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Vérité organique

David Wellington Chappell (1940-2004)

in “A Buddhist Kaleidoscope” – Essays on the Lotus Sutra
éd. Kosei Publishing CO, Tokyo 2003

 

- Professor of Comparative Religion at Soka University of America
- Professor Emeritus of the University of Hawaii.


Le Talmud remarque malicieusement que « nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont mais telles que nous sommes. » M’appuyant sur cet aphorisme, j’exposerai ici quelques unes de mes réflexions sur le Sutra du Lotus qui font particulièrement sens pour moi ‒ tout en restant bien conscient qu’elles auraient besoin de l’aval d’autorités plus compétentes. Parmi mes collègues, le Sutra du Lotus passe pour être le texte bouddhique le plus propice aux accommodations et interprétations diverses. Par sa taille, il a été comparé au Nouveau Testament ; sa version utilisée en Asie du Sud-est est divisée en 28 chapitres alternant prose et passages versifiés. Mais ses derniers chapitres sont si différents des premiers par leur style, leur approche et leur contenu qu’on peut y trouver bien des messages contradictoires. Aussi ai-je fait le choix de n’aborder que quelques thèmes qui me tiennent particulièrement à cœur, même s’ils ne représentent pas la totalité de l’enseignement lotusien.

Dharma suprême au-delà des mots

Dans l’Introduction (réf.) à leur récente série d’articles sur le Sutra du Lotus, George et Willa Tanabe font remarquer que le sermon du Lotus, qui est pourtant le cœur de tout ce sutra, n’est en fait jamais exposé. (note) La remarque en soi n’est pas nouvelle: il y a 25 ans, Shozen Kumoi affirmait déjà que le sermon du Lotus n’avait jamais été exposé car le Dharma se situe au-delà des mots. Le thème d’une vérité indicible est assez récurrent dans le bouddhisme, dès les tout premiers textes, notamment le Suttanipata (réf.).

"Quand quelqu’un quitte sa maison* il n’y a rien avec quoi on puisse le mesurer. Ce que l’on pourrait dire de lui ne s’applique plus à lui ; on ne peut pas dire qu’il n’existe pas. Lorsque toutes les manières d’être, tous les phénomènes sont effacés alors toutes les descriptions sont aussi effacées."(réf.)

Le Pr. Kumoi estime que, même si le Dharma est au-delà des mots, le Bouddha se doit de parler pour aider ceux qui sont dans l’attente et prêts à l’écouter. Selon les anciens textes, cet argument avait été utilisé par Brahma puis par Shariputra lorsque, dans le Sutra du Lotus, celui-ci questionne Shakyamuni. De plus, toujours dans ce sutra, le Bouddha est obligé de parler parce que les auditeurs-shravakas et les pratyekabuddhas doivent entendre qu’ils n’ont pas atteint le niveau suprême de la vérité et n’ont pas à se montrer satisfaits.(note) Cette  « pique » envers les shravakas et les pratyekabuddhas est un rappel important que le vrai Dharma se situe au-delà de toute formulation ou expérimentation.

De ce point de vue, on peut comprendre pourquoi le texte ne contient pas de « sermon du Lotus » puisque le sutra nous dit que le Dharma prêché ne peut pas être limité par une formulation. Quels mots pourraient donc être assez adéquats pour exprimer la vérité ultime ? Le sens doit toujours être lié aux besoins, aux capacités et à la situation du destinataire. En laissant le sermon du Lotus inexprimé, le sutra rend le message du Bouddha ouvert et évite l'idolâtrie. Si le Sutra du Lotus avait exposé en mots le Dharma ultime, cela aurait relevé de la même erreur que celle des shravakas et des pratyekabuddhas qui transformaient en vérité absolue une formulation particulière, conditionnée ou expérimentée.

Le sermon du Lotus inhérent

Ma position personnelle s’appuie sur les deux points suivants :
- le Dharma libérateur se situe au-delà des mots,
- ceux qui estiment leur compréhension et leur réalisation terminées sont passés à côté du mystère de la vie.

En outre, la raison pour laquelle le sermon du Lotus n'est pas et ne peut être exprimé dans le Sutra est que son contenu implique nécessairement l’existence d’un auditeur. Si un sermon était explicité dans le Sutra du Lotus ce serait un sermon entendu et enregistré par quelqu'un et serait donc conforme aux besoins et aux capacités de cette personne. L'un des messages répétés du Sutra du Lotus est que le Dharma est comme la pluie qui nourrit les plantes, les herbes et les arbres - elle répond aux besoins d'un grand nombre, mais chacun s’en nourrit à sa manière (chapitre V). Le Dharma est adapté à nos besoins, mais reste souple et ne se limite pas à une seule forme.

Puisque le texte fait valoir que le sermon du Lotus est une expression du Dharma ultime et que beaucoup de bouddhistes affirment qu'ils entendent le Dharma ultime dans le Sutra du Lotus, même s’il n'est pas écrit, je pense qu'il peut, en effet, être entendu lorsque quelqu'un est à l'écoute pour un motif spirituel - recherche de conseils personnels et d'évolution spirituelle - contrairement à une étude du Sutra détachée ou entreprise à d'autres fins. Je pense que la recherche de conseils personnels peut être une condition nécessaire pour la lecture de tout texte sacré, ce qui n’est pas le cas pour la lecture d’un texte de prose ou de poésie. (note) Le texte en soi incite à une approche subjective plutôt qu’à une étude détachée car il manque d’une organisation et d’une logique évidentes. Une étude rationnelle tourne rapidement court à cause d’une myriade d’enseignements secondaires et de descriptions polysémiques. Les exégètes chinois ont mis au point deux sortes de commentaires du Lotus, l’un s’attachant au phrase par phrase, l’autre, exprimant le sens profond (ch. xuanyi), l’intention ultime. Par exemple, les commentaires de Daosheng et de Zhiyi portent moins sur le texte que sur le Dharma, c'est-à-dire le principe ultime sous-jacent, ou le logos ultime qui transparaît à travers le texte pris dans sa totalité.

Dans son Miaofa lianhua jing yishu, Daosheng interprète l’enseignement principal sous l’angle de li (principe, vérité et chemin de bouddha) même si le terme « li » n’apparaît nulle part dans la version qu’il utilisait. (note)   Cette insistance sur le sens ultime du texte, au détriment d’un contenu uniquement factuel, fait écho à la hiérarchie adoptée par les exégètes chrétiens du Moyen Age avec ses quatre niveaux de lecture pour les textes sacrés : 1. Niveau historique et factuel. 2. Niveau analogique. 3. Niveau moral. 4. Vision de béatitude. Je fais donc mienne l’idée qu’au niveau factuel le texte du Sutra du Lotus ne comporte pas de sermon du Lotus, mais aux niveaux analogique, moral et béatifique il a été prêché, et continue encore à l’être, au cœur d’une myriade de pratiquants.

Polymorphisme du Dharma 

Malgré l’absence du sermon, le Sutra du Lotus tient continuellement le lecteur en haleine dans l’attente de l’exposé de ce sermon, les bouddhas et les bodhisattvas venant des quatre coins de l’univers pour « entendre ce qui n’a jamais été exposé auparavant ». Une façon de résoudre cette incohérence serait de considérer que le sermon sera exposé à chacun de nous individuellement si et quand nous abordons le Sutra du Lotus avec dévotion, confiance et supplique. Puisque le Dharma s’adapte aux besoins de l’auditeur, le sermon du Lotus ne peut pas être exposé comme une entité objective valable pour tous et toujours, offert à la curiosité générale.

Si on veut vraiment entendre le sermon du Lotus pour soi-même, il faut en appeler au Dharma atemporel ou bien au Sutra ou au Bouddha et demander, comme le fit Shariputra, que ce sermon vous soit exposé. En s’appuyant sur le Sutra, les pratiquants sont invités à invoquer différentes figures, telles que Guanyin (Avalokiteshvara, Kannon), Manjushri, le Bouddha Atemporel Shakyamuni, le texte du Sutra, le Dharma éternel, etc. Je n’ai pu relever dans le texte aucune référence à l’enseignement zen sur le « soi sans forme » ou l’« expérience pure » ou la « vacuité ». Au contraire, le texte abonde en descriptions de la diversité du monde dans sa variété et son impermanence. Ainsi, il est signifié aux pratiquants que de nombreuses figures peuvent servir de véhicule pour le Dharma ou manifester le Dharma. Les pratiquants sont invités à exprimer leurs besoins particuliers, à choisir une forme particulière de Dharma, de bouddha, de bodhisattva ou du texte et s’attendre à une réponse concrète dans une réalisation qui, pour le pratiquant, aura un sens.

Le Sutra semble tenir pour acquis que les hommes ont un rapport à la réalité sur des modes fort variés selon leurs capacités et leur vécu. Les chrétiens ont opté pour un imaginaire familial : Père, Fils, Mère. Mais cela peut ne pas convenir à tout le monde et certains préfèrent des termes plus impersonnels comme le Logos ou le Fondement de l’Etre (cf. Tillich, et les Beatels : Ground of Being). Quelle que soit l'image que l’on choisit, le Sutra du Lotus met l’accent sur le processus. En d’autres termes, le Dharma est une réponse appropriée, une nourriture pour la croissance spirituelle. Au lieu de faire fusionner le temps et l’espace en un moment d’éternité, en un atemporel ici et maintenant, le Sutra affirme sans cesse la réactivité des croyants au texte ou au Bouddha et réciproquement. En Chine, et selon ma propre expérience, c’est Guanyin qui est particulièrement associée à la prière pour un secours immédiat et le réconfort.

Je ne pense pas que les images du Sutra du Lotus correspondent à une réalité objective, pas plus que je ne vois dans ces images de simples métaphores pour des attitudes religieuses ou des projections mentales. Lorsque j’invoque Guanyin je ne la considère pas comme étant simplement mon imagination mais je ne sais pas pour autant ce qu’elle est ou qui elle est. Je pourrais tout aussi bien l’appeler la « tendre indifférence du monde » à l’instar d’Albert Camus ou alors « Dieu à travers le visage dévoilé du Christ » comme le recommande Saint Paul. Que je me sente plus à l’aise en invoquant Guanyin plutôt que Jésus et que je préfère voir en ce dernier une manifestation de Guanyin plutôt que l’inverse, n’est dû qu’à ma prise de position découlant de mon cheminement spirituel et non pas à une quelconque différence extérieure. Bien que Guanyin soit une réalité au-delà de mon moi, elle n’en est pas non plus totalement indépendante, puisque sa présence transfigurée est d’une certaine façon liée à ma mentalité et à l’expérience que j’ai faite de son pouvoir.

Tout comme je me suis approprié certaines images du Sutra du Lotus en tant que moyens salvifiques (hoben) pour affronter la réalité et faire face à la vie, d’autres peuvent bien revendiquer comme hautement signifiant pour eux des passages différents de ce Sutra, même si, pour moi, ces formes ou ces niveaux de réalité sont restés inaccessibles, les buts spirituels que je poursuis dans cette vie se situant ailleurs. Il n’empêche que la pléthore des figures spirituelles et des images dans le Sutra du Lotus est comme un rappel qu’il ne faut pas réduire la vie à ce que l’on en comprend.

Bien des bouddhistes ont adressé des suppliques au Sutra, au Bouddha ou à Guanyin et peuvent témoigner de la réponse salvatrice. Comme le souligne le Sutra du Lotus, le Dharma s’adapte aux circonstances locales et puisque différentes personnes vivent le message de façon différente, celui-ci est souvent exprimé de manière nouvelle et créative. D’où aussi la multiplicité des interprétations possibles. C’est, en tous cas, ainsi que j’interprète le passage qui revient constamment sur le sermon du Lotus « qui n’a jamais été entendu auparavant ». Alors même que certaines structures et descriptions sont récurrentes – accessibilité à la bodhéité pour tous les êtres, expression de la compassion, encouragement à l’Eveil, éloge de la patience et de la sérénité – l’expression du Dharma est toujours nouvelle car celle-ci est toujours une relation réciproque entre Lui et moi et que c’est une réponse toujours inédite, novatrice et fluctuante.

Les bouddhas gardiens actifs

Tout le monde reconnaît que le message central du Sutra du Lotus est l’annonce que tous les êtres sont concernés par un seul Véhicule et non pas par trois véhicules : ils sont conviés à atteindre la bodhéité et rien moins que cela. Mais qu’y a-t-il de si particulier dans le point de vue lotusien de la bodhéité ? Ce n’est certainement pas l’énumération des trois véhicules car la liste « shravakas, pratyekabuddhas, bodhisattvas, bouddhas » n’est pas spécifique au Sutra du Lotus et se trouve dans de nombreux textes bouddhiques les plus anciens. (note) Il est important de noter qu’il existe des preuves à l’appui de l’idée que les pratyekabuddhas sont des personnes qui ont atteint un niveau d’Eveil égal à celui du Bouddha. L’Afiguttara-nikaya dit :

« O bhiksus, il en est deux qui sont des Eveillés. Qui sont les deux ? L’Ainsi-Venu à l’Eveil parfait, complet, sans supérieur (sk. anakutara sanbodai), et l’Eveillé individuel (pratyekabuddha). Tels sont, o bhiksus les deux Eveillés. » (réf.)

Le plus curieux est que ces pratyekabuddhas sont apparus avant même les traditions jaïns et bouddhistes et qu'ils ont coexisté avec elles. (note.) Pour un dialogue interreligieux il est important de noter que le bouddhisme reconnaissait l’existence de personnes Eveillées en dehors de sa propre tradition. A côté de cela, les textes bouddhistes ont été très critiques à l’égard des pratyekabuddhas pour leur manque de capacités ou de motivation dans la transmission de l’Eveil aux autres. Ce qui est parfois exprimé par la formulation que le pratyekabuddha est un Eveillé par et pour lui-même à la différence de celui qui suit le Véhicule du Bouddha et qui, par compassion, devient un enseignant pour aider les autres.

Il va aussi de soi que le shravaka et le bouddha ont en commun le même Eveil et sont tout deux également appelés arhats. (note) La distinction habituelle entre un bouddha et un shravaka est que c’est le Bouddha qui découvrit le Dharma alors que les shravakas l’écoutent seulement et le suivent. (réf.) Il faut ajouter à cela une autre différence importante, tout particulièrement à la lumière du Sutra du Lotus : les bouddhas sont des enseignants complets et parfaits alors que les shravakas limitent la réalité à leur expérience. Les pratyekabuddhas et les shravakas ont en commun leur incapacité à transmettre le Dharma en fonction des circonstances et en se mettant à la place des autres.

La vérité spirituelle se trouve toujours au-delà de toute formulation ou institutionnalisation. De plus, le Sutra du Lotus montre que la Voie du bouddha ne signifie pas seulement que tous deviendront bouddha, mais que ces derniers, et ceux qui en suivent le chemin, doivent le partager activement en l’adaptant aux besoins des autres et en les aidant à se développer. Par conséquent, l’annonce que chacun peut réaliser la bodhéité est tout à la fois l’occasion d’un progrès personnel et la responsabilité du développement des autres. Cette responsabilité de sensibiliser les autres au Dharma est une des caractéristiques les plus remarquables de l’état de bouddha tel qu’il est présenté dans le Sutra du Lotus.

Pour résumer, le Sutra du Lotus éclaire tout particulièrement trois points :
1. L’enseignement par le Bouddha de la transcendance du Dharma.
2. La possibilité et l’obligation pour tous les êtres de parvenir à la bodhéité, le sommet du Dharma.
3. La responsabilité de tous les êtres dans leur rôle de bouddhas (contrairement aux pratyekabuddhas et shravakas) d’enseigner et de sauver tous les êtres, selon leurs besoins et en fonction de leurs capacités, comme l’a fait Shakyamuni dans le Sutra du Lotus.

Par conséquent, le Dharma enseigné dans le Sutra du Lotus n’est pas un simple message verbal mais un acte au-delà des mots que l’on apprend en regardant le Bouddha et en accomplissant son œuvre de soutien et d’épanouissement des autres, en étant un jardinier actif participant à la plantation et la floraison du Dharma pour tous.

Les extrêmes du Sutra du Lotus

Certains ont estimé que le Sutra du Lotus était impérialiste sous prétexte qu’il critique les autres voies religieuses et particulièrement les voies des shravakas et des pratyekabuddhas pour ne privilégier que la Voie Unique, le Véhicule du Bouddha (buddhayana). A première vue, le Sutra du Lotus peut même sembler destiné à des fondamentalistes que je définis comme étant ceux qui proclament qu’il n’existe qu’une seule vérité salvatrice, qu’il n’existe qu’un seul chemin vers cette vérité et que ce chemin est le leur.

Certains utilisent le Sutra du Lotus en tant que texte de vénération fondamentaliste et prônent la récitation constante de Namu Myoho Renge Kyo (je mets ma foi dans le Sutra du Lotus) comme mantra auto-suffisant pour obtenir la réalisation de tous ses désirs, avec juste quelques passages du Sutra comme support de cette pratique. Tout en voyant à quel point c’est simpliste, je dois admettre qu’il y eut dans ma vie des moments critiques où je n’étais capable que d’une seule chose, où j’étais réduit à une seule chose et où je n'étais mû que par cette seule chose. Aussi puis-je comprendre comment, à certains moments, les gens ne peuvent mettre en mouvement qu’une seule chose.

En outre, c’est  l’approche qu’ont de nombreux bouddhistes de la Terre Pure (Jodo) qui en parlent comme de la « voie blanche » qui mène au Bouddha Amida. Pour ces personnes, à un niveau aussi réducteur et pour les moments de crise, le Sutra du Lotus offre Namu Myoho Renge Kyo comme planche de salut. Mais pour moi, la seule façon d’accepter cela est de re-situer ce fondamentalisme dans le contexte plus large du Sutra du Lotus et n’y voir qu’un moyen approprié temporaire qui doit être développé en quelque chose de plus complexe à mesure que la personne devient plus forte.

A l’extrême opposé du fondamentalisme lotusien on trouve une surabondance de matériaux pour tous ceux qui aiment dans la vie sa complexité, son immensité et son ouverture. Senchu Murano, un moine nichirénien, dit un jour que la profusion d’images du Sutra du Lotus faisait penser à de la science-fiction. Ce sutra entraîne ses lecteurs dans des mondes inconnus dispersés à travers d’immenses étendues de temps et d’espace et où tout semble possible.  Les univers incroyables décrits dans ce texte ont pour moi peu de sens et au lieu de m’apporter un secours et redonner l’espoir je les trouve généralement incongrus, déroutants, inutiles et de peu de consolation. A y regarder de plus près, j’ai remarqué que les proclamations apocalyptiques des Evangiles ou la théologie de Saint Paul n’étaient, pour moi, pas moins déroutantes et surréalistes que ces images mais qu’elles avaient une signification profonde pour certaines personnes et qu’elles leur apportaient un réconfort. Si bien qu’à l’égal des écritures chrétiennes j’en suis venu à regarder les images du Lotus comme des métaphores pour un certain type d’expérience de la puissance transformatrice et de l’universalité d’un plan caché, sans prendre ces descriptions pour objectivement réelles. Pour moi, ces images ne sont pas à prendre au sens littéral mais je ne les rejette pas comme étant de simples projections mentales ou des fantasmes. Ce sont juste des formes qui sont au-delà de ce que je suis capable d’appréhender. Le Sutra du Lotus aborde parfois la notion du vide comme un sujet mineur mais il s’étend amplement sur les upaya (hoben, moyens appropriés), la compassion répondant aux besoins des autres avec des actions temporaires mais utiles. L’aphorisme du bouddhisme chinois « les trois mondes ne sont que pensée » nous enseigne que le monde de vie/mort, le monde de la renaissance et de l’angoisse sont produits par notre pensée.

Cette phrase est censée nous montrer comment notre pensée illusionnée a créé les conflits que nous sommes en trains de vivre. Cela ne signifie pas cependant que le monde réel est créé par notre pensée, seul l’est le monde illusoire. Cette idée est parfois illustrée par le rêveur qui se voit en train de se noyer dans des flots déchaînés et qui peut être sauvé soit en rêvant qu’un éléphant le tire de là soit en s’éveillant. Ayant à l’esprit que c’est la pensée illusionnée qui crée les dilemmes, je ne peux pas voir dans la cité magique de la parabole du chapitre VII une ville objective (Terre Pure) créée par le guide. Je vois au contraire une action qui se déroule dans l’esprit des hommes, telle une oasis provisoire créée jusqu’à ce que ces hommes soient assez forts pour poursuivre le voyage. A mon avis, les miracles du Sutra du Lotus et les solutions magiques sont comme l’éléphant du rêve : des données temporaires salvifiques suffisamment réelles pour aider les hommes à traverser une crise et pour les préparer à leur futur éveil. 

Le Dharma suprême est inclusif

Un des traits importants du Sutra du Lotus est son inclusivité. J’ai encore présent à l’esprit les feux de Waco (Texas) (note). Je me rends compte qu’il nous incombe, à nous penseurs religieux, de trouver une passerelle vers ceux qui se sont enfoncés dans le fondamentalisme et l’isolationnisme, même si j'ai en mémoire l’exemple de l’auto-immolation du chapitre XXIII du Sutra du Lotus qui a servi de modèle à de nombreux suicides religieux en Asie du Sud-est. Dans une certaine mesure, ce texte englobe le fondamentalisme et le fanatisme dans un cadre temporel élargi et dans un contexte de vigilance critique, de différents stades de niveau spirituel, de compassion, de réactivité, de maturité et de libération ultime. Le Sutra du Lotus recommande de nombreuses pratiques qui sont généralement rejetées, voire condamnées par la sagesse. Le fait d’englober de telles pratiques peut être considéré comme dangereux mais j’apprécie cette ouverture et trouve peu de chefs religieux en Amérique qui en font autant.

Le Judas du bouddhisme primitif s’appelle Devadatta et il est intéressant de noter que le chapitre ajouté tardivement au Sutra du Lotus est précisément celui sur Devadatta. Bien qu’unanimement réputé comme un fauteur de troubles, il était considéré par le bouddhisme des débuts comme trop paresseux alors que le bouddhisme tardif voyait en lui l’auteur d’un schisme du fait de sa trop grande sévérité. (réf.) Pourtant dans le Sutra du Lotus en vigueur en Asie de l’Est, Devadatta est dit avoir été le maître de Shakyamuni qui proclame :

« C'est grâce à Devadatta, l'ami de bien (zenshishiki), […] que je pus réaliser Eveil parfait et complet, sans supérieur (j. anokutara sammyaku sambodai).» (réf.)

De plus, dans le même chapitre, les pratiques de Shakyamuni sont surpassées par une fillette, la fille du Roi-Dragon Sagara. Nous apprenons que Shakyamuni a « pratiqué de dures ascèses au cours d'innombrables kalpas, accumulé les mérites, amassé les qualités dans sa quête incessante de la voie de l'Éveil », que « dans le monde tricosmique : il n'y a pas un endroit, même de la taille d'un grain de moutarde, où, bodhisattva, il n'ait renoncé à son corps et à sa vie pour l'amour des êtres. » (réf.)

Et pourtant la fille du Roi-Dragon a pu réaliser l'Eveil correct en l'espace d'un instant. Et si, pour atteindre la bodhéité, cette fille a dû devenir un mâle, pour moi, cette entorse est largement compensée par l’image féminine écrasante de Guanyin dans la tradition lotusienne asiatique.

Ce qui m'impressionne dans ce chapitre est l’inversion des rôles : Shakyamuni devient subordonné à Devadatta et à la fille du Roi-Dragon. Pour moi, cela signifie que chacun peut devenir mon maître.

Même si le Sutra du Lotus peut paraître exclusiviste par la proclamation que seul le Véhicule du Bouddha permet d’atteindre la libération, nous voyons dans les lignes qui suivent immédiatement que cette affirmation est tempérée par des moyens salvifiques (hoben) qui incluent tout et n’importe quoi, pourvu qu’ils soient employés dans une perspective lotusienne et à un moment où ils peuvent être utiles aux êtres :

« Ce n’est que par le Véhicule du Bouddha que les êtres peuvent atteindre la véritable extinction [de leur trois poisons]. Il n’y pas d’autre véhicule, à l’exception des moyens salvifiques de l’Ainsi-Venu. » (réf.)

On en a un exemple frappant dans les bodhisattvas qui cachent leur véritable identité, sous l’apparence de shravakas et de pratyekabuddhas « usant d’innombrables méthodes salvifiques » :

« Sachant que la foule se complaît aux enseignements mineurs,
qu'elle s'effraie de la grande sagesse,
les bodhisattvas, pour cette raison,
se font auditeur-shravaka ou pratyekabuddha*.
A l'aide d'innombrables moyens appropriés
ils convertissent les diverses espèces d'êtres,
se prétendant eux-mêmes auditeurs-shravakas,
encore bien éloignés de la voie d'Éveillé. » (réf.)

C’est pourquoi nous devons être « toujours sans mépris » (Fukyo) à l’égard des autres qui peuvent bien être des bodhisattvas masqués et sont, en tous cas, destinés à devenir des bouddhas. Voir le chapitre XX - Bodhisattva Fukyo (Toujours-Sans-Mépris, sk. Sadaparibhuta). (note)

Tout en reconnaissant les diverses manières de vivre sa religion - tout particulièrement les voies du shravaka, du pratyekabuddha indépendant et du bodhisattva compatissant - le Sutra du Lotus insiste sur le fait que ce ne sont que des moyens appropriés, des étapes d’une expérience religieuse qui doivent être complétées et incorporées dans une réalisation de soi globale, qui n’est autre que la bodhéité. Ainsi, tout en confirmant la valeur de ces pratiques, le Sutra du Lotus les restitue par rapport à la suprématie de l’Eveil universel. Les pratiques ne sont pas intégrées pour toujours et de façon équivalente mais seulement temporairement et sous certaines conditions ; finalement tout passe au crible de la bodhéité à laquelle nous sommes tous appelés.

Le Dharma suprême en tant que manifestation dialogique d’une réponse

Pour moi, le message essentiel du Sutra du Lotus est l’affirmation qu’il existe un Dharma suprême et qu’il se manifeste à ceux qui le cherchent ou à ceux qui en ont besoin, en fonction de leurs capacités de le comprendre et d’y répondre. Chez Zhiyi (538-597), cela est exprimé par la phrase gan-ying daojiao qui désigne la communication avec le Dharma du Bouddha en réponse à une interrogation ou un besoin. Même si quelqu’un ne comprend pas la vie ou le Dharma, le Sutra du Lotus le rassure que la Réalité Ultime (le Bouddha Atemporel) est attentif à ses besoins et aide les hommes à se développer, comme la pluie aide à faire croître les plantes du chapitre V.  Cette sollicitude est personnifiée dans les chapitres XXIV et XXV sous diverses apparences des bodhisattvas Gadgadasvara (Myoon) et Avalokiteshvara (Guanyin) prêts à porter secours aux croyants. Comme notre perception de la vie est défectueuse et erronée, les réponses de la réalité ultime à nos besoins prennent parfois des formes inattendues, à savoir celles d’un artifice bien-intentionné et sage. Par exemple, parfois la promesse d’un plaisir futur s’impose pour faire sortir les enfants insouciants de la maison en feu (chapitre III) ou encore c’est la stratégie choc de l’annonce de la fausse mort du père pour provoquer chez ses fils irresponsables la douleur et la prise du médicament préparé par ce médecin (chapitre XVI) ; pour d’autres, il faut une longue période de préparation avant qu’ils soient en mesure d’entendre et de répondre (le fils pauvre du chapitre IV) ou bien une halte et un décrochage pour continuer leur cheminement (la cité magique du chapitre VII).

Il importe aussi de souligner que l’unicité du Bouddha Eternel et de l’épanouissement atemporel du Dharma-Lotus se manifeste le plus souvent sur le plan des relations interpersonnelles plutôt que dans l’introspection centrée sur un Soi vide de forme (réf.) , ou sur le dépassement de la dualité sujet/objet dans un moment de pure expérience. Sans nier ces possibilités, l’accent est mis davantage sur l’épanouissement du Lotus sur un plan interactif et interpersonnel en réponse aux autres êtres avec leurs besoins et leurs capacités.

Selon Seiichi Yagi, l’expérience d’un Eveil religieux peut avoir lieu dans le dépassement de la dualité sur au moins trois niveaux interconnectés : a) sujet-objet, b) moi-toi, c) self-ego. Il m’apparaît que les thèmes essentiels du Lotus sont de l’ordre de l’option « b ». Contrairement aux sutras de la Perfection et de la Sagesse, le Lotus ne cherche pas à disserter sur l’inaccessibilité ou la non-substantialité de toutes les distinctions lors de l’expérimentation de la vacuité, mais affirme que tous ces « véhicules » ne sont que des moyens appropriés ou des dispositifs utiles.

Bien qu’il nie la finalité des distinctions, le Lotus ne nie pas leur rôle en tant que procédés opportuns. De même que le Tiantai chinois se servait de la Triple Vérité pour contrebalancer le concept du vide (j. kutai) par la nécessaire et utile prise en compte des trois mille mondes en un seul instant de pensée (j. ichinen sanzen),  de même que les affirmations fondamentalistes, fantaisistes ou extrémistes du Sutra du Lotus ne doivent pas être assimilées à des réalités concrètes et durables du monde extérieur, de même ne convient-il pas de les évacuer comme vides de sens ni comme des rêves ou des projections d’une intériorité subjective. Dans la tradition du Tiantai, elles sont considérées comme une réalité qui se manifeste en fonction de nos capacités et de nos schémas mentaux tout en étant au-delà de nous et en nous, n’étant ni étrangères ni propres à notre esprit (buyi buyi). (note)

La particularité du Sutra du Lotus est l’affirmation de la sagesse-prajna et de l’atemporalité du Dharma (chapitre XVI - Durée de la Vie de l’Ainsi-Venu), de la capacité inhérente à tous les êtres de recevoir ce Dharma et éventuellement de le réaliser (chapitre VIII - Cinq cents disciples reçoivent la Prédiction) et du processus de transmission en accord avec le niveau, les capacités et la maturité spirituelle des gens face à tel ou tel objet (chapitre V - Parabole des herbes médicinales). Englobant dans une vaste vision le temps et l’espace le Sutra du Lotus proclame les capacités de tous les êtres et confirme la validité de toutes les méthodes salvifiques. Le critère étant la croissance et l'épanouissement de tous les êtres.

Inséparable de cette foi dans la réactivité du Dharma-Vie à ses niveaux les plus profonds et de la confiance qu’il est bénéfique pour notre maturation, il y a en retour une obligation : nous aussi devons être compatissants, réactifs et créatifs pour aider les autres à grandir. 

Epanouissement des bienfaiteurs du Dharma Suprême

L’entraide mutuelle et la coopération dans la créativité sont pour moi les principales activités exprimées par le Lotus, le principal critère étant l’élévation religieuse et éthique. L’inclusivité lotusienne nous enseigne que tout doit être enrichi, que rien n’est ni définitif ni suprême et que nous sommes appelés à grandir et à aider les autres à en faire autant. Par conséquent, le but final de la vie n’est pas de glorifier Dieu et le louer pour l’éternité mais de s’élever et de s’épanouir « devenant tout ce que nous pouvons être », afin d’être quelque chose de beau pour le monde et d’aider à cela tous les autres. C’est pourquoi le modèle le plus parlant pour moi est la pluie universelle du Dharma qui nourrit les différentes plantes de différentes façons, ce modèle qui représente le monde comme un jardin. Tous les actes religieux sont ainsi évalués en fonction de leur adéquation et leurs qualités nourricières dans la perspective d’une vie organique. Tout en glorifiant la diversité, toutes les activités doivent rester interdépendantes et réajustables ; aucune voie n’est permanente, aucune ne peut prétendre à l’autorité. C’est cela qui fait du bouddhisme du Lotus une religion si multiforme et adaptable partout.

Dans le chapitre XIV, l’accent est mis sur les « pratiques paisibles » qui comportent une extrême discrétion avec des restrictions dans la conduite en société, une prise de conscience de la vacuité de toutes choses et le respect de tous les autres enseignants, de tous les textes sacrés et de toutes les religions. Rien n’est dit pour décourager les hommes à choisir une autre voie spirituelle.

« De même, on ne devra pas se livrer à des discussions oiseuses sur les dharmas ni en débattre, mais on concevra, à l'égard de l'ensemble des êtres, un grand sentiment de compassion. » (réf.)

Les différentes écoles Nichiren, le Rissho Kosei-kai, la Soka Gakkai, le Reiyukai et les autres écoles qui s’inspirent du Sutra du Lotus ont été des exemples importants de bouddhistes lotusiens engagés dans la transformation active de la société. Les bouddhistes du Sutra du Lotus ne sont pas des auditeurs passifs d’un message définitif parfaitement mis au point. Leurs capacités et leurs buts contribuent à faire fleurir le Dharma dans l’ici et maintenant. Ils sont tout à la fois les bénéficiaires et les co-auteurs d’un message et participent à la manifestation du Dharma. Nous avons donc pour tâche de consacrer une partie de notre vie à la réalisation créatrice du Dharma quelle que soit la situation, d’intégrer le Dharma dans notre vécu et le vécu de ceux qui en ont besoin ainsi que dans notre monde qui lui aussi en a tant besoin. 

A la différence du Jésus ecclésial, le Lotus fait l’impasse de tout programme social spécifique, d’une quelconque expectative historique, de commandements, de jugement divin. C’est le karma qui fait office de jugement moral et le Lotus affirme sa validité même dans la période du déclin du Dharma (j. mappo). Ainsi l’accent ne porte pas sur la personne, le groupe, le jugement de l’histoire mais sur l’individu en tant que partie d’un processus cosmologique conduisant tous les êtres à la bodhéité. Les pratiquants doivent, bien sûr, modeler leur vie sur le Dharma dans l’amour-empathie et la compassion mais la nature hautement symbolique du texte et son imagerie exceptionnelle ne les lient pas à des situation sociales,  économiques ou politiques spécifiques. Alors que dans les Evangiles, Jésus préconise un bouleversement social.

Le Sutra fournissant des modèles vivants de compassion, la tradition lotusienne est célèbre pour son activisme social et politique en Asie du Sud-est. Bien que le Sutra ne donne aucun programme d’action sociale, le texte abonde en bodhisattvas qui inventent des stratagèmes salvifiques au milieu d’un foisonnement ahurissant de distinctions réelles mais toujours temporaires qui s’incluent et s’interpénètrent les unes les autres. Vivre dans ce monde exige une constante réévaluation et adaptation, parce que les distinctions, bien que réelles, sont temporaires et se transforment sans arrêt. Alors, comme les pratiquants doivent évaluer chaque situation par eux-mêmes, ils sont appelés à une constante participation, à l’impassibilité, à l’attention, au jugement et à la créativité. Cette affirmation de notre capacité, de notre rôle et de nos devoirs à l’œuvre dans la réalisation du Dharma est une des raisons pour lesquelles les fleurs du Dharma restent toujours fraîches. A la réflexion, la tension entre l’annonce que le Bouddha va exposer le grand sermon du Lotus et l’absence dans le texte de tout sermon du Lotus explicite pourraient être du même ordre que la tension ressentie par un chrétien dans l’expérience d’un Royaume à portée de main tout en anticipant le Royaume à venir. Et pourtant, le texte contient de fort nombreuses raisons de croire que le sermon du Lotus a déjà été exposé : l’annonce que tous les êtres sont destinés à la bodhéité, que tous possèdent la nature de bouddha, que la mort du Bouddha n’est qu’apparente alors qu’il ne meurt jamais, que l’adhésion à ce Sutra procure de grands mérites, la libération et des bienfaits séculiers. Alors même que l’Eveil parfait et complet peut être remis à plus tard, les vœux sont faits aujourd’hui ; et leur réalisation a été promise à de nombreux disciples dans le Sutra. Même si le but n’a pas été atteint, le Lotus a été exposé. A la différence de la promesse d’un paradis ou de l’espoir de renaître dans la Terre Pure ou dans un Royaume à venir, ici la tâche divine a été accomplie et le Dharma est maintenant entièrement disponible. Le seul délai dépend de notre croissance. Bien que l’aspiration humaine à la bodhéité parfaite et complète doive attendre le futur, les ressources surnaturelles du Sutra du Lotus, du Dharma et du Bouddha Atemporel sont déjà là. Comme le montre la parabole de la fille du Roi-Dragon, la rapidité dépend de nous. Il n’y a rien d’autre à attendre. Nous sommes déjà en plein été atemporel.

C’est le processus de croissance qui donne une direction et une signification à nos vies. Notre rôle de bodhisattvas est celui de co-bénéficiaires et de co-créateurs lorsque nous cherchons à manifester le Dharma dans ce monde biologique et interdépendant qui sera plein de bonté et de beauté.

La vérité organique

Dans le passé, des critiques ont été faites sur le Sutra du Lotus; on affirmait que le Bouddha historique était une figure docétique* dont la naissance à un moment de l’histoire n’était qu’apparence (chapitre XVI) alors qu’en réalité, elle n’était qu’un moyen approprié pour nous instruire et nous guider. Que ce ne soit pas un thème isolé dans le Lotus est confirmé par la parabole de la cité imaginaire (chapitre VII) qui surgit de même pour offrir aux pèlerins une halte afin qu’ils recouvrent leurs forces et leur vision pour poursuivre leur cheminement vers le nirvana. De même, dans le chapitre X nous voyons le Bouddha enseigner (note) à Bhaishajyaraja (Yakuo), que si quelqu’un d’isolé et sans protection enseigne le Lotus, il enverra pour l’assister des moines, des laïcs et des protecteurs qu’il aurait « créés par prodiges ». Certes, à ces exemples de supercherie s’ajoutent les nombreux «moyens appropriés», tels que la fausse promesse faite aux enfants pour leur faire quitter la maison en feu, ou l’offre d’emploi proposée au fils pauvre par le père qui lui cache son identité, ou encore un évènement inventé pour motiver les enfants du médecin habile à prendre le remède. Dans le chapitre XXV le Sutra va jusqu’à identifier le Dharma avec la figure du bodhisattva Guanyin (Avalokiteshvara) qui fait la promesse de prendre toute forme nécessaire pour aider les hommes et où trente-trois formes sont citées en exemple. Tout le texte est rempli de magie et de mystifications.

J’ai commencé l’article en affirmant que le sermon du Lotus n’était pas explicité dans le texte parce que le Dharma ultime est situé au-delà des mots. En guise de conclusion j’aimerais constater que le Dharma qui est explicité par des mots ou qui est incarné dans des paraboles, ou montré en tant que Bouddha ou Guanyin, en tant que disciples amis ou opposants, en tant que protecteurs ou en tant qu’ennemis, en tant que bouddhistes ou en tant que chrétiens, que ce Dharma ne doit jamais être pris au pied de la lettre. Pour moi, le message qui ressort du Sutra du Lotus est que la vérité du Dharma est relationnelle, elle est dialogique et organique. Le Sutra montre que les messages du Bouddha sont des réponses aux besoins des êtres et se conforment aux circonstances.

Réduits à la réalité objective et sortis du contexte, les enseignements du Lotus peuvent sembler décevants ou faux ou alors être considérés comme des licences poétiques. Mais à mon avis, cette liberté d’innover et de transformer la  vérité provient du contexte « moi-toi » propre au Sutra, à savoir la relation dynamique entre l'univers du Dharma et le pratiquant, relation dans laquelle les frontières se dissolvent et où les mots et les images qui émergent transcendent les limites objectives qui sont généralement le lot de l’être isolé. La vérité dialogique du Lotus transcende la finitude, la séparation et les distinctions objectives. Elle est quelque chose de plus que la vérité pragmatique car elle ne cherche pas à obtenir quoi que ce soit. C’est une vérité organique car elle inclut les capacités et les besoins des hommes, c’est une vérité dynamique qui évolue par l’interaction et son but est le développement des êtres pour devenir quelque chose de beau pour soi et pour les autres.

Le Sutra du Lotus définit comme vrai ce qui aide à la croissance et tout particulièrement la croissance spirituelle, si bien que l’objectivité est sacrifiée à la recherche de la générosité et de la libération partout elles faisaient défaut, afin que tout puisse parvenir à la floraison. Pour moi, le bouddhisme comprend deux vérités et chacune doit être respectée avec sa propre valeur.

La vérité organique se transforme en mensonge préjudiciable et en duperie authentique lorsque les mots sont pris dans le sens littéral et lorsque la magie est considérée comme une réalité objective. Il est vital de reconnaître le caractère poétique de la Vérité du Dharma telle qu’elle est célébrée dans le Sutra du Lotus et de voir que la vérité spirituelle naît par le dépassement des finitudes et des divisions. Pourtant elle doit toujours être tempérée par la vérité historique et la finitude, par la vie et la mort. Les fleurs du lotus ne poussent pas toutes seules dans les cieux mais seulement sur terre et dans des endroits bien précis, en fonction des conditions de ce lieu. Rendons à chacun ce que lui est dû : qu’un réel Bouddha Gautama Shakyamuni ait vécu et soit mort doit être mis en parallèle avec le Bouddha Atemporel qui est toujours présent pour nous. Et par ailleurs le Sutra du Lotus nous rappelle que les détails et les contraintes de notre quotidien, s’ils nous consument et nous épuisent, peuvent également nous fournir suffisamment de boue, d’eau et de soleil pour faire pousser les fleurs du lotus.
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