Le roi Rinda

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 7, p. 225 ; SG* p. 993.
Gosho Zenshu p. 1059 - Soya dono gohenji

Minobu, le 17 août 1279 à Soya Doso, fils de Soya Kyoshin

 

J'ai bien reçu les deux sacs de riz séché que vous m'avez envoyés. Du riz peut sembler peu de chose, mais c'est pourtant ce qui soutient la vie humaine. Et le Bouddha a dit qu'une vie ne peut pas s'acheter, même pour le prix de tout un système majeur de mondes.

Le riz est ce qui permet à une vie de se prolonger. Le riz est semblable à l'huile, la vie, à une lampe. On pourrait comparer le Sutra du Lotus à la lampe, et le pratiquant, à l'huile qui l'alimente. Ou encore, le pratiquant à une lampe, et les laïcs qui lui font des dons, à l'huile permettant à cette lampe d'éclairer.

Au nombre des cent saveurs, on considère la saveur du lait de vache comme la meilleure. Il est écrit, dans le septième volume du Sutra du Nirvana : "De toutes les saveurs, la meilleure est celle du lait." Le lait peut se transformer en crème, la crème peut se changer en lait caillé, en beurre, puis en beurre clarifié (ghee). Des cinq saveurs ainsi obtenues, celle du ghee est, de toutes, la meilleure.

En poursuivant cette analogie entre les cinq saveurs et les divers enseignements bouddhiques, nous pourrions comparer les trois mille écrits confucianistes et les dix-huit principaux écrits du brahmanisme à une saveur ordinaire. Par rapport à eux, même les sutras Agama* ont la saveur du ghee.

[Parmi les enseignements bouddhiques], on pourrait dire que les sutras Agama* ont la simple saveur du lait ; le Sutra Kammuryoju et les autres sutras de la période Hodo, celle de la crème ; les sutras Hannya*, celle du lait caillé ; le Sutra Kegon*, celle du beurre, et le Sutra Muryogi, le Sutra du Lotus et le Sutra du Nirvana ont la saveur suprême du ghee.

De plus, si l'on compare le Sutra du Nirvana à la saveur du ghee, on peut considérer le Sutra du Lotus comme le souverain des cinq saveurs. Ainsi, le Grand-maître* Zhanlan* écrivit : "Si nous nous interrogeons sur les divers enseignements, nous voyons que le Sutra du Lotus est le véritable seigneur de toutes les doctrines exposées, car il est le seul à "dépasser le provisoire pour révéler le définitif." C'est pourquoi lui seul peut se prévaloir du terme Myo." Et il dit encore  : "Nous comprenons donc que le Sutra du Lotus est le véritable souverain de la saveur du ghee."(réf.)

Ces commentaires ne classent donc pas le Sutra du Lotus parmi les cinq saveurs. Le sens profond de ces passages est que les cinq saveurs ont pour fonction de nourrir la vie. Mais que la vie elle-même est souveraine, au-dessus de ces cinq saveurs.

L'école Tendai avance deux interprétations à cet égard. La première consiste à dire que les sutras Kegon*, Hodo*, Hannya*, ainsi que les sutras du Nirvana et le Sutra du Lotus, correspondent tous à la saveur du ghee. Cela conduit à mettre sur le même plan les sutras antérieurs au Sutra du Lotus et le Sutra du Lotus lui-même. Les maîtres de notre époque ne connaissent que cette interprétation et ignorent le principe qui fait du Sutra du Lotus le souverain des cinq saveurs. Ils se laissent donc tromper et égarer par les tenants des diverses autres écoles.

L'autre point de vue consiste à penser que, même si le Sutra du Lotus diffère des autres sutras puisqu'il dépasse les enseignements provisoires, ce qui n'est pas le cas des autres, tous représentent l'enseignement parfait*. C'est une interprétation qui se fonde sur l'enseignement théorique*. Mais selon l'enseignement essentiel*, les divers autres sutras correspondent aux cinq saveurs, alors que le Sutra du Lotus est le souverain des cinq saveurs. Zhiyi* et Zhanlan* abordèrent ce point dans leurs écrits, mais ils ne l'expliquèrent pas clairement. C'est pourquoi seuls quelques maîtres en furent conscients.

Dans le passage des commentaires de Zhanlan*, cité plus haut, "si nous nous interrogeons sur les enseignements", les mots "les enseignements" désignent le daimoku ou Titre du Sutra du Lotus ; les mots "dépasser le provisoire" correspondent au caractère Ge dans le Titre en cinq caractères Myo Ho Ren Ge Kyo. Les mots «révéler le définitif» parmi les cinq caractères du daimoku, se rapportent au caractère Ren ; les mots "lui seul peut se prévaloir du terme Myo" s'accordent avec le caractère Myo. Et les mots "C'est pourquoi" indiquent que, quand nous parlons du Sutra du Lotus comme de la quintessence des enseignements dispensés par le Bouddha sa vie durant, c'est au Titre du Sutra du Lotus que nous pensons. Il faut bien comprendre que le Titre du Sutra du Lotus est l'âme de tous les sutras, qu'il est l'œil de tous les sutras.

Dans les cérémonies d'ouverture des yeux, afin d'en garantir l'efficacité, c'est le Sutra du Lotus qui devrait être utilisé. Mais en réalité, ce sont les sutras Vairocana* et d'autres qui sont employés lors des cérémonies d'ouverture des yeux de toutes les images en bois ou peintes du Bouddha. Si bien qu'aucune représentation du Bouddha dans les temples et les pagodes du Japon, même offrant l'apparence d'un bouddha, n'est véritablement habitée par l'esprit du Bouddha. Ces images n'incarnent que l'esprit de personnes ordinaires vivant dans les neuf états inférieurs. C'est ainsi que s'est instaurée la coutume de révérer des maîtres ignorants comme s'ils étaient des sages.

Toutes ces pratiques ne font que dilapider le budget de l'Etat ; ce ne sont pas des prières efficaces. Au contraire, elles transforment les bouddhas en esprits maléfiques et en démons. C'est là l'origine des troubles des gouvernants aussi bien que du peuple.

Et désormais, parce que le Pratiquant du Sutra du Lotus et ses disciples bienfaiteurs sont apparus, les gens sont aussi effrayés que cent animaux devant un lion, roi des animaux, ou que les plantes et arbres tremblant sous un vent glacé. Je n'en dirai pas plus pour l'instant.

En quoi le Sutra du Lotus est-il supérieur aux autres sutras  ? Pourquoi est-il utile à tous les êtres vivants  ? Laissez-moi vous l'expliquer par une comparaison.

Les plantes et les arbres ont la terre pour mère, le ciel pour père, les pluies pour nourriture. Le vent est leur âme, le soleil et la lune sont leurs nourrices. Ainsi, ils croissent jusqu'à maturité, fleurissent et portent des fruits. De même, tous les êtres vivants ont pour terre "l'aspect réel de tous les phénomènes (shoho jisso)", pour ciel, leur "nature libre de tout aspect" ; "le Véhicule unique" est la pluie qui les nourrit  ; "le grand vent" qui les pousse, l'affirmation que le Sutra du Lotus est le plus élevé de tous les sutras que le Bouddha "a enseignés, enseigne ou enseignera"(réf.) ; et, avec les mots "doté du pouvoir de méditation et de sagesse-prajna"(réf.) les éclairant comme le soleil et la lune, ils cultivent les bienfaits de l'Eveil parfait faisant s'épanouir les fleurs de la grande compassion et qui donne le fruit de la bodhéité apportant paix et joie. Telle est la façon dont le Bouddha nourrit tous les êtres vivants.

C'est le fait de manger qui maintient en vie tous les êtres vivants. Il y a diverses sortes de nourriture. Certains êtres se nourrissent de terre, d'autres d'eau, certains mangent du feu, d'autres du vent. L'insecte gura se nourrit de vent, la taupe se nourrit de terre. Certains démons se nourrissent de peau et de chair humaine, des os et de la moelle des êtres humains ; d'autres se nourrissent d'urine et d'excréments. Des démons maléfiques mangent la vie des hommes, et d'autres se nourrissent de leur voix. Il y a des poissons mangeurs de pierres, et un animal appelé baku qui mange du fer. Les divinités de la terre et du Ciel, les rois-dragons, Nitten, Gatten, les rois célestes Taishaku et Daibonten, les personnes des deux véhicules, les bodhisattvas et les bouddhas se sustentent du Dharma bouddhique, le savourent et en nourrissent leur corps et leur esprit.

Laissez-moi faire une autre comparaison. Autrefois un grand roi nommé Rinda, souverain sage, gouvernait tout le Jambudvipa. Et de quoi vivait donc ce roi  ? Il se développait en écoutant le hennissement de chevaux blancs. Ce son avait la propriété d'apporter repos et paix à son corps et à son esprit, lui permettant ainsi de bien gouverner son royaume. C'était comparable à la façon dont les grenouilles grandissent en écoutant les coassements de leur mère ; ou au trèfle d'automne qui fleurit en entendant le brame du cerf ; ou à la plante basho qui bourgeonne lorsqu'elle entend le tonnerre ; ou aux grenades qui murissent en terrain pierreux.

Cela étant, le roi Rinda avait rassemblé un grand nombre de chevaux blancs dont il prenait grand soin. Et, parce que ces chevaux blancs ne hennissaient qu'en voyant des cygnes blancs, il avait aussi rassemblé quantité de cygnes blancs qu'il élevait pareillement. Si bien que non seulement le roi connaissait la paix et la tranquillité du corps et de l'esprit, mais les centaines d'officiels et les milliers de personnes à son service prospéraient aussi. Sur tout son royaume, le vent et la pluie se manifestaient au rythme normal des saisons, et les royaumes voisins respectaient le sien. Plusieurs années s'écoulèrent ainsi.

Mais, peut-être en raison d'une erreur commise dans l'exercice du pouvoir, ou parce que la bonne fortune de son karma était épuisée, les cygnes blancs, par milliers et dizaines de milliers, disparurent soudain, et les très nombreux chevaux blancs cessèrent de hennir. Lorsqu'il cessa d'entendre le hennissement des chevaux blancs, le roi devint semblable à une fleur qui se fane, ou à la lune au moment d'une éclipse. Le teint de sa peau pâlit, il perdit toute force, les perceptions de ses six organes des sens s'engourdirent et se voilèrent, et il devint aussi faible qu'un vieillard malade. La reine, elle aussi, vieillit et s'affaiblit. Les centaines d'officiels et les milliers de serviteurs se lamentèrent, ne sachant que faire. Le ciel se couvrit de nuages, la terre trembla, ouragans et sécheresses sévirent. La famine et les épidémies tuèrent tant de gens que les cadavres empilés formaient des tertres, et que les os s'entassaient comme des tuiles. De plus, d'autres pays se lancèrent à l'attaque de son royaume.

Alors, le roi, désespéré et perplexe, conclut qu'il n'avait plus d'autre recours que de prier les bouddhas et les divinités. Depuis longtemps, dans cet Etat, les enseignements des croyants non bouddhistes prospéraient. Beaucoup de gens honoraient aussi l'enseignement bouddhique et le considéraient comme un trésor national. Le roi déclara qu'il honorerait l'enseignement, quel qu'il soit, qui saurait faire revenir les cygnes blancs et, par conséquent, faire hennir les chevaux blancs. Il ordonna tout d'abord aux non bouddhistes de prouver l'efficacité de leurs enseignements. Mais ils eurent beau prier pendant plusieurs jours, pas un seul cygne blanc ne réapparut, et l'on n'entendit pas le moindre hennissement.

Le roi ordonna donc aux non bouddhistes de cesser leurs prières et aux bouddhistes de conduire les leurs. Apparut alors un jeune moine, nommé bodhisattva Ashvaghosha, nom signifiant "Cheval Hennissant". Il fut conduit à la cour, et déclara au roi : "Si Votre Majesté veut bien interdire tous les enseignements erronés non bouddhiques, qui prolifèrent partout dans le royaume, et si vous œuvrez à propager le Dharma du Bouddha, il ne devrait pas être difficile de faire de nouveau hennir les chevaux  ! "

Le roi promulgua un édit en ce sens. Puis le bodhisattva Ashvaghosha adressa des prières aux bouddhas des trois phases de la vie et des dix directions. Un cygne blanc ne tarda pas à réapparaître. En le voyant, les chevaux blancs se mirent à hennir tous ensemble. A peine le roi entendit-il le hennissement des chevaux qu'il ouvrit les yeux. Deux cygnes blancs, puis des centaines et des milliers d'autres, apparurent. Si bien que des centaines et des milliers de chevaux blancs se mirent à hennir joyeusement. Le roi retrouva son teint normal, comme le soleil réapparaît après une éclipse ; et sa force physique ainsi que le fonctionnement de son esprit se trouvèrent des centaines et des milliers de fois supérieurs à ce qu'ils avaient été auparavant. La reine exulta de joie, les ministres et les hauts dignitaires retrouvèrent leur courage, le peuple et les pays voisins s'inclinèrent respectueusement.

La situation dans le monde d'aujourd'hui n'est en rien différente. On pourrait comparer la période qui couvre les sept générations des divinités célestes et les cinq générations des divinités terrestres, autrement dit les douze premiers règnes de l'histoire japonaise, à un kalpa de formation. Grâce à l'accumulation de bonne fortune liée à l'observance des préceptes dans des vies antérieures, même si le peuple, à l'époque, ne fit que peu d'efforts en direction de la bonté, le pays fut encore bien gouverné et les gens bénéficièrent d'une grande longévité.

Puis vint l'époque des souverains humains. Pendant les vingt-neuf premiers règnes, la force obtenue par l'observance des préceptes dans des vies antérieures commença à s'affaiblir. Gouverner devint difficile et, pour la première fois, le pays fut confronté aux trois calamités et des sept désastres. Mais, furent alors introduits de Chine, les textes décrivant les principes selon lesquels avaient gouverné les Trois Augustes et Cinq Empereurs de l'Antiquité. Grâce à l'utilisation de ces textes et aux prières adressées aux divinités, les calamités et les désastres qui accablaient le pays purent être maîtrisés.

Sous le règne de l'empereur Kimmei, trentième souverain de forme humaine, les vertus liées à l'observance des préceptes dans des vies antérieures avaient presque entièrement disparu du pays. Et un nombre toujours croissant de personnes, à l'esprit entièrement dominé par le mal, apparurent. Les esprits bienveillants, de plus en plus faibles, étaient de moins en moins capables de résister aux esprits malveillants. Les enseignements confucéens étaient trop légers pour contrebalancer les fautes des gens, devenues très lourdes. Si bien que les textes confucéens furent abandonnés et que l'on se tourna vers les écrits bouddhiques.

Par exemple [lorsque le bouddhisme fut introduit au Japon], Moriya rendait un culte aux nombreuses divinités apparues au cours des sept règnes des divinités célestes et des cinq règnes des divinités terrestres. Il pria pour faire obstacle à la propagation du bouddhisme et pour que les textes confucianistes soient respectés comme auparavant. Par contre, le prince Shotoku choisit de vénérer le Bouddha Shakyamuni, Maître du Dharma, et adopta comme textes sacrés, le Sutra du Lotus et les autres sutras. Les deux parties luttèrent pour l'emporter, mais, en définitive, le culte des divinités fut vaincu et la victoire revint au Bouddha. La terre des divinités [le Japon ] devint pour la première fois Terre du Bouddha. La même chose s'était produite en Inde et en Chine. Le passage de Sutra affirmant  : "Maintenant, ce monde des trois plans est tout entier mon domaine"(réf.) commençait à se concrétiser. Au cours des plus de vingt règnes allant de celui de l'empereur Kimmei à celui de l'empereur Kammu, soit pendant une période d'environ 260 ans, on considéra que le Bouddha était souverain, et que les divinités étaient à son service. C'est ainsi que le monde fut gouverné. Mais, bien que fut reconnue la supériorité des enseignements bouddhiques et qu'une place inférieure fut accordée aux divinités, le monde n'était toujours pas en paix.

Beaucoup se demandèrent pourquoi. C'est alors que, sous le règne de l'empereur Kammu, apparut un sage appelé le Grand-maître* Saicho*. Ayant réfléchi à ce problème, il déclara : "Les divinités ont été vaincues et le Bouddha a été victorieux. Le Bouddha est considéré comme souverain et les divinités comme subalternes ; cette hiérarchie a été correctement établie, par conséquent le pays devrait être en paix. Or, le pays est en proie à de nombreux troubles  ! Trouvant cela bien étrange, j'ai entrepris d'étudier tous les sutras, et j'ai compris la raison de cette situation.

"Au sein même des enseignements bouddhiques, une grave erreur a été commise. Parmi tous les sutras, le roi des sutras est le Sutra du Lotus, tandis que les autres sutras - Kegon*, Daibon, Jimmitsu* et Agama*, doivent avoir le rang de ministre, de serviteur ou de roturier. Pourtant, les adeptes de l'école Sanron affirment que les sutras Hannya* sont supérieurs au Sutra du Lotus ; ceux de l'école Hosso, que le Sutra Jimmitsu* est supérieur au Sutra du Lotus ; les tenants du Kegon considèrent le Sutra Kegon* comme supérieur au Sutra du Lotus, tandis que l'école Ritsu se proclame la mère de toutes les autres écoles. Il n'y a pas un seul pratiquant du Sutra du Lotus. Et ceux qui ont voulu le lire et le réciter ont été, au contraire, ridiculisés et méprisés par les autres."

Saicho* affirma que telle était la raison de la colère du Ciel et de l'affaiblissement des divinités protectrices du pays. Et il déclara que même ceux qui faisaient l'éloge du Sutra du Lotus en détruisaient le cœur.

En entendant cela, les moines des Sept temples principaux de Nara, des quinze grands temples, et de tous les temples et monastères de montagne du Japon, devinrent furieux. Ils s'écrièrent : "Mahadeva, de l'Inde, et les moines taoïstes de la Chine se sont réincarnés dans notre pays  ! Ils ont pris la forme de ce petit moine appelé Saicho*  ! Si quelqu'un le rencontre, qu'il lui brise la tête en deux, qu'il lui coupe les bras, qu'il le frappe et l'insulte  ! "

Mais l'empereur Kammu, souverain sage, voulut savoir qui avait raison, et, ayant clairement perçu la vérité à ce sujet, conclut que les six écoles de Nara étaient dans l'erreur. Il fit alors construire, sur le Mont Hiei, un temple qui fut le premier centre de l'école Tendai-Hokke. Et il ne se contenta pas d'établir un kaidan pour l'ordination selon les préceptes de l'Eveil parfait sans supérieur ; il déclara aussi l'école Hokke supérieure aux six écoles plus anciennes liées aux sept temples principaux de Nara et aux quinze grands temples du Japon.

Ainsi, l'enseignement des six écoles en vint à être considéré comme un moyen menant au Sutra du Lotus. Une situation semblable s'était produite auparavant, lorsque les divinités, vaincues par le Bouddha, étaient devenues des gardiennes à son service. C'est à peu près ce qu'il advint au Japon. Pour la première fois, le passage du Sutra : "[parmi tous les sutras] le Sutra du Lotus est le plus élevé"(réf.), fut clairement admis dans ce pays. Il est écrit qu'une personne "capable d'enseigner le bouddhisme à une autre personne est l'envoyé du Bouddha."(réf.). Pour la première fois, un envoyé du Bouddha est apparu dans ce pays. Pendant une période de plus de vingt ans, sous les règnes des trois empereurs Kammu, Heizei et Saga, tous les habitants du Japon sont devenus des adeptes du Sutra du Lotus.

Mais, alors qu'un arbre, l'eranda, dégage une odeur nauséabonde, le bois de santal est délicatement parfumé. L'existence de Devadatta [qui s'opposa à lui] est directement liée à celle de Shakyamuni. Ainsi, en même temps que le Grand-maître* Saicho* apparut un sage désigné sous le nom de Grand-maître* Kukai*. Il alla jusqu'en Chine pour y étudier le Sutra Vairocana* et les enseignements du Shingon, et puis revint au Japon.

Tant que le Grand-maître* Saicho* était encore vivant, Kukai* ne proclama pas ouvertement la supériorité du Sutra Vairocana* sur le Sutra du Lotus. Mais après la mort du Grand-maître* Saicho*, le 4e jour du 6e mois de la 13e année de l'ère Konin (822), il pensa sans doute que le temps était venu de le faire. Dans la 14e année de l'ère Konin, le 19e jour du 1er mois, le Grand-maître* Kukai* produisit donc un document accordant à l'enseignement du Shingon la première place, au Sutra Kegon* la deuxième, et au Sutra du Lotus la troisième. Il écrivit aussi que le Sutra du Lotus était fondé sur une théorie puérile, que le Bouddha Shakyamuni n'avait pas dépassé le stade de l'obscurité et que les tenants de l'école Tendai étaient des voleurs.

Il voulut ainsi tromper l'empereur Saga en tentant de placer sa propre école Shingon au-dessus des sept écoles plus anciennes et en affirmant qu'elles n'offraient que des enseignements provisoires alors que l'école Shingon représentait la vérité ultime.

Dans la période qui suivit, tous les habitants du Japon devinrent des adeptes de l'école Shingon. De plus, un disciple du Grand-maître* Saicho*, Ennin*, se rendit jusqu'en Chine où il fit une étude approfondie des enseignements secrets du Tendai et du Shingon avant de rentrer au Japon. Il écrivit des commentaires sur deux ouvrages, le Sutra Kongocho et le Sutra Soshisutji, et fonda un temple appelé Zento-in sur le Mont Hiei. Dans ses commentaires, il affirma qu'il fallait accorder la première place au Sutra Vairocana*, et la seconde au Sutra du Lotus ; et il avança d'innombrables autres affirmations tout aussi erronées que celles de Kukai* avant lui. J'ai déjà abordé cela dans mes lettres précédentes.

A Ennin* succéda un autre Grand-maître* , du nom d'Enchin, qui propagea cet enseignement depuis le temple Onjo-ji. De tous les temples, c'est selon moi celui qui est à l'origine des désastres qui frappent le pays.

Sans Ennin* et Enchin, certains peut-être, parmi les trois mille moines du Mont Hiei, n'auraient jamais admis la supériorité du Shingon. Mais Ennin*, connu également sous le nom de Grand-maître* Jikaku, les fit tous taire, égara leur esprit, et personne n'osa le contredire.

De plus, le soutien que lui accordèrent l'empereur et ses ministres fut encore plus grand que celui dont avaient bénéficié en leur temps Saicho* et Kukai*. Si bien que les moines du Mont Hiei, les Sept temples de Nara et, en fait, tous les habitants du Japon, s'entendirent sur ce point que le Sutra du Lotus était inférieur au Sutra Vairocana*. Dans les temples où le Sutra du Lotus avait été autrefois enseigné, ce fut désormais le Shingon qui fut exposé et placé au-dessus du Sutra du Lotus. Quatre cents et quelques années se sont ainsi écoulées. Pendant tout ce temps, ces enseignements erronés ont continué à se propager et cinq souverains, du 81e empereur du Japon au 85e, ont perdu leur trône. Au déclin du Dharma bouddhique a correspondu le déclin de la vie politique.

De plus, un enseignement erroné majeur, appelé Zen, et un enseignement erroné mineur, appelé Nembutsu, ont rejoint la doctrine grandement nuisible du Shingon ; et ces mauvaises écoles influencent désormais le pays tout entier. La grande déesse qui illumine les cieux, Tensho Daijin*, a perdu tout cœur à l'ouvrage et n'exerce plus ses fonctions protectrices ; le grand bodhisattva Hachiman a perdu sa force et n'est plus capable de protéger le pays. Et, pour finir, nous sommes bien près d'être conquis par un pays étranger.

Moi, Nichiren, comprenant bien tout cela, et redoutant la mise en garde donnée à "celui qui trahit le bouddhisme"(réf.) et à celui qui "tombera en enfer avec..." (note), j'ai tenté d'informer le gouvernement du pays de l'ensemble de cette situation. Mais, abusés par les doctrines erronées, tous refusent de me croire. Au contraire, les autorités sont devenues des ennemis mortels [du Sutra du Lotus].

J'ai beau dire que ce pays regorge de personnes prêtes à détruire le Sutra du Lotus, personne ne le comprend, et tous s'enfoncent de plus belle dans l'ignorance. De plus, maintenant, un Pratiquant du Sutra du Lotus est apparu. De sorte que les habitants du Japon, au comble de l'ignorance, ajoutent maintenant l'arrogance. Ils favorisent les enseignements erronés et haïssent l'enseignement correct. Dans un pays à ce point dominé par les trois poisons, comment paix et stabilité pourraient-elles s'établir ?

Dans un kalpa de déclin, trois calamités majeures se produisent : les calamités du feu, de l'eau et du vent. Et dans le kalpa de décroissance, trois calamités de moindre importance : la famine, les épidémies et la guerre. La famine est provoquée par l'avidité, les épidémies par l'ignorance, et la guerre par la colère.

La population du Japon compte, actuellement, 4 994 828 hommes et femmes, tous différents mais tous, pour la même raison sont contaminés par les trois poisons. Ces trois poisons sont provoqués par leur lien avec Namu Myoho Renge Kyo. Ainsi, tous en même temps, hommes et femmes du Japon calomnient, attaquent, bannissent et détruisent Shakyamuni, Taho et tous les autres bouddhas des dix directions. C'est là l'origine de l'apparition des trois calamités mineures.

Dans ces circonstances, je me demande quel lien, dans les existences passées, a conduit Nichiren et ses disciples à se consacrer à la récitation du Titre du Sutra du Lotus. En y réfléchissant, il me semble qu'aujourd'hui Bonten, Taishaku, les divinités Nitten, Gatten et les quatre Rois du Ciel, Tensho Daijin*, le grand bodhisattva Hachiman, et toutes les divinités majeures et mineures des 3 132 sanctuaires du Japon entier, sont semblables au roi Rinda du temps passé.

Le cheval blanc est Nichiren et les cygnes blancs sont mes disciples. Le hennissement des chevaux blancs est le son de nos voix récitant Namu Myoho Renge Kyo. En entendant cette voix, comment Bonten, Taishaku, les divinités Nitten, Gatten et les quatre Rois du Ciel et les autres, pourraient-ils ne pas retrouver leur belles couleurs, un teint lumineux et éclatant  ? Il serait impossible qu'ils nous refusent leur protection, soyons-en fermement convaincus.

Pour la cérémonie des funérailles qui a eu lieu le 3e mois de cette année, vous m'avez fait parvenir de nombreux gamoku. Cela m'a permis de nourrir plus d'une centaine de personnes dans cet ermitage de montagne. Du matin jusqu'au soir, nous avons pu réciter et étudier le Sutra du Lotus. En cette époque mauvaise des Derniers jours du Dharma, cela constitue la pratique bouddhique la plus importante sur tout le continent du Jambudvipa. Quelle joie ce doit être pour l'esprit de nos ancêtres défunts  ! Le Bouddha Shakyamuni donnait, à ceux qui respectent la piété filiale, le titre d'Honorés du monde. Ne méritez-vous pas précisément vous-même cette appellation d'Honoré du monde ?

Le décès du moine Daishin Ajari est sans doute bien regrettable. Mais considérez-le comme un présage indiquant que l'enseignement du Sutra du Lotus se répandra encore plus largement.

J'aurais encore beaucoup d'autres choses à vous dire. Si je suis encore en vie pour le faire, je vous écrirai en une prochaine occasion.

Nichiren

Le 17e jour du 8e mois de la 2e année de Koan (1279), sous le signe cyclique tsuchinoto-u.
Réponse à Soya Doso

ARRIÈRE-PLAN.- Cette lettre fut écrite de Minobu le 17e jour du 8e mois de 1279, alors que Nichiren Daishonin était âgé de cinquante-huit ans. Elle était adressée à Soya Doso, fils de Soya Kyoshin, l'un des principaux croyants de la province de Shimosa. Au cours du 3e mois de la même année, à l'occasion d'une cérémonie bouddhique en la mémoire d'un défunt, Doso avait envoyé un don important à Nichiren Daishonin alors que ce dernier vivait en un lieu de montagne désertique au Mont Minobu. Ce don de Doso avait permis à plus de cent disciples de pratiquer à Minobu ; on peut donc en déduire que Doso était extrêmement déterminé à soutenir Nichiren Daishonin.
Au début de cette lettre, Nichiren Daishonin mentionne les deux sacs de riz séché que Doso lui a fait parvenir. Pendant la période de Kamakura (1185-1333), il était usuel de faire sécher le riz pour le préserver, et ce riz séché était souvent emporté comme provision en voyage. En rappelant que le riz soutient la vie, Nichiren Daishonin fait l'éloge du mérite des croyants laïques qui soutiennent la vie du Pratiquant du Sûtra du Lotus. (Commentaire ACEP)

En anglais : King Rinda

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=983&m=1&q=King%20Rinda
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_KingRinda.htm

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