Les quatorze oppositions - hobo
ou Réponse à Matsuno


(Les quatorze oppositions à la Loi)

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 3, p. 229; SG* p.759.
Gosho Zenshu p. 1381 - Matsuno dono Gohenji (Jushi hibo sho) Teihon no. 231, 2:1273

Minobu, fin 1276, au nyudo Matsuno Rokuro Zaemon


J'ai bien reçu ce que vous m'avez envoyé : le kan de monnaie, le sac de riz raffiné et le kimono blanc. Au sud de cette montagne, champs et collines en friche s'étendent sur plus de cent ri. Au nord, se dresse très haut le Mont Minobu qui se poursuit plus loin par les sommets du Mont Shirane. A l'ouest, s'élève le pic abrupt de Shichimen, couvert de neige toute l'année. Il n'y a pas la moindre habitation autre que la mienne dans la région. Les seules visites que je reçoive, et je regrette qu'elles soient si brèves, sont celles des singes qui viennent en se balançant par la cime des arbres. A l'est, coulent les flots rapides de la rivière Fuji, semblables aux tourbillons de sable du Takla-Makan. En un lieu si inaccessible, où les visites sont rares, vous m'avez fait parvenir plusieurs fois des dons et des lettres. Rien n'est plus mystérieux.

J'ai appris que le moine Nichigen, du temple Jisso-ji, parce qu'il s'était converti à mon enseignement, a été rejeté par ses disciples et ses bienfaiteurs et a dû quitter ses terres. Malgré cette situation très difficile, il me rend quand même visite et prend soin de mes disciples. Quel dévouement au véritable Dharma  ! Quelle remarquable sagesse  ! Sa connaissance du bouddhisme est déjà sans pareille. Pourtant, sans se préoccuper ni de gloire ni de profit, il est devenu mon disciple. Il applique lui-même les mots du Sutra "nous ne sommes pas avares de notre vie". (réf.) Pour exprimer sa gratitude envers le Bouddha, il vous instruit, vous et les autres croyants et vous entraîne, vous, Matsuno à faire ces offrandes sincères. Tout cela est véritablement merveilleux.

Le Bouddha enseigna que, à l'époque des Derniers jours du Dharma, des moines et des nonnes comparables à des chiens seraient aussi nombreux que les grains de sable du Gange. Il voulait dire par là que les moines et les nonnes de cette époque ne se préoccuperont que de leur renommée et de leur profit. Parce qu'ils revêtiront la robe des religieux, ils auront l'apparence de vrais moines et nonnes. Mais, dans leur coeur, ils cacheront l'épée de la rancune et des préjugés, colportant sans cesse auprès de leurs bienfaiteurs de multiples calomnies dans le but de les écarter des religieux des autres écoles. C'est de cette manière qu'ils s'efforcent de conserver pour eux-mêmes leurs bienfaiteurs et d'empêcher les autres moines et nonnes de les approcher. Ils sont comme des chiens à la porte d'une maison où on les nourrit, grognant et attaquant si un autre chien s'approche de leur pitance. Les moines et les nonnes de ce genre tomberont tous dans les mauvaises voies. Parce qu'il a beaucoup étudié, le moine Nichigen a probablement lu ce passage dans le Sutra. Je lui suis très profondément reconnaissant de l'intérêt qu'il porte à mes disciples et des fréquentes visites qu'il leur rend.

Dans votre lettre vous dites que, depuis que vous avez commencé à croire en ce Sutra, sans la moindre négligence, vous n'avez pas cessé de réciter les junyoze, le Jigage, ni de réciter daimoku. Et vous demandez s'il y a une différence entre les bienfaits obtenus par la récitation de daimoku lorsque c'est un sage qui le récite ou un simple mortel (bompu) comme vous. La réponse est qu'il n'y en a aucune. L'or reste le même dans les mains d'un sage ou dans celles d'un insensé, et le feu ne change pas de nature, qu'il soit allumé par un fou ou par une personne sensée.

Il y a toutefois une différence si l'on récite [daimoku] en agissant d'une manière contraire à l'esprit de ce Sutra.
Si l'on veut pratiquer correctement ce Sutra, il y a plusieurs degrés d'opposition à éviter. Pour les résumer, je citerai le cinquième volume du Hokke Mongu Ki*  : "A propos des diverses formes d'opposition au Dharma il est seulement dit dans le Hokke Mongu
* qu'il faut "enseigner aux sages mais non aux insensés." (note) Un moine a classifié différentes sortes d'attitudes dommageables de la manière suivante : "Je ferai d'abord la liste des mauvaises causes et ensuite celle de leurs effets. Il y a quatorze mauvaises causes : 1) l'orgueil, 2) la négligence, 3) les préjugés, basés sur l'égoïsme, 4) l'auto-satisfaction liée à une compréhension superficielle, 5) l'attachement aux désirs terrestres, 6) le manque d'esprit de recherche, 7) le manque de croyance, 8) l'aversion, 9) le doute injustifié, 10) la calomnie, 11) le mépris, 12) la haine, 13) la jalousie, 14) la rancune." Puisque la mise en garde contre ces quatorze formes d'opposition est valable pour les laïcs aussi bien que pour les religieux, vous devriez craindre de les commettre.

Par le passé, le bodhisattva Fukyo affirma que tous les êtres avaient l'état de bouddha et atteindraient immanquablement la bodhéité s'ils adhéraient au Sutra du Lotus. Il déclara que mépriser quiconque équivalait à mépriser le Bouddha. Ainsi, sa pratique consistait à manifester un immense respect envers tous les êtres humains. Il respectait même ceux qui ne pratiquaient pas le Sutra du Lotus, parce qu'ils avaient aussi en eux l'état de bouddha. A plus forte raison faut-il respecter les moines et les laïcs qui pratiquent le Sutra.

Il est dit dans le quatrième volume du Sutra du Lotus : "Le crime qui consiste à prononcer ne serait-ce qu'un mot de critique à l'égard de ceux qui croient au Sutra du Lotus et l'enseignent, qu'ils soient laïcs ou moines, est plus lourd que le crime d'insulter ouvertement le Bouddha Shakyamuni pendant tout un kalpa." On lit encore : "[Quiconque verra une personne adhérer à ce Sutra et tentera de critiquer ses fautes ou ses défauts sera à la même époque atteint de lèpre blanche] qu'il dise vrai ou faux." Gravez ces passages dans votre coeur, et souvenez-vous que ceux qui pratiquent le Sutra du Lotus ne doivent jamais se calomnier entre eux. Tous ceux qui pratiquent le Sutra du Lotus sont sans exception des bouddhas, et calomnier l'un d'eux équivaut à calomnier un bouddha. Si l'on récite daimoku sans jamais oublier cela [qu'il n'y a aucune différence entre ceux qui pratiquent le Sutra du Lotus] les bienfaits que l'on obtient sont les mêmes que ceux du Bouddha Shakyamuni. On lit dans le Kongobei Ron [de Zhanlan*] : "La vie de l'enfer et son environnement se trouvent également dans l'état de bouddha. [Inversement, ] la vie d'un bouddha et sa Terre parfaite ne se trouvent pas ailleurs que dans l'ichinen [instant pensée] d'un simple mortel." A la lumière de ces citations, efforcez-vous de bien comprendre le sens des quatorze oppositions.

Que vous me posiez ainsi des questions sur le bouddhisme indique que vous vous préoccupez sincèrement de votre vie future. Il est dit dans le Sutra du Lotus  : "Ceux qui écoutent ce Dharma et le pratiquent sont très rares."(réf.) Si un véritable envoyé du Bouddha n'apparaît pas, comment est-il possible de transmettre cet enseignement sans trahir l'esprit du Bouddha  ? Ils sont très rares aussi ceux qui, en posant des questions sur le sens du Sutra, parviennent à dissiper leurs doutes et à acquérir une foi indestructible. Même lorsqu'une personne est de condition modeste, si sa sagesse est, si peu que ce soit, supérieure à la vôtre, il faut l'interroger sur le Sutra. Mais les hommes de notre époque mauvaise sont si arrogants, si imbus de leurs interprétations personnelles et si attachés à la renommée et à la fortune qu'ils craignent de s'attirer le mépris des autres en devenant les disciples d'une personne de position modeste et en apprenant d'elle. Ils ne parviennent pas à se détacher de leurs conceptions erronées et semblent condamnés à tomber dans les voies mauvaises.

Il est dit dans le chapitre chapitre Hosshi* (X) : "Les bienfaits obtenus en faisant des offrandes à un moine qui enseigne le Sutra du Lotus sont encore plus grands que ceux que l'on obtient en offrant d'innombrables trésors au Bouddha pendant huit milliards kalpas. Et celui qui peut entendre le Bouddha enseigner ce Sutra, ne serait-ce qu'un instant, ressentira la joie intense que procure un immense bienfait."

Même un ignorant peut obtenir des bienfaits en servant une personne qui enseigne ce Sutra. Même un démon ou un animal, s'il enseignait ne serait-ce qu'un vers ou une phrase du Sutra du Lotus, devrait être respecté comme on respecterait le Bouddha. C'est le sens de ce passage du Sutra dans lequel il est dit : "Il faut se lever et le saluer de loin, avec autant de respect que l'on en témoignerait au Bouddha."(réf.) Vous devriez vous respecter les uns les autres de la même manière que les bouddhas Shakyamuni et Taho au cours de la cérémonie décrite dans le chapitre chapitre Hoto* (XI).

Le moine Sammi-bo est peut-être de position modeste mais, s'il est capable d'enseigner, si peu que ce soit, le Sutra du Lotus, il faut le respecter comme on respecterait un bouddha et l'interroger sur le bouddhisme. C'est la signification du principe "suivre le Dharma et non la personne."(réf.)

Il y a bien longtemps, dans les montagnes de l'Himalaya, vivait un jeune homme du nom de Sessen Doji. Il se nourrissait de racines et de baies, allait, vêtu d'une peau de daim, et pratiquait en silence la Voie. En observant avec attention le monde, Sessen Doji constata que rien n'est immuable et que tout ce qui naît est un jour destiné à mourir. Il comprit que ce monde est aussi fugace qu'un éclair, aussi évanescent que la rosée sous le soleil du matin, aussi éphémère que la flamme d'une lanterne dans le vent, ou aussi fragile que les feuilles de basho. Personne ne peut échapper à ce destin. Finalement, chacun doit entreprendre ce voyage pour l'au-delà. Quand nous pensons à ce voyage vers l'autre monde, nous l'imaginons dans l'obscurité la plus profonde. Là, il n'y a ni soleil ni lune, ni lumière des étoiles. Pas même une bougie ou une torche pour éclairer le chemin. Et sur cette route sombre, personne ne vous accompagne. Tant que vous vous trouvez en ce monde Saha, vous êtes entourés par votre famille, vos parents, par des frères et des soeurs, un mari, une femme, des enfants. Vous pouvez être protégé par la bienveillance d'un père, l'amour inépuisable d'une mère. Mari et femme sont aussi inséparables que des crevettes vivant sous la mer au creux de la même éponge, animaux qui semblent s'être juré de partager le même abri sans jamais s'en écarter de toute leur vie. Ils peuvent dormir dans le même lit et se blottir ensemble sous des couvertures brodées de canards mandarins, mais ce voyage dans l'au-delà, ils ne pourront pas le faire ensemble. Quand ils devront avancer seuls dans l'obscurité qui viendra les encourager ?

Bien que la durée de la vie de chacun soit imprévisible, il est dans l'ordre naturel que les plus âgés meurent d'abord et que les plus jeunes restent un peu plus longtemps en vie. Lorsque cela se produit, même si l'on en souffre, il est possible de s'en consoler. Mais rien n'est plus détestable que de voir les plus âgés rester en vie et les plus jeunes mourir avant eux. Il n'y a pas de plus grande amertume que celle des enfants qui meurent avant leurs parents. Il n'y a pas de plus grand désespoir que celui de parents vieillissants qui voient mourir avant eux leurs enfants. Les hommes vivent dans l'incertitude, sans connaître le moment de leur mort, dans le monde de l'impermanence. Et pourtant, ils ne se préoccupent, jour et nuit, que des profits qu'ils peuvent accumuler dans cette vie. Du matin au soir, ils ne pensent qu'à ce monde-ci, ne respectent pas le Bouddha et ne croient pas dans le Dharma. Ils ne pratiquent pas la Voie et, manquant de sagesse, ils perdent leur temps dans l'oisiveté. Aussi, quand ils se présenteront devant Yama (Emma), quelles provisions auront-ils apportées pour entreprendre la longue marche qui les conduira à travers le monde des trois plans  ? Quel bateau, quelle embarcation leur permettra de traverser l'océan des souffrances de la naissance et de la mort pour atteindre la Terre du Bouddha de la rétribution concrète et de la lumière éternellement paisible  ? Comprenant que, dans l'illusion, on est dans un rêve dont on s'éveille par la bodhéité, Sessen Doji décida de s'éveiller de l'illusion d'un monde transitoire, et de rechercher la réalité de la bodhéité. Il se retira donc dans la montagne et s'absorba dans une méditation profonde, balayant la poussière des illusions et se consacrant, de toutes ses forces, à la recherche du Dharma bouddhique.

Taishaku, qui observait Sessen Doji du haut du Ciel, pensa : "Il y a quantité de petits poissons mais bien peu deviennent grands. Le manguier fleurit abondamment mais rares sont les fleurs qui donnent des fruits. Il en va de même chez les hommes : beaucoup ont le désir de parvenir à l'Eveil mais rares sont ceux qui persévèrent sans jamais reculer et entrent réellement dans la Voie correcte. L'aspiration à l'Eveil, chez les personnes ordinaires, est souvent entravée par des influences mauvaises et elle est facilement contrariée par les circonstances. Nombreux sont les soldats en armure mais rares sont ceux qui n'ont pas peur dans la bataille. J'ai envie de tester la foi de ce jeune homme." Taishaku prit donc la forme d'un démon et apparut non loin de Sessen Doji.

A cette époque, le Bouddha n'était pas encore venu en ce monde, et, bien que Sessen Doji eut cherché partout les sutras du Mahayana, il n'en avait jamais entendu un seul mot. Soudain, il entendit une voix faible qui disait :

"Tout change, rien n'est constant.
Telle est la loi de la naissance et de la mort."

Stupéfait, Sessen Doji regarda autour de lui, mais il ne vit qu'un démon qui se trouvait non loin de là, d'une apparence effrayante. Ses cheveux étaient dressés sur sa tête comme des flammes, ses dents étaient comme des sabres, et ses yeux fixaient Sessen Doji avec une expression furieuse.

Pourtant, à sa vue, Sessen Doji n'éprouva aucune crainte. Le fait d'avoir entendu un principe bouddhique l'emplissait d'une telle joie que plus rien d'autre ne le préoccupait vraiment. Il était comme un petit veau séparé de sa mère qui reconnaît soudain au loin son mugissement. "Qui a prononcé ces mots  ? se demanda-t-il. On dirait seulement la moitié d'un verset." Et il regarda encore autour de lui, mais il ne voyait toujours personne. Il pensa que c'était peut-être le démon qui avait récité cette phrase. Mais, à la réflexion, c'était peu probable, car cette apparence démoniaque devait être la rétribution du passé. Or, il était certain que ce qu'il venait d'entendre était l'enseignement d'un bouddha. Comment aurait-il pu sortir de la bouche d'un démon aussi repoussant  ? Mais puisqu'il ne voyait personne d'autre, il lui demanda :

"Est-ce vous qui avez prononcé ces mots ?

- Ne m'adresse pas la parole, répondit le démon. Je n'ai rien mangé depuis des jours, je meurs de faim, je suis épuisé, je n'ai plus toute ma tête. Si j'ai dit quelque chose, c'est sans y réfléchir et je ne suis pas en état de me souvenir de ce que c'est.

- Pour moi, n'entendre que la moitié d'un verset, reprit Sessen Doji, c'est comme ne voir que la moitié de la lune ou comme obtenir seulement la moitié d'un joyau. C'est certainement vous qui avez prononcé ces mots. Enseignez-moi la seconde partie du verset, je vous en supplie  !

- Puisque tu t'es déjà éveillé à la vérité, répondit le démon, tu devrais être satisfait. Quel besoin as-tu donc de m'écouter  ? Je meurs de faim, je n'ai plus la force d'articuler un mot. Tais-toi donc  ! Mais Sessen Doji insista :

- Si vous aviez quelque chose à manger, est-ce que vous pourriez m'enseigner ?

- En ayant mangé, oui, j'en serais peut-être capable, dit le démon.

- Eh bien, quel genre de nourriture voulez-vous  ? lui demanda joyeusement Sessen Doji.

Mais le démon lui répondit :

- Cesse de m'importuner avec tes questions. Si tu savais ce que je mange, tu serais horrifié. D'ailleurs, tu serais incapable de me le procurer.

Mais Sessen Doji ne se laissa pas décourager.

- Dites-moi seulement ce que vous désirez et je ferai tout pour le trouver.

Le démon répondit :

- Je mange seulement la chair tendre des humains et je bois leur sang chaud. Je vole en tous sens dans les airs à la recherche de ma nourriture, mais partout les hommes sont protégés par les dieux et les bouddhas, et je ne peux pas les tuer à ma guise. Je ne peux dévorer que ceux qui ont été abandonnés par les divinités bouddhiques."

Dès qu'il eut entendu cela, la décision de Sessen Doji fut prise : "Je veux donner ma vie pour le Dharma et entendre ce verset en entier."

- Votre nourriture se trouve ici même, dit-il. Inutile de chercher plus loin. Je suis vivant, ma chair est chaude et mon sang n'est pas encore froid. Par conséquent, je vous le demande, enseignez-moi la dernière partie de ce verset et je vous donnerai mon corps en échange.

Mais le démon se mit en colère et dit d'un ton furieux :

- T'imagines-tu que je serai assez bête pour te croire sur parole  ? Si, après avoir entendu le verset, tu trahis ta promesse, qui sera là pour en témoigner ?

- Tôt ou tard, je devrai mourir, répondit Sessen Doji. Si je meurs sans avoir rien fait, ma mort est inutile. Mais si je donne ma vie pour le Dharma, en abandonnant ce corps sans valeur, dans la vie prochaine, j'atteindrai la bodhéité et j'obtiendrai le corps pur et merveilleux d'un bouddha. Ce sera comme jeter un vase en terre cuite et recevoir en échange un vase en pierre précieuse. J'en prends à témoin Bonten, Taishaku, les quatre Rois du Ciel et tous les bouddhas et bodhisattva des dix directions. Ainsi, il m'est impossible de vous mentir.

Le démon, quelque peu radouci, lui dit :

- Si tu dis vrai, je t'enseignerai ce dernier verset.

Sessen Doji fut transporté de joie. Il ôta son vêtement en peau de daim et l'étendit par terre pour que le démon vienne s'y asseoir et enseigne. Il s'agenouilla, se prosterna jusqu'à ce que sont front touche terre et, joignant les mains, de la manière la plus respectueuse, il dit :

- Je n'ai d'autre désir que d'apprendre de vous la fin de ce verset." Le démon s'assit sur la peau de daim préparée pour qu'il y enseigne le Dharma et récita  :

"Mettant un terme au cycle de la naissance et de la mort,
un être entre dans le bonheur du nirvana."

En entendant cela, le coeur de Sessen Doji s'emplit de joie et il ressentit pour la sagesse de ce verset un respect sans limite. Résolu à ne jamais l'oublier, même dans la vie prochaine, il se le récita sans cesse et le grava dans son coeur.

Il se dit : "Quelle joie  ! Ce verset [bien que sorti de la bouche d'un démon] n'est en rien différent de l'enseignement du Bouddha. Mon seul regret est d'avoir été seul à l'entendre et de ne pas pouvoir le transmettre à d'autres."

Aussi entreprit-il de graver ce verset sur des pierres, sur la paroi des falaises et sur le tronc des arbres qui bordaient le chemin, en souhaitant que les personnes qui passeraient par là puissent le voir, le comprendre et ainsi entrer dans la Voie correcte.

Après quoi, il grimpa au sommet d'un grand arbre et se jeta dans le vide, aux pieds du démon. Mais, avant que son corps ne touche terre, le démon reprit instantanément sa forme de Taishaku, attrapa Sessen Doji en plein vol et le déposa doucement sur le sol. En s'inclinant respectueusement devant lui, Taishaku lui dit : "Pour tester votre foi, j'ai dissimulé un moment l'enseignement sacré du Bouddha, suscitant ainsi de l'angoisse dans le coeur d'un bodhisattva. Je vous supplie de me pardonner cette faute et de bien vouloir me sauver dans une vie future."

Alors, tous les êtres humains et célestes se rassemblèrent autour de Sessen Doji en disant : "Quelle merveille, quelle merveille, c'est un véritable bodhisattva  ! " Ainsi, en donnant son corps pour entendre la moitié d'un verset, Sessen Doji parvint à échapper aux souffrances de la vie et de la mort pendant douze kalpa. Ce récit se trouve dans le Sutra du Nirvana.

Voilà comment Sessen Doji, par le passé, n'hésita pas à sacrifier sa vie, afin d'entendre seulement la moitié d'un verset. Combien plus grande encore devrait être la reconnaissance de ceux qui ont entendu un chapitre ou tout un volume du Sutra du Lotus  ! Comment est-il possible de s'acquitter d'une telle dette de reconnaissance  ? Ceux qui se préoccupent de leur vie future devraient suivre l'exemple de Sessen Doji. Une personne trop pauvre pour offrir des trésors devrait offrir sa vie au Dharma bouddhique. Si l'occasion s'en présente, pour comprendre le bouddhisme, il faut être prêt à donner sa vie.

Notre corps, tôt ou tard, ne sera rien de plus que la terre des collines ou des champs. A quoi sert, alors, de tenter de le ménager  ? Quoi que nous fassions, nous ne pourrons pas le conserver toujours. Même une personne qui vit longtemps dépasse rarement cent ans. Une vie entière n'est que le rêve d'un instant.

Certains ont peut-être eu la chance de naître sous forme humaine, et même de renoncer à la vie profane pour se consacrer à la recherche de la vérité. Mais, s'ils n'étudient pas le Dharma bouddhique et ne réfutent pas ceux qui s'y opposent, perdant leur temps dans l'oisiveté et les bavardages, ils ne sont que des animaux déguisés en moines. Ils se donnent peut-être le nom de moine et parviennent ainsi à gagner leur vie mais ils ne méritent absolument pas ce nom. Ils ne sont que des voleurs ayant usurpé le nom de moine. Comme c'est honteux, comme c'est effrayant  !

Il est dit dans l'enseignement théorique* du Sutra du Lotus : "Nous ne sommes pas avares de notre vie, seule est précieuse pour nous la Voie suprême."(réf.) Il est dit dans l'enseignement essentiel* du Sutra du Lotus  : "Ils ne donnent pas leur vie à contrecoeur."(réf.) On lit dans le Sutra : "Le corps est de moins d'importance que le Dharma qui est suprême. Il faut propager le Dharma au risque de sa vie."(réf.) Ainsi, dans les deux parties, théorique et essentielle, de l'enseignement du Sutra du Lotus, aussi bien que dans le Sutra du Nirvana, il est indiqué qu'il faut propager le Dharma au risque de sa vie. C'est une faute grave que de ne pas obéir à ces injonctions, et bien, qu'elle ne soit pas visible à l'oeil nu, cette faute s'accumule jusqu'à précipiter ceux qui la commettent en enfer. C'est comparable au froid et à la chaleur qui n'ont ni contour ni forme perceptible. Pourtant, quand vient l'hiver, le froid fait souffrir les plantes, les arbres, les hommes et les bêtes, et, quand vient l'été, la chaleur épuise les hommes et les animaux.

En tant que laïc, le plus important est de réciter Namu Myoho Renge Kyo de tout coeur et de faire des offrandes au Moine. Et, comme il est dit dans le Sutra, il faut propager le Dharma au mieux de ses capacités. Si vous cédez au découragement parce que les souffrances que vous endurez en cette vie-ci vous semblent déjà très grandes, vous devriez réciter Namu Myoho Renge Kyo en pensant que les souffrances d'une vie future pourraient être plus grandes encore. Et quand vous êtes heureux, vous devriez penser que la joie en cette vie-ci n'est qu'un instant dans un rêve, alors que la joie ressentie sur la Terre pure du Pic du Vautour est le véritable bonheur (note). Avec cette pensée à l'esprit, récitez Namu Myoho Renge Kyo. Persévérez dans votre pratique, sans jamais l'abandonner, jusqu'au dernier instant de votre vie. Et quand viendra le temps de monter au sommet de l'Éveil merveilleux, en regardant partout autour de vous, quelle joie sera la vôtre de découvrir que l'univers entier est une Terre de bouddha éternellement illuminée  ! Le sol sera en lapis-lazuli, les Huit Nobles Voies seront indiquées par des cordes d'or, et du ciel pleuvront quatre sortes de fleurs. La musique retentira à travers les airs. Tous les bouddhas et les bodhisattvas seront présents, caressés par les brises de l'éternité, de la joie, de la véritable identité et de la pureté, goûtant un bonheur sans mélange. Le temps approche où nous aussi, nous serons parmi eux. Mais, si notre croyance est faible, nous ne parviendrons jamais en ce lieu merveilleux. Si vous avez encore des questions, je suis prêt à les entendre.

Respectueusement,
Nichiren.

Le neuvième jour du douzième mois de la deuxième année de Kenji [1276]

ARRIERE-PLAN - Nichiren Daishonin écrivit cette lettre vers la fin de l'année 1276, à l'âge de 55 ans, deux ans et demi après sa retraite au Mont Minobu en mai 1274. Elle était adressée au nyudo Matsuno Rokuro Zaemon en réponse à une question qu'il avait posée sur la pratique du Sutra du Lotus. Nichiren Daishonin met en garde contre les Quatorze oppositions à la Loi bouddhique, tout en disant au seigneur Matsuno qu'il ne devrait pas ménager sa vie pour propager le Sutra du Lotus. La lettre était datée du 9 décembre 1276. L'original a été perdu mais des copies subsistent dans plusieurs temples.
Le seigneur Matsuno vivait dans la province de Suruga et semble avoir connu le bouddhisme du Daishonin par l'intermédiaire de sa fille, la femme de Nanjo Hyoe Shichiro, mère de Nanjo Tokimitsu. Matsuno Rokuro était donc le grand-père maternel de Nanjo Tokimitsu. Son deuxième fils, Nichiji, devint plus tard l'un des Six Moines aînés. Le seigneur Matsuno eut de nombreux enfants, mais on ne sait pas grand-chose des autres. Très probablement, il envoyait régulièrement des dons à Nichiren Daishonin et lui rendait périodiquement visite au Mont Minobu. Il semble avoir eu une connaissance assez approfondie du bouddhisme et il était étroitement lié, peut-être même par des liens familiaux, avec le moine Nichigen, du temple Jisso-ji, à l'époque l'un des temples les plus réputés de l'est du Japon. Après le décès du seigneur Matsuno, en 1278, sa femme continua à pratiquer et à faire des offrandes à Nichiren Daishonin.(Commentaire ACEP)

En anglais :
The Fourteen Slanders

-http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=755&m=1&q=The%20Fourteen%20Slanders
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_14Slanders.htm

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