Les trois sortes de trésors
ou Lettre sur l'empereur Sushun

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 2, p. 301; SG* p. 855.
Gosho Zenshu p. 1170 - Sushun Tenno Gosho (Sanshu Zaiho Gosho)
Showa Teihon p.1395. (Copies authentifiées qui ont exi
sté)

Minobu, le 11 septembre 1277, à Shijo Kingo

 

Votre messager m'a remis vos divers dons, notamment le kimono blanc et les gamoku de pièces de monnaie, ainsi que ce que le seigneur Toki m'annonçait dans sa lettre. J'ai particulièrement apprécié les kakis, les poires, et les algues, fraîches et séchées.

Je suis très préoccupé par la maladie de votre seigneur. Même s'il n'a pas la foi dans le Sutra du Lotus, vous êtes un membre de son clan et c'est grâce à sa considération que vous pouvez faire des offrandes au Sutra. Le bienfait de vos présents se transforme donc en prières pour la guérison de votre seigneur. Pensez à un arbuste sous la protection d'un grand arbre, ou à l'herbe au bord d'un grand fleuve. Même s'ils ne reçoivent pas directement la pluie ou l'eau, ils se développent néanmoins, en bénéficiant de la rosée du grand arbre, ou de l'humidité de la rivière. C'est comparable à la relation que vous avez avec votre seigneur. [Pour donner un autre exemple, ] le roi Ajatashatru était un ennemi du Bouddha. Mais parce que Jivaka, ministre de sa cour, croyait au Bouddha et lui faisait sans cesse des offrandes, l'accumulation des bienfaits qu'il obtint en agissant ainsi rejaillit, dit-on, sur Ajatashatru.

Le bouddhisme enseigne que lorsque l'état de bouddha se manifeste à l'intérieur, il attire la protection de l'extérieur. C'est un principe primordial, essentiel, du bouddhisme. Il est dit dans le Sutra du Lotus  : "Je vous respecte profondément." On lit dans le Sutra du Nirvana : "Tout ce qui est en vie possède l'état de bouddha." Et dans le Daijo Kishin Ron d'Ashvaghosha  : "Lorsque l'état de bouddha est constamment éveillé, il dissipe rapidement les illusions et révèle dans la vie l'aspect du Corps du Dharma*." On trouve une affirmation similaire dans le Yuga Ron de Maitreya (note). Une action invisible aura pour résultat un bienfait visible. Le Démon du sixième Ciel savait probablement cela. Et il a possédé les autres membres de votre clan, en les poussant à inventer un énorme mensonge (note) afin de vous empêcher de faire des offrandes au Sutra du Lotus. Pourtant, grâce à la profondeur de votre foi, les dix Filles-démones ont dû vous venir en aide et provoquer la maladie de votre seigneur. Il ne vous traite pas en ennemi mais parce que, en une occasion, il a mal agi à votre égard en croyant ce qu'ils avaient dit, il est tombé gravement malade et sa maladie persiste. Ryuzo-bo, que ces gens considéraient comme le pilier sur lequel ils s'appuyaient, a déjà été renversé, et ceux qui ont menti à votre sujet ont contracté la même maladie que votre seigneur. Ryokan commet une faute encore plus grave qu'eux. Il aura sans doute un grave accident, ou provoquera des troubles majeurs et se retrouvera dans une terrible détresse. Il n'échappera sûrement pas à la rétribution.

En tout cas, je le crains, vous êtes en danger. Vos ennemis vont certainement s'en prendre à votre vie. Au jeu de go, si deux pions de la même couleur sont placés côte à côte, ils ne peuvent pas être pris par un pion adverse. Un chariot, s'il a deux roues, ne zigzague pas sur la route. De même, si deux hommes marchent ensemble, un ennemi hésitera à les attaquer. Par conséquent, même si vous avez des reproches à faire à vos plus jeunes frères, ne les laissez pas vous quitter un seul instant.

Votre visage montre les signes évidents d'un caractère coléreux. Mais sachez que les divinités ne protégeront jamais une personne irascible, quelle que soit l'estime qu'elles lui accordent. Si vous étiez tué, vous atteindriez la bodhéité après votre mort, mais vos ennemis seraient ravis, alors que, pour notre part, nous le déplorerions. Ce serait en vérité bien regrettable. Au moment où vos ennemis s'emploient à conspirer contre vous, votre seigneur vous accorde une confiance plus grande que jamais. Même s'ils semblent apaisés, intérieurement, ils sont sans doute bouillants de haine. Vous devez donc, en toute occasion, vous comporter avec retenue en leur présence. Traitez les autres membres du clan avec plus de respect que vous ne l'avez fait jusqu'à présent. Pour l'heure, si des membres du clan Hojo se trouvent en visite chez votre seigneur, évitez de vous y rendre, même s'il vous a convoqué.

Si le pire devait se produire et si votre seigneur venait à mourir, vos ennemis se retrouveraient sans maître et ne sauraient plus vers qui se tourner, mais ils ne semblent pas en avoir conscience. Déraisonnables comme ils sont, s'ils vous voient vous présenter de plus en plus fréquemment [chez votre seigneur], leur cœur brûlera de jalousie et ils en étoufferont.

Si les jeunes nobles du clan Hojo ou les épouses des notables vous interrogent sur la maladie de votre seigneur, quelle que soit la personne, inclinez-vous bien bas, joignez respectueusement les mains et répondez : "Sa maladie dépasse totalement mes faibles talents de médecin. Mais j'ai beau refuser, il me demande avec insistance de le soigner. Puisque je suis à son service, je n'ai d'autre choix que de lui obéir."

Ne vous coiffez pas de manière voyante et évitez de porter des tenues trop élégantes, des kimonos somptueux ou d'autres vêtements de couleurs éclatantes. Soyez patient et conservez cette attitude pour le moment.

Vous savez sûrement ce que dit le Bouddha de la période des Derniers jours du Dharma. "Ce sera une époque impure où même les sages auront du mal à vivre. Ils seront semblables à des pierres dans une fournaise qui semblent tout d'abord supporter la chaleur mais qui finissent par s'émietter et tomber en cendres. Des hommes vertueux préconiseront les cinq vertus majeures d'humanité mais trouveront eux-mêmes difficile de les pratiquer." Comme le dit le proverbe : "Il n'est pas bon de rester trop longtemps à la place d'honneur."

De nombreuses personnes vous ont tendu des traquenards mais, déjouant leurs complots, vous en êtes sorti victorieux. Si vous perdez votre sang-froid maintenant et tombez dans leur piège, vous serez comme un bateau ayant presque achevé la traversée à la force des rames et qui finit par chavirer avant d'atteindre le rivage, ou comme un repas à la fin duquel on ne sert pas de thé.

Dans la demeure de votre seigneur, tant que vous resterez dans la pièce qui vous est assignée, il ne vous arrivera rien. Mais c'est lorsque vous vous y rendrez, à l'aube, ou lorsque vous en reviendrez, au crépuscule, que vos ennemis essaieront de vous attaquer. Surveillez aussi très attentivement votre maison et les alentours et, au cas où quelqu'un y serait caché regardez derrière les portes coulissantes, dans la salle où votre famille pratique, sous le plancher ou dans l'espace libre au-dessus du plafond.

Cette fois-ci, vos ennemis se montreront encore plus rusés qu'auparavant dans leurs complots. Finalement, en cas d'urgence, personne ne pourrait mieux vous protéger que les gardiens de nuit (note) d'Egara à Kamakura. Même si cela vous demande quelques efforts, vous devriez vous allier avec eux en toute amitié.

Minamoto no Yoshitsune eut beaucoup de difficultés à remporter la victoire sur les Heike jusqu'au jour où il parvint à rallier Shigeyoshi à sa cause, et il put ainsi vaincre le clan rival. Le shogun Minamoto no Yoritomo voulait se venger sur Osada de la mort de son père, mais il ne voulut pas faire décapiter le meurtrier avant d'avoir vaincu les Heike. [Il est encore plus vital pour vous de maîtriser vos émotions pour vous allier avec vos quatre frères.] Tous quatre ont risqué leur vie pour obtenir leurs fiefs, et ceux-ci ont été confisqués par leur seigneur parce qu'ils avaient foi dans le Sutra du Lotus et confiance en Nichiren. Respectez ceux qui croient en Nichiren et au Sutra du Lotus, sans tenir compte de ce qu'ils ont pu faire par le passé. De plus, si ces personnes vont et viennent dans votre maison, vos ennemis auront peur des gardiens de nuit. Ce n'est pas comme s'ils essayaient de venger la mort de leur père ; ils ne veulent sûrement pas que leur complot éclate au grand jour. Pour quelqu'un comme vous qui doit éviter d'être vu, ces quatre-là sont les guerriers les plus fiables. Maintenez toujours des relations amicales avec eux. Mais parce que vous êtes de nature coléreuse, vous ne tiendrez peut-être pas compte de mes conseils. Dans ce cas, mes prières n'auront pas le pouvoir de vous sauver.

Ryuzo-bo et votre frère aîné ont comploté contre vous. Par conséquent, le Ciel est intervenu pour que la situation devienne exactement celle que vous souhaitiez. Comment oseriez-vous maintenant aller contre le vœu du Ciel  ? Même si vous aviez accumulé mille ou dix mille trésors, à quoi serviraient-ils si vous étiez abandonné par votre seigneur  ? Il vous protège déjà comme si vous étiez son propre père, il vous suit comme l'eau adopte la forme du récipient qui la contient, ayant besoin de vous comme un veau a besoin de sa mère, et il s'appuie sur vous comme un vieillard sur sa canne. Sa considération pour vous n'est-elle pas due au pouvoir du Sutra du Lotus  ? Comme les autres personnes à son service doivent vous envier  ! Parlez à vos quatre frères sans tarder et tenez-moi informé. Ensuite, je prierai sincèrement les divinités [pour votre protection]. Je leur ai déjà fait part de votre profond chagrin à la mort de vos père et mère. Le Bouddha Shakyamuni leur témoignera certainement une attention toute particulière. Encore et encore, je me rappelle ce moment, inoubliable même à présent, où, alors que je devais être décapité, vous m'avez accompagné, tenant les rênes de mon cheval et versant des larmes de douleur. Je ne pourrai jamais non plus l'oublier dans aucune vie future. Si, pour avoir commis quelque faute grave, vous deviez tomber en enfer, quand bien même Shakyamuni m'exhorterait à devenir bouddha, je refuserais ; j'irais plutôt en enfer avec vous. Car si vous et moi tombions ensemble en enfer, c'est le Bouddha Shakyamuni et le Sutra du Lotus que nous y trouverions. Ce serait comme la lune illuminant les ténèbres, comme de l'eau froide versée dans de l'eau chaude, comme le feu faisant fondre la glace ou le soleil déchirant l'obscurité. Mais si vous négligez mon conseil, si peu que ce soit, ne me blâmez pas pour ce qui pourrait se produire.

L'épidémie qui sévit actuellement frappera, comme vous l'avez dit, les hautes couches de la société à la fin de l'année. Peut-être est-ce le dessein des dix Filles-démones. Pour le moment, conservez votre calme et observez l'évolution des événements. Et n'allez pas vous plaindre aux autres des difficultés que vous éprouvez à vivre en ce monde. Une telle attitude s'écarte grandement de celle d'un homme de sagesse. Après la mort d'un homme qui se plaint, son épouse, incapable de surmonter son chagrin, même sans le vouloir, révélera aux autres sa conduite honteuse. Et cela ne sera en aucun cas la faute de l'épouse mais seulement le résultat du comportement répréhensible du mari.

Il est rare de naître en tant qu'être humain. Ceux qui vivent sous forme humaine sont en nombre infime, comme la quantité de grains de sable qui peut tenir sur un ongle. La vie en tant qu'être humain est difficile à conserver, aussi difficile que pour la rosée de rester sur l'herbe. Mais il vaut mieux ne vivre qu'un seul jour avec honneur que de vivre jusqu'à cent-vingt ans pour mourir dans la honte.

Vivez de telle manière que les gens de Kamakura disent, en vantant vos mérites, que Shijo Kingo est dévoué à la cause de son seigneur, dévoué à la cause du bouddhisme et qu'il est concerné par le sort d'autrui.

Le trésor du corps est plus précieux que le trésor du grenier, le trésor du cœur est plus précieux que le trésor du corps et c'est le plus précieux de tous. Après avoir lu cette lettre, efforcez-vous d'accumuler les trésors du cœur !

J'aimerai relater un événement généralement gardé caché. Dans l'histoire du Japon, deux empereurs furent assassinés. L'un d'eux était le trente-troisième empereur, Sushun. Il était le fils de l'empereur Kimmei et l'oncle du prince Shotoku. Il convoqua un jour le prince Shotoku et lui dit : "On vous prête un sagesse sans égale. Examinez Notre physionomie et dites-Nous ce que vous y voyez  ! " Le prince se récusa à trois reprises, mais l'empereur insista. Alors, ne pouvant plus refuser, le prince examina avec respect la physionomie de Sushun et déclara : "Il est inscrit sur le visage de Votre Majesté que quelqu'un va L'assassiner."

L'empereur changea de couleur. "Sur quels indices vous appuyez-vous pour affirmer cela  ? " demandai-t-il. Le prince répondit : "Je vois des veines rouges dans vos yeux. C'est le signe que vous provoquerez l'hostilité des autres." Sur ce, l'empereur demanda : "Comment Notre Majesté peut-elle échapper à ce destin  ? " Le prince répondit : "Il est difficile d'y échapper. Mais il y a des guerriers que l'on appelle les cinq grands principes d'humanité. Tant que vous garderez ces guerriers à vos côtés, vous ne courrez aucun danger. Les écrits bouddhiques désignent ces guerriers du nom de "patience" l'une des six paramitas."

Pendant un certain temps, l'empereur Sushun observa fidèlement la pratique de la patience. Mais, de nature irascible, il viola un jour ce précepte quand un de ses sujets lui fit cadeau d'un jeune sanglier sauvage. Il décrocha la boucle qui retenait son sabre au fourreau, et le plongea dans les yeux du sanglier en disant : "Voilà un jour ce que Nous ferons à cet homme que Nous haïssons  ! " Le prince Shotoku, qui était présent, s'exclama : "Ah  ! C'est effroyable, effroyable  ! Votre Majesté va sûrement éveiller la haine des autres. Ces mots mêmes que vous venez de prononcer seront le sabre qui va vous frapper." Le prince se fit sur l'instant apporter des objets précieux qu'il partagea entre ceux qui avaient entendu la remarque de l'empereur [dans l'espoir d'acheter leur silence]. L'un d'eux, néanmoins rapporta l'épisode au ministre Soga no Umako. Umako, croyant que c'était à lui que l'empereur vouait cette haine, persuada Atai Goma, fils d'Azumanoaya no Atai Iwai, de tuer l'empereur. Ainsi, même un souverain sur le trône doit veiller à ne pas exprimer sans retenue ses pensées. Confucius était pour le principe de "Neuf pensées pour un mot", ce qui signifie qu'il réfléchissait par neuf fois avant de parler. Dan, duc de Zhou, était si soucieux de bien recevoir ceux qui lui rendaient visite qu'il s'interrompait trois fois en se lavant les cheveux, ou reposait trois fois ce qu'il allait mettre à la bouche au cours du repas, [afin de ne pas les faire attendre]. Réfléchissez bien à cela. Ne me faites pas de reproches plus tard. [Un tel comportement] c'est en cela que réside le bouddhisme.

Le cœur des enseignements de toute une vie de Shakyamuni est le Sutra du Lotus, et le cœur de la pratique du Sutra du Lotus est le chapitre Fukyo* (XX). Quel est le sens du profond respect que manifestait le bodhisattva Fukyo aux êtres humains  ? Le véritable sens de la venue du Bouddha Shakyamuni en ce monde fut d'offrir un modèle de comportement humain. Comme c'est profond  ! Comme c'est profond  ! Etre sage, c'est mériter le nom d'être humain. Ne pas réfléchir, c'est [n'] être [rien de plus qu'] un animal.

Nichiren.

Le onzième jour du neuvième mois de la troisième année de Kenji (1277)

ARRIERE-PLAN - Datée du 11 septembre 1277, cette lettre fut envoyée à Shijo Kingo à Kamakura. On l'appelle "Les trois sortes de trésor" parce que le Daishonin y parle des trésors du grenier, des trésors du corps et des trésors du cœur, affirmant que les trésors du cœur sont les plus précieux. On appelle aussi quelquefois ce gosho "L'histoire de l'empereur Sushun" parce que dans cette lettre, Nichiren Daishonin relate l'histoire de l'empereur de ce nom que son tempérament colérique conduisit à sa propre perte.
Vers 1274, Shijo Kingo entreprit de convertir son seigneur au bouddhisme du Daishonin. Le seigneur Ema n'apprécia guère ces efforts et, sur la base de fausses accusations d'autres personnes à son service, confisqua une partie des terres de Kingo. La situation empira en juin de cette année-là lorsque Kingo assista à un débat entre Sammi-bo Nichigyo, disciple du Daishonin, et Ryuzo-bo, moine de l'école Tendai. Les collègues de Kingo le calomnièrent de nouveau auprès du seigneur Ema, en prétendant qu'il avait tenté de perturber le débat pour mettre Ryuzo-bo dans l'embarras.
Le Daishonin envoya plusieurs lettres à Shijo Kingo et adressa même une requête au seigneur Ema en faveur de Shijo Kingo. Dans ces lettres, le Daishonin lui donne des conseils pratiques aussi bien que des directives dans la foi. Il conseille aussi à Kingo de s'efforcer de contrôler son tempérament coléreux et de ne pas se laisser emporter par ses émotions. (Commentaire ACEP)

En anglais : The Three Kinds of Treasure

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=848&m=1&q=The%20Three%20Kinds%20of%20Treasure
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_3KindsTreasure.htm

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