La tortue borgne et le bois de santal flottant

(La tortue borgne et le morceau de bois flottant)

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 4, p. 335 ; SG* p. 967.
Gosho Zenshu p. 1390 - Matsuno Dono Gokeama gozen Gohenji, STN, 2:1630-1631

Minobu le 26 mars 1279 à la femme de Matsuno Rokuro Zaemon Nyudo

Il est dit, dans le cinquième volume du Sutra du Lotus, au chapitre Anrakugyo* (XIV)  : "Manjushri, en ce qui concerne ce Sutra du Lotus, dans d'innombrables pays, il n'est même pas possible d'entendre son nom."

Ce passage signifie que nous, êtres vivants, en transmigrant dans les six voies du monde des trois plans, nous naissons tantôt dans le monde-état du Ciel, tantôt dans le monde-état d'hommes, tantôt dans les mondes-états d'enfer, des esprits affamés et des animaux. Ainsi, nous sommes nés dans d'innombrables pays où nous avons connu des souffrances et des joies sans nombre, mais pas une seule fois encore nous ne somme nés dans un pays qui respecte le Sutra du Lotus. Ou, même s'il nous est arrivé de naître dans un pays qui respecte le Sutra du Lotus, nous n'avons jamais récité Namu Myoho Renge Kyo. Nous n'avons jamais pensé, même en rêve, à réciter daimoku nous-même, ni entendu les autres le réciter.

Pour illustrer l'extrême rareté de rencontrer ce sutra, le Bouddha l'a comparée à la difficulté qu'aurait une tortue borgne à trouver un morceau de bois de santal flottant percé d'un trou.

A quatre-vingt mille yojana au fond du grand océan, vit une tortue. Elle n'a ni pattes ni nageoires. Son abdomen est aussi brûlant que s'il était posé sur du fer chauffé à blanc, et sa carapace aussi froide que les montagnes de glace. Cette tortue n'a qu'un seul désir, jour et nuit, soir et matin, à chaque instant : rafraîchir son ventre brûlant et réchauffer la carapace qui recouvre son dos.

Le santal rouge est un bois que l'on tient pour sacré. Il est, parmi les bois, comme un sage parmi les hommes. Comparés à lui, tous les autres bois semblent ordinaires, comme les autres hommes, comparés à un sage, semblent ignorants. Ce bois de santal rouge a le pouvoir de rafraîchir le ventre de la tortue. Elle souhaite ardemment se hisser sur un morceau de ce bois pour se rafraîchir le ventre, placer son abdomen dans un creux et laisser le soleil lui réchauffer le dos. Mais les lois de la nature ne permettent à cette tortue de remonter [d'une profondeur de quatre-vingt mille yojana] à la surface de l'eau qu'une fois tous les mille ans ; et, même alors, il reste difficile pour elle de trouver un morceau de bois de santal flottant. L'océan est immense, la tortue toute petite, et les bois flottants sont rares. Même si une tortue arrivait à trouver un morceau de bois flottant, ce bois flottant ne serait pas nécessairement du santal. Et même si elle avait cette chance, il est peu probable qu'elle découvrirait un morceau de santal creusé d'un trou de la taille exacte pour y loger son abdomen. Si le trou est trop large, elle tombera, elle ne pourra pas se réchauffer le dos, et personne ne pourra la hisser de nouveau sur ce morceau de bois. Au contraire, si le trou est trop étroit, elle ne pourra pas y loger son ventre, elle sera emportée par les vagues et retombera au fond de la mer.

Même si, par extraordinaire, la tortue trouvait un morceau de bois de santal flottant percé d'un trou de taille convenable, parce qu'elle n'a qu'un oeil, sa vision est déformée. Elle croit qu'il dérive vers l'est alors qu'il s'en va vers l'ouest. Ainsi, plus elle s'efforce de s'en approcher, plus elle s'en éloigne. De la même manière, elle prend le sud pour le nord. Ainsi, elle s'écarte toujours plus du bois flottant, sans jamais parvenir à l'atteindre.

C'est ainsi que le Bouddha Shakyamuni expliqua la difficulté, même pendant la durée infinie d'un kalpa, pour une tortue borgne de rencontrer un morceau de bois de santal flottant percé d'un trou à la taille convenable.

Le Bouddha Shakyamuni illustra par cette parabole la difficulté de rencontrer le Sutra du Lotus. Et même si l'on a la bonne fortune de rencontrer le Sutra du Lotus, il faut savoir qu'il est encore plus difficile de rencontrer le daimoku du Dharma Merveilleux, et de le réciter, aussi difficile que de trouver un creux [de taille convenable dans un morceau de bois de santal flottant]. Le grand océan est celui des souffrances de la vie et de la mort, et la tortue nous représente nous, simples mortels. Le fait qu'elle n'ait ni pattes ni nageoires est l'indication que nous n'avons créé la cause d'aucune bonne fortune ; que son ventre soit brûlant évoque les huit enfers brûlants auxquels nous mènent la colère et la rancune ; que son dos soit glacé est un rappel des huit enfers glaciaux dans lesquels nous précipitent l'avidité et la convoitise* ; qu'elle vive pendant mille ans au fond du grand océan illustre la très grande difficulté qu'ont les êtres humains à sortir, une fois qu'ils y sont tombés, des trois voies mauvaises ; qu'elle remonte à la surface de la mer une fois tous les mille ans symbolise la difficulté qu'il y a, ne serait-ce qu'une fois tout au long d'innombrables kalpas, à sortir des trois voies mauvaises et à naître sous forme humaine à la même époque que celle où le Bouddha Shakyamuni apparut en ce monde.

D'autres morceaux de bois, de pin ou de cyprès sont faciles à trouver, mais il est difficile d'en trouver un en bois de santal. Cela illustre le fait qu'il est facile de rencontrer tous les sutras autres que le Sutra du Lotus, mais difficile de rencontrer le Sutra du Lotus. Et, même si la tortue rencontrait un morceau de bois de santal flottant, il lui serait encore plus difficile d'en trouver un percé d'un trou de la taille adéquate. Cela signifie que, même si l'on rencontre le Sutra du Lotus, il est rare d'être capable de réciter les sept caractères de Namu Myoho Renge Kyo qui en sont le cœur. La tortue confond l'est avec l'ouest et le nord avec le sud. De même, les simples mortels considèrent les enseignements supérieurs comme inférieurs, et les enseignements inférieurs comme supérieurs, en s'enorgueillissant de leurs connaissances et en prétendant être sages. Ils considèrent des enseignements incapables de conduire à la bodhéité comme ceux qui procurent des bienfaits, ou affirment que des enseignements qui ne correspondent pas aux capacités des hommes sont ceux qui leur conviennent. Ainsi, ils croient que les sutras du Shingon sont supérieurs au Sutra du Lotus, et que les premiers correspondent aux capacités des hommes et pas le Sutra du Lotus.

Réfléchissez bien à ce que je viens d'écrire. Le Bouddha Shakyamuni naquit en Inde et exposa divers enseignements sacrés tout au long de sa vie. Il enseignait depuis quarante-trois ans lorsqu'il exposa pour la première fois le Sutra du Lotus. Dès lors, pendant les huit années qui suivirent, tous ses disciples adoptèrent la croyance du Sutra du Lotus, comparable au joyau qui exauce tous les vœux. Toutefois, le Japon est séparé de l'Inde par une distance de deux cent mille ri de montagnes et de mer, si bien que ses habitants ne purent même pas entendre le nom du Sutra du Lotus.

Mille deux cents ans après la mort du Bouddha Shakyamuni, le Sutra du Lotus fut introduit en Chine, mais toujours pas au Japon (note). C'est plus de mille deux cents ans après la disparition du Bouddha, sous le règne du trentième empereur, Kimmei, que le bouddhisme fut pour la première fois introduit au Japon, en provenance de Paekche. De plus, depuis le jour où le prince Shotoku permit l'introduction du bouddhisme en provenance de Chine jusqu'à présent, pendant sept cents ans, tous les sutras, y compris le Sutra du Lotus, ont été largement propagés, du souverain au plus humble de ses sujets ; ceux qui ont l'esprit de recherche en sont venus à adhérer aux huit volumes, à un volume ou à un chapitre du Sutra du Lotus, pour exprimer la reconnaissance qu'ils doivent à leurs parents. Ainsi, les gens pensent qu'ils pratiquent véritablement le Sutra du Lotus. Mais leur bouche n'a jamais récité Namu Myoho Renge Kyo et, bien qu'ils semblent croire au Sutra du Lotus, en réalité ils n'y croient absolument pas.

C'est comme si la tortue borgne, ayant trouvé le bois de santal sacré qu'il est difficile de rencontrer, ne parvenait pas à loger son ventre dans le trou. Si elle n'y parvient pas, elle aura rencontré ce bois de santal en vain, et elle retombera instantanément au fond de la mer.

En plus de sept cents ans, le Sutra du Lotus s'est largement répandu dans notre pays, et ceux qui le récitent, l'enseignent, lui font des offrandes et le respectent sont aussi nombreux que des pousses de riz ou des tiges de chanvre, de bambous et de roseaux. Mais aucun d'eux ne récite jamais Namu Myoho Renge Kyo ni n'encourage les autres à le réciter de la même manière qu'ils récitent le nom du bouddha Amida. Lire les divers sutras et invoquer le nom de tous les bouddhas, c'est être comme une tortue qui trouve un morceau de bois ordinaire. N'étant pas du santal, ce bois ne peut pas rafraîchir le ventre de la tortue. N'étant pas le soleil, il ne peut pas non plus réchauffer son dos. De tels enseignements sont seulement un plaisir pour leurs yeux, une consolation pour leur esprit, mais leur véracité n'est prouvée par aucun bienfait. Ce sont comme des fleurs qui s'épanouissent sans donner de fruit ou de simples paroles jamais mises en pratique.

Moi seul, Nichiren, ai commencé à réciter cela au Japon. Pendant plus de vingt ans, depuis l'été de la cinquième année de l'ère Kencho (1253), moi seul ai récité Namu Myoho Renge Kyo jour et nuit, matin et soir, sans discontinuer. Par contre, ceux qui récitent le Nembutsu sont au nombre de dix millions. Nichiren ne bénéficie du soutien de personne, alors que les partisans du Nembutsu sont influents et de noble origine. Mais, lorsque le lion rugit, les autres animaux se taisent, et la seule ombre d'un tigre terrifie les chiens. Lorsque le soleil se lève dans le ciel, à l'est, la lumière de dix mille étoiles disparaît sans laisser de traces.

L'invocation du nom du bouddha Amida a du pouvoir tant que le Sutra du Lotus n'est pas propagé, mais une fois connue l'invocation de Namu Myoho Renge Kyo, le Nembutsu sera comme un chien reculant devant un lion ou comme la lumière des étoiles pâlissant lorsque le soleil arrive. [Entre le daimoku et le Nembutsu] il y a la même différence qu'entre un faucon et un faisan. C'est pourquoi les Quatre sortes de croyants jalousent tous Nichiren, et tous, du plus haut placé au plus humble, éprouvent de la haine à mon égard. Ceux qui portent contre moi des accusations fausses emplissent le pays, et les personnes mauvaises sont nombreuses. C'est pourquoi les gens préfèrent ce qui est inférieur et détestent ce qui est supérieur. C'est comme s'ils affirmaient qu'un chien est plus fort qu'un lion et que la lumière des étoiles est plus brillante que celle du soleil. Pour cette raison, ma mauvaise réputation, celle d'une personne aux conceptions erronées, s'est répandue partout, et tantôt on m'accuse de crimes que je n'ai pas commis, tantôt on me dénigre, tantôt on m'attaque à coups de sabre et de bâton, et on m'a exilé à plusieurs reprises. Ce n'est en rien différent des prédictions faites dans le passage du cinquième volume du Sutra du Lotus (note). Cela me remplit d'une telle émotion que mes yeux s'emplissent de larmes et que mon corps frémit de joie.

Ici, je manque de vêtements et mange à peine assez pour survivre. Je suis dans la même situation que Su Wu lorsqu'il était prisonnier des barbares du Nord qui survécut en mangeant de la neige, ou que Bo-yi, qui subsista en mangeant des fougères lorsqu'il se retira sur le Mont Zhou-yang. Dans un tel lieu, qui sinon mes propres parents, pourrait vouloir me rendre visite  ? Sans la protection des Trois trésors, comment pourrai-je survivre ne serait-ce qu'un jour, ou même un seul instant  ? Comme il est donc extraordinaire que, sans m'avoir encore jamais rencontré, vous m'envoyiez si souvent des messagers  ! Il est dit, dans le quatrième volume du Sutra du Lotus, que le Bouddha Shakyamuni prendra la forme d'un simple mortel pour faire des dons au Pratiquant du Sutra du Lotus. Le Bouddha Shakyamuni est-il entré dans votre corps, ou est-ce la manifestation de vos mérites accumulés par le passé ?

Une femme appelée fille du Roi-Dragon est devenue bouddha grâce au Sutra du Lotus, et elle a fait serment de protéger les femmes qui pratiqueraient ce Sutra à l'époque des Derniers jours du Dharma. Se pourrait-il que vous ayez un lien avec elle  ? Comme c'est respectable, comme c'est respectable !

Nichiren.

Le vingt-sixième jour du troisième mois de la deuxième année de Koan (1279), signe cyclique tsuchinoto-u.

ARRIERE-PLAN - Nichiren Daishonin écrivit cette lettre au Mont Minobu le 26 mars 1279. Elle est adressée à la femme de Matsuno Rokuro Zaemon Nyudo, qui vivait à Matsuno, dans le district Ihara de la province de Suruga. Leur fille s'était mariée à Nanjo Hyoe Shishiro, le père de Nanjo Tokimitsu, et on pense que c'est par ce lien avec la famille Nanjo qu'ils se convertirent au bouddhisme de Nichiren Daishonin. Nichji, l'un des six moines aînés, disciples de Nichiren Daishonin, était l'un de leurs enfants. Matsuno Rokuro Zaemon était mort en 1278, un an avant que cette lettre soit écrite.
A l'époque, les désastres étaient fréquents, et en particulier la famine, qui persista durant tout l'automne et l'hiver 1278, fut cause d'une misère sans précédent. Malgré ces difficultés, la dame Matsuno fit fréquemment parvenir des dons à Nichiren Daishonin. Il semblerait qu'elle ait agi ainsi sans l'avoir personnellement rencontré et qu'elle continua à le soutenir de cette manière après la mort de son mari. (Commentaire ACEP)

En anglais : The One-eyed Turtle and the Floating Sandalwood Log

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=957&m=1&q=Turtle
- commentaire : http : //nichiren.info/gosho/bk_Turtle.htm

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