Le traitement de la maladie

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 3, p. 311 ; SG* p. 1117.
Gosho Zenshu p. 995 - Jobyo Daisho Gonjitsu Imoku

Minobu, 26 juin 1278 (ou 1282) à Toki Jonin

 


J'ai bien reçu le kimono d'été que vous m'avez envoyé par l'intermédiaire de Shijo Kingo. Transmettez, s'il vous plaît, aux autres personnes qui m'ont envoyé des dons, que j'ai également bien reçu tout ce que mentionne la liste établie. Confirmez à Ota nyudo que tous les dons dont vous aviez fait la liste me sont aussi parvenus.

J'ai déjà partiellement exposé, dans une de mes lettres à Shijo Kingo, les enseignements contenus dans la présente lettre. Demandez-la lui pour en prendre connaissance.

Vous écrivez que l'épidémie exerce des ravages de plus en plus graves. Les maladies qui affectent les êtres humains sont de deux sortes. La première est constituée par les maladies du corps. Ces maladies physiques comprennent cent un (note) désordres de l'élément terre, cent un désordres de l'élément eau, cent-un désordres de l'élément feu, cent un désordres de l'élément vent. Au total, quatre cent quatre maladies. Elles peuvent être guéries sans l'intervention du Bouddha. Jisui, Rusui, Jivaka, et Bian Que, excellents médecins, savaient prescrire des médicaments guérissant parfaitement les maladies du corps.

La seconde catégorie est celle des maladies de l'esprit. Elles sont causées par les trois poisons et sont de 84000 sortes différentes. Même les deux divinités brahmaniques [Shiva et Vishnu], les trois ascètes, ou les Six maîtres non bouddhistes sont incapables de les guérir. Et les médicaments prescrits par Shennong et Huangdi (note) sont moins efficaces encore. Dans les maladies de l'esprit elles-mêmes, il faut distinguer entre les moins graves et les très graves. Les 84000 sortes de maladies causées par les trois poisons qui affectent les simples mortels dans les six voies peuvent être guéries par le bouddha des enseignements du Hinayana et des sutras Agama*, ou par les maîtres des écoles Kusha, Jojitsu et Ritsu. Mais, si les adeptes du Hinayana, par attachement aux enseignements qu'ils pratiquent, s'opposent à l'enseignement du Mahayana, ils seront atteints par diverses maladies. Ou bien, si les pays du Hinayana, même sans s'opposer au bouddhisme du Mahayana, se considèrent comme égaux aux pays du Mahayana, diverses maladies frapperont leurs populations. Si l'on essaye de les guérir par la pratique des sutras du Hinayana, ces maladies ne feront que s'aggraver. Elles ne peuvent être guéries que par la pratique des sutras du Mahayana. [Même à l'intérieur du Mahayana] si les nombreux adeptes du Mahayana provisoire*, qui s'appuient sur les sutras Kegon*, Jimmitsu*, Hannya* et Vairocana*, confondant l'inférieur avec le supérieur, prétendent que les enseignements de leur école sont égaux ou supérieurs au Sutra du Lotus et s'ils convertissent le souverain ou les gouvernants du pays à ces enseignements erronés, les trois poisons et les 84000 maladies se répandront. Alors, si ces adeptes du Mahayana provisoire* essayent de guérir ces maladies par la pratique des sutras du Mahayana provisoire* auxquels ils croient, elles ne feront que s'aggraver. Et, même s'ils essayent d'utiliser le Sutra du Lotus, ils n'obtiendront aucun résultat bénéfique. Car le Sutra en lui-même est suprême mais il reste sans effet lorsque ceux qui le pratiquent ont des conceptions erronées.

[De plus, ] le Sutra du Lotus lui-même se divise en deux parties, que l'on appelle l'enseignement théorique* et l'enseignement essentiel*. L'un est aussi différent de l'autre que le feu de l'eau ou le ciel de la terre. La différence est encore plus grande qu'entre les sutras antérieurs au Sutra du Lotus et le Sutra du Lotus lui-même. Les sutras antérieurs au Sutra du Lotus et l'enseignement théorique* ont certainement des différences mais ils ont aussi des points de ressemblance. Parmi les huit enseignements exposés par Shakyamuni, l'enseignement parfait* des sutras antérieurs au Sutra du Lotus et l'enseignement parfait* de l'enseignement théorique* sont semblables (note). Pour exposer les sutras antérieurs au Sutra du Lotus et l'enseignement théorique*, le Bouddha emprunta diverses formes telles que le Corps manifesté inférieur ou le Corps manifesté supérieur, le Corps de sagesse* et le Corps du Dharma*, mais il soutint invariablement qu'il avait atteint la bodhéité pour la première fois de son vivant en Inde.

Mais entre l'enseignement essentiel* et l'enseignement théorique* du Sutra du Lotus, la différence est extrêmement grande. Alors que, dans le premier, le Bouddha est décrit comme ayant atteint la bodhéité pour la première fois de son vivant, dans le second, il est décrit comme l'ayant atteinte dans un passé illimité. Le contraste est le même qu'entre un vieillard de cent ans et un bébé d'un an. Les adeptes de ces deux enseignements sont aussi différents que le feu de l'eau, pour ne rien dire de la disparité de leurs terres d'origine (note). Celui qui, en dépit de ces dissemblances, confond honmon avec shakumon, n'a pas plus de bon sens qu'une personne incapable de distinguer le feu de l'eau. Le Bouddha a clairement établi cette séparation mais, au cours de plus de deux mille ans écoulés depuis sa disparition, personne, dans les Trois pays, ou ailleurs dans le monde, n'a parfaitement compris la différence. Seuls les Grands-maîtres Zhiyi* en Chine et Saicho* au Japon ont plus ou moins tenu compte de cette distinction. Mais le précepte de l'Eveil parfait sans supérieur [par la pratique] du Sutra du Lotus [qui se trouve dans l'enseignement essentiel* et non dans l'enseignement théorique*] n'était pas encore révélé. Zhiyi* et Saicho* le connaissaient dans leur coeur mais ne le dévoilèrent pas pour trois raisons : d'abord le temps propice n'était pas encore venu ; ensuite, les gens n'avaient pas la capacité de le comprendre ; enfin, ni l'un ni l'autre n'avaient reçu la mission de le transmettre. C'est maintenant, à l'époque des Derniers jours du Dharma, que les bodhisattvas Surgis de Terre apparaîtront pour le propager.

Parce que l'époque des Derniers jours du Dharma est celle qui convient à la propagation de l'enseignement essentiel*, même s'ils ne sont coupables d'aucun crime, les adeptes du Hinayana, du Mahayana provisoire* et de l'enseignement théorique* n'obtiendront aucun bienfait par la pratique de leur école. Leurs doctrines sont comparables à un remède actif au printemps mais périmé en automne, ou du moins beaucoup moins efficace qu'il ne l'était au printemps ou en été. Et, ce qui est plus grave, ils se trompent dans leur évaluation de la supériorité relative du Mahayana par rapport au Hinayana, des enseignements provisoires par rapport aux enseignements définitifs (jikkyo). Mais, par le passé, les gouvernants du Japon ont eu foi dans les sutras que ces adeptes révèrent, ils ont construit des temples et offert à leurs écoles des champs et des rizières. S'ils devaient admettre que j'ai raison d'affirmer que leurs enseignements sont inférieurs, ils n'auraient plus rien à dire pour se justifier et perdraient le soutien du souverain. Ainsi, ils enragent, dénigrent le Sutra de l'enseignement définitif (jikkyo) et harcèlent le Pratiquant du Sutra du Lotus. Le souverain, à son tour, persécute le Pratiquant du Sutra du Lotus, soit parce qu'il prête foi aux calomnies, soit parce qu'il se range à l'avis de la majorité ; parce qu'il a du mal à abandonner les enseignements respectés par les souverains du passé, ou parce qu'il est simplement stupide et ignorant, ou encore parce qu'il a en aversion le Pratiquant du Sutra du Lotus. C'est pourquoi les divinités qui protègent le véritable enseignement - Bonten, Taishaku, les divinités du Nitten, Gatten et les quatre Rois du Ciel - punissent le pays, et les trois calamités et des sept désastres frappent avec une force sans précédent. D'où les épidémies de cette année ou de l'année dernière, ou les événement de l'ère Shoka [1259].

Question : Si, comme vous le dites, les divinités bouddhiques punissent le Japon parce qu'il maltraite le Pratiquant du Sutra du Lotus, les épidémies ne devraient toucher que ceux qui s'opposent au Dharma. Comment se fait-il que vos propres disciples tombent eux aussi malades et meurent ?

Réponse : Une telle question semble raisonnable. Mais vous ne voyez qu'un aspect de la situation et vous ignorez l'autre. Depuis le passé illimité, le bien et le mal sont inhérents à la vie. Selon les enseignements provisoires et les écoles fondées sur eux, le bien et le mal demeurent [dans la vie d'une personne] à travers toutes les étapes de la pratique de bodhisattva jusqu'à l'étape de togaku. Ainsi, tous ceux qui sont à l'étape de togaku [ou à une étape moins élevée] commettent encore des fautes [à la différence de ceux qui sont parvenus à l'étape la plus élevée]. Par contre, le principe central de l'école Hokke est celui d'ichinen sanzen qui révèle que le bien et le mal restent inhérents à la vie de tous, y compris de ceux qui sont parvenus à l'étape la plus élevé, celui de l'Eveil parfait sans supérieur [myogaku]. La nature fondamentale de la bodhéité se manifeste sous la forme de divinités bouddhiques telles que Bonten et Taishaku, l'obscurité fondamentale se manifeste sous la forme du Démon du sixième Ciel. Les divinités bienveillantes haïssent les malfaiteurs, et les démons haïssent les personnes qui font le bien. Parce que nous sommes entrés dans l'époque des Derniers jours du Dharma, il est normal que les démons soient aussi nombreux dans le pays que les tuiles et les pierres, les herbes et les arbres. Et parce que les sages et les personnes vertueuses sont rares en ce monde, les divinités bienveillantes sont rares aussi. On devrait donc s'attendre à trouver plus de victimes des épidémies parmi les disciples de Nichiren que parmi les adeptes du Nembutsu, les maîtres du Shingon, ou les moines des écoles Zen et Ritsu. Mais, pour une raison mystérieuse, il y a moins de malades et moins de morts [parmi les disciples de Nichiren] que parmi les adeptes des enseignements provisoires. C'est véritablement extraordinaire. Est-ce dû à notre petit nombre ou à la force de notre foi ?

Question : Y a-t-il eu par le passé des épidémies d'une telle gravité au Japon ?

Réponse : Sous le règne de l'empereur Sujin, le dixième à partir de l'empereur Jimmu, des épidémies se répandirent à travers tout le Japon, coûtant la vie à plus de la moitié de la population. Mais, quand cet empereur fit vénérer par tous, dans chaque province, Tensho Daijin* et d'autres divinités, les épidémies cessèrent complètement. C'est pourquoi on lui donna le nom de Sujin. C'était avant l'introduction du bouddhisme au Japon. Les trentième, trente et unième et trente-deuxième souverains dans la lignée impériale, ainsi que beaucoup de leurs ministres, moururent de la variole et d'autres sortes d'épidémies. Des prières furent alors adressées aux mêmes divinités, mais cette fois sans effet.

Sous le règne du trentième souverain, l'empereur Kimmei, furent envoyés au Japon de l'État de Paekche des sutras, des traités et des moines bouddhistes, ainsi qu'une statue de Shakyamuni en bronze doré. Soga no Iname était d'avis qu'il fallait vénérer cette statue. Par contre, Mononobe no Okoshi, et d'autres ministres, ainsi que les gens du peuple, se sont ligués pour s'opposer à ce qu'on rende un culte au Bouddha, disant que, s'il était vénéré, les divinités du pays, folles de colère, feraient disparaître le Japon. L'empereur ne savait toujours pas quelle décision adopter lorsque les trois calamités et les sept désastres frappèrent avec une violence sans précédent, et une grande partie de la population fut emportée par la maladie.

Mononobe no Okoshi profita de cette occasion pour se plaindre auprès de l'empereur, après quoi, non seulement les moines et les nonnes furent déshonorés, mais la statue du Bouddha Shakyamuni en bronze doré fut placée sur un bûcher et détruite, et les temples furent incendiés. [A la même époque] Mononobe no Okoshi contracta une maladie et mourut, et l'empereur décéda lui aussi. Soga no Iname, qui avait adressé des prières à la statue du Bouddha, fut emporté par la maladie.

Le fils d'Omuraji, le ministre Mononobe no Moriya, déclara que si les trois empereurs successifs avaient été emportés par l'épidémie, tout comme son propre père, c'était uniquement parce que des prières avaient été offertes au Bouddha. "Que chacun sache, ajouta-t-il, que le prince Shotoku, Soga no Umako et tous ceux qui révèrent le Bouddha, sont des ennemis de mon père et des empereurs défunts  ! " En entendant cela, les princes impériaux Anabe et Yakabe, avec leurs ministres et des milliers de leurs sujets firent tous alliance [avec Moriya]. Non seulement ils brûlèrent les images du Bouddha et les temples [dans lesquels elles se trouvaient], mais une bataille eut lieu au cours de laquelle Moriya périt. Au cours de la période de trente-cinq ans qui avait suivi l'introduction du bouddhisme au Japon, pas une seule année ne s'était écoulée sans que sévissent les trois calamités et les sept désastres, au nombre desquels les épidémies. Mais lorsque, Mononobe no Moriya ayant été tué par Soga no Umako, le pouvoir du Bouddha fut reconnu comme supérieur à celui des divinités [du Japon], tous les désastres cessèrent immédiatement.

Lorsque par la suite les trois calamités et les sept désastres se manifestèrent, ce fut essentiellement dû à des confusions à l'intérieur du bouddhisme même. Mais ces désastres n'affectaient qu'une personne ou deux, une province ou deux, un clan ou deux, une ou deux régions. Ils étaient dus, tantôt à la colère des divinités, tantot à l'opposition au Dharma, tantôt à l'infortune du peuple.

Mais depuis trente et quelques années, l'unique cause de l'apparition des trois calamités et des sept désastres est la haine que le Japon tout entier me porte à moi, Nichiren. Dans chaque province, dans chaque domaine, dans chaque village, chaque personne [de haute comme de basse condition] éprouve contre moi une colère sans précédent. C'est la première fois que se manifeste l'obscurité fondamentale dans la vie de simples mortels encore prisonniers des illusions de la pensée et du désir. Même s'ils prient les divinités, le Bouddha ou le Sutra du Lotus, ces calamités ne feront que s'aggraver. Cela ne sera différent que si le Pratiquant du Sutra du Lotus offre les prières de l'enseignement essentiel* du Sutra du Lotus. En définitive, tant que ne sera pas clairement établie la supériorité de cet enseignement sur les autres, les fléaux ne cesseront pas de frapper.

Le Grand-maître* Zhiyi*, dans le Maka Shikan, décrivit la méditation sur les dix objets et les dix méditations, mais personne après lui ne les a pratiquées. A l'époque de Zhanlan* et de Saicho*, certaines personnes les ont un peu pratiquées mais sans rencontrer de grandes difficultés parce qu'elles n'ont pas suscité d'adversaires puissants. Les trois obstacles et les quatre démons mentionnés dans le Maka Shikan ne viennent pas faire obstacle à la pratique des enseignements provisoires. Mais maintenant tous, sans exception, apparaissent pour me barrer la route. Ils sont encore plus redoutables que les trois obstacles et les quatre démons auxquels Zhiyi*, Saicho* et d'autres furent confrontés.

Il y a deux manières de percevoir le principe d'ichinen sanzen. L'une est théorique et l'autre concrète. Ichinen sanzen, comme l'enseignaient Zhiyi* et Saicho*, était un principe théorique, mais ichinen sanzen comme je l'enseigne maintenant est un principe concret. Parce que la voie que je pratique est supérieure, les difficultés qui l'accompagnent sont plus grandes. Ichinen sanzen, dans la pratique de Zhiyi* et de Saicho*, se rattache à l'enseignement théorique* tandis qu'ichinen sanzen, dans la pratique de Nichiren, fait partie de l'enseignement essentiel*. C'est aussi différent que le ciel de la terre. Sachez-le bien au dernier instant de votre vie.

Avec mon profond respect,
Nichiren.

Le vingt-sixième jour du sixième mois

ARRIERE-PLAN - Le 26 juin 1278 (1282 selon d'autres sources), à l'âge de cinquante-sept ans, Nichiren Daishonin écrivit cette lettre du Mont Minobu à l'intention de Toki Jonin et la lui fit parvenir dans la province de Shimosa. Les documents fiables concernant Toki sont rares. Il remplit la fonction de majordome pour le seigneur Chiba, connétable de Shimosa, mais on lui attribue parfois aussi des fonctions officielles au tribunal militaire de Kamakura. On pense qu'il se convertit à l'enseignement de Nichiren Daishonin lorsque celui-ci se rendit à Shimosa en 1254 et devint l'un de ses plus fidèles disciples, en compagnie de Ota Jomyo et Soya Kyoshin, qui vivaient dans la même région. C'était un homme d'une remarquable érudition et Nichiren Daishonin lui adressa plusieurs ouvrages importants, notamment "le Véritable Objet de vénération".
En juin 1278, lorsque Toki Jonin apprit que Shijo Kingo se rendait au Mont Minobu, il lui confia un kimono d'été et d'autres dons pour Nichiren Daishonin. En même temps, Toki Jonin informait Nichiren Daishonin des épidémies qui faisaient rage à Kamakura et lui demandait conseil. Nichiren Daishonin lui envoya cette lettre en réponse. Son titre complet est "le Traitement de la maladie et les différences entre Mahayana et Hinayana, enseignements provisoires et enseignements définitifs". (Commentaire ACEP)

En anglais : The Treatment of Illness and the Points of Difference between Mahayana and Hinayana and Provisional and True Teachings ou The Treatment of Illness

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=1111&m=1&q=The%20Treatment%20of%20Illness
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_TreatIll.htm


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