Un bouddhisme pour notre temps

Une interprétation moderne du Triple Sutra du Lotus par
Niwano Nikkyo
traduit de A Buddhism for today (Kosei Publishing Co - 2006)

Présentation générale


Si le bouddhisme est considéré comme un enseignement difficile, c’est peut-être à cause de la difficulté que nous avons à comprendre les sutras (note). C'est un peu normal car les premiers datent d'environ deux mille ans ; initialement écrits en langues indiennes (le sanskrit et le pali), ils ont ensuite été traduits en chinois pour être introduits d'abord en Chine et finalement au Japon.

De manière générale, chacun s'accorde à dire que le Sutra du Lotus du Dharma Merveilleux (Saddharmapundarika-sutra) reste, de loin, le plus élevé parmi tous les autres sutras. La lecture de leurs traductions nous confronte à de nombreux termes peu familiers ou exotiques et laisse, au lecteur, une impression de rigueur solennelle. Quant à la plupart des commentaires, ils ne nous donnent que des explications qui se calquent trop étroitement au sens littéral des sutras originaux.

En outre, le Sutra du Lotus, semble mystérieux et très éloigné de la réalité de la vie quotidienne parce qu'il relate des histoires fantastiques et des scènes de mondes imaginaires. Il renferme aussi un certain nombre de termes philosophiques empreints de sens cachés. C'est la raison pour laquelle, en désespoir de cause, certains renonceront au Sutra, le décrétant trop incompréhensible, quand d'autres s'en détourneront radicalement jugeant les sujets abordés parfaitement inadaptés à nos vies d'aujourd'hui.

Pourtant, le Sutra du Lotus ne semblait pas si confus lorsqu'il était prêché par le Bouddha Shakyamuni.  Grâce à sa sagesse-prajna il n'abordait pas les sujets trop énigmatiques qui auraient été indéchiffrables par un public ordinaire et il n'imposait pas non plus à autrui ses convictions personnelles ou ses points de vue ésotériques. Shakyamuni avait médité pendant longtemps sur les problèmes de ce monde, sur l'homme, ses relations humaines, comment l'homme devrait vivre sur terre puis, finalement, il avait atteint la connaissance de la vérité universelle, applicable à chaque moment, dans chaque endroit, pour chaque personne. La vérité qui s'applique "à chaque moment, dans chaque endroit, pour chaque personne" ne peut donc pas être compliquée au point de ne pas être à la portée de chacun de nous.

Par exemple, nous admettons facilement qu’"un divisé par trois égal un tiers". Cette vérité mathématique est d’un tout autre ordre que les croyances irrationnelles, pourtant largement répandues, qui prêtent à la vénération d'un quelconque objet le pouvoir de guérir les maladies. Cependant, on ne peut pas comprendre pourquoi "un" divisé par trois donne "un tiers" tant que nous ne sommes pas assez âgés pour suivre un certain raisonnement. Le Docteur Yoichi Yoshida, professeur à l'Université Rikkyo à Tokyo et mathématicien célèbre, raconte dans son recueil d'essais en mathématiques, comment dans ses premières années de scolarité il fut confronté aux nombres à écriture décimale illimitée, où "un divisé par trois", donne "0.3333...", un nombre infini.  Le futur mathématicien, Yoshida, s'évertua en vain, à trouver l’explication. Comment pouvait-on, d'un côté, plier matériellement une feuille de papier en trois parties parfaitement égales et de l'autre autre, ne pas réussir à réaliser une division parfaite de "un" par "trois" ?

Arrivé à l’enseignement secondaire, on lui enseigna les fractions et qu’ "un tiers" était une autre façon d'aborder le problème. Il en conclut qu'à l'école primaire il avait été dupé quand on lui inculqua que "un tiers" était le résultat de la division de "un par trois". Dès lors, captivé par le monde des fractions, Yoshida parvint à concevoir "un tiers" comme un nombre en soi, ce qui permettait de le concilier avec les trois parties égales d'une feuille de papier pliée.

Nous pouvons rapprocher cet exemple des enseignements du Bouddha. Bien que leur essence concerne tout le monde, on ne peut les comprendre qu'après avoir atteint une certaine maturité spirituelle. Comme on pourrait croire qu’en mathématiques il serait logique de former les écoliers directement aux fractions, les enseignants commencent par les entiers dits "naturels" : un, deux, trois et ainsi de suite. Ils passent aux fractions seulement dans le secondaire parce que trop jeunes, les enfants ne peuvent pas les comprendre sans l'apprentissage préalable des entiers consécutifs. Notons que dans la pratique, on utilise aussi la méthode du pliage du papier au lieu d'essayer d'expliquer aux élèves la théorie abstraite des fractions.

Donc Shakyamuni a adapté ses prêches en fonction des aptitudes et du niveau de compréhension de son auditoire. Il s'exprimait en utilisant diverses méthodes de raisonnement et à l'aide de paraboles pour que les gens de son époque puissent comprendre son message. Certains resteront incrédules en ne discernant que l'aspect superficiel du Sutra du Lotus lorsqu'il évoque des récits invraisemblables sur des mondes fantasmagoriques. Mais si les gens saisissent le véritable esprit du Sutra, et ce, malgré les quelques considérations effectivement incertaines qu'il renferme, ils peuvent prendre conscience que ce texte  déborde de vérités modernes, d’évidences scientifiques et humanistes.

Si l'on trouvait à l'époque que l'enseignement de Shakyamuni était aisé, c'est que sa vision du monde apportait de merveilleux changements dans l'existence du peuple. Sinon, il n'y aurait pas eu autant de personnes pour adhérer à sa doctrine en seulement cinquante ans de prêche.  Et cela dans un contexte où sa communauté vivait selon la devise que "ceux qui y entraient, étaient les bienvenus ; et ceux qui en partaient n'étaient pas regrettés". L'affaire des moines relatée au chapitre II du Sutra, illustre bien ce climat libéral : alors qu'il allait commencer son sermon, Shakyamuni ne chercha pas à convaincre les 5000 moines outrecuidants de rester dans la Grande assemblée. Ainsi sont-ils partis, disant qu’ils n’avaient pas besoin d’écouter le Bouddha car ils avaient déjà atteint l’Éveil.

Bien qu'il n'ait ni forcé les gens à venir l'entendre prêcher, ni exigé qu'ils restent, le nombre de ses disciples s'est rapidement accru à des dizaines de milliers de personnes. Cette adhésion enthousiaste résultait, sans aucun doute, du charisme incomparable de Shakyamuni, de son inspiration et de son ascendant, renforcés par la qualité et la valeur de l'enseignement lui-même.

Étrangement, la tolérance avérée de Shakyamuni causera bien des soucis à ses disciples qui en furent perturbés pendant un bon moment après sa mort. Les derniers mots qu'il prononça les laissèrent indécis : "Tous les phénomènes sont impermanents. Efforcez-vous à pratiquer le Dharma sans négligence." Il ne leur dit rien à propos de celui qui devrait diriger la communauté des croyants ni comment aborder cette question. Après sa mort, les disciples organisèrent spontanément des groupes régionaux essayant de respecter son enseignement. Cependant, comme aucun contrôle doctrinal n’était exercé sur les paroles de Shakyamuni, des différences de compréhension se sont propagées dans les vastes régions de l'Inde.

Dans les endroits parcourus par le Bouddha où il a dispensé directement sa doctrine, l'enseignement fut correctement transmis. Le problème résidait surtout dans les lieux où la population n'avait pas eu la chance d'entendre prêcher Shakyamuni. La doctrine bouddhique fluctua alors considérablement en fonction des orateurs qui la colportaient en la modulant en fonction de leurs idées personnelles. La période qui suivit la mort de Shakyamuni, a connu de nombreux ajouts à l’enseignement d’origine.  L'histoire du bouddhisme démontre que, pendant la vie de Shakyamuni et encore un peu après sa mort, son enseignement fut vivant et efficace. Mais le temps passant, le véritable esprit de l’Éveillé fut perdu, et il n’en subsista que la forme.

En parlant des difficultés que l’attitude libérale du maître occasionna aux disciples "peu après sa mort"  il ne faut pas, bien entendu, se limiter à un ou deux siècles car ses implications touchent aussi le présent, quelques deux-mille-cinq-cents ans plus tard. À l'échelle de l'histoire du genre humain, deux-mille-cinq- cents ans ne représentent effectivement que peu de temps.

Après son introduction au Japon par la Chine, le bouddhisme gagnait en puissance chaque fois qu'apparaissait un moine érudit ou un personnage éminent. Malgré ces regains d’intérêt sporadiques il fallut peu de temps pour que son efficacité décline. Par exemple, au XIIIe siècle les gens ont suivi Nichiren, le fondateur de l’École qui porte son nom, parce qu'il a su insuffler une nouvelle énergie au bouddhisme japonais. Malgré tout, après sa mort, son enseignement a dévié, ses concepts furent mal interprétés et la pratique s’est étiolée dans le formalisme.

Nous avons vu qu'en Inde, après la mort de Shakyamuni, les disciples avaient, au gré des régions, propagé une version du bouddhisme chaque fois différente.

Des moines cherchèrent à établir leur autorité en pratiquant et prêchant un mode de vie inaccessible aux des laïcs bouddhistes. Alors que, selon le Sutra du Lotus, durant la vie de Shakyamuni, les bhikshus (moines mendiants), les bhikshunis (nonnes mendiantes), les upasakas (laïcs pieux) et les upasikas (laïques pieuses) écoutaient les prêches du Bouddha, pratiquaient ses enseignements et essayaient de diffuser le Dharma en harmonie les uns avec les autres,  après la mort du Bouddha un fossé s'ouvrit entre moines et laïcs avant même que l'un ou l'autre groupe n'en ait été conscient. 

Inéluctablement, ce fossé se creusa encore avec le temps parce que quelques moines attachaient beaucoup plus d'importance à la conservation formelle des préceptes qu'à l'esprit fondamental qui avait présidé à leur mise en place. Il y eut aussi des moines qui s'évertuèrent à obscurcir délibérément l'enseignement pragmatique de Shakyamuni, constituant un système philosophique touffu, afin de contrer les autres mouvements indiens de l'époque.

En dépit de ce que Shakyamuni avait proclamé, quelques autres moines développèrent des théories personnelles à partir de leur ego boursouflé, insistant sur l’impossibilité d'atteindre le même Éveil que le Bouddha et l’incapacité à développer une spiritualité de même nature que la sienne. Nous devions seulement nous placer au-dessus des illusions et des souffrances dans ce monde. 

Constatant que le bouddhisme, ainsi détourné de son but, perdait sa puissance, des laïcs eurent l'ardent désir de rétablir le véritable esprit de Shakyamuni. Ainsi s’est formé un nouveau courant du bouddhisme que ses tenants baptisèrent "Mahayana" (Grand Véhicule), destiné à transporter tous les êtres dans le monde du Bouddha, par opposition au bouddhisme établi, le "Hinayana" (Petit Véhicule). Les disciples des anciens groupes ont alors riposté : "Faux ! C'est votre bouddhisme qui est fallacieux ". Et un conflit enflammé naquit entre les anciennes et les nouvelles écoles.

Le Sutra du Lotus est apparu dans ces circonstances, comme un effort pour réunir le bouddhisme en un seul véhicule. Ce sutra souligne l'existence d'un Véhicule Unique (Ekayana), qui doit être suivi par tous et dont le but suprême est de conduire par ce "véhicule" tous les êtres vers la bodhéité.

On estime généralement que le Sutra du Lotus a été consigné par écrit environ sept-cents ans après la mort de Shakyamuni. J’entrevois dans ses sept-cents ans comme un processus cyclique des transformations du bouddhisme, un rythme interne qui se poursuit au fil de sa longue histoire.  Au Japon, le bouddhisme a connu un renouveau au XIII siècle. Puis, au XXe siècle, lorsque le bouddhisme a de nouveau trop privilégié la forme, au détriment de sa vérité profonde et perdu le pouvoir de sauver les gens, un mouvement religieux a resurgi parmi les laïcs pour rétablir le bouddhisme à partir des enseignements authentiques de Shakyamuni, et, grâce à leurs efforts, il se répand partout dans le monde. Ce nouveau mouvement qui revalorise le Dharma touche désormais les pays occidentaux, insatisfaits par le monothéisme, l'athéisme, ou le matérialisme. Ceux qui cherchent la solution à leurs problèmes dans le bouddhisme sont de plus en plus nombreux. J'ai entendu dire qu'on en a fait le principe d'un nouveau système d'éthique même en République Populaire de Chine, pourtant pays communiste.

Nous vivons actuellement une période charnière, acculés à faire face au danger de la destruction brutale de l'humanité. À moins que l'homme ne décide de prendre une nouvelle résolution : revaloriser la dignité humaine en appliquant l'enseignement du Bouddha et donc en aidant les autres à vivre aussi bien que nous-mêmes.

Je regrette vivement que le Sutra du Lotus, détenteur de l'enseignement suprême du Bouddha, paraisse si difficile et qu'il ne soit étudié que par un nombre restreint de personnes ou par des spécialistes de la religion. Le Sutra du Lotus n'est généralement ni apprécié à sa juste valeur, ni compris. Par conséquent, il ne s'implante pas dans la vie quotidienne des gens. C’est la raison principale qui m’a poussé à écrire ce livre. J’aimerais apporter quelque clarté sur ce texte pour que son esprit puisse être compris par les gens du monde moderne et gagner leur cœur ; j’espère y parvenir en restant fidèle à son esprit d’origine dans son intégralité.

Il est impossible de vraiment comprendre le Sutra du Lotus en n'en lisant que quelques extraits. C’est autant un enseignement spirituel fort qu'une merveilleuse œuvre d'art qui débute et s’articule comme une dramaturgie. Ce texte, d'une poésie sublime, possède le pouvoir indescriptible de nous toucher même sous sa forme traduite et forcément amoindrie. Nous ne pouvons donc saisir sa véritable portée qu'en l'explorant de la première à la dernière ligne. Lire le Sutra d'une seule traite, n'est pas chose simple, d'autant que sa terminologie reste malaisée et peu familière. Des explications s'imposent à tout moment pour le rapprocher du contexte qui nous est proche. C’est la deuxième raison à ma décision d'écrire ce livre. Après une lecture approfondie du sutra entier, si les fidèles récitent matin et soir les parties-clé, leur esprit s'enracinera progressivement au-delà même de leur conscience et se manifestera assurément dans leur conduite quotidienne pour qu'une nouvelle vie s'ouvre à eux.

C’est le vœu que je prends la liberté d’exprimer ici.

 

Quelques notions générales

Développement et propagation du Sutra du Lotus

Nous venons de voir brièvement la genèse du Sutra du Lotus. Voyons à présent comment il fut introduit au Japon.

En Inde, à l'époque de Shakyamuni, l'usage de l'écriture était peu répandu et c'est le bouche à oreille qui en a assuré la propagation. Il est difficile d'imaginer aujourd'hui l’incroyable capacité de mémoire nécessaire pour apprendre par cœur tout ce disait le Bouddha. Le quotidien était évidemment moins compliqué et agité qu'il ne l'est aujourd'hui. En tous cas, les grands disciples du Bouddha, à l’esprit pur et pénétrant, devaient-ils écouter d'une oreille très attentive chacune des paroles du Bhagavat afin de s’en imprégner parfaitement et on peut raisonnablement considérer qu'ils ont su interpréter correctement les discours de Shakyamuni.

De plus, ils organisèrent après sa mort plusieurs conciles pour confronter leurs souvenirs et s'assurer de leur exactitude. Après avoir vérifié la conformité des propos du Bouddha, corrigé les erreurs de chacun, ils codifièrent les concepts. Ainsi, l'authenticité des termes de Shakyamuni a pu être respectée en dépit de leur transmission orale.

Pendant cinquante ans, Shakyamuni parcourut à pied l'énorme territoire de l'Inde et prononça de nombreux discours qu'il modulait en fonction du niveau de compréhension de son auditoire. Pourtant, force est de constater que l'interprétation des enseignements du Bouddha se modifiait en fonction des contrées et des groupes d’auditeurs, différences qui s'accentuèrent avec le temps. Malgré tout, grâce aux efforts des disciples, les paroles de Shakyamuni furent transmises aussi fidèlement que possible.

Tous les sutras bouddhiques sont sacrés : les sutras Agama, le Prajnaparamita sutra, le sutra d'Amitabha et bien d'autres. Mais c’est seulement dans le Sutra du Lotus que l'on trouve pour la première fois, unifiée et parfaitement explicite, l'idée force que Shakyamuni avait exposée tout au cours de sa vie. Autrement dit, le Sutra du Lotus renferme les fondamentaux du bouddhisme, le cœur des enseignements du Bouddha, exprimés en mots simples mais puissamment chargés de sens.

Certains adeptes discutent sur les valeurs relatives des divers sutras et entretiennent même l'idée que les différences entre eux ont été voulues par Shakyamuni lui-même. C'est une grave erreur car aucun sutra n'a été écrit par Shakyamuni. Il a prêché devant d'innombrables personnes pendant cinquante ans, depuis son premier discours aux cinq moines au Parc des Cerfs à Varanasi (Bénarès) jusqu’à sa mort à l'âge de quatre-vingts ans. Mais chaque communauté de disciples et leurs fidèles ont inséré parmi les sutras leur propres additifs, soit qu'ils les avaient entendus directement soit qu'ils les avaient appris par d'autres. En fait, peu importe à partir de quel sutra nous étudions l’enseignement de Shakyamuni, il est partout le Bhagavat, celui qui projette sur nous la lumière de la sagesse. Donc, bien que le Sutra du Lotus soit certainement l'enseignement le plus achevé, le vanter exclusivement au mépris des autres, témoignerait d'une incompétence notoire.

Expressions symboliques dans le Sutra du Lotus

Pour être bien compris du grand public, le Sutra du Lotus est souvent présenté sous une forme théâtralisée et ses compilateurs se sont efforcés de garder une formulation des idées philosophiques par des représentations concrètes. Par exemple, dans le chapitre I du Sutra du Lotus, Prologue, il est dit : « Puis, le Bouddha émet un rayon lumineux qui part d'une touffe de poils blancs d’entre ses sourcils, illuminant ainsi dix-huit-mille mondes à l'est.  En ces temps-là, vingt-mille bouddhas étaient apparus les uns après les autres, portant tous le même nom. » Cette image signifie que le Bouddha réside en chaque corps céleste et en chaque corps terrestre, qu’il existe absolument partout dans l'univers

Des descriptions telles que "quatre sortes de fleurs exquises tombent en pluie du ciel, et la terre tremble de six manières différentes" appartiennent également à ce type de métaphores. Aujourd'hui nous croisons souvent des locutions comme "glacer le sang dans les veines" ou "rire à gorge déployée". Or, personne ne s'avise à prendre au sens littéral ces expressions. Objectivement absurdes, elles agrémentent le propos de l'orateur ou de l'auteur en traduisant son ressenti. Cet aspect nous offre une clé pour appréhender le Sutra du Lotus. L'important ce n'est pas "le fait tangible", mais "la vérité", celle de l'enseignement du Bouddha. Même si dans le Sutra du Lotus nous rencontrons des récits qui semblent fantasmagoriques, nous devons impérativement chercher la vérité derrière l'apparence des mots.

La traduction de Kumarajiva en chinois

Importé en Chine, le Sutra du Lotus fut l'objet de nombreuses traductions. Toutefois, c’est la version de Kumarajiva qui est en vigueur actuellement en Asie du Sud-Est. Kumarayana, le père du célèbre traducteur, issu d'une famille noble de l'Inde, s'est rendu à Kucha, une région d'Asie Centrale, située entre l'Inde et la Chine où le bouddhisme fleurissait alors. Il épousa la sœur du roi dont il eut un fils en 344, Kumarajiva. À sept ans, ce dernier partit vivre avec sa mère dans un monastère puis fut envoyé en Inde pour étudier le bouddhisme mahayana.

Suryasoma, son précepteur, en lui enseignant le Saddharmapundarika-sutra (Le Sutra du Lotus du Dharma Merveilleux), avait entrevu le potentiel et la personnalité hors du commun de Kumarajiva. On raconte que lorsqu'il repartit pour sa région natale, Sengrui mit sa main droite sur sa tête et déclara : « Le soleil de Bouddha est apparu dans l'ouest et son dernier rayon est presque sur le point d'atteindre l'orient. Ce sutra a un lien avec le nord-est. Déployez-le là-bas avec révérence. »

"Ce sutra a un lien avec le nord-est". Dans la bouche de Suryasoma, nous devons reconnaître la pertinence de la prédiction car elle s'est bel et bien accomplie. En effet, un peu plus tard, le bouddhisme atteignit son apogée au Japon, dans une région située indubitablement à l'extrême nord-est de l'Inde.

Obéissant à son maître, Kumarajiva se mit à propager Le Sutra du Lotus au nord-est de la Chine. Mais comme à cette période les guerres étaient fréquentes, les frontières et les populations changeant constamment, ses projets ne se réalisèrent pas aussi bien qu'il l'espérait. Malgré tout, sa renommée de traducteur s'étendit partout dans le pays, et, en 401, sur invitation du souverain, il s'installa à Changan (act. Xi'an), la capitale des Qin postérieurs. Kumarajiva, qui avait déjà soixante-deux ans, fut nommé Grand-Maître. Il mourut à l'âge de soixante-dix ans, en 413, ayant consacré ses dernières huit années à la traduction de nombreux sutras en chinois

Faut-il vraiment rappeler que le Sutra du Lotus est le plus important parmi tous ceux qu'il avait traduits ? Constatant que les traductions chinoises qu'il avait consultées comportaient de nombreuses erreurs, il adopta une attitude très critique à l'égard de son propre travail. Même s'il maîtrisait remarquablement le sanskrit et le chinois, il ne s'est pas aventuré tout seul dans ce projet mais s'est fait assister de nombreux experts lettrés dont les compétences portaient sur les deux langues. De plus, il donnait des cours sur le Sutra du Lotus, notamment en présence du souverain. À partir des notes prises lors de ces cours, chaque expert élabora sa propre traduction chinoise du Sutra du Lotus. Une fois que chaque version achevée eût été examinée et débattue scrupuleusement, on procédait à la mise au point finale de la transcription normalisée du sutra. Il paraît que deux-mille hommes au moins avaient été recrutés pour ce travail. Nous pouvons donc conclure que la traduction de Kumarajiva du Sutra du Lotus du sanskrit en chinois est fiable et que les enseignements de Shakyamuni ont bien été transmis sans erreur avérée.

On raconte au sujet de Kumarajiva que le souverain Yao Xing, qui appréciait beaucoup sa personnalité et son savoir, le força à se marier pour qu'il puisse avoir un enfant. Sur son lit de mort, Kumarajiva aurait dit : « J'ai été contraint de déroger aux préceptes en me mariant, mais je crois que tout ce que j'ai pu exprimer n'a jamais contredit la pensée de Bouddha. Si j'ai réellement été honnête dans ce que j'ai dit, alors ma langue ne brûlera pas lors de ma crémation.» Lorsque sa famille incinéra sa dépouille, sa langue ne se consuma pas et libéra une lumière éblouissante.

Par la suite, le Sutra du Lotus jouera un rôle très important dans le bouddhisme chinois. Zhiyi, révéré comme le "petit Shakyamuni," procéda à un examen exhaustif de tous les sutras du Mahayana et du Hinayana, et conclut que le Sutra du Lotus contenait la véritable intention du Bouddha. Il nous en laissa des commentaires de grande valeur : le Hokke-gengi, le Hokke-mongu, et le Makashikan.

Ainsi, le Sutra du Lotus se propagea toujours plus largement partout en Chine puis en Corée.

Le Sutra du Lotus au Japon

C'est en 577 que le Sutra du Lotus traduit par Kumarajiva fut apporté à Naniwa (act. Osaka). On attendra trente-huit ans pour que soit rédigé le Hokke gisho*, sans doute le commentaire le plus ancien écrit par un Japonais, le prince-régent Shotoku (574-622). Ce dernier, bouddhiste fervent, édicta le codex connu sous le nom de Constitution de dix-sept articles, basé sur l'esprit du Sutra du Lotus. C'est ainsi que fut promulgué le premier texte législatif du Japon. Le fait que l'aube de la civilisation du Japon repose sur l'esprit du Sutra du Lotus est très éloquent. Depuis lors, et pendant les mille-quatre-cents ans, cet esprit a continuellement été transmis de génération en génération.

De nombreux moines bouddhistes, célèbres au Japon, s'efforcèrent de diffuser l'enseignement du Sutra du Lotus ; parmi eux Saicho, Dogen et surtout Nichiren qui donna une nouvelle dimension au Sutra pour le diffuser, au péril de sa vie, dans les classes populaires.

Il est intéressant de souligner les coïncidences de l'histoire : sept-cents ans après la mort de Shakyamuni, on assista à l'affaiblissement progressif et inexorable de son enseignement. Puis, sept-cent ans plus tard le Sutra du Lotus reprit toute sa vigueur avec le Mahayana. Le même mécanisme de déclin se reproduisit sept-cents ans après la mort du prince Shotoku jusqu'au nouveau rayonnement du Sutra du Lotus avec l'apparition de Nichiren. Depuis sa mort, en 1282, encore quelques sept-cents ans se sont écoulés pendant lesquels le Sutra déclina jusqu’à notre époque. Il y a actuellement au Japon des personnes qui croient même pouvoir être sauvées simplement en battant le tambour et scandant le mantra "Namu Myoho Renge-kyo" ("Je prends refuge dans le Sutra de la Fleur de Lotus du Dharma Merveilleux") ou bien encore qui espèrent que leurs prières seront exaucées uniquement s'ils vénèrent le mandala graphique inscrit par Nichiren, où ce mantra occupe le centre. En même temps, on assiste à une expansion du Sutra du Lotus un peu partout dans le monde.

Le contenu et l'esprit du Sutra du Lotus sont numineux, autrement dit sacrés, au sens qu’on leur doit un respect absolu. La pratique de son enseignement est elle aussi sacrée. Notre quotidien est foncièrement ordinaire, néanmoins, si nous cherchons à comprendre l'enseignement du Sutra, en y adhérant et en le mettant en pratique, c’est pour  libérer notre esprit de l'illusion et de la souffrance et prendre conscience que les hommes sont appelés à vivre dans l'harmonie et à s'aider les uns les autres. Si l'on fait acte d'une telle attitude ne serait-ce que quelques heures par jour, notre santé et notre situation s'amélioreront naturellement, aboutissant à une véritable émancipation. L'idée suprême et le vœu que transmet le Sutra du Lotus est que tous les gens du monde acquièrent ces sentiments et trouvent ainsi le bonheur.

Le Sutra du Lotus enseigne le respect de l’être humain, l’auto-perfectionnement et la paix. C'est cela le véritable humanisme. Aujourd'hui, alors que Nichiren est mort depuis environ sept-cents ans, nous avons le devoir de rétablir l'esprit du Sutra du Lotus et d’édifier une vie meilleure pour nous-mêmes, nos familles, nos sociétés et le monde.

Structure du Triple Sutra du Lotus

Le Triple Sutra du Lotus, ou Hokke Sambu-kyo, est composé du Sutra des Sens Infinis (Muryogi-kyo) ; du Sutra de la Fleur du Lotus du Dharma Merveilleux (Myoho Renge-kyo), généralement connu comme le Sutra du Lotus ; et du Sutra de la Méditation du bodhisattva Samantabhadra (Kan-fugen-bosatsugyobo-kyo, ou simplement Kan-fugen-gyo).

Le Sutra des Sens infinis

Le Sutra des Sens infinis est le sermon que Shakyamuni délivra sur le Pic du Vautour (Mont Grdhrakuta) juste avant de prêcher le Sutra du Lotus. Il est considéré comme l'introduction au Sutra du Lotus et en est inséparable. Shakyamuni y explique le but et la succession des enseignements qu’il a dispensés pendant quarante ans. Le Bouddha y dit que jusqu’à présent il n'avait pas encore révélé la Vérité. Cela ne signifie pas qu’avant il avait prêché des mensonges, mais que, même si tous ses sermons précédents étaient vrais, ils ne traduisaient pas la profondeur pleine et entière de son enseignement, la Vérité Ultime. La foi et le niveau de compréhension des gens n’étaient pas encore assez développés pour en saisir toute la portée. Shakyamuni fait donc une grande promesse pour son prochain sermon — le Sutra du Lotus : « Maintenant je suis prêt à révéler la Vérité ultime ». Si nous omettons de lire le Sutra des Sens Infinis nous aurons du mal à situer le Sutra du Lotus, le plus important des enseignements que Shakyamuni eût prononcé de sa vie.

Le titre du sutra, "Sens infinis", exprime l'idée d'un Dharma (Loi naturelle, essence ou principe de Vie) ayant des manifestations (significations, sens) incalculables. Le texte spécifie que toutes ces "significations" proviennent d'une seule unicité ultime qui est précisément la Réalité. Mais Shakyamuni n’explicite pas ici ce Dharma, et ce sutra ne permet pas d’aller plus loin. L’explication viendra dans le Sutra du Lotus, prêché immédiatement après.

Le Sutra des Sens infinis a donc été prêché pour préparer l'auditoire au Sutra du Lotus et lui est étroitement lié ; on l’appelle aussi la "Sutra d’ouverture (Kaikyo) du Sutra du Lotus". Il se compose de trois chapitres : "Les Vertus" (Tokugyo-hon), "Le Prêche" (Seppo-hon) et "Les Dix Mérites" (Jakudoku-hon). Le premier chapitre est "la partie d'introduction" (jobun), le deuxième chapitre, "la partie principale" (shoshubun) et le troisième chapitre, "la partie de conclusion" (ruzubun). Cette présentation en trois parties est commune à de nombreux sutras. La partie d'introduction expose où, quand et à qui il est destiné puis pourquoi il a dû être prêché ou encore quel est le sens de son contenu. La partie principale développe le sujet central et constitue évidemment la séquence la plus importante. Quant à la conclusion, elle exprime quel bénéfice on peut tirer de l'imprégnation par le texte central, par l'adhésion et sa mise en pratique et quelle protection "divine" sera octroyée à ceux qui la révèreront et la transmettront à leur tour.

Le Sutra du Lotus

Le Sutra de la fleur de lotus du Dharma merveilleux, communément appelé le Sutra du Lotus, comprend vingt-huit chapitres :

Pour en faciliter la compréhension, les lettrés de l'époque avaient choisi de diviser le document en plusieurs parties. Entre les chapitres XIV (Une vie heureuse) et XV (Bodhisattvas Surgis de Terre) se dessine une ligne de partage qui fractionne le sutra en deux parties : la première appelée "enseignement théorique" (shakumon) et la deuxième moitié appelée "enseignement essentiel ou primordial" (honmon). Chacune de ces parties est subdivisée en trois :

Shakumon (enseignement théorique) :
- introduction : chapitre I - Prologue,
- développement : chapitre II - Moyens appropriés au chapitre IX - Prédiction conférée aux apprentis et à ceux qui n’ont plus à apprendre
- conclusion : chapitre X - Le maître du Dharma au chapitre XIV - Une vie heureuse.

Honmon (enseignement essentiel)
- introduction : 1ère moitié du chapitre XV - Les bodhisattvas Surgis-de-Terre,
- développement : 2ème moitié du chapitre XV à la 1ère moitié du chapitre XVII - Discernement des bienfaits,
- conclusion : 2ème moitié du chapitre XVII jusqu'à la fin.

Enseignement théorique (shakumon) et enseignement essentiel (honmon)

L’enseignement théorique (shakumon) est celui que délivra le Bouddha historique (shakubutsu), l’homme Shakyamuni, qui est né dans ce monde et qui a atteint l’Éveil près de Bodhgaya.  L’enseignement essentiel ou atemporel (honmon) porte sur la structure intangible de l'univers, celui de la vie humaine et des relations entre tout ce qui vit, à partir de l'expérience de Shakyamuni et de l’interprétation qu’il en donne après avoir atteint l'état idéal d'homme. Shakyamuni nous enseigne aussi que la sagesse est la qualité la plus importante pour entretenir de véritables relations humaines. L'enseignement essentiel (honmon) est la sagesse-prajna du Bouddha Atemporel.

Le chapitre XVI de l'enseignement essentiel dit que le Bouddha instruit continuellement les hommes, partout dans l'univers et ce depuis le passé infini. Autrement dit, on appelle Bouddha la Vérité de l'univers, le principe fondamental ou le pouvoir immanent qui génère la vie et le développement de tous les phénomènes de l'univers, y compris le soleil, les autres étoiles, les hommes, la faune, la flore, etc. Ce Bouddha existe sans commencement partout dans l'univers. On l’appelle Bouddha Atemporel ou Bouddha Primordial ou encore Bouddha Originel (honbutsu).

La forme humaine sous laquelle le Bouddha Atemporel est apparu en ce monde est Shakyamuni qui a atteint l'Éveil sous l’arbre bodhi. Pour comprendre cela, prenons à titre de comparaison la relation des ondes électriques avec la télévision. Les ondes électriques émises par les émetteurs de télévision emplissent notre environnement. Nous ne pouvons ni les voir, ni les entendre, ni les toucher, mais qu’elles soient là est un fait indéniable. Quand nous allumons nos postes de télévision et choisissons une chaîne, la même image apparaît sur tous les téléviseurs raccordés à cette longueur d'ondes. Le Bouddha historique est comme la personne qui parle au studio de télévision. Il est tangible non seulement dans le studio, mais il pénètre aussi notre entourage comme les ondes électriques. Le Bouddha historique est comme l'image de cette personne qui apparaît sur le poste de télévision et la voix qu'il émet.  Le Bouddha historique ne pourrait pas apparaître si, à l'origine, il n’y avait pas de Bouddha Atemporel de même qu'aucune image ne pourrait apparaître à la télévision s’il n’y avait pas d’ondes. Par ailleurs, nous ne pouvons voir le Bouddha Atemporel que par le Bouddha historique, tout comme nous ne pouvons recevoir les ondes qui transportent les images et les voix qu'au moyen d'un poste de télévision.

Ainsi, le Bouddha Atemporel c'est le Bouddha qui existe dans chaque recoin de l'univers du passé infini à l'avenir infini, mais c’est seulement grâce aux enseignements de Shakyamuni, apparu dans ce monde conformément à l’essence du Bouddha Originel, que nous pouvons comprendre cette Vérité. Nous n’avons pas à déterminer qui est le plus sacré ou le plus important du Bouddha Originel ou du Bouddha historique : tous deux sont nécessaires et essentiels.

Les stations de radio et de télévision émettent des ondes afin qu'elles soient reçues par autant de personnes que possible. De même, le Bouddha Atemporel existe dans chaque partie de l'univers, prêt à y sauver tous les êtres. Il instruit les hommes, les animaux et la nature ; le salut c'est l’épanouissement manifeste et le complet développement de la vie pour chaque forme de vie en fonction de sa vraie nature.

Le Bouddha Atemporel ne fait qu'un avec la Vérité de l'univers. Nous devons seulement accorder la longueur d'ondes de nos vies à celle de la Vérité de l'univers pour que le Bouddha nous apparaisse. À ce moment-là, le nuage sombre des illusions qui recouvre nos esprits et nos corps disparaît complètement et la lumière éclatante de notre vie essentielle commence à briller à l'intérieur de nos esprits. Cet état d'esprit est notre véritable salut et la condition spirituelle que nous devons atteindre.

Le Bouddha Atemporel existe de manière permanente du passé à l'avenir infinis ; ce Bouddha est sans commencement ni fin. Pour nous sauver, il apparaît sous différentes formes en fonction du moment et du lieu qu'il investit et adapte ses enseignements à chaque niveau d'entendement.

L'enseignement essentiel (honmon) explique la relation entre le Bouddha et l'homme, autrement dit le salut de l'homme par le Bouddha Atemporel. Ce salut dépend de la maitri (amour-empathie) du Bouddha ; bienveillance qui est l'essence-même du Dharma Atemporel.

Sutra de la Méditation du Bodhisattva Samantabhadra

Ce sutra enseigne la pratique selon le bodhisattva Samantabhadra. En lisant le Sutra du Lotus, nous sommes vraiment encouragés à saisir la vraie signification des sermons que Shakyamuni a prêchés durant toute sa vie et à comprendre qu’en pratiquant ses enseignements, il nous est possible d'atteindre le même état d'esprit que le Bouddha. Cependant, nos vies quotidiennes sont continuellement perturbées par des afflictions et des désirs. Ces épreuves nous font souvent oublier l'enseignement du Sutra et nous décourage à poursuivre les leçons que nous en avons tirées.

Même si nous avons compris que la bodhéité est à notre portée, nous n’arrivons pas pour autant à nous débarrasser de nos illusions. Notre esprit est souvent assombri par un voile de conceptions erronées. Se remettre sincèrement en question permet l'élimination de ces nuages d’obscurité, le Sutra Samantabhadra enseigne la façon d'y parvenir. Ce sutra est donc aussi très proche du Sutra du Lotus et est appelé le "Sutra de Conclusion" (kekkyo) du Sutra du Lotus. À cause de son contenu, on l’appelle aussi "Sutra du Repentir."

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