Comment être bouddhiste ?


Les Trois refuges et le Triple Entrainement

Ryuei Michael McCormick


Nous voulons tous être heureux mais le vrai bonheur est difficile à trouver et encore plus difficile à garder. Trop souvent nos efforts pour arriver à une plénitude complète et durable se soldent par un échec, et nous sommes étonnés de notre incapacité à être tels que nous aimerions être et à réaliser nos rêves. Bien évidemment, même lorsque nous réussissons à trouver le bonheur, vient le jour inévitable où nous le perdons du fait de l'âge, de la maladie et de la mort.

Il y a 2500 ans, un prince indien, Siddhartha Gautama, mit ce constat au centre de ses réflexions. Il a compris que la vie aisée qu'il menait et la promesse d'un grand pouvoir séculier ne pouvaient pas l'aider à trouver une voie pour un bonheur complet et durable, ni abolir le couperet de la mortalité.

Afin de trouver une solution à ce questionnement, il a quitté son palais et a vécu six ans en ascète, menant une vie de renoncement à soi et recherchant la béatitude éternelle que sa vie précédente, faite d'indulgence envers soi, avait été incapable de lui apporter. Il finit par constater que le renoncement à soi n'était pas une réponse, pas plus que ne l'était l'indulgence envers soi. Il découvrit la Voie Moyenne qui transcende les deux extrêmes et qui consiste à mettre de côté le soi et à regarder la vie avec lucidité, juste telle qu'elle est.

Ayant compris la futilité du renoncement à soi et de l'indulgence envers soi, Siddhartha Gautama s'assit sous un figuier pipal (connu plus tard comme arbre de la bodhéité, "bodhi") et décida de ne pas se lever tant qu'il n'aurait pas entrevu lui-même la vérité sur la vie et la mort. Assis immobile dans la nuit, il revit sa vie et, avec un esprit plus aiguisé et plus ferme grâce à ses six années d'ascèse et de concentration yogique, il réactualisa ses propres existences antérieures et celles de tous les êtres.

Il a reconstitué la trame des causes et des effets qui amène les êtres à créer, en toute inconscience, leurs destinées personnelles. Allant encore plus profondément, il a compris la nature non-substantielle de tout ce qui est. Il a vu que tous les êtres, tous les phénomènes, se produisent conformément aux causes et aux conditions. Toute entité n'est qu'un maillon dans une incommensurable chaîne de causes et d'effets. Tout ce qui est n'est qu'une brève manifestation d'un processus dynamique et interdépendant. Tel est "l'aspect réel" de tous les phénomènes.

Le vaste réseau de causalités pouvait être comparé au "filet d'Indra", un immense filet recouvrant l'univers. Toute personne, tout animal, tout - poissons, insectes, plantes, rochers, nuages - était comme autant de gemmes accrochées sur les nœuds du filet, chaque gemme reflétant toutes les autres et étant elle-même réfléchie par les autres.

Ayant atteint cette vision claire, Siddhartha Gautama s'éveilla de son rêve où il se percevait comme un être séparé, avec ses propres souffrances, sa vulnérabilité et l'inévitable destruction. Maintenant il était lucide, libéré, éclairé. A partir de ce moment, il devint Bouddha, ce qui signifie "celui qui est Eveillé". Il a aussi été appelé Shakyamuni, le Sage du clan Shakya.

Au début, le Bouddha Shakyamuni n'était pas certain d'être en mesure de partager avec les autres sa vision de la vraie nature de la vie à laquelle il venait de s'éveiller. Il savait que les mots étaient incapables de rendre la vérité.

Heureusement pour nous, le Bouddha était doté de compassion et d'habileté pour essayer par tous les moyens d'utiliser les mots afin de mener les hommes au-delà des mots. Il fallait tout d'abord décrire son expérience en termes accessibles et simples.

Il a commencé par l'exposé de la production conditionnée. C'est l'idée que les phénomènes sont produits par des causes ; dit plus prosaïquement, cela signifie que n'importe quelle chose implique une conséquence, la production d'une autre chose, et que si vous n'avez pas la première chose, vous n'aurez pas la deuxième. En d'autres termes, nous récoltons ce que nous semons. Si on plante des pommiers, on aura des pommes et si on sème des mauvaises herbes, on aura des mauvaises herbes. Si on n'a pas planté de pommier, on ne peut pas récolter de pommes et si on désherbe son jardin, il n’y a aucune raison pour qu’il soit étouffé par les mauvaises herbes.

Nos vies sont comme des champs, et si nous semons les graines de l'avidité, de la colère* et de l'ignorance, nous récolterons la privation, la violence et la confusion. A l'inverse, si nous semons la bonté, la compassion et la joie, nous récolterons le bonheur et la bonté.

Bien sûr, la vie n'est pas si simple et la loi de causalité agit, selon Shakyamuni, en dehors du cadre d'une seule vie. Il n'en reste pas moins que la vie est faite de causes et des effets qui leur correspondent, et que nous devons en prendre conscience pour en tenir compte au lieu de l'ignorer et de l'alourdir par nos souffrances.

C'était une manière de penser très neuve pour pas mal de personnes. Même de nos jours, les gens ont tendance à croire que la vie est un pur hasard ou bien est dépourvue de sens, qu’elle est contrôlée par des forces impersonnelles, la fatalité, le destin, ou encore par un Dieu insaisissable mais personnel.

A l'opposé de cela, le Bouddha nous enseigne que c'est nous qui créons notre propre bonheur ou notre propre malheur par les causes que nous provoquons. Le Bouddha dit : "Si vous voulez connaître votre passé, observez les conditions de votre vie présente, et si vous voulez savoir comment vous vivrez dans l'avenir, regardez ce que vous faites dans le présent." Les Quatre nobles vérités sont une application particulière de ce Dharma qu'il a enseigné pour aider les hommes à comprendre ce qu'ils doivent faire, s'ils veulent se libérer des chaînes causales qu'ils forgent eux-mêmes par ignorance.

La Première noble vérité énonce que la vie est souffrance, car il est rare d'obtenir ce que nous souhaitons et de ne pas perdre ce à quoi nous tenons.

La Deuxième noble vérité énonce que la souffrance est l'effet de désirs insatiables de ce que nous ne pouvons pas avoir et de l'ignorance qui nous empêche d'en être conscients.

La Troisième noble vérité énonce que la souffrance peut cesser. C'est la délivrance, appelée en bouddhisme nirvana, dont le sens littéral est "souffle", "expiration", "extinction". Ce sont les flammes de l'avidité, de la colère* et de l'ignorance, causes de la souffrance qui s'éteignent.

La Quatrième noble vérité est l'Octuple Noble Chemin qui mène à la délivrance des souffrances. Ce chemin s'explicite comme suit :
- la vue juste,
- la pensée juste,
- la parole juste,
- l'action juste,
- la vie juste,
- l'activité juste,
- l'esprit juste,
- la concentration juste

Je ne vais pas analyser ici chaque voie. Pour rendre les choses plus simples, je vais les résumer en termes de triple entraînement : discipline-sila, méditation-samadhi et sagesse-prajna.

La discipline-sila consiste à s'abstenir de tuer, voler, se livrer à l'inconduite sexuelle, mentir, insulter, semer la discorde, médire des autres, et plus généralement se garder de toute action qui relève de ces interdits. Au lieu de cela, on s'efforcera d'aider les autres et de les traiter avec compassion et bonté.

Méditation-samadhi signifie que nous avons à contrôler non seulement nos actions mais également nos pensées. Au lieu d'un esprit vagabond et distrait ou de pensées étroites et rigides, nous pouvons cultiver un esprit fort, ouvert, généreux, capable de se concentrer sur ce qui se passe autour de nous et en nous, afin de distinguer clairement ce qui est vrai et ce qui est inadéquat ou faux. En nous entraînant à la discipline et à la méditation, nous pouvons en fin de compte parvenir à saisir la réalité de la vie. Nous pouvons constater que notre moi impermanent ainsi que les choses fugaces en dehors de nous sont incapables de nous apporter une pleine satisfaction.

Par la sagesse-prajna, nous obtenons la vision du monde qui permet le lâcher-prise et la fin de notre dépendance fallacieuse par rapport au moi et au monde environnant. De ce fait, nous obtenons la délivrance, la paix et la joie. Nous sommes en mesure d'établir une nouvelle relation avec nous-mêmes, avec les autres, avec le monde. Cette relation n'est plus entachée de vaines attentes mais se caractérise par la créativité, la compassion et le don de soi à la vie.

Ce triple entraînement, qui résume l'Octuple Noble Chemin, est la voie grâce à laquelle nous pouvons vivre en accord avec la loi de causalité en créant de bonnes causes et en purifiant notre pensée.

Depuis que Shakyamuni a enseigné la production conditionnée et les Quatre Nobles Vérités, nombre de personnes ont été inspirées par cet enseignement et l'ont mis en pratique, en démontrant leur confiance et leur bonne volonté à suivre le triple entraînement et à choisir le triple refuge.

Le triple refuge consiste à affirmer que le Bouddha, le Dharma et le Sangha sont les trois trésors capables de nous libérer des souffrances et de procurer le bonheur authentique, pour nous et les autres.

En prenant refuge dans le Bouddha, nous affirmons la possibilité pour un être humain de s'éveiller à la réalité de la vie et de trouver le bonheur. Si Shakyamuni a pu réaliser cela, nous aussi pouvons le faire.

En prenant refuge dans le Dharma (l'enseignement du Bouddha), nous affirmons que l'enseignement du Bouddha est réellement basé sur l'Eveil direct à la réalité, et qu'il est en mesure de nous faire découvrir cette réalité à nous aussi.

En prenant refuge dans le Sangha (la communauté qui garde les enseignements du Bouddha), nous affirmons que ces enseignements ont été transmis en tant que tradition vivante, perpétuée et expérimentée, et que nous pouvons maintenant avoir de cette tradition notre part.

Ici, dans le temple Nichiren de San Jose, nous prenons refuge dans les Trois Trésors et nous mettons en pratique le triple entraînement. Notre souhait est de partager avec les autres notre expérience.

Ce que je viens d'exposer là est vrai pour toutes les écoles bouddhiques.

La spécificité du bouddhisme de Nichiren est qu'il est basé sur les derniers enseignements du Bouddha contenus dans le Sutra du Lotus. Cet enseignement nous est parvenu grâce à Nichiren Shonin, moine réformateur japonais qui vécut au XIIIe siècle et qui a incarné cet enseignement.

Le Sutra du Lotus expose deux principes essentiels sur lesquels nous pouvons nous appuyer dans notre quête des enseignements du Bouddha.

Tout d'abord, tous les hommes (en fait tous les êtres), quels que soient leurs capacités ou leur parcours, ont en eux la nature de bouddha. En d'autres termes, tous peuvent s'éveiller à la réalité qui est en eux et se libérer, à l'exemple de Shakyamuni.

Le second principe explicite que la vie Eveillée du Bouddha n'est pas limitée à un moment du passé, mais fait partie intégrante de la Réalité Ultime de la vie, en dehors des concepts du temps et de l'espace.

L'Eveil du Bouddha est aussi notre propre Eveil et lorsque sont levées les barrières de la perception qu’il existe un ego, lorsque tombe la barrière des doutes, nous prenons conscience que la bodhéité transcende la naissance et la mort, les notions d'un soi et d'autrui. Ce à quoi s'est éveillé Shakyamuni sous l'arbre bodhi est la non-dualité de la réalité et l'interdépendance dynamique de tout ce qui est.

Dans le bouddhisme de Nichiren, nous expérimentons que cet Eveil n'est pas le fruit d'une spéculation intellectuelle ou d'une perfection morale, ni d'un sacrifice de soi. C'est le résultat d'une aspiration spirituelle que nous appelons foi. Il ne s'agit pas d'une croyance aveugle mais d'une confiance en la vraie nature de la réalité, confiance en l'enseignement du Sutra du Lotus et le pari que nous faisons sur la possibilité de notre propre Eveil.

C'est pourquoi le mantra que nous pratiquons est Namu Myoho Renge Kyo (Je prends refuge dans le Dharma Merveilleux du Sutra de la Fleur du Lotus). Cette phrase simple mais essentielle exprime l'Eveil de notre vie. Elle nous permet de prendre conscience de la grandeur des Trois Trésors et de mettre en pratique le triple entraînement - non pas pour acquérir la bodhéité mais pour exprimer la bodhéité qui est déjà en nous, cette bodhéité qui est au plus profond de nous mais dont nous ne sommes pas conscients.

SUITE : Les quatre bienfaits infinis : amour-empathie, compassion, joie, équanimité
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