Lettre à Misawa

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 3, p. 285 ; SG* p. 902.
Gosho Zenshu p. 1487 - Misawa Sho

Minobu, le 23 février 1278 à Misawa

 

Transmettez à tous les croyants de la province de Suruga de s'unir tous fermement d'un même cœur (note).

Les dons que vous m'avez envoyés en ce lieu écarté de montagne - les cent mandarines, le kobu et le nori, les algues ogo, et autres denrées me sont bien parvenus. J'ai bien reçu aussi le kimono doublé confectionné par Utsubusa no Ama. J'ai lu avec la plus grande attention ce que vous disiez dans votre lettre. Le Bouddha Shakyamuni déclare dans le Sutra du Nirvana que quand bien même ceux qui étudient le bouddhisme seraient plus nombreux que les grains de poussière de la terre entière, le nombre de ceux qui atteindraient la bodhéité n'excéderait pas la quantité de grains de poussière qui peuvent tenir sur un ongle. En lisant cela, je me suis demandé pourquoi c'était d'une telle difficulté. Mais, en y réfléchissant, j'ai trouvé la réponse la plus plausible. Même lorsque l'on étudie le bouddhisme, il reste difficile de le pratiquer correctement, soit en raison de sa propre ignorance, soit parce que, même si l'on est sage soi-même, on ne sait pas que les conceptions du maître que l'on suit sont erronées.

De plus, même lorsque l'on rencontre le bon maître et le Sutra de l'enseignement définitif (jikkyo), étant ainsi conduit au Dharma correct, au moment où l'on décide d'atteindre la bodhéité et de se libérer des souffrances de la naissance et de la mort, les trois obstacles et les quatre démons apparaissent, aussi inévitablement que l'ombre suit le corps ou que les nuages accompagnent la pluie. Si vous parvenez à surmonter les six premiers obstacles mais vous laissez vaincre par le septième, vous ne pourrez pas devenir bouddha.

Laissons pour le moment les six premiers de côté. Le septième obstacle est celui qu'on appelle le Démon du sixième Ciel. Quand un simple mortel à l'époque des Derniers jours du Dharma est sur le point d'atteindre la bodhéité, s'étant éveillé à la véritable signification de tous les enseignements du Bouddha et ayant compris le sens profond du Maka Shikan, le Démon du sixième Ciel est grandement surpris et se dit : "C'est insupportable  ! Si cette personne continue à vivre dans mon domaine, non seulement elle quittera elle-même les souffrances de la naissance et de la mort mais elle guidera aussi les autres [vers l'Eveil ]. Elle s'emparera de mon territoire et le changera en une Terre pure. Que pourrais-je bien faire  ? " Il convoque alors tous ses serviteurs du monde des trois plans : du monde du désir, du monde de la forme et du monde du sans-forme, et leur ordonne : "Que chacun de vous fasse tout ce qui est en son pouvoir pour barrer la route à ce pratiquant. Si cela ne suffit pas [pour lui faire abandonner sa pratique bouddhique], insinuez-vous dans le coeur de ses disciples, de ses bienfaiteurs ou des gens du pays dans lequel il vit et [par leur intermédiaire] essayez de le convaincre ou de l'intimider." Et il ajoute : "Si c'est encore insuffisant, je descendrai moi-même et pénétrerai le coeur et le corps de ceux qui gouvernent son pays pour qu'ils persécutent [ce pratiquant]. Ainsi, comment ne l'empêcherions-nous pas [d'atteindre la bodhéité]  ? " Voilà de quelle manière le Démon du sixième Ciel agit.

Moi, Nichiren, j'ai médité depuis longtemps sur ce passage et de nombreux passages de sutra décrivent de quelle manière Shakyamuni atteignit la bodhéité, et les persécutions que lui fit subir le Démon du sixième Ciel semblent absolument insupportables. Toutes les intrigues malfaisantes de Devadatta et d'Ajatashatru furent exclusivement l'oeuvre du Démon du sixième Ciel. Il est dit  : "Puisque haines et jalousies abondent déjà du vivant du Bouddha, ne seront-elles pas pires encore dans le monde après son trépas  ? "(réf.) Un simple mortel comme Nichiren ne pourrait supporter un seul jour, ni même un instant, aucune des persécutions subies par l'Honoré du monde, le Bouddha Shakyamuni, et supporterait moins encore les multiples persécutions auxquelles il fut en butte pendant plus de cinquante ans. Je me demandais : "Comment pourrais-je supporter des persécutions dont il est prédit qu'elles seront dix milliards de fois plus graves à l'époque des Derniers jours du Dharma ? Pourtant, on considère comme un sage celui qui est capable de prévoir les événements qui se produiront à l'avenir. Par rapport au trois phases de la vie, c'est par la connaissance du futur que se distingue un sage. Moi, Nichiren, je ne suis peut-être pas un sage mais je sais [depuis un certain temps déjà] que [parce qu'il est attaché à des croyances erronées] le Japon, à notre époque, court à sa ruine.

Je savais que, osant dire cela ouvertement, je me désignais nécessairement comme le Pratiquant du Sutra du Lotus dont le Bouddha a annoncé qu'il apparaîtrait pour vérifier la prédiction "pires encore après son trépas". Mais si, sachant ce que l'avenir réserve, je n'avais rien dit, je m'exposais à renaître muet ou bègue, vie après vie. Je serais devenu moi-même un grand ennemi du Bouddha Shakyamuni et un traître à l'égard des gouvernants du pays. Après ma mort, je serais tombé dans l'enfer avici. Pendant des années, par conséquent, j'ai pensé que, si je devais reculer, si peu que ce soit, par crainte de manquer de vêtements ou de nourriture, pour éviter les reproches d'un père, d'une mère, d'un frère, d'un maître, d'amis, ou encore les menaces du gouvernement et de mon entourage, il valait mieux ne rien dire.

J'ai pensé : "Depuis le passé lointain, j'ai peut-être déjà plusieurs fois rencontré le Sutra du Lotus et pris la décision d'atteindre la bodhéité. J'ai peut-être surmonté une ou deux difficultés [de moindre importance], mais, une fois confronté à une multitude de grands obstacles, j'ai probablement abandonné. Dans cette vie, si je suis fermement résolu à ne pas reculer, même devant les épreuves les plus dures, je dois parler." C'est ce que j'ai fait, et j'ai rencontré des persécutions majeures exactement comme il était prédit dans le Sutra. Maintenant, je suis totalement résolu. Prêt à surmonter toute forme de persécution quelle qu'elle soit, je n'éprouve plus le moindre doute. Je vis désormais ici, dans l'isolement de cette montagne. Même si vous perdiez la foi dans le Sutra du Lotus, comment pourrais-je ne plus me sentir lié à des personnes comme vous, qui m'avez aidé à rester en vie, ne serait-ce qu'un jour ou même un instant  ? Je ne me suis jamais préoccupé de moi-même. J'ai fait la promesse de persévérer dans la foi sans reculer quoi qu'il advienne, et, si je devenais bouddha, de vous guider vers l'Eveil. Vous ne connaissez pas le bouddhisme aussi bien que Nichiren, de plus vous êtes des laïcs, vous avez des domaines, des femmes, des enfants et des employés. C'est pourquoi il vous sera peut-être difficile de conserver la foi jusqu'au dernier jour de votre vie. Comme je vous l'ai déjà dit, il vaudrait mieux prétendre tout ignorer [de cet enseignement]. Quoi qu'il arrive à l'avenir, comment pourrais-je vous abandonner  ? Soyez certains que je ne le ferai jamais.

Pour ce qui est de mes enseignements, considérez ceux qui précèdent mon exil sur l'île de Sado comme l'équivalent des enseignements du Bouddha antérieurs au Sutra du Lotus. [Je pensais alors que, ] si le souverain du pays s'était soucié de gouverner de manière sage, il aurait organisé un débat public entre les moines de l'école Shingon et moi, et que cela m'aurait donné l'occasion de révéler le véritable enseignement de suprême importance. [Avant mon exil] je n'ai rien révélé de cet enseignement, même en secret, à mes disciples de peur que les moines du Shingon, en ayant pris connaissance, refusent de débattre avec moi. C'est pourquoi je ne vous ai pas révélé cet enseignement à vous non plus.

Mais dans la nuit du douzième jour du neuvième mois de la huitième année de Bun'ei [1271], j'ai failli être décapité à Tatsunokuchi. Depuis lors, j'ai regretté de n'avoir encore révélé la vérité à aucun de ceux qui me suivent. [Pour cette raison, ] j'ai secrètement partagé cet enseignement avec mes disciples sur l'île de Sado. Après la disparition du Bouddha, de Grands-maîtres et lettrés [du bouddhisme] comme Mahakashyapa, Ananda, Nagarjuna, Vasubandhu Zhiyi*, Zhanlan*, Saicho* et Gishin*, connaissaient cette doctrine, mais l'ont gardée en leur coeur et ne l'ont pas propagée de manière explicite. Car le Bouddha leur avait interdit de le faire en disant qu'après sa disparition, ce Grand Dharma ne devra pas être divulgué jusqu'au début de l'époque des Derniers jours du Dharma. Moi, Nichiren, je ne suis peut-être pas l'envoyé du Bouddha, mais nous sommes bien dans l'époque des Derniers jours du Dharma. Il se trouve que je me suis éveillé à cet enseignement et m'efforce maintenant de l'exposer pour préparer l'apparition d'un sage.

Lorsque cet enseignement apparaît, tous les enseignements exposés par les Maîtres de la doctrine aux époques du Dharma correct et du Dharma formel sont comparables à la lumière des étoiles après le lever du soleil ou à un apprenti malhabile auprès d'un artisan expert. [Il est prédit qu'] à l'époque [où ce Dharma sera révélé] les images du Bouddha, comme les moines des temples construits aux époques du Dharma correct et du Dharma formel, perdront tout pouvoir de procurer des bienfaits. Seul ce Grand Dharma se propagera dans le monde entier.

Puisque vous avez tous un lien avec cet enseignement, vous devriez être pleins de confiance.

Utsubusa a fait un long voyage pour venir me voir ici, malgré son âge avancé. Mais c'était après avoir rendu visite au sanctuaire de sa famille, et pour cette raison, à mon grand regret, je n'ai pas pu la recevoir. J'ai pensé qu'en la voyant je lui ferais commettre une offense plus grave [envers le Sutra du Lotus]. Car les kami sont les serviteurs et le Sutra du Lotus est leur maître. Même dans le monde profane, il est contraire aux règles de bienséance de rendre visite à son seigneur au retour d'une visite à l'un de ses sujets. De plus, puisqu'elle est devenue nonne [une disciple du Bouddha] elle devrait respecter le Bouddha par-dessus tout. Parce qu'elle a commis cette erreur et quelques autres, je n'ai pas accepté de la rencontrer. Elle n'est d'ailleurs pas la seule. J'ai renvoyé chez elles de nombreuses autres personnes qui sont venues ici en rentrant des sources de Shimobe. La dame Utsubusa a l'âge qu'auraient actuellement mes parents. Je regrette profondément de l'avoir contrariée, mais c'est pour lui faire bien comprendre ce point.

Après notre rencontre il y a deux ans, je ne sais si c'est vrai ou non, la rumeur m'est parvenue que vous étiez malade. Je voulais envoyer quelqu'un pour prendre de vos nouvelles. Mais, tout en comprenant parfaitement mon sentiment, certains disciples m'ont conseillé de ne pas le faire, parce que cela pourrait vous créer des ennuis. [Par conséquent j'ai renoncé à ce projet et] j'ai pensé "le monde est ainsi fait". De plus, sachant que vous avez toujours eu une croyance très sincère, je me suis dit que si vous étiez malade vous me le feriez savoir. Ne recevant rien de vous, ostensiblement, je n'ai pas pris de vos nouvelles mais je n'ai pas cessé de me préoccuper de vous. Rien n'est constant en ce monde mais, tout particulièrement l'année dernière et cette année, tant de bouleversements se sont produits que je craignais de ne jamais plus vous revoir. Au moment même où je pensais à vous, votre lettre est arrivée. Je ne sais comment dire quelle grande joie c'est pour moi. Transmettez, s'il vous plaît, à Dame Utsubusa tout ce que j'ai écrit ici.

J'aimerais préciser encore certains points concernant mon enseignement mais cette lettre est déjà trop longue. Je vous ai déjà écrit sur le Zen, le Nembutsu et le Ritsu. Mais [parmi les nombreuses branches du bouddhisme] Shingon est précisément l'école qui a conduit la Chine à sa perte et qui causera la ruine de ce pays [le Japon]. Non seulement les six moines - Shubhakarasimha*, Vajrabodhi* et Amoghavajra* [en Chine], Kukai*, Ennin* et Enchin [au Japon] - se sont trompés sur la supériorité relative entre les trois sutras Dainichi et le Sutra du Lotus, mais les trois premiers ont fabriqué de faux objets de vénération (note) représentant les deux Mondes, en faisant croire aux gens que ces mandala avaient leur origine en Inde. Ayant ainsi été trompés, les trois derniers de ces moines étudièrent ces principes [du Shingon], les introduisirent au Japon et les répandirent partout dans le pays, parmi les gouvernants aussi bien que parmi les gens du peuple. L'empereur Xian-Zong de Chine perdit son empire [à cause de cette doctrine Shingon], et le Japon poursuit inéluctablement son déclin. Le shogunat de Kamakura ôta le pouvoir au quatre-vingt-deuxième empereur retiré Go-Toba, malgré le serment fait par le bodhisattva Hachiman de protéger le règne de cent rois. Cette infortune est entièrement le résultat des prières offertes par les moines éminents qui suivirent les trois maîtres [du Shingon, Kukai* et les autres, à la demande de la cour impériale]. Ces prières maléfiques "se sont retournées contre ceux qui les avaient prononcées."(réf.)

Parce que le shogunat de Kamakura l'emporta sur les enseignements erronés [du Shingon] et sur les personnes mauvaises, il aurait pu prospérer pendant dix-huit générations de plus, jusqu'au règne du centième roi comme il avait été promis [par le bodhisattva Hachiman]. Mais il s'est converti à son tour aux mêmes enseignements erronés des mauvais maîtres [auxquels il s'opposait autrefois]. Par conséquent, puisque le Japon n'a plus de souverain digne d'être protégé, Bonten et Taishaku, les divinités Nitten, Gatten et les quatre Rois du Ciel ont [répondu à cette offense et] ordonné à un pays étranger d'envahir le Japon. Ils ont aussi envoyé un Pratiquant du Sutra du Lotus. Mais les autorités n'ont pas tenu compte de ses remontrances. Au contraire, en s'alliant à ces mauvais moines, elles ont détruit la loi profane aussi bien que le Dharma bouddhique et sont devenues les ennemis farouches du Sutra du Lotus. Et comme cette opposition au Dharma se perpétue depuis longtemps, le pays est au bord de la ruine.

Les épidémies actuelles sont le présage de la guerre. Quel malheur, quel grand malheur !

Nichiren

Le vingt-troisième jour du deuxième mois

ARRIERE-PLAN - Nichiren écrivit cette lettre le 23 février 1278, un an avant l'inscription du Dai-Gohonzon. Cette lettre est souvent intitulée "Avant et après Sado", parce qu'elle établit une claire distinction entre les enseignements exposés par Nichiren avant son exil sur l'île de Sado et ceux qu'il révéla pendant et après cet événement.
On pense généralement que ce gosho a été adressé à Misawa Kojiro, mais, selon une autre version, il aurait été envoyé à son petit-fils, Misawa Masahiro. Quoi qu'il en soit, le récipiendaire était l'un des disciples laïques de Nichiren vivant dans la région de Fuji, dans la province de Suruga. On ne possède pas de renseignements précis à son sujet. Le contenu de cette lettre donne à penser qu'il était seigneur d'un domaine et que, pour cette raison, il évitait de communiquer directement avec Nichiren, de crainte que le gouvernement de Kamakura s'en aperçoive et fasse pression sur lui. Il semblerait qu'il n'ait jamais été aussi dévoué à Nichiren que le furent Shijo Kingo ou les frères Ikegami. Néanmoins, Nichiren se préoccupait toujours de lui et lui donna de chaleureux encouragements, les quelques fois où il en eut l'occasion, en évitant toute action susceptible de le mettre dans l'embarras. (Commentaire ACEP)

En anglais : Letter to Misawa

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=894&m=1&q=Letter%20to%20Misawa
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_LetterMisawa.htm

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