Réponse à Gonin

Lettres et traités de Nichiren Daishonin.
Gonin-jo go-henji
Minobu, le 26
décembre 1275

 

INTRODUCTION

Nichiren, alors âgé de 53 ans, adresse cette lettre de huit pages au Vénérable Gonin, prêtre Shingon, résidant à Fuji, dans la province de Suruga. C'est la réponse à une lettre envoyée par Gonin deux mois plus tôt où celui-ci accusait Nichiren de propagation agressive et exigeait un débat.
Le manuscrit originel est conservé au temple Myoken-ji à Kyoto en tant que trésor du patrimoine japonais.

Vénérable Gonin,

Votre lettre d’accusations, datée du 25ème jour du 10ème mois, m’est parvenue le 26 du 12ème mois. Pendant des années j’ai été, tout comme vous, instigateur de débats publiques. Aussi je m’empresse de répondre à vos questions et à celles que pourraient se poser d’autres personnes dans le monde.

Je crains que chercher à séparer le vrai du faux dans une campagne aussi reculée serait vain. Ce serait comme mettre un kimono de brocart et s’aventurer dans le noir ou, pour un maître charpentier, rechercher de grands pins au fond d'une vallée encaissée. Qui plus est, les débats privés tendent à susciter des altercations inutiles. Cependant, si vous souhaitez réellement vous mesurer à moi dans un débat, faisons appel à la cour impériale et au bakufu de Kamakura pour en obtenir la permission avant de discuter en public de la véracité ou de l’aberration des enseignements. Cela plaira en outre à l’empereur et dissipera les doutes du peuple. Au demeurant, le Bouddha Shakyamuni a confié la transmission de son Dharma aux rois et à leurs ministres. C’est donc dans un lieu public qu’il convient de débattre du vrai ou faux des lois aussi bien mondaines que bouddhiques.

L’actuelle condition du Japon démontre que nous sommes confrontés en particulier à deux calamités : les troubles intérieurs et l’invasion étrangère. En examinant les causes de ces grands fléaux à la lumière de l’immense ensemble de sutras, je suis persuadé qu’il y a au Japon de sérieux problèmes tant au niveau des lois mondaines que des enseignements du Bouddha. Surpris par le grand tremblement de terre dans la première année de l’ère Shoka [1257], ainsi que par l’immense comète de la première année de l’ère de Bun’ei (1264), j’ai consulté tous les textes sacrés bouddhiques. Ils annoncent que les deux calamités à n’avoir jamais sévi au le Japon surviendront sous la forme de troubles internes et d’une invasion étrangère, tous deux provoqués par les illusions véhiculées par le Hinayana et les enseignements du Mahayana provisoire* du Shingon, du Zen, de Jodo et de Ritsu qui détruisent le Vrai Dharma du Sutra du Lotus.

Je savais déjà que, tôt ou tard, les armées étrangères attaqueraient le Japon. Aussi ai-je présenté des remontrances au bakufu pendant la journée et parlé à mes disciples la nuit sans peur de l’exécution par le sabre et de le bâton ou du châtiment du shogunat, faisant ainsi le voeu devant les bouddhas et les divinités de sauver mon pays de la destruction, même si cela devait me coûter la vie. Mes remontrances ne furent cependant pas écoutées, car les prêtres des écoles Shingon, Zen, Jodo et Ritsu m’accablaient régulièrement de fausses accusations. De plus, je fus à maintes reprises attaqué à coups de sabre de bâton, exilé par deux fois - à Izu et à Sado -, du fait de la disgrâce du shogunat, et fus sur le point d’être décapité à Tatsunokuchi.

Permettez-moi d’examiner ce qui a amené notre pays au bord de la ruine, en écartant pour le moment la question du vrai ou faux dans les enseignements bouddhiques en Inde et en Chine. Les Grands-maîtres Kukai*, fondateur de l’école Shingon au Japon, et Ennin*, troisième grand patriarche du Enryaku-ji sur le Mont Hiei, ont dénaturé l’enseignement correct du Grand-maître* Saicho, qui était le plus grand sage du Japon. Car, dans la comparaison entre de Sutra du Lotus et le Sutra Vairocana* la supériorité du premier était pour eux trop embarrassante. Les temples du Mont Hiei ont depuis lors pris parti pour la fourberie d'Ennin*, tandis que le temple Jigo-ji à Takao et les sept grands temples de Nara ont tous suivis le faux enseignement de Kukai*. Durant 400 longues années, les empereurs et leurs ministres ont vénéré ces mauvais maîtres et le peuple croyait en leurs enseignements mensongers. Entre-temps, le Japon déclina progressivement, amenant conséquemment son gouvernement impérial au bord de la ruine.

Pushyamitra, le roi de l’Inde, a fait brûler 84000 temples et stupas et décapiter un nombre incalculable de prêtres bouddhistes, tandis que l’empereur Wu-zong de la dynastie Tang détruisait plus de 4600 temples bouddhistes, ordonnant aux moines et aux nonnes de retourner à la vie séculière. Néanmoins, quels qu’aient été leurs méfaits, ils ne peuvent être comparés aux calomniateurs du Vrai Dharma au Japon. Aussi, les dieux lancent-ils de leurs cieux des regards courroucés sur le pays et les divinités de la terre tremblent de rage, causant par là même d’étranges phénomènes dans le ciel et des catastrophes naturelles sur terre.

L’empereur ne connaît pas la cause de ces événements, car il ne s’agit pas de désastres terrestres ordinaires. De même, les ministres ne réfléchissent pas à la cause de ces calamités, car ils ne sont versés dans le confucianisme. Ils ont en outre foi en la capacité des prêtres du Shingon à vaincre les désastres et font des offrandes aux prêtres du Ritsu dans l’espoir de faire échapper le pays aux calamités. C’est là une grave erreur : cela équivaut à jeter de l’huile sur un feu dans l’espoir de l’éteindre ou verser de l’eau afin de faire fondre la glace alors que cela ne fait qu’en augmenter le volume. Plus ils croiront avec ferveur dans les enseignements erronés, plus les difficultés du Japon seront grandes. Le pays est aujourd’hui sur le point d’être détruit.

Après avoir réfléchi sur les raisons qui provoquent de cette crise, j’ai essayé de les dénoncer au prix de ma vie afin de sauver mon pays et lui rendre ce dont je lui suis redevable. Toutefois, les ignorants ont l’habitude de respecter les gens d’un lointain passé tout en offensant ceux qui sont présents, ou encore de délaisser les paroles d’une seule personne préférant suivre les opinions de la majorité. Mes paroles porteuses de vérité ont donc été vaines durant des années. En ce qui vous concerne, Vénérable Gonin, vous avez envoyé à Nichiren, une lettre de réprimandes. Si vous souhaitez réellement délibérer à propos de cela, n’est-ce pas le moment opportun d’en obtenir une permission impériale afin de tenir une discussion publique pour trancher sur la supériorité et la véracité de nos visions doctrinales  ?

Votre lettre montre que votre préjugé contre moi provient d’une préoccupation non justifiée. Si vous ne faites rien durant votre vie pour rectifier votre erreur, vous et votre école allez devoir endurer l’insoutenable douleur de l’enfer avici. Par prétention et vanité en cette vie-ci, vous plantez les causes un karma d’errance infinie de par le monde de l’illusion. Aussi devriez-vous, le plus vite possible, déposer une demande pour l’obtention d’un permis impérial afin d’organiser un débat public et quitter ainsi les mauvaises voies. Ma lettre ne peut traduire pleinement mes pensées. Mes paroles ne peuvent révéler entièrement ce qui se trouve en mon cœur. Permettez-moi donc de m’exprimer plus amplement dans le cadre d’un débat public.

Avec mon plus grand respect,
Nichiren.

Le 26ème jour du 12ème mois, [1ère année de l’ère de Kenji (1275)] au Vénérable Gonin.

Traduit de ''Writings of Nichiren Shonin'' - Doctrine 1. Nichiren Shu Overseas Propagation Promotio Association. Tokyo 1992

Retour
haut de la page