Lettre de pétition de Yorimoto

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 5, p. 231 ; SG* p.809
Gosho Zenshu p. 1153 - Yorimoto chinjo

Minobu, le 25 juin 1277, requête au seigneur Ema au nom de Shijo Kingo

 

Le vingt-cinquième jour du sixième mois, j'ai (note) respectueusement pris connaissance de votre lettre du vingt-trois, que m'ont remise les nyudo Shimadaino Saemon et Yamashiro no Mimbu. Dans cette lettre, vous déclarez : "Je suis fâché d'apprendre, de la bouche de tous ceux qui étaient présents à cette occasion, que vous vous êtes conduit de manière inconvenante sur les lieux où prêchait le moine Ryuzo. On me dit que vous l'avez fait taire en faisant irruption avec un groupe de vos hommes, tous en armes."

C'est un mensonge sans le moindre fondement. Je ne sais qui vous a dit cela, mais il serait bien utile que, par pitié pour moi, vous acceptiez de les convoquer et, en me confrontant à eux en votre présence, que vous enquêtiez sur la justesse ou la fausseté de leur accusation.

En bref, voici comment les choses se sont passées. Le neuvième jour du sixième mois, Sammi-bo, un disciple du sage Nichiren, est venu à ma résidence et m'a dit : "Un moine du nom de Ryuzo-bo est arrivé depuis peu eu de Kyoto, et s'est installé à Kuwagayatsu, à l'ouest de la porte du Daibutsu-den. Il prêche jour et nuit, invitant ceux qui s'interrogent sur le bouddhisme à venir le voir et à dialoguer avec lui, afin de dissiper tous leurs doutes concernant cette vie et la vie suivante. Les habitants de Kamakura lui accordent autant de respect que s'il était le Bouddha Shakyamuni lui-même. Mais j'ai appris, en réalité, que personne n'a encore débattu avec lui. Je voudrais aller débattre avec lui à Kuwagayatsu et dissiper les inquiétudes que les gens pourraient avoir concernant leur vie prochaine. Vous serait-il possible d'assister au débat  ? "

A l'époque j'étais très occupé par des tâches officielles, et je n'avais donc pas, tout d'abord, l'intention de l'accompagner.

Mais j'ai appris qu'il serait question de l'enseignement bouddhique, sujet dont je vais souvent écouter parler. Toutefois, parce que je suis un croyant laïque, je n'ai pas prononcé un seul mot. Je crois donc qu'une investigation sérieuse de votre part prouverait facilement que je ne me suis en rien comporté de manière abusive.

Quoi qu'il en soit, au cours de son sermon, Ryuzo-bo déclara : "Si quelqu'un d'entre vous a une question à poser concernant les enseignements bouddhiques, je vous en prie, n'hésitez pas à le faire." Après quoi, Sammi-bo, le disciple du moine Nichiren, posa la question suivante : "Le fait que, à partir du moment où l'on est né, la mort soit inévitable, n'est certainement pas motif d'étonnement ; d'ailleurs, récemment, quantité de gens sont morts dans des catastrophes. Cet aspect transitoire de la vie ne peut échapper à personne, nous en avons l'évidence sous les yeux. C'est pourquoi, ayant appris qu'un moine aussi respecté que vous venait de Kyoto pour dissiper les doutes de certains, je suis venu vous écouter. Je craignais, en posant une question, d'être impoli et d'interrompre votre discours, je suis donc très heureux que vous invitiez ceux qui auraient des doutes à parler librement.

"Avant tout, ce qui me rend perplexe est ceci : je suis une personne sans qualités particulières, née à l'époque des Derniers jours du Dharma sur une terre éloignée du pays natal du bouddhisme. Mais, heureusement, le bouddhisme, né en Inde a déjà été introduit dans notre pays. Il serait extrêmement souhaitable que chacun puisse y adhérer. Toutefois, il n'y a pas moins de cinq ou sept mille volumes de sutras. Puisqu'il s'agit là des enseignements d'un seul bouddha, on pourrait penser qu'ils ne constituent essentiellement qu'un seul sutra. Pourtant, le bouddhisme se divise en huit écoles, si l'on inclut Kegon et Shingon, et en dix écoles, si l'on inclut Jodo et Zen. Même si ces écoles représentent diverses voies pour y parvenir, je présume que, en définitive, elles devraient exprimer une vérité unique.

"Or le Grand-maître* Kukai*, fondateur de l'école Shingon au Japon, a déclaré : "Le Sutra du Lotus, lorsqu'on le compare aux sutras Kegon* et Vairocana*, non seulement constitue une voie différente, mais n'est que théorie puérile, et le bouddha qui l'a exposé réside encore dans le domaine de l'obscurité." Il a aussi affirmé : "Le Grand-maître* Zhiyi*, de l'école Hokke, et d'autres n'ont eu de cesse de voler le ghee." Le Grand-maître* Ci-en, fondateur de l'école Hosso, a déclaré : "Le Sutra du Lotus n'est qu'un moyen tandis que le Sutra Jimmitsu* est véridique ; les êtres sensitifs, qui, par nature, ne sont pas prédestinés à l'illumination, ne pourront jamais, de toute éternité, atteindre la bodhéité (voir Hosso shu)."

Cheng-guan, de l'école Kegon, prétendit : "Le Sutra Kegon* représente l'enseignement premier, et le Sutra du Lotus, l'enseignement dérivé." Il dit encore : "Le Sutra Kegon* est la doctrine qui conduit à l'illumination les personnes capables de comprendre l'enseignement soudain (tonkyo), et le Sutra du Lotus, la doctrine qui mène à l'illumination les personnes capables de comprendre l'enseignement graduel (zenkyo)."(note) Le Grand-maître* Jizang de l'école Sanron écrivit : "Parmi tous les sutras du Mahayana, les sutras Hannya* sont suprêmes. Le moine Shandao de l'école Jodo a prétendu : "Parmi ceux qui pratiquent le Nembutsu, dix personnes sur dix, cent personnes sur cent, renaîtront dans la Terre pure. Mais pas une sur mille ne pourra être sauvée par le Sutra du Lotus ou par un autre sutra." Le moine Honen a incité les gens à "rejeter, fermer, ignorer et abandonner" le Sutra du Lotus en faveur du Nembutsu, et il a également comparé les pratiquants du Sutra du Lotus à une "bande de voleurs ". Et l'école Zen se proclame le fruit d'une "transmission spéciale, en dehors des sutras, n'ayant rien à voir avec des mots écrits."

"Le vénérable Shakyamuni, Maître de la doctrine, a dit, à propos du Sutra du Lotus : "L'Honoré du monde a longtemps exposé ses doctrines, et maintenant il doit révéler la vérité." Et le bouddha Taho a déclaré, à propos du Myoho Renge Kyo : "Tout ce que vous [Shakyamuni] avez exposé est la vérité."(réf.) Le Sutra relate aussi que les divers bouddhas des dix directions, qui étaient des émanations de Shakyamuni, tirèrent la langue jusqu'au Ciel de Brahma.

"Le Grand-maître* Kukai écrivit que le Sutra du Lotus était une doctrine puérile. Pourtant, les bouddhas Shakyamuni, Taho et tous les bouddhas des dix directions ont déclaré, d'un commun accord, que l'intégralité de son enseignement est véridique. Laquelle de ces affirmations devons-nous croire  ? " Les moines Shandao et Honen ont dit du Sutra du Lotus qu'il ne sauverait "pas une personne sur mille"(réf.), et qu'il fallait "le rejeter, le fermer, l'ignorer et l'abandonner". Pourtant, le Bouddha Shakyamuni, le bouddha Taho et tous les bouddhas des dix directions, qui sont des émanations de Shakyamuni, affirment que parmi ceux qui pratiquent le Sutra du Lotus pas un seul ne manquera d'atteindre la bodhéité (réf.), et que tous avanceront jusqu'au bout sur la voie du Bouddha. Shakyamuni, Taho et tous les autres bouddhas d'une part, et, de l'autre, les moines Shandao et Honen tiennent des propos aussi différents que le feu et l'eau, ou que les nuages et la boue.

"Qui d'entre eux devons-nous croire  ? Quelles affirmations devons-nous rejeter ?

"En particulier, parmi les quarante-huit vœux mentionnés par le moine Hozo dans le Sutra Muryoju, que Shandao aussi bien que Honen révèrent, le dix-huitième vœu est "Si je devais atteindre la bodhéité (...) à la seule exception de ceux qui commettent les cinq forfaits ou qui s'opposent au Dharma correct". Cela signifie certainement que, même si le voeu originel du bouddha Amida se réalise, et permet à une personne de renaître dans la Terre pure, ceux qui s'opposent au Dharma correct ne pourront pas renaître sur la Terre du bouddha Amida.

"Or, dans le deuxième volume du Sutra du Lotus, on lit : "Ceux qui refusent d'avoir foi en ce Sutra et au contraire s'y opposent (...) après leur mort, tomberont dans l'enfer avici." Si ces passages des écritures disent vrai, comment Shandao et Honen, que l'école Nembutsu, considère tous deux comme incarnant les principes essentiels du bouddhisme, pourraient-ils ne pas tomber dans la grande citadelle de l'enfer avici  ? Et si ces deux moines tombent en enfer, il ne fait aucun doute que les maîtres, disciples, et croyants laïques qui suivent leurs traces, tomberont naturellement aussi dans les voies mauvaises. Ce sont là les sujets qui me rendent perplexe. Maître Ryuzo, quelle est votre opinion  ? " Voilà de quelle manière Sammi-bo posa sa question.

Le moine Ryuzo répondit : "Comment pourrais-je mettre en doute la parole de personnes dont le mérite et le savoir sont reconnus depuis des siècles  ? Simple moine que je suis, je les crois et les respecte infiniment." Alors, Sammi-bo lui dit : "De tels propos ne me semblent pas ceux d'un sage. Chacun croit en ces maîtres bouddhistes qui furent révérés en leur temps. Mais le Bouddha, dans le Sutra du Nirvana qui est l'expression de ses dernières volontés, nous a conseillé de "suivre le Dharma et non la personne". (réf.) Le Bouddha nous a enseigné qu'il fallait nous fonder sur les sutras si les maîtres bouddhistes étaient dans l'erreur. Vous affirmez qu'il est impossible que ces maîtres soient dans l'erreur, mais entre les paroles d'or du Bouddha et vos opinions personnelles, mon devoir est de suivre les premières."

Le moine Ryuzo demanda alors : "Quand vous parlez des nombreuses erreurs des maîtres bouddhistes, à quels maîtres faites-vous allusion  ? "

Sammi-bo répondit : "Je pense aux doctrines du Grand-maître* Kukai* et du moine Honen, que je viens de citer." Le moine Ryuzo s'exclama : "C'est inconcevable  ! Jamais je n'oserais discuter l'opinion des maîtres de notre pays. Tous ceux qui nous écoutent ici les suivent et les respectent. S'ils se fâchent, vous allez certainement créer un tumulte effroyable  ! "

Alors, Sammi-bo l'a attaqué en disant : "Vous m'avez demandé de préciser quels maîtres étaient dans l'erreur, et je vous ai dit le nom de ceux dont les enseignements contredisent les sutras et les traités. Mais maintenant, tout à coup, vous faites des réserves et refusez d'en débattre. Je pense que c'est simplement parce que vous ne savez pas comment résoudre vos propres contradictions. En matière de doctrine, rien n'est plus absurde que de ne pas exposer le véritable sens des passages scripturaux qui correspondent à l'enseignement du Bouddha, par crainte de l'opinion des autres, ou parce que l'on redoute les réactions de la société. A mes yeux, vous n'avez rien d'un homme de sagesse. En tant que moine, comment pouvez-vous rester muet quand des doctrines nuisibles se répandent à travers tout le pays, quand les gens tombent dans les voies mauvaises et quand le pays est au bord de la destruction  ? Il est dit, dans le Sutra du Lotus : "Nous ne ménageons pas notre propre vie", et dans le Sutra du Nirvana, on lit : "...même s'il doit lui en coûter la vie."(note) Comment un véritable sage pourrait-il ménager sa propre vie, par crainte du monde ou des autres ?

"Même dans les livres non bouddhiques nous lisons l'histoire d'un homme nommé Long-peng, qui fut décapité, et du valeureux Bi Gan dont on ouvrit la poitrine. Mais parce que Long peng fit des remontrances à l'empereur Jie de la dynastie Xia, et parce que Bi Gan admonesta le roi Shang Zhou, leur nom est resté dans l'Histoire comme celui de personnes méritoires.

"Les écrits bouddhiques nous apprennent que le bodhisattva Fukyo fut frappé à coups de bâton, que le vénérable Aryasimha fut décapité, que le moine Zhu Daosheng fut exilé dans une montagne du Su-thou et que le Savant-maître* Fa-dao fut marqué au visage et exilé au sud du fleuve Yangzi. Pourtant, parce qu'ils propagèrent le véritable Dharma, ils obtinrent le nom de sage."

Le moine Ryuzo lui répondit alors : "De telles personnes ne peuvent en aucun cas apparaître à l'époque des Derniers jours du Dharma. Les gens comme nous craignent la société et redoutent l'opinion des autres. Vous-même, qui êtes si audacieux en paroles, je doute fort que vous soyez capable de vivre en accord avec vos propos."

Le moine Sammi-bo rétorqua : "Comment pourriez-vous donc connaître les pensées d'un autre  ? Sachez que je suis disciple du moine Nichiren, désormais bien connu du pays tout entier. Bien que ce sage, mon maître, soit un moine de l'époque des Derniers jours du Dharma, à la différence des moines éminents de notre époque, il ne recherche pas les invitations et ne se rend coupable ni de flatterie ni de la plus petite infraction aux règles du monde profane.

"A la lumière des sutras, il déclare simplement que, parce que les enseignements erronés d'écoles telles que Shingon, Zen et Jodo, ainsi que les moines qui s'opposent au Dharma, pullulent dans le pays, et parce que chacun, du dirigeant à la multitude de ses sujets, leur accorde sa confiance, les gens sont devenus les ennemis jurés du Sutra du Lotus et de Shakyamuni, Maître de la doctrine. Il dit que, dans cette vie, les divinités du ciel et de la terre les abandonneront, qu'ils subiront l'invasion d'un pays étranger, et que, dans la vie prochaine, ils tomberont dans la grande citadelle de l'enfer avici.

"Il a reconnu que, en déclarant cela publiquement, il susciterait certainement une grande hostilité ; mais il a déclaré que, s'il ne le faisait pas, il ne pourrait échapper à la condamnation du Bouddha. Il est dit dans le Sutra du Nirvana : "Si même un bon moine voit quelqu'un s'opposer au Dharma sans en tenir compte, omettant de le lui reprocher, de l'expulser ou de le punir pour son offense, alors ce moine trahit le bouddhisme." Comprenant que si, par peur de l'opinion des autres, il ne parlait pas, il tomberait dans les voies mauvaises, mon maître a risqué sa vie pendant plus de vingt ans, de l'ère Kencho (note) jusqu'à cette troisième année de l'ère Kenji (1277), sans reculer si peu que ce soit. C'est pourquoi il a du subir quantité de persécutions de la part de personnes privées, et, à deux reprises, il a suscité le courroux du dirigeant. J'étais moi-même parmi ceux qui l'ont accompagné lorsque la colère du gouvernement le frappa, le douzième jour du neuvième mois dans la huitième année de l'ère Bun'ei (1271), et, parce que l'on me considérait comme aussi coupable que lui, j'ai échappé moi-même de peu à la décapitation. Et, malgré tout cela, vous direz que je me soucie de ma propre vie  ? "

Alors que Ryuzo-bo pâlissait, incapable de dire un mot, Sammi-bo insista : "Avec une sagesse aussi fragile, il est bien léger de votre part de prétendre pouvoir éclairer ceux qui ont des doutes. Les moines Kugan et Agramati* pensaient connaître le vrai Dharma et prétendaient sauver les hommes, mais ils tombèrent dans l'enfer avici, et avec eux les disciples et les laïques qui les suivaient. Si, avec une connaissance aussi sommaire du bouddhisme, vous enseignez vos doctrines en croyant pouvoir sauver un grand nombre de gens, vous tomberez sans nul doute dans l'enfer avici, et, avec vous, tous ceux qui vous suivront. Vous devriez sérieusement reconsidérer votre capacité à enseigner. Je n'avais pas l'intention de vous parler de cette manière ; mais, moi non plus, je ne peux ignorer la mise en garde du Bouddha - celui qui, voyant un moine égaré conduire les autres en enfer par ses enseignements nuisibles, omet de faire des remontrances à ce moine et d'exposer ses erreurs, devient lui-même un ennemi du bouddhisme. De plus, je souffre à l'idée que tous ceux, nobles ou gens du peuple, qui écoutent votre enseignement tomberont dans les voies mauvaises. Voilà pourquoi je vous parle ainsi. Un homme mérite le nom de sage parce qu'il fait des remontrances au souverain quand le pays est en danger, ou parce qu'il corrige les conceptions erronées des autres. Mais, dans votre cas, il n'y a rien à faire, car, même si vous remarquiez une erreur quelconque, vous refuseriez sans doute de la corriger, par crainte des réactions de la société. Quand bien même j'aurais la sagesse de Manjushri et l'éloquence de Purna, avec une personne comme vous, elles ne seraient d'aucune utilité." Sur cette dernière phrase, Sammi-bo s'est levé, prêt à partir mais certains auditeurs, heureux d'avoir entendu ce qu'il venait de dire, en joignant respectueusement les mains, ont tenté de le retenir, le suppliant de continuer, encore un peu, à leur enseigner les principes bouddhiques. Malgré cela, Sammi-bo n'est pas resté.

Je n'ai rien d'autre à ajouter pour vous permettre d'imaginer ce qui s'est réellement passé. Comment une personne qui croit au Sutra du Lotus et aspire à entrer dans la Voie du Bouddha pourrait-elle concevoir de mal se conduire, ou de parler délibérément avec grossièreté, au moment même où l'enseignement bouddhique est exposé  ? Je vous laisse le soin d'en décider.

M'étant ouvertement déclaré disciple du sage Nichiren, je suis rentré chez moi et vous ai fait un rapport exact sur ce qui s'est passé au cours du débat. De plus, à cette occasion, je n'ai pas vu un seul visage inconnu. Ce que l'on vous a rapporté est donc probablement une invention de personnes jalouses à mon égard. Si vous convoquez ces gens sans tarder et me confrontez à eux en votre présence, il vous sera facile de connaître la vérité.

Dans votre lettre officielle, vous déclarez également : "Je révère l'aîné du temple Gokuraku-ji (Ryokan) comme la réincarnation de l'Honoré du monde." Or, à cela, je ne peux pas souscrire. En voici la raison : si ce que dit le Sutra est vrai, le sage Nichiren est l'envoyé du Bouddha qui atteignit la bodhéité dans le passé infini, la manifestation provisoire (note) du bodhisattva Jogyo, le Pratiquant de l'enseignement essentiel* du Sutra du Lotus, et le grand guide dans la cinquième période de cinq cents ans après la disparition du Bouddha. Voulant faire exécuter ce sage, le moine Ryokan a présenté une lettre de pétition aux autorités demandant qu'il soit décapité, mais, pour une certaine raison, la condamnation n'a pas été exécutée et s'est changée en bannissement sur l'île lointaine de Sado. Cela ne serait-il pas une nouvelle manigance du moine Ryokan  ? Je joins à ma lettre une copie de la pétition de ce moine.

Il a beau prêcher jour et nuit la plus stricte observance des six jours de purification (note), et proscrire l'acte d'ôter la vie, même à un brin d'herbe, le moine Ryokan a bel et bien proposé de faire décapiter le moine qui propage le véritable enseignement du Sutra du Lotus. Ne contredit-il pas ainsi lui-même de manière flagrante les préceptes qu'il enseigne aux autres  ? Le moine Ryokan n'est-il pas possédé par le Démon du sixième Ciel  ? Laissez-moi vous expliquer comment la situation en est arrivée là. Dans tous ses prêches, le moine Ryokan se lamentait, en disant : "Je m'efforce d'aider tous les habitants du Japon à devenir des "personnes qui observent les préceptes, et à leur faire respecter les huit préceptes afin que cessent définitivement dans ce pays le meurtre et l'ivrognerie ; mais l'opposition de Nichiren m'empêche de réaliser mon voeu." Lorsqu'il apprit cela, le sage Nichiren déclara : "Il faut, d'une manière ou d'une autre, que je parvienne à l'arracher à son arrogance et à ses illusions, et à lui épargner l'agonie dans l'enfer avici." En l'entendant dire cela, ses autres disciples et moi, Yorimoto, inquiets, lui avons conseillé : "Nous savons bien que vos paroles sont motivées par une profonde bienveillance, et par votre respect du Sutra du Lotus ; mais puisque le moine Ryokan est révéré dans le Japon entier, et en particulier par les samouraïs de Kamakura, peut-être devriez-vous éviter de le contredire de manière trop radicale... "

Puis, lors de la grande sécheresse, le dix-huitième jour du sixième mois de la huitième année de l'ère Bun'ei (1271), signe cyclique kanoto-hitsuji, le gouvernement ordonna au moine Ryokan de conduire une cérémonie pour faire venir la pluie, afin de mettre un terme aux souffrances du peuple. En apprenant cette nouvelle, le sage Nichiren déclara : "Même s'il n'est guère sérieux de prier pour des buts tels que faire tomber la pluie, peut-être devrais-je saisir cette occasion pour montrer à tous le pouvoir du Dharma en laquel je crois." Il envoya un message à la résidence du moine Ryokan, disant : "Si le moine Ryokan parvient à faire tomber la pluie dans les sept jours qui suivront sa prière, moi, Nichiren, je cesserai d'enseigner que le Nembutsu conduit à l'enfer avici ; je deviendrai son disciple et j'observerai fidèlement les deux cent cinquante préceptes. Mais, si aucune pluie ne tombe, cela indiquera clairement que le moine Ryokan, tout en donnant l'apparence d'observer les préceptes, trompe et égare délibérément les autres. Dans les temps anciens, en de nombreuses occasions, des prières pour la pluie ont servi à déterminer la supériorité d'un enseignement sur un autre, comme dans les défis que se lancèrent Gomyo et le Grand-maître* Saicho*, ou Shubin et Kukai*."

Le sage Nichiren envoya ce message à Ryokan par l'intermédiaire de Suo-bo et du nyudo Irosawa, qui sont des croyants du Nembutsu. Ce moine et ce laïc sont des disciples de Ryokan, en même temps que des fervents du Nembutsu, et ne croient pas encore à l'enseignement de Nichiren. Par conséquent, le sage Nichiren leur dit : "Nous établirons quel est l'enseignement correct grâce à la prière pour la pluie. S'il pleut dans les sept jours, vous pouvez croire que vous renaîtrez sur la Terre pure grâce à l'observance des huit préceptes et à la récitation du Nembutsu, que vous pratiquez déjà. Mais s'il ne pleut pas, vous devriez n'accorder foi qu'au Sutra du Lotus."

Se réjouissant d'une telle proposition, les deux hommes délivrèrent ce message au moine Ryokan, au temple Gokuraku-ji.

Avec des larmes de joie, le moine Ryokan, et avec lui plus de cent vingt de ses disciples, offrirent des prières avec tant d'énergie que la sueur de leur visage s'élevait en fumée et que leur voix résonnait jusqu'au ciel. Ils récitèrent le Nembutsu, le Sutra de la prière pour la pluie, et le Sutra du Lotus, et Ryokan prêcha l'observance des huit préceptes, en souhaitant de toutes ses forces faire tomber la pluie dans les sept jours. Au bout de quatre ou cinq jours, ne voyant pas le plus petit signe annonciateur de pluie, il s'affola, et il invita plusieurs centaines de ses disciples du temple Taho-ji à se joindre à lui, épuisant toutes ses forces dans la prière. Mais, au bout de sept jours, la plus petite goutte de pluie n'était toujours pas tombée. Alors, par trois fois au moins, le sage Nichiren lui envoya un messager pour lui dire : "Une femme licencieuse, du nom d'Izumi Shikibu, et un moine du nom de Noin (note) qui ne respectait pas les préceptes, furent tous deux capables de faire tomber instantanément la pluie grâce à un simple poème de trente et une syllabes sans signification profonde, plein d'emphase et d'exagération poétique. Comment se fait-il que le moine Ryokan - qui observe tous les préceptes et toutes les règles, qui maîtrise les doctrines Hokke et Shingon, et dont la compassion est proverbiale - ne réussit pas à faire tomber la pluie en sept jours, même assisté par des centaines de ses disciples  ? Pensez-y : celui qui ne peut pas traverser un fossé de trois mètres, comment pourrait-il traverser un fossé deux à trois fois plus large  ? Si vous êtes incapable de faire tomber la pluie, ce qui est facile, comment pouvez-vous parvenir à la renaissance et à la bodhéité dans la Terre pure, ce qui est difficile ?

"Désormais, vous devriez plutôt abandonner les préjugés qui vous poussent à haïr Nichiren. Si vous vous souciez de votre vie future, rejoignez-moi immédiatement comme vous l'avez promis. Je vous enseignerai le Dharma capable de faire tomber la pluie, et la voie qui conduit à la bodhéité. Vos efforts pour faire tomber la pluie dans les sept jours n'ont-ils pas échoué  ? La sécheresse s'aggrave, les huit sortes de bourasques (note) soufflent encore plus violemment, et la souffrance du peuple est de plus en plus grande. Vous devriez immédiatement cesser de prier comme vous le faites." Lorsque, le septième jour, à l'heure du Singe [de 3 à 5 h du matin], le messager transmit mot pour mot le message de Nichiren, le moine Ryokan pleura, et ses disciples et adeptes exprimèrent eux aussi à grands cris leur chagrin.

Quand le moine Nichiren, ayant suscité la colère du gouvernement de Kamakura, fut interrogé à ce sujet, il relata la chose telle qu'elle s'était réellement passée. Il déclara donc : "Si le moine Ryokan avait eu la moindre pudeur, il aurait disparu de la vue du public et se serait retiré dans une forêt de montagne. Ou, en devenant mon disciple comme il l'avait promis, il aurait au moins fait preuve d'un peu d'esprit de recherche. Mais, en réalité, il n'a cessé de porter de fausses accusations contre moi pour tenter de me faire exécuter. Est-ce une conduite digne d'un noble membre du clergé  ? " Moi-même, Yorimoto, j'ai été témoin de cette situation. En tout autre domaine que la recherche de la vérité bouddhique, je n'oserais jamais parler ainsi à mon seigneur, mais, dans le cas présent, j'ai beau y réfléchir de toutes les manières, je pense qu'il ne m'est pas possible de me taire.

Vous dites, dans votre lettre officielle : "J'ai rencontré le moine Ryuzo et l'aîné du temple Gokuraku-ji, et je les considère avec autant de respect que j'en aurais pour Shakyamuni ou le bouddha Amida." A propos de cette phrase également, je dois, avec le plus grand respect, vous faire remarquer que, lorsqu'il se trouvait à Kyoto, le moine Ryuzo mangeait soir et matin de la chair humaine ; et, lorsque le fait fut connu, les moines du temple Enrakyu-ji, sur le Mont Hiei, se liguèrent contre lui, en disant : "Le monde est entré dans l'époque des Derniers jours du Dharma et les esprits maléfiques se répandent à travers tout le pays. Nous devons les vaincre par le pouvoir du Roi de la montagne." Ils incendièrent la résidence de Ryuzo et voulurent le punir, mais il prit rapidement la fuite et personne ne savait plus où il se trouvait. Maintenant, il réapparaît à Kamakura, mangeant à nouveau de la chair humaine, et faisant trembler de frayeur les personnes de bon sens. Pourtant, vous dites que vous le respectez comme un bouddha ou un bodhisattva. Comment, moi qui suis à votre service, pourrais-je ne pas démontrer son erreur à mon seigneur  ? Je me demande ce que pensent de tout cela les personnes raisonnables de notre clan.

Dans la même lettre, vous dites aussi : "Respecter son seigneur ou ses parents, qu'ils aient tort ou raison, telle est la conduite exemplaire, conforme à la volonté des bouddhas et les kamis aussi bien qu'aux principes de la société." Parce qu'il s'agit là d'un sujet de la plus grande importance, je m'abstiendrai d'exprimer toute opinion personnelle, et citerai plutôt des ouvrages qui font autorité. On lit dans le Classique de la Piété filiale : "Un fils doit faire des reproches à son père, et un ministre présenter des remontrances à son seigneur [s'il agissent d'une manière contraire à la morale]." Cheng Xuan déclare : "Si un seigneur ou un père se conduit de manière injuste, et que son ministre ou son fils omet de lui faire des remontrances, l'Etat ou la famille seront détruits." Dans le Shinjo, on lit : "Celui qui ne s'élève pas contre la tyrannie de son seigneur n'est pas un ministre loyal. Celui qui omet de parler par crainte de la mort n'est pas un homme de courage." Le Grand-maître* Saicho* écrivit : "En règle générale, s'il le voit agir avec injustice, un fils doit en faire reproche à son père, et un ministre présenter des remontrances à son seigneur. En vérité, il faut savoir cela : ce qui vaut dans la relation d'un seigneur et de son ministre, ou dans celle d'un père et de son fils, est également valable dans la relation du maître et du disciple. Un disciple doit parler haut et clair si son maître s'écarte de la voie."(réf.) Et dans le Sutra du Lotus on lit : "Nous ne nous sommes pas avares de notre propre vie. Nous lui préférons la Voie suprême." Dans le Sutra du Nirvana, il est écrit : "Par exemple, si un émissaire, doué d'éloquence et bon diplomate, est envoyé par son souverain dans un pays étranger pour accomplir une mission, son devoir est de transmette les paroles de son seigneur sans en omettre une seule, même s'il doit lui en coûter la vie. Et un sage devrait faire de même en enseignant le bouddhisme." Le Grand-maître* Guanding* déclare : "Il devrait rapporter les mots de son seigneur sans en dissimuler un seul, au risque même de sa vie." Cela veut dire que le corps d'une personne est de moindre importance que le Dharma qui est suprême. Il faut donner sa vie afin de propager le Dharma." Il dit aussi : "Ceux qui détruisent le Dharma bouddhique ou l'obscurcissent sont des ennemis du Dharma. Si sachant qu'une personne s'oppose au Dharma on reste amical à son égard, sans avoir la bienveillance de la corriger, on est en fait son ennemi. Mais celui qui réprimande et corrige une telle personne comprend et défend le Dharma (...) il libère de son erreur la personne qui offense le Dharma, et agit ainsi comme un parent à son égard."(réf.) Les autres samouraïs de mon rang penseront peut-être que moi, Yorimoto, je manque aux convenances envers vous, mais en tout autre domaine, dans la vie profane, j'obéirais scrupuleusement aux ordres de mon seigneur et de mes parents.

Quelle n'est pas ma tristesse de voir mon seigneur, envers qui ma dette est si grande, se laisser abuser par les tenants d'enseignements nuisibles, et courir le danger de tomber dans les voies mauvaises  ! Parce que le roi Ajatashatru prit pour guides Devadatta et les six maîtres non bouddhistes, et parce qu'il s'opposa à Shakyamuni, Maître de la doctrine, tous les sujets du royaume de Magadha devinrent des ennemis du bouddhisme, et les 580 000 membres du clan royal furent hostiles aux disciples du Bouddha. Parmi eux, seul le ministre Jivaka était disciple du Bouddha. Le grand roi ne désapprouvait pas moins le respect que son ministre vouait au Bouddha que mon seigneur ne me désapprouve, moi, Yorimoto. Mais, pour finir, il rejeta les principes erronés des six autres ministres (note), et adhéra au véritable enseignement auquel croyait Jivaka. Peut-être, de la même manière, parviendrai-je en définitive à vous sauver.

Vous vous demandez peut-être d'où me vient l'audace de vous comparer à Ajatashatru, qui commit les cinq fautes capitales. Mais il est clair, à la lumière du Sutra, que votre offense est cent, mille, dix mille fois plus grave que la sienne, même s'il m'est extrêmement difficile de formuler une affirmation pareille. On lit dans le Sutra du Lotus : "Maintenant ce monde des trois plans est tout entier mon domaine. Les êtres vivants qui s'y trouvent sont tous mes enfants."(réf.) Si ce passage des écritures est exact, le seigneur Shakyamuni est le père et la mère, le maître et le souverain de tous les habitants du Japon. Le bouddha Amida ne possède pas ces trois vertus. Pourtant, vous négligez le bouddha doté des Trois vertus, et invoquez le nom d'un autre bouddha, jour et nuit, matin et soir, soixante ou quatre-vingt mille fois par jour. N'est-ce pas agir d'une manière contraire à la piété filiale  ? C'est le Bouddha Shakyamuni lui-même qui enseigna que le vœu originel d'Amida avait été de sauver tous les êtres humains ; mais, pour finir, il revint sur ce qu'il avait dit et déclara : "Je suis le seul à pouvoir les sauver." Par la suite, il n'enseigna jamais qu'il pouvait y avoir deux ou trois bouddhas capables de sauver les êtres humains. Personne n'a deux pères ou deux mères. Quel sutra désigne Amida comme le père de ce pays  ? Quel traité dit qu'il en est la mère ?

Des enseignements du Nembutsu comme le Sutra Kammuryoju ont été exposés de manière provisoire, en préparation du Sutra du Lotus. Ils sont comme un échafaudage utilisé pour construire une pagode. Certains pensent que, parce que tous deux font partie du bouddhisme, leur seule différence réside dans le fait que les uns furent exposés avant les autres ; mais ils partent de prémisses totalement erronées. C'est aussi stupide que de vouloir conserver l'échafaudage même lorsque la pagode est entièrement construite, ou de dire que les étoiles sont plus brillantes que le soleil. A propos de personnes de ce genre, le Sutra dit : "Bien que j'enseigne et que j'ordonne, ils ne croient ni n'acceptent."(réf.) et "Après leur mort, ils tomberont dans l'enfer avici."

Tous les habitants du Japon, à l'heure actuelle, rejettent le Bouddha Shakyamuni et invoquent le nom du bouddha Amida ; ils ignorent le Sutra du Lotus, et ont foi dans le Sutra Kammuryoju et dans d'autres sutras. Il n'y a parmi eux que des laïcs, hommes ou femmes, faisant des offrandes à ceux qui s'opposent au Dharma, ou des moines renommés, et même le dirigeant du pays, qui respectent comme des sages des hommes commettant en réalité les cinq ou sept fautes capitales ou les huit offenses. A leur propos, il est dit dans le Sutra : "En agissant ainsi, ils renaîtront encore et encore dans l'enfer avici pendant un nombre incalculable de kalpa."(réf.)

M'apercevant de ces erreurs, à mon modeste niveau, j'ai eu l'audace de les porter à votre attention. Ceux qui sont au service d'un seigneur le respectent tous, chacun selon son rang. Si, pour ma part, sachant mon seigneur en danger, dans cette vie-ci comme dans la suivante, je m'abstenais de le lui dire, par crainte des samouraïs de mon rang, ou du monde en général, ne serais-je pas autant que vous coupable d'opposition au Dharma ?

Personne ne peut nier que deux générations de Nakatsukasa - mon père et moi-même - ont consacré leur vie au service de leur seigneur (note). Quand votre père (note) encourut la colère des autorités, plusieurs centaines de ses gens quittèrent son service  ; parmi eux, seul mon défunt père Yorikazu demeura fidèle jusqu'au bout, l'accompagnant en exil dans la province d'Izu. Peu avant la bataille qui eut lieu à Kamakura, le douzième jour du deuxième mois de la onzième année de l'ère Bun'ei (1274) (note), moi, Yorimoto, je me trouvais dans la province d'Izu  ; mais à peine fus-je averti, à l'heure du Singe, le dixième jour, que, en toute hâte, traversant seul le col d'Hakone, je rejoignis sept autres de vos vassaux, et nous avons juré, devant vous, de mettre fin à nos jours. Mais, finalement, le monde a retrouvé le calme, et mon seigneur vit maintenant en paix. Depuis lors, j'ai fait partie de ceux que vous honorez de votre confiance dans tous les domaines, mineurs aussi bien qu'importants. Comment donc pourrais-je m'écarter de vous  ? Je suis prêt, pour vous obéir, à vous suivre jusque dans la vie prochaine. Si j'atteins un jour la bodhéité, je sauverai également mon seigneur, et si vous y parveniez, je pense que vous me sauveriez de même.

J'ai donc écouté les prêches de plusieurs religieux, et j'ai demandé quel enseignement conduisait à la bodhéité. Et, en m'appuyant sur l'enseignement du Sutra du Lotus, j'en suis venu à croire que le sage Nichiren est le souverain du monde des trois plans, le père et la mère de tous les êtres humains, l'envoyé du Bouddha Shakyamuni, le bodhisattva Jogyo.

Plus de quatre cents ans se sont maintenant écoulés depuis que cet enseignement nuisible qu'on appelle Shingon a été introduit au Japon. Le Grand-maître* Saicho* le rapporta de Chine dans la vingt-quatrième année de l'ère Enryaku (805), mais il le considéra comme peu souhaitable pour ce pays, et ne lui accorda donc pas le statut d'une école à part entière, le désignant seulement comme un enseignement provisoire de l'école Tendai-Hokke. Plus tard, après la mort du Grand-maître* Saicho*, le Grand-maître* Kukai*, pour ne pas être considéré comme moins important que lui, s'empressa de présenter le Shingon comme une école indépendante ; mais le temple Enrakyu-jidu Mont Hiei refusa de l'admettre. Toutefois, Ennin* et Enchin (Chisho) n'avaient qu'une clairvoyance limitée, et, bien que résidant au Mont Hiei, leur cœur penchait vers le temple To-ji de Kukai*. C'est peut-être la raison pour laquelle ils contredirent leur maître [Saicho*] et, les premiers, introduisirent l'école Shingon au temple Enrakyu-ji. Ce jour-là commença la destruction de notre pays.

Au cours des plus de trois cents ans qui suivirent, certains vantèrent la supériorité de l'enseignement du Shingon sur le Sutra du Lotus ; d'autres, la supériorité du Sutra du Lotus sur l'enseignement du Shingon  ; et d'autres encore prétendirent que les deux enseignements étaient de même valeur. Tant que la polémique se poursuivit sans que la question soit tranchée, la règle impériale n'eut pas à en souffrir et ne périclita pas. Toutefois, à l'époque du soixante-dix-septième souverain, l'empereur retiré Go-Shirakawa, le grand patriarche de l'école Tendai, Myoun, s'intéressa exclusivement à l'enseignement du Shingon et fut tué par Minamoto no Yoshinaka. C'est une illustration du passage qui prédit : "Que sa tête se brise en sept morceaux." (note)

Puis, à l'époque du quatre-vingt-deuxième souverain, l'empereur retiré Go-toba, les écoles Zen et Nembutsu apparurent et se répandirent dans le pays, comme l'avait fait cet enseignement très nuisible du Shingon. Si bien que le vœu, fait par la déesse Amaterasu et le dieu Hachiman, de protéger cent souverains tout au long de cent règnes, fut rompu, et l'autorité impériale périt (note). La protection de la déesse du Soleil Amaterasu et du dieu Hachiman fit que les affaires de l'Etat en vinrent à être confiées à Gon no Tayu, Hojo Yoshitoki, dans la région de Kanto.

Ces trois enseignements nuisibles se répandirent à Kanto, trouvant, dans le clan au pouvoir, des appuis surprenants. Par conséquent, les deux divinités du ciel, Bonten et Taishaku, les divinités Nitten, Gatten et les quatre Rois du Ciel, devinrent furieux et réprimandèrent les dirigeants en provoquant des troubles, au ciel, et des calamités, sur terre, d'une ampleur sans précédent. Puis, voyant qu'il n'était tenu aucun compte de leurs avertissements, ils ordonnèrent à un pays voisin de punir ceux qui s'opposaient au Sutra du Lotus. Ni la déesse Amaterasu ni le dieu Hachiman ne purent fournir la plus petite aide. Seul le sage Nichiren eut pleinement conscience de tout cela.

Parce que telle est la sévérité du Sutra du Lotus, j'ai mis de côté toute préoccupation mesquine, et je vous ai servi avec dévouement jusqu'à ce jour, désireux de conduire mon seigneur à la bodhéité. Ceux qui portent contre moi des accusations fausses ne manquent-ils pas de loyauté à votre égard  ? Si je quittais le clan et vous abandonnais maintenant, vous tomberiez immédiatement dans l'enfer avici. Et, dans ce cas, même si je parvenais moi-même à la bodhéité, je ne pourrais que me désoler en pensant que ce serait en vain.

Quant aux préceptes du Hinayana (note), les deux cent cinquante préceptes furent exposés pour les divinités du ciel par le grand arhat Purna  ; mais Vimalakirti le réprimandaien lui disant : "Vous ne devriez pas mettre des aliments impurs dans un récipient précieux." Angulimala fit des reproches à Manjushri en lui disant  : "Vous ne saisirez jamais le véritable principe de vacuité qu'enseigne le Mahayana par des pratiques du Hinayana aussi insignifiantes que des moustiques ou des taons."(réf.) Après quoi Manjushri, dénonça dix-sept erreurs dans les préceptes du Hinayana, et le Bouddha réfuta de même [ces préceptes] en utilisant les huit comparaisons. Le Grand-maître* Saicho* les qualifia de lait d'ânesse et les compara à un crapaud. (note) Les disciples tardifs de Ganjin (note) accusèrent le Grand-maître* Saicho* de calomnie, et firent directement appel à l'empereur Saga ; mais, parce que les propos de Saicho* étaient clairement fondés sur les sutras, leurs efforts [pour lui nuire] furent vains. La pétition présentée à l'empereur par les écoles de Nara se révéla sans objet, et le grand sanctuaire d'ordination [pour conférer les préceptes du Mahayana] fut construit au temple Enrakyu-ji du Mont Hiei ; les préceptes du Hinayana sont donc depuis longtemps discrédités. Même si moi, Yorimoto, je comparais Ryokan à un moustique, un taon, ou un crapaud, parce que de telles affirmations s'appuient très clairement sur les sutras, vous n'auriez nulle raison de m'en tenir rigueur.

Quant à l'ordre que vous me donnez de m'engager par écrit [à renier ma foi dans le Sutra du Lotus], vous ne pouvez imaginer à quel point il me peine. Si moi, Yorimoto, suivant la tendance la plus répandue à notre époque, celle de l'opposition au Dharma bouddhique, je faisais par écrit un tel serment, vous seriez immédiatement exposé à la punition du Sutra du Lotus. Lorsque le sage Nichiren, envoyé du Bouddha Shakyamuni, fut exilé en raison des accusations fausses portées contre lui par le moine Ryokan, dans les cent jours qui suivirent des combats éclatèrent, exactement comme il l'avait prédit - et de nombreux guerriers périrent. Parmi eux se trouvaient des descendants du clan Nagoe. Le moine Ryokan n'est-il pas seul responsable de leur mort  ? Si vous partagez maintenant les vues des moines Ryuzo et Ryokan et me contraignez à prendre cet engagement écrit, ne partagerez-vous pas aussi avec eux cette responsabilité  ?

Je ne saurais dire si ceux qui me calomnient le font seulement parce qu'ils ignorent ce principe de causalité, ou s'ils essaient intentionnellement de vous nuire. Quoi qu'il en soit, je vous demande instamment de convoquer ceux qui voudraient se servir de moi pour provoquer quelque incident grave, et de me confronter à eux en votre présence.

Avec mon profond respect,

Le vingt-cinquième jour du sixième mois de la troisième année de Kenji (1277), sous le signe cyclique hinoto-ushi.

Présenté par Shijo Nakatsukasa-no-jo Yorimoto

ARRIERE-PLAN. - Cette lettre fut écrite par Nichiren Daishonin, le sixième mois de 1277, au nom de son disciple Shijo Nakatsukasa Saburo Zaemon no jo Yorimoto, plus souvent appelé Shijo Kingo, qui avait reçu, de son seigneur Ema Chikatoki, une lettre de blâme officielle. La pétition, adressée au seigneur Ema, affirme que Yorimoto a été victime de calomnies et de fausses accusations.
Le neuvième jour du sixième mois de 1277, un débat religieux avait eu lieu à Kuwagayatsu, à Kamakura, au cours duquel Sammi-bo avait infligé une sévère défaite au moine Ryuzo-bo, qui jouissait d'un prestige considérable. Les auditeurs avaient été à tel point convaincus par son intervention qu'ils avaient supplié Sammi-bo de continuer à les instruire.
Yorimoto était alors présent, comme un auditeur parmi d'autres. Mais, le vingt-cinquième jour du sixième mois, environ deux semaines plus tard, il reçut une lettre officielle de son seigneur l'accusant d'avoir interrompu le débat par la force, et d'avoir tenu des propos méprisants à l'égard de Ryuzo-bo et de son mentor Ryokan - pour qui le seigneur Ema éprouvait un grand respect. La lettre accusait encore Yorimoto de désobéissance à son seigneur, conduite réprouvée par le bouddhisme aussi bien que par les lois de la société, et lui ordonnait de prendre par écrit l'engagement de renier sa foi dans le Sutra du Lotus. S'il refusait de le faire, le seigneur Ema menaçait de lui confisquer son fief, et de le bannir.
Yorimoto écrivit immédiatement un rapport sur toute l'affaire et l'envoya, avec la lettre officielle du seigneur Ema, à Nichiren Daishonin au Mont Minobu. Il se disait fermement résolu à ne jamais s'engager par écrit à renier sa foi, même si son fief devait être confisqué.
Le messager de Yorimoto quitta Kamakura dans l'après-midi du 25, et arriva à Minobu dans la soirée du 27. Nichiren Daishonin fut heureux d'apprendre que son disciple était décidé à persévérer dans sa foi, et à propager la Loi, même au risque de sa vie. Il devina également les machinations de Ryokan et de Ryuzo-bo derrière cet incident. Il écrivit donc cette lettre au nom de Yorimoto, l'intitulant "Lettre de pétition de Yorimoto". (Commentaire ACEP)

Cette requête fut conservée par Shijo Kingo et, en définitive, il ne la remit jamais à son seigneur.

En anglais : Letter of Petition from Yorimoto

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=803&m=1&q=Petition%20from%20Yorimoto
- commentaires :http : //nichiren.info/gosho/bk_LetterPetitionYorimoto.htm

Retour
haut de la page