notre esprit à une vue de la réalité plus large et moins égocentrée et éradiquer les tendances égoïstes illusoires. A partit du moment où l’on adopte la position de la vacuité, il n'y a rien à s'approprier, rien à rejeter, rien à ignorer. Reste seulement la clarté de la perception non-duelle du fonctionnement de la cause et de l'effet. C'est de cette manière que s'éteignent les flammes de l'avidité, de la colère et des formes les plus évidentes de l'ignorance, cédant la place à la sérénité et au désintéressement.

La contemplation de la temporalité (ke) permet de développer l'usage de la pratique et de la compassion pour mettre en application notre compréhension de la nature non-duelle de la réalité et du fonctionnement de la causalité. Alors que la contemplation de la vacuité dissipe les illusions des vues fausses et des désirs insatiables, la contemplation de la temporalité dissipe les illusions "aussi nombreuses que les grains de sable". Ces illusions incalculables représentent les innombrables situations de la vie qui toutes réclament une solution unique. Dissiper ces illusions revient à reconnaître les besoins spécifiques de chaque individu. Alors que la vacuité peut être le domaine de l'égalité et de la non-différenciation, il existe d'innombrables voies et moyens pour aider diverses personnes à se réaliser dans leurs conditions particulières. Parfois il faudra une approche intellectuelle, une autre fois plus dévotionnelle ; parfois ce que l'autre attend, c'est une réponse plus active contre l'injustice, parfois il est préférable d'avoir simplement une attitude calme et vigilante. La sagesse de la temporalité, c'est ce qui nous permet de savoir quand il suffit de simplement écouter, ou bien quelle parole prononcer, ou encore qui a besoin d'un coup de main. C’est cette sagesse qui nous permet d’aider sans encourager la dépendence, en faisant preuve de bon sens car sachant quelles limites ne devront pas être dépassées. De même qu'il y a d'incalculables grains de poussière et de sable de par le monde, il y a d'incalculables situations qui requièrent autant de moyens appropriés et de méthodes pour amener à l'Éveil en se basant sur le Dharma Merveilleux.

En tant qu'apprentis bodhisattvas, nous devons rester vigilants pour capter la non-substantialité des choses, même en vaquant aux besoins de la vie quotidienne. Nous devons constamment veiller à ne pas revenir à des attitudes autocentrées, sous prétexte "d'activités bouddhiques". De même, il ne faut pas se laisser submerger par la souffrance des autres afin de ne pas régresser dans nos habitudes dualistes de désirs insatiables, d'angoisses et de souffrances. Bien sûr, le bodhisattva n'utilise pas la vérité de la temporalité pour justifier sa poursuite de richesses, de gloire ou du plaisir. Il ne réagit pas par la violence en percevant l'injustice ou l'oppression. Bien que le Dharma bouddhique soit censé apporter des changements positifs dans le monde, ces changements proviennent de l'Éveil, de l'amour-empathie et non pas de l'accroissement d'avantages terrestres.
Que de telles distorsions du Dharma bouddhique puissent se glisser dans les théories et les actions de personnes qui justement devraient le mieux le connaître, démontre qu'il existe encore une catégorie d'illusions à éliminer. Ce sont les illusions qui obscurcissent la vraie nature de la réalité et atteignent leur paroxysme dans "l'Obscurité fondamentale", celle qui éteint la lumière de notre état de bouddha. Ce sont les illusions et les complexes subtilement et profondément cachés dans les recoins de notre inconscient. Ce sont les illusions des pensées et des attitudes autocentrées, et les innombrables polarisations et projections qui nous empêchent d'évaluer lucidement n'importe quelle situation et d'y apporter une réponse adéquate. Les illusions inconscientes agissent en dehors de notre champ de conscience, en distordant et pervertissant tout véritable Éveil et toute bonne intention. Si on les laisse faire, elles saboteront et corrompront notre pratique du Dharma, si bien que nous reviendrons de nouveau à nos vues et habitudes égocentriques.

Afin de garder la voie correcte et dissiper cette dernière catégorie d'illusions, les bodhisattvas avancés doivent contempler la vérité de la Voie du milieu, épanouissement complet du Dharma Merveilleux. La contemplation de la médianeté (chu) est l'Éveil simultané à la vérité de la vacuité et à la vérité de la temporalité. C'est ce que le Bouddha Shakyamuni a réalisé en atteignant la bodhéité. Le bodhisattva qui voit la vérité de la Voie du milieu, voit l'absence de permanence et d'indépendance dans toutes les choses ou, dit autrement, il voit que les choses sont vides de toute existence substantielle et il accepte les choses dans leur changement et leur interdépendance, juste telles qu'elles sont.

Prenons par exemple un verre d'eau. Alors que le mot "eau" semble désigner une substance que nous pouvons définir et identifier, il n'y a là en réalité aucune substance. D'un certain point de vue, il n'y a là qu'un ensemble de molécules composées chacune de deux atomes d'hydrogène et d'un atome d'oxygène. Nous savons aussi que cette eau peut devenir un nuage ou de la glace, selon la température et la pression atmosphérique. Nous savons aussi que l'eau a pour nous une valeur ; on peut la boire, irriguer les champs, etc. Si l'eau ne se composait pas d'hydrogène et d'oxygène ou si elle ne pouvait pas se changer en solide ou en gaz, si une de ces caractéristiques changeait, ce ne serait plus ce que nous appelons "eau". L'eau n'est pas une entité statique, une entité en soi, la chose à laquelle nous pensons quand nous disons "eau". Elle est un ensemble de "non-eau" que sont ses composants et ses propriétés. Sans ces propriétés ce ne serait plus de l'eau, même si on continuait à l'appeler ainsi. C'est justement parce que l'eau n'est pas, en dernière analyse, de l'eau que nous pouvons l'appeler "eau". Dire "eau" et savoir que ce n'est pas juste une entité eau, c'est reconnaître la Voie du milieu par rapport à la vérité de l'eau.

En quoi cela peut-il nous être utile ? Comment cette vérité peut-elle dissiper les illusions qui obscurcissent notre nature de bouddha ? La vérité de la Voie du milieu nous apporte la sagesse nécessaire pour garder une vision équilibrée, claire et holistique sur toutes les choses, y compris nos illusions. La sagesse de la Voie du milieu est l'ouverture sur la réalité du processus causal de chaque instant. Elle met fin aussi bien à l'auto-centrisme de la vacuité qu'au détachement de la temporalité. La Voie moyenne utilise la sagesse de la non-substantialité pour clarifier n'importe quelle situation, et la sagesse de la temporalité pour trouver une solution de compassion. Ainsi même les illusions inconscientes qui obscurcissent la réalité se dissipent aussitôt qu'elles surgissent, car la Voie moyenne maintient un équilibre entre détachement et compassion compulsive. Cette sagesse sait repérer l’influence subtile des illusions qui détournent l’attention vers des buts moins bénéfiques que la libération et la compassion. Quand la médianeté est à l'œuvre, chaque moment de vie apporte un Éveil plus profond et une désaliénation de plus en plus grande. Cette sagesse est finalement la lumière même de la bodhéité.

Les Trois vérités peuvent être développées l'une après l'autre, mais en fait ce sont trois aspects de la vraie nature de la réalité qui, en tant que telles, elles doivent être examinées simultanément. Zhiyi a employé trois termes : vacuité, temporalité, médianeté, pour arriver à une correction et un équilibre afin de prévenir les malentendus comme ceux qui avaient résulté des mésinterprétations des enseignements de Nagarjuna sur le vide. Mais, en réalité, la compréhension correcte de n'importe laquelle de ces Trois vérités implique la compréhension des deux autres. La compréhension correcte de la non-substantialité est déjà la compréhension de la Voie moyenne, qui nie l'existence d'entités en soi, mais affirme la nature temporaire et interdépendante d'entités provisoires. La compréhension correcte de l'aspect phénoménal temporaire est déjà la compréhension de la Voie moyenne qui appréhende et utilise toute chose, mais ne s'y attache pas à cause de la non-substantialité. La Voie moyenne est la reconnaissance de l'inséparabilité de la vacuité et du temporaire, comme sont inséparables les deux côtés d'une pièce de monnaie. Selon Zhiyi, le but ultime de la pratique bouddhique était la réalisation de l'unité des Trois vérités en un instant donné. Selon Nichiren, Namu Myoho Renge Kyo exprime l'inséparabilité de la Triple vérité. Namu, ou dévotion, exprime la détermination à réaliser la Triple vérité et à dissiper l'obscurité de l'ignorance grâce à la lumière du Bouddha Atemporel. Les caractères Myo et Ho, Merveilleux et Dharma, correspondent à la vacuité et la temporalité. Myo se rapporte à la nature merveilleuse et insaisissable de la non-substantialité et Dharma, dans ce contexte, se rapporte aux multiples dharmas, les phénomènes conditionnés. Ensemble, Myoho représente la Voie moyenne. Renge correspond à la floraison, à l'épanouissement de la Voie du milieu dans la vie de tous les êtres. Enfin, Kyo, ou sutra, représente la réalisation de la Triple vérité lorsque nous recevons et gardons l'enseignement du Bouddha.

Un gosho de Nichiren dit :

Que désigne donc Myo ? C'est uniquement la nature mystérieuse de notre vie, d'instant en instant, que l'on ne peut saisir par la pensée ni exprimer par les mots. Si vous vous interrogez sur la nature de votre esprit à un moment donné, vous ne percevez ni couleur ni forme prouvant qu'il existe. Mais vous ne pouvez pas non plus dire qu'il n'existe pas, car diverses pensées ne cessent de se présenter à vous. La vie est une réalité difficile à saisir qui échappe aux mots et aux concepts d'existence comme de non-existence. Elle n'est ni existence, ni non-existence, et pourtant manifeste tantôt l'un de ces aspects, tantôt l'autre. C'est la réalité mystique de la Voie du milieu, réalité unique de toutes choses. On appelle Myo la nature mystérieuse de la vie et Ho, ses manifestations.
Renge, la fleur de lotus, symbolise la nature mystique de ce Dharma. Lorsque vous réalisez que votre propre vie est le Dharma Merveilleux, vous réalisez que celle des autres l'est également. Cet Eveil s'exprime par Kyo, le Sutra merveilleux. C'est le roi des sutras, la voie directe vers l'Eveil, car il explique que l'ainsité de notre esprit, d'où naissent le bien comme le mal, n'est autre que la réalité du Dharma Merveilleux. Si vous avez une foi profonde en cette vérité et récitez Myoho Renge Kyo, vous atteindrez sans aucun doute la bodhéité en cette vie. C'est pourquoi il est dit dans le Sutra : "Après mon parinirvana, pratiquez avec foi en ce Sutra du Lotus. Ceux qui le feront emprunteront la voie directe vers la bodhéité." N'en doutez jamais, si peu que ce soit, mais gardez votre foi et parvenez à la bodhéité en cette vie. Namu Myoho Renge Kyo, Namu Myoho Renge Kyo. Sur l'atteinte de la bodhéité (réf.)

Nous devrions savoir qu'en pratiquant Namu Myoho Renge Kyo, nous accomplissons un acte de célébration et de réalisation de la Triple vérité dans notre vie. Namu Myoho Renge Kyo imprime la bodhéité de la Triple vérité dans notre vie, de telle sorte que nous pouvons faire l'expérience de la non-dualité de la vacuité, traduire dans le concret les multiples enseignements du Dharma bouddhique et vivre en accord avec la Voie du milieu.

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