Lettre aux moines du Seicho-ji

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 2, p. 291; SG* p. 654.
Gosho Zenshu p. 893 - Seicho-ji Daishuchu

Minobu, le 11 janvier 1276 aux moines du temple Seicho-ji sur le Mont Kiyosumi

 

Accueillons joyeusement cette nouvelle année, et souhaitons qu'elle apporte à tous de la joie. Vous ne m'avez pas rendu visite l'année dernière et je me demande pourquoi. Quelque chose a dû vous en empêcher. Si toutefois vous pensez venir me voir, pourriez-vous emprunter pour moi au moine Ise-ko le Jujushin Ron, le Hizo Hoyaku* résumé en trois volumes du Jujushin Ron*, le Nikyo-ron* et d’autres commentaires de l’école Shingon ?

J'en ai besoin parce que les moines shingon depuis quelques temps se liguent contre moi. Apportez aussi avec vous les volumes 1 et 2 du Maka Shikan, [Grand Arret et Examen] de Zhiyi*. J'apprécierais aussi le Toshun commentaire sur le Hokke Mongu* de Zhiyi par Zhi-du* et le Fusho Ki commentaire de Zhanlan* sur le Hokke Mongu si vous pouvez vous les procurer. Empruntez l'exemplaire du Shuyo Shu* que possède Kanchi-bo, le disciple d'Enchi-bo. On m'a dit aussi qu'il est en possession d'autres écrits [sur le même sujet]. Pourriez-vous les emprunter également en lui disant que je les lui rendrai dès que possible  ? Cette année, la question de savoir, parmi tous les enseignements bouddhiques lesquels sont corrects et lesquels erronés sera définitivement résolue.

Dites de ma part à Joken-bo, Gijo-bo et aux autres moines : "Nichiren, à plusieurs reprises, s'est trouvé sur le point d'être tué. Par deux fois il a été exilé et en une occasion, il a failli être décapité. Il n'a pourtant commis aucun crime dans la société. [Dans sa jeunesse], il a reçu la sagesse suprême du bodhisattva Kokuzo lui-même. Il avait adressé à ce bodhisattva la prière de devenir la personne la plus sage du Japon. Le bodhisattva, par compassion envers lui, lui a offert un grand joyau aussi brillant que l'étoile du matin, que Nichiren a glissé dans sa manche droite. Dès lors, en lisant l'ensemble des sutras, il a su discerner pour l'essentiel la valeur relative des huit écoles ainsi que celle de tous les sutras."

L'école Shingon, en particulier, est celle qui détruit le Sutra du Lotus. Il est primordial de la réfuter mais dans un premier temps j'ai voulu m'attaquer aux erreurs des écoles Zen et Nembutsu. Je laisserai pour l'instant de côté la question d'établir ce qui est correct et ce qui est erroné dans le bouddhisme en Inde et en Chine, mais en ce qui concerne le Japon, l'enseignement correct du Sutra du Lotus s'y est perdu et tous ses habitants, sans aucune exception, sont donc destinés à tomber dans les mauvaises voies. [La raison en est que] sur chaque montagne, à côté de chacun des temples de l'école Hokke-Tendai se trouve invariablement un temple de l'école Shingon, de même que l'ombre suit le corps. Ainsi, à la pratique correcte du Sutra du Lotus, est adjointe la pratique shingon des dix-huit voies, et à la pratique du repentir [par la récitation du Sutra du Lotus] se mêle la récitation du Sutra Amida. Et, au cours de la cérémonie de consécration des patriarches, le rituel du Shingon prédomine, tandis que celui du Sutra du Lotus est relégué au second plan.

En réalité, les sutras du Shingon appartiennent aux enseignements provisoires et sont même inférieurs aux sutras Kegon* ou Hannya*. Pourtant, Ennin* et Kukai* se sont trompés sur ce point et ont prétendu que les sutras du Shingon étaient égaux ou même supérieurs au Sutra du Lotus. La cérémonie "d'ouverture des yeux" d'une nouvelle effigie du Bouddha est donc conduite avec le mudra de la déesse Butsugen-son [Vénérable-œil-du-Bouddha] et le mantra dharani* du bouddha Vairocana*. Il en résulte que toutes les images peintes et sculptures en bois [représentant le Bouddha] au Japon, ont été privées d'âme et d'yeux, et qu'elles sont en fin de compte possédées par le Démon du sixième Ciel, causant la perte de ceux-là mêmes qui leur rendent un culte. C'est pour cela que les édits de la cour impériale [à Kyoto] ont presque perdu toute validité. Le Shingon nuisible a maintenant fait son entrée à Kamakura, menaçant de détruire aussi le Japon tout entier. Les adeptes des écoles Zen et Jodo sont des personnes aux conceptions plus erronées que l'on ne saurait le dire. En déclarant cela, je savais que je risquais ma vie. Pourtant, je voulais exprimer ma reconnaissance envers le bodhisattva Kokuzo. Aussi, le 28ème jour du 4ème mois de la 5ème année de Kencho [1253], je l'ai publiquement déclaré pour la première fois devant une petite assemblée dont faisait partie Joen-bo, du côté sud de la salle de pratique de Dozen-bo, au temple Seicho-ji, dans le village de Tojo, de la province d'Awa. Depuis vingt ans, je ne cesse de le dire sans reculer d'un pas. Cela m'a contraint tantôt à changer de lieu de résidence tantot à l'exil. A une époque antérieure, le bodhisattva Fukyo fut battu à coups de bâtons ; de nos jours, Nichiren est menacé par le sabre.

Tous les habitants du Japon, les sages comme les insensés, du plus puissant au plus humble, disent que le moine Nichiren est bien loin d'égaler les lettrés, maîtres, patriarches et sages des temps passés. [J'ai attendu le moment propice] pour dissiper leur méfiance à mon égard. [Il est venu] lorsque de grands tremblements de terre se sont produits durant l'ère Shoka, suivis par l'apparition d'une gigantesque comète durant l'ère Bun'ei [1264]. J'ai fait alors cette prédiction : "Notre pays subira deux effroyables désastres, la guerre civile et l'invasion étrangère. La première aura lieu à Kamakura, et prendra la forme de luttes intestines (note) parmi les descendants de Hojo Yoshitoki. La seconde peut venir de partout, mais la plus violente proviendra de l'ouest. Elle ne se produira que pour une seule raison : parce que toutes les écoles bouddhiques du Japon sont erronées, et, par conséquent, Bonten et Taishaku ordonneront à des pays étrangers de nous attaquer. Tant que le pays refusera de tenir compte de mes avis, il sera certainement vaincu, même s'il y a cent, mille, ou même dix mille généraux aussi braves que Masakado, Sumitomo, Sadato, Toshihito ou Tamura. Si mes prédictions se révélaient fausses, je serais prêt à adopter les conceptions déformées des écoles Shingon, Nembutsu et autres." Voilà ce que j'ai proclamé partout.

[Je tiens à avertir] tout particulièrement les moines du Mont Kiyosumi. Si vous me traitez avec moins de respect que vos propres père et mère ou les Trois trésors, vous deviendrez des mendiants misérables en cette vie, et, dans la prochaine, vous tomberez dans l'enfer avici. Voici pourquoi lorsque l'odieux Tojo Saemon Kagenobu chassa les cerfs et d'autres animaux élevés par le temple Seicho-ji et essaya de contraindre les moines des divers temples à devenir adeptes du Nembutsu, je me suis opposé [à Tojo] et j'ai pris le parti du seigneur du domaine. J'ai formulé par écrit un engagement solennel : "Si les deux temples, Kiyosumi [Seicho-ji] et Futama tombent aux mains de Tojo, je rejetterai le Sutra du Lotus  ! " Puis, j'ai fixé [cette promesse] à la main de l'objet de culte [statue de Shakyamuni] et j'ai prié. En moins d'un an, les deux temples se sont libérés de l'emprise de Tojo. Le bodhisattva Kokuzo n'oubliera certainement jamais cela ; dès lors, comment ces moines, qui me traitent à la légère et ne croient pas en moi, pourraient-ils ne pas être abandonnés par le Ciel  ? En m'entendant parler ainsi, les plus insensés d'entre vous pourraient penser que je vous jette un mauvais sort. [Mais il n'en est rien.] Je ne le dis que parce que je crains que vous tombiez dans l'enfer avici après votre mort.

A propos de la nonne de la famille du seigneur (note) : étant une femme de peu de discernement, elle aura probablement pris pour vérité des sottises dites sur un ton menaçant. Malgré tout, parce qu'elle néglige sa dette de reconnaissance, je crains qu'elle ne tombe dans les mauvaises voies dans la vie prochaine. Pourtant, je lui suis reconnaissant de son attitude envers mes parents, et je prie donc pour la sauver de ce destin.

Le Sutra du Lotus est un écrit qui enseigne seulement les points suivants : que le Bouddha Shakyamuni atteignit l'Eveil à une époque encore plus lointaine que gohyaku-jintengo et que et les autres disciples deviendront bouddha dans le futur ; que ceux qui ne croient pas en ce sutra tomberont dans l'enfer avici ; que non seulement le Bouddha Shakyamuni déclara tout cela lui-même, mais que le bouddha Taho confirma que c'était bien la vérité et que les bouddhas des dix directions tirèrent la langue pour témoigner de la véracité [de ce qu'ils entendaient]. [De plus le Sutra du Lotus affirme] que le Pratiquant de ce Sutra sera protégé par les innombrables bodhisattvas Surgis de Terre, les bodhisattvas Manjushri et Kannon, Bonten, Taishaku, les divinités du Nitten, Gatten et les quatre Rois du Ciel et les dix Filles-démones. Il n'y a donc pas d'autre moyen d'atteindre la bodhéité que de pratiquer le Sutra du Lotus, car c'est le seul écrit qui dévoile la vérité du passé comme de l'avenir.

Je ne connais ni la province de Tsukushi, ni l'empire mongol. Pourtant, parce que ma prédiction s'appuyait sur ma compréhension de tous les sutras, elle s'est d'ores et déjà révélée exacte. Par conséquent, si je dis que vous tomberez tous dans l'enfer avici en raison de votre ingratitude, comment mes paroles pourraient-elles se révéler fausses  ? Vous êtes peut-être en sécurité pour le moment, mais attendez de voir ce qui se passera à l'avenir. Le Japon tout entier sera frappé par le même destin qui est aujourd'hui celui [des îles] d'Iki et Tsushima. Quand les Mongols s'abattront sur la province d'Awa, ceux qui, parmi les moines, seront restés attachés aux enseignements erronés, se recroquevilleront de terreur pour tomber finalement dans l'enfer avici en disant : "Je sais maintenant que le moine Nichiren avait raison." Comme c'est regrettable  ! C'est vraiment pitoyable !

Nichiren,
Le onzième jour du premier mois

Cette lettre doit être lue à voix haute par les moines Sado-bo [autre nom de Niko, l'un des six plus proches disciples de Nichiren] et Suke Ajari devant la statue du bodhisattva Kokuzo afin que tous les moines du Seicho-ji puissent l'entendre.

ARRIERE-PLAN — Comme l'indique son titre, la « Lettre aux mines du Seichô-ji » fut adressée aux moines du temple Seichô-ji sur le Mont Kiyosumi, à Kominato, dans la province d'Awa. Elle fut écrite le 11 janvier 1276, alors que Nichiren Daishonin vivait au Mont Minobu. A l'âge de douze ans, les parents du Daishonin l'avaient envoyé étudier sous la direction de Dôzen-bô, supérieur d'un temple voisin, le Seichô-ji. C'est à dater de ce moment-là que commence le parcours unique de toute une vie consacrée à la recherche et à l'enseignement de la vérité unique du bouddhisme.
Le temple Seichô-ji était un bon exemple des anomalies fréquentes dans les centres où l'on enseignait le bouddhisme à cette époque. Il avait été fondé en 771 par un moine bouddhiste du nom de Fushigi qui avait sculpté dans un chêne une statue du bodhisattva Kokûzo et l'avait placée dans un sanctuaire bâti à cet effet. L'objet de culte du Seichô-ji était donc, à l'origine, le bodhisattva Kokûzô. Le sanctuaire sombra cependant dans l'oubli jusqu'à la visite de Jikaku, le troisième grand patriarche du temple Enryaku-ji, au Mont Hiei, au siècle suivant. Après quoi il devint une institution prestigieuse dans cette région.
Le Seichô-ji devint un centre d'études du Sûtra du Lotus, puisqu'il appartenait à l'école Tendai. Mais par la suite, il tomba d'abord sous l'influence de l'école Shingon et de ses rituels magiques, puis sous celle du Jôdo et de sa foi dans le bouddha Amida. Quelque temps après avoir été ordonné moine en 1237, le Daishonin se rendit dans les grands centres d'études du Japon pour approfondir son étude du bouddhisme et obtenir les connaissances dont il avait besoin pour confirmer sa propre illumination à la lumière des sûtras. En 1253, vingt ans après son entrée au Seichô-ji, il révéla finalement une nouvelle forme de pratique bouddhique.
Cette lettre se réfère à des événements qui eurent lieu peu avant sa cérémonie de tonsure. Il déclare : « [Dans sa jeunesse], il [Nichiren] a reçu la sagesse suprême du bodhisattva Kokûzô lui-même. Il avait adressé à ce bodhisattva la prière de devenir la personne la plus sage du Japon. » Ainsi, il obtint «un grand joyau» qui lui permit de comprendre correctement tous les écrits bouddhiques. On attribuait au bodhisattva Kokûzô la sagesse universelle. Aussi, par cette image, Nichiren Daishonin indique qu'il s'est éveillé à la compréhension du principe essentiel de la vie. Si convaincu qu'il fût de sa propre illumination, il avait besoin de preuves littérales pour confirmer et approfondir sa compréhension du Dharma correct. Pour cette raison, il quitta le Seichô-ji pour Kamakura, où se trouvait le shogunat, puis Kyoto et Nara, qui étaient les centres du bouddhisme au Japon.
Cette lettre traite donc de l'influence particulièrement destructrice de l'école Shingon qui accomplissait des rites ésotériques et clamait la suprématie de ses enseignements sur le Sûtra du Lotus. Le Daishonin note que, si sa critique de l'école Shingon et des autres écoles lui a valu des persécutions, sa prédiction concernant les luttes internes et l'invasion étrangère s'est pourtant bel et bien réalisée. Finalement, la lettre affirme la suprématie du Sûtra du Lotus et avertit les moines du Seichô-ji de la nécessité de prendre en compte les conseils de Nichiren Daishonin. (Commentaire ACEP)

En anglais : Letter to the Priests of Seicho-ji

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=650&m=1&q=Priests%20of%20Seicho-ji
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_LetterPriestsSeichoji.htm

Retour
haut de la page