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Sutra du Lotus

Bouddhisme engagé dans le Japon médiéval

par Lucia Dolce


Lucia Dolce est chargée de cours à la SOAS (École d'études orientales et africaines de l'université de Londres) au département des Religions Japonaises où elle dirige le Centre pour l'étude des religions japonaises. Elle est spécialisée dans la religiosité japonaise de la période médiévale.

 

L'influence de l’interprétation par Nichiren du Sutra du Lotus a dépassé de loin son époque et, après sa mort, son bouddhisme sera considéré comme un modèle de participation active à la vie religieuse, sociale et politique


Au début du XXe siècle, plusieurs livres en anglais présentaient le bouddhisme japonais comme une religion qui ne comportait pas d'implication sociale et dont l’attitude envers le monde s’exprimait en termes d'évasion : « Le bouddhisme évite d’affronter le problème du mal dans le monde et celui des améliorations possibles. » « Le bouddhisme a, en effet, enseigné la bonté envers les animaux, rendant sacré même le chien... Mais les êtres humains souffrent. Le bouddhisme est bon avec les bêtes et cruel envers l'homme". (réf.)

Les images de moines en méditation, enfermés dans leurs monastères, ont renforcé cette perception du bouddhisme. Pourtant, les observateurs modernes ont consacré aussi plusieurs pages aux activités d'un moine médiéval, Nichiren, dont ils décrivent le bouddhisme  comme une application du réalisme du Sutra du Lotus. A leurs yeux, le fait que Nichiren insistait beaucoup sur la personne de Shakyamuni était comme un rejet des bouddhas mythiques et des paradis imaginaires et une tentative d’enracinement positif du bouddhisme dans l'activité sotériologique du Bouddha historique, "en insistant sur la nécessité nécessaire pour l'homme d'accomplir son propre salut".(réf.) Selon ces commentateurs occidentaux, la contribution de Nichiren au bouddhisme du Lotus n'était pas tant au niveau philosophique que religieux, «essayant, comme il l'a fait, de faire vivre les vérités du canon lotusien dans les cœurs de ses disciples comme une expérience individuelle, au moyen d'une pratique active - et fidèle à Shakyamuni. » (réf.)

Qui était donc Nichiren et dans quelle mesure son bouddhisme reflétait-il une préoccupation sociale basée sur le Sutra du Lotus, tenant compte de la forme particulière que cela pouvait prendre dans le Japon médiéval ? Bien que Nichiren (1222-1282) fût sans doute mieux connu pour sa foi exclusive dans le Sutra du Lotus,  le grand corpus textuel qu'il a laissé révèle également que son interprétation de ce sutra était fermement enracinée dans la conscience du hic et nunc du monde dans lequel il vivait et qu'il était profondément préoccupé par la pénétration concrète du canon bouddhique dans la société. L'influence de sa lecture du Lotus a dépassé largement son existence et son bouddhisme a été adopté comme modèle de la participation active à la vie religieuse, sociale et politique du Japon. Il est donc intéressant d'explorer comment Nichiren a construit ce que nous pourrions appeler aujourd'hui un "bouddhisme lotusien engagé".

Nichiren est né dans la province d'Awa (Préfecture de Chiba), région éloignée de l'est du Japon, à un moment charnière de l'histoire japonaise, lorsque le gouvernement militaire a consolidé son pouvoir à Kamakura au détriment de la cour impériale. Dès son plus jeune âge, Nichiren était en contact étroit avec la classe militaire, et parmi ses disciples on compte, beaucoup de samouraïs de rang inférieur et moyen. En 1253, Il proclame sa croyance en l'excellence du Sutra du Lotus en invoquant son titre : Namu Myo Renge Kyo (je prends refuge dans le Sutra de la Fleur du Lotus du Dharma Merveilleux) - une pratique qui deviendra la spécificité de son École et d’autres mouvements inspirés par lui. Les tribulations de Nichiren ont commencé dès le début de sa carrière : il a dû quitter son temple d’ordination en raison d'un conflit avec un seigneur local. Il a commencé à prêcher à Kamakura, mais s’est rapidement heurté à une forte opposition qui l’a mené à une vie d'exil. En 1261, après avoir envoyé au gouvernement à Kamakura un traité remettant en cause la situation du Japon de l'époque, il fut arrêté et relégué à Izu où il est resté pendant deux ans. En 1271, il faillit être exécuté et, finalement, il fut de nouveau envoyé en exil, cette fois sur l'île de Sado, dans la mer du Japon, où il a passé plusieurs années de grandes difficultés. Gracié en 1274, il revint à Kamakura mais repartit de nouveau, cette fois de son plein gré et pour le reste de sa vie, pour le Minobu, une région montagneuse près du mont Fuji.

Cette expérience personnelle et les moments difficiles dans lesquels il a vécu ont rendu Nichiren très conscient de la réalité conflictuelle dans laquelle le bouddhisme devait opérer. Pourtant, il n'a pas développé une vision pessimiste ou passive du monde ; au contraire, il a cherché à transformer ce monde afin qu'il puisse devenir une image reflétant le monde du Sutra du Lotus.

La pensée de Nichiren est née d'une lecture originale du Sutra du Lotus sous l’angle des époques et des individus particuliers. L'un de ses premiers Écrits, Kyo-ki-ji-koku sho (L'enseignement, les capacités, le temps et le pays), composé pendant l'exil d'Izu, présente cinq critères pour comprendre la valeur d'un texte bouddhiste. Ces critères  comprennent non seulement le contenu doctrinal du texte, mais aussi le moment où cet enseignement se propage, le pays qui l’adopte, les capacités karmiques des personnes auxquelles il s'adresse et le maître qui l’expose. Il s’ensuit que, bien que le Sutra du Lotus fût un enseignement suprême, car il rend l’Éveil accessible à tous, sa portée ne prend corps que si sa doctrine sur la bodhéité se vit dans le concret. Pour ce faire, il est nécessaire de prendre en compte les coordonnées spatio-temporelles de la mise en pratique du bouddhisme. Nichiren prit comme objet de sa réflexion une entité tangible : le Japon du treizième siècle.

Prise en compte du temps et de la capacité des hommes

Nichiren estimait que le Japon était entré dans les Derniers jours du Dharma (mappo), lorsque le déclin et la destruction de l’enseignement de Shakyamuni sont inévitables. En cela il suivait une théorie de son époque qui analysait la distance historique entre l'origine du bouddhisme en Inde et sa réalité contemporaine dans un pays de l'Est, en constatant un détachement progressif d'une réalisation immédiate de l’état de bouddha. Selon Nichiren, cependant, cette « fin du Dharma » n'était pas seulement un moment inévitable de destruction et de déclin ; c’était, bien au contraire, la condition indispensable pour un renouveau.

Nichiren a exprimé cette idée au moyen de différents concepts. Tout d'abord, il a réévalué la négativité inhérente à l'idée de mappo en affirmant que l'enseignement le plus complet du Bouddha, le Sutra du Lotus, était destiné à l’époque la plus dégénérée, et pour les personnes ordinaires vivant au milieu de la laideur et de la confusion de cette période du déclin de l'humanité. Il a proposé une nouvelle façon de lire le Sutra du Lotus, non pas selon l'ordre traditionnel des chapitres, mais à partir de la conclusion, c'est-à-dire du chapitre qui expose les mérites obtenus par la pratique du Lotus. Dans un de ses Écrits, à propos des personnes auxquelles le Sutra du Lotus avait été exposé, il explique que si on lit le Sutra  du début à la fin, on constate que ceux qui bénéficient de la prédication du Lotus sont d'abord les bodhisattvas, puis les shravakas et enfin les êtres ordinaires. Mais si on lit les chapitres centraux du Sutra : Maitre du Dharma*, Tour aux trésors*, Devadatta*, Exhortation à la sauvegarde*, Pratiques paisibles* au mépris de l’ordre, on comprendra que le Sutra est fondamentalement destiné aux êtres qui vivent après la disparition du Bouddha et, en particulier, à ceux qui vivent dans mappo. (réf.) [Essentiel sur le Sutra du Lotus]

En d'autres termes, Nichiren a reconnu que si on prenait pour base les conditions historiques, les êtres humains nés dans les temps corrompus n’avaient aucun espoir de parvenir à l’Eveil. Alors que ce sont justement eux qui font l'objet de l’enseignement du Bouddha, plutôt que ceux qui étaient déjà sûrs de leur salut, soit parce qu'ils y étaient destinés, soit qu’ils en ont reçu la prophétie.

L'évaluation positive de Nichiren des Derniers Jours du Dharma ne s'est pas limitée au niveau théorique. Il a souligné le lien de causalité  entre les événements concrets et historiques et le concept de mappo.

« On peut haïr ce monde, mais il est impossible de le fuir », dit-il dans une lettre à deux de ses disciples. 

« Il est certain que tous les Japonais seront en butte à de terribles malheurs dans un avenir proche. […] Le dixième mois de la onzième année de Bun'ei (1274), les habitants des îles d'Iki et de Tsushima furent massacrés au cours d'une seule attaque. Comment pourrions-nous dire que cela ne nous concerne pas ? Quel ne dut pas être le désespoir Comme les soldats partis combattre  les envahisseurs ont dû se sentir désespérés ! Il leur avait fallu laisser derrière eux des parents âgés, des enfants en bas-âge, de jeunes épouses. » (réf.) [Lettre aux deux frères Ikegami]

Nichiren souligne la responsabilité de l'homme, et non l'inéluctabilité du processus cosmologique. Le déclin des conditions de vie était également le résultat de l'action humaine au sein de la communauté elle-même. Nichiren a parlé des mauvais moines qui étaient la cause interne des malheurs de son pays ; il a utilisé une métaphore à ce sujet :

« Même si l'on ramassait la totalité des plantes et des arbres de tout un système de mondes majeur pour en faire du combustible et si on les brûlait interminablement, on ne pourrait pas détruire, si peu que ce soit, le Mont Sumeru. Mais quand le grand incendie qui marque la fin d'un kalpa se produit, le feu surgit de l'intérieur de la montagne même et elle se trouve en un instant détruite par les flammes et totalement réduite en cendres."(réf.) [Le choix en fonction du temps - 2]

En d'autres termes, c'est l'ignorance des gens qui provoque la dégénérescence. Nichiren fait valoir l’idée particulière de la responsabilité humaine dans un sens historique. Si l'homme comprend la cause de la décadence, il a la possibilité d'arrêter le déclin de son histoire.  Capacité signifie compréhension, mais ses répercussions sont historiques.

Nichiren a souligné l'importance de son temps historique comme un tournant pour une meilleure vie de l’ensemble de la communauté. De cette façon, le temps acquiert une fonction sotériologique, et l'histoire, tout comme l'espace dans lequel se déploient les actions sociales, sont devenus source d’Éveil. Nichiren se présente là comme un prophète millénariste*, qui voit dans les derniers âges le moment de l'instauration d'un nouveau monde religieux. Son inquiétude face aux conditions réelles de sa société et aux solutions qu'il propose sont semblables au « millénarisme civique » de Jérôme Savonarole, moine italien du XVe siècle, qui a expliqué les événements politiques contemporains à la lumière du déclin de la foi chrétienne - dont il imputait la responsabilité à tous les membres de la société, à commencer par le prince  - et a cherché la solution dans une adhésion plus étroite aux valeurs religieuses et sociales conformes à son interprétation du christianisme.

Créer une Terre Pure sur Terre

Nichiren insistait sur l’existence ici et maintenant et la lutte nécessaire pour la transformer en une expérience positive, grâce aux enseignements du Sutra du Lotus, plutôt que de se concentrer sur un paradis post mortem. Sur le plan doctrinal, pour Nichiren il n’y avait qu’une seule réalité, tant pour l'homme que pour le Bouddha : le monde Saha. Le Pic du Vautour, l'endroit sur terre où le Sutra du Lotus a été enseigné, représentait à ses yeux ce monde, le monde le plus parfait, le seul paradis possible. Nichiren considérait la Grande assemblée sur le Pic du Vautour comme le symbole de ceux qui, après avoir reçu les enseignements du Lotus, transforment ce monde Saha en un «pays resplendissant», la Terre Pure de la Béatitude. Dans son herméneutique, la « terre originelle » équivaut ainsi au monde des humains. Puisque le monde où l'homme vit est aussi le monde originel dans lequel le Bouddha a atteint la bodhéité, la réalité concrète de l'homme devient le fondement de l'Éveil le plus complet, la Réalité ultime. Ce monde, tout en étant souillé et corrompu, est une terre pure si elle devient le lieu d'actions des êtres humains qui adoptent la voie du bodhisattva tel qu'exposée dans le Sutra du Lotus :

«Une pratique de cent ans dans la Terre Pure du bonheur ne vaut pas le mérite d'une journée de pratique dans ce monde impur." (réf.) [Traité sur la reconnaissance]

Sauvegarder la paix dans le monde

L'idéal de Nichiren ne se limitait pas à la vie intérieure de l'individu ni au monde subjectif ; il était impératif de s'engager activement dans la transformation de l'endroit où l'on vit pour une société meilleure. Son discours ne s’adressait donc pas seulement à ses partisans, il s'adressait aussi aux dirigeants et aux autres acteurs politiques dont les actes avaient des conséquences majeures pour la société.

Nichiren s’était efforcé de clarifier le sens religieux de l'histoire du Japon. Il a commencé par réfléchir sur la notion de mappo, cherchant ce qui expliquait les événements politiques de son époque, par exemple la défaite des armées impériales, la prise du pouvoir du bakufu de Kamakura, les souffrances et la misère que les guerres et les difficultés quotidiennes causaient au peuple. Dans ses Écrits, on lit également le souci pour le destin du Japon en tant que pays et pour les gens qui devaient affronter les guerres, la mort, les épidémies et les tremblements de terre.

Nichiren a poursuivi une correspondance continue avec ses disciples, offrant des conseils spirituels pour leurs problèmes, religieux ou non ;  il a également tenté de s'adresser au gouvernement. L'illustration la plus célèbre de son attitude est sans doute le Rissho ankoku ron [Traité pour la protection du pays par l'établissement de l'enseignement correct], qu'il a soumis en 1260 au régent shogunal retiré, Hojo Tokiyori. Nichiren dit que les conflits sociaux de son temps sont d'essence  différente de ceux qui avaient eu lieu dans l'histoire du Japon et prédit que des catastrophes fatales, dont les luttes intestines et les invasions par des pays étrangers, s’abattraient sur le Japon parce que ses dirigeants n’adhéraient pas au bouddhisme tel que l'enseigne le Sutra du Lotus. Le fait que ce traité a été présenté à la personne la plus influente du gouvernement prouve que Nichiren avait une compréhension très réaliste des conséquences pour la société d’une action politique. Son discours sur la relation entre la religion et le pouvoir politique s’appuie sur la notion traditionnelle de l’interdépendance entre la « loi du roi » et la « loi du Bouddha » ; il présente l'autorité du Sutra du Lotus comme le principe auquel même les dirigeants doivent se subordonner. Mais Nichiren était également convaincu du rôle nécessaire de tout le pays pour l'accomplissement du bouddhisme :

« Il est indéniable que la paix du monde et la stabilité du pays sont voulues aujourd'hui aussi bien par le souverain que par ses sujets, et souhaitées par tous les habitants. Un pays obtient la prospérité grâce au Dharma bouddhique, et la validité du Dharma est prouvée par ceux qui la pratiquent. Si le pays est détruit et ses habitants anéantis, qui continuera alors à révérer les bouddhas ? » (réf.)

Dans le Japon médiéval, le pays était le cadre spatial dans lequel le bouddhisme pouvait se propager, et Nichiren considérait le Japon comme la Terre de Bouddha dans laquelle un monde bouddhiste idéal pouvait être construit. Ce choix était également, selon ses propres mots, un moyen de rembourser sa dette de gratitude envers son lieu de naissance, puisque né au Japon à l’ère de mappo, il eut la possibilité de mettre en pratique le Sutra du Lotus. Dans la culture bouddhiste du XIIIe siècle, on ne pouvait s'attendre à un discours sur la paix mondiale. Cependant, Nichiren n'a pas parlé d'existence pacifique en termes abstraits ; il l'envisageait dans la réalité de son vécu quotidien spécifique et s'efforçait d’établir la paix au Japon.

Un militantisme lotusien ?

Nichiren estimait que sa responsabilité en tant que pratiquant du Lotus n'était pas de réaliser son propre bonheur, mais d'aider tout le pays du Japon à l'atteindre. Dans ses enseignements il mettait l’accent non pas sur un monde futur où le salut finirait par se produire, mais sur la nécessité « d'adapter le bouddhisme aux vicissitudes temporelles de la communauté, conformément aux nécessités du temps » - une expression qui se répète souvent dans ses Écrits. En concevant la réalité spatio-temporelle dans laquelle il vivait comme le moment de la réalisation de l’ultime Vérité, il a offert un moyen de considérer le présent autrement qu’une réalité temporelle négative. De même, il a clairement indiqué les éléments nécessaires pour mettre dans le présent les qualités de l'éternité : une prise de conscience de la situation historique, l’acceptation de l'inconfort tel quel avec la volonté de l'améliorer, tant au niveau individuel que social, même au prix d’une perte personnelle.

Il serait faux d'idéaliser Nichiren et en faire un réformateur social ou politique, mais il est intéressant de noter que l'histoire du bouddhisme lotusien de Nichiren est émaillée de témoignages d'engagements dans la vie sociale, depuis les mouvements du machishu à Kyoto au cours de la période de Muromachi jusqu’aux multiples mouvements intellectuels et politiques modernes, influencés par l'herméneutique de Nichiren. (réf.)

Un terme, le "nichirénisme" (Nichiren-shugi), a même été inventé pour désigner les courants de pensée qui l'ont pris pour modèle de participation bouddhiste dans l'histoire. Cela inclut à la fois les ultranationalistes et les idéologues socialistes, qui interprètent souvent Nichiren en termes opposés – depuis le guide idéologique des factions militaires du Japon d'avant-guerre jusqu’au modèle d’un idéal pacifiste démocratique basé sur des principes bouddhistes, certains le prennent même pour un réformateur religieux comparable à Martin Luther. Dans toute leur diversité, ces différentes interprétations soulignent la dimension sociale de la compréhension du Sutra du Lotus par Nichiren.

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