Enfer et bodhéité

(L'enfer est la Terre de la lumière paisible)

Gosho Zenshu p. 1504 - Ueno Dono Gokeama Gohenji (Jigoku soku Jyakko Gosho)
Showa Teihon p.330. (répertorié dans le Rokuge)


Minobu, le 11e jour du 7ème mois 1274 à la mère de Nanjo Tokimitsu

J'ai bien reçu vos nombreux dons. Depuis le décès du seigneur Ueno, j'aimerais apprendre qu'il vous a rendu visite, mais je sais bien que c'est impossible. Sauf en rêve, vous ne pouvez voir son visage. S'il apparaissait, ce ne pourrait être qu'un mirage. Pourtant, ne craignez rien : votre défunt mari se trouve sans aucun doute sur la Terre pure du Pic du Vautour, d'où il écoute et regarde ce monde Saha jour et nuit. Vous, son épouse, et vos enfants, avec les yeux de simples mortels, ne pouvez pas le voir  ; vous ne pouvez pas non plus l'entendre  ; soyez cependant certaine que vous serez finalement réunis au Pic du Vautour.

Au cours de toutes vos vies passées, vous avez dû partager des liens de mariage avec autant d'hommes qu'il y a de grains de sable dans l'océan. Pourtant, l'homme avec qui vous étiez mariée dans cette vie est votre véritable époux. Car c'est lui seul qui vous a conduite à pratiquer les enseignements du Sutra du Lotus. Vous devez le respecter comme un bouddha. En vérité, il était déjà bouddha de son vivant et maintenant, il est toujours bouddha. Sa bodhéité transcende pareillement vie et mort. C'est le sens du principe profond de sokushin jobutsu, [atteindre la bodhéité sans changer d'apparence]. Dans le quatrième volume du Sutra du Lotus il est dit : "celui qui pratique ce Sutra possède le Corps de bouddha."

Ni la Terre pure, ni l'enfer n'existent en dehors de nous-même ; ils se trouvent dans notre propre coeur. On appelle bouddha celui qui s'éveille à cette vérité, celui qui l'ignore, simple mortel. Le Sutra du Lotus nous éveille à cette réalité et celui qui croit dans le Sutra du Lotus découvrira que l'enfer même peut se changer en Terre de bouddha.

Même si l'on pratique les enseignements provisoires depuis d'innombrables kalpas, si l'on s'écarte du Sutra du Lotus, on ne pourra que tomber en enfer. Ce n'est pas moi, Nichiren, qui le dis ; c'est ce qu'affirme le Bouddha Shakyamuni, et que confirmèrent le bouddha Taho et toutes les émanations de Shakyamuni dans l'univers entier. Pratiquer les enseignements provisoires, c'est être comme un homme déjà touché par les flammes qui s'enfonce de plus en plus profondément dans la fournaise, ou comme quelqu'un qui se noie et sombre au plus profond de l'eau. Ne pas croire au Sutra du Lotus revient à se jeter dans le feu ou dans l'eau. Ceux qu'égarent de mauvais amis tels que Honen, Kukai* et d'autres ennemis du Sutra du Lotus, et qui croient dans les sutras Amida ou Vairocana* s'enfoncent toujours plus dans les flammes ou sombrent de plus en plus profondément dans l'eau. Comment pourraient-ils échapper aux souffrances  ? Inévitablement, ils devront endurer l'effroyable chaleur des enfers tokatsu, kokujo et mugen* et l'insupportable froid des enfers guren et daiguren*. On lit dans le Sutra du Lotus : "Après sa mort, il tombera dans l'enfer avici. [Il ne renaîtra au bout d'un kalpa que pour retomber en enfer, et] il répétera ce cycle pendant d'innombrables kalpas."(réf.)

Votre défunt mari a échappé à ces souffrances car il fut un bienfaiteur de Nichiren, le Pratiquant du Sutra du Lotus. Il est dit dans le Sutra : "Même s'ils tombent dans un grand feu, ils ne seront pas brûlés... Si une inondation les emporte, en récitant le Titre, ils parviendront immédiatement dans des eaux peu profondes."(réf.) On y lit encore  : "La bonne fortune du pratiquant ne peut être ni consumée par le feu, ni emportée par l'eau."(réf.) Quoi de plus rassurant  !

Vous imaginez peut-être que l'enfer, les barres de fer de ses gardiens ou les ordres hurlés par les Aborasetsus se trouvent en quelque lieu lointain, mais il n'en est rien. Cet enseignement est d'une importance primordiale, mais je vous le transmets, tout comme le bodhisattva révéla à la fille du Roi-Dragon le principe secret de sokushin jobutsu [atteinte de la bodhéité sans changer d'apparence]. Lorsque vous aurez entendu cet enseignement, fortifiez toujours plus votre foi. Ceux qui redoublent d'efforts dans leur pratique chaque fois qu'ils entendent les enseignements du Sutra du Lotus recherchent véritablement la Voie. Quand Zhiyi* parlait de "Tirer de l'indigo un bleu encore plus profond"(réf.), il voulait dire que ce qui est teint avec de l'indigo devient plus bleu que l'indigo lui-même. Pour nous, le Sutra du Lotus est l'indigo et l'intensité croissante de notre pratique est d'"un bleu encore plus profond."

On utilise parfois les deux caractères qui forment le mot ji goku [enfer] pour désigner l'action de creuser un trou dans le sol. Ne creuse-t-on pas toujours un trou pour celui qui est mort  ? C'est ce que l'on appelle "l'enfer." Les flammes qui réduisent son corps en cendres sont les feux de l'enfer avici. Son épouse, ses enfants et les parents qui conduisent en hâte le mort à sa sépulture sont les gardiens de l'enfer, les Aborasetsu. Les pleurs de sa famille sont les cris des gardiens de l'enfer. Le bâton de marche du défunt (note) est la barre de fer [qui le torture en enfer]. Les chevaux et les boeufs [qui transportent le mort] sont les démons à têtes de cheval et de boeuf et la fosse elle-même est l'enfer avici. Les 84000 chaudrons [qui torturent le mort] sont les 84000 mille désirs terrestres. Le défunt quittant sa maison se dirige vers la montagne de la mort, tandis que la rivière au bord de laquelle ses enfants aimants demeurent, attristés, est la Rivière aux trois passages. Il est inutile de chercher l'enfer ailleurs.

Pourtant, ceux qui croient au Sutra du Lotus peuvent transformer tout cela. Pour eux, l'enfer se change en Terre de la lumière éternelle, les feux dévorants de la souffrance se changent en la torche d'un bouddha doté du corps de sagesse* ; le défunt devient un bouddha doté du corps du Dharma* ; et la fournaise devient la demeure où le Bouddha, sous l'aspect du corps de l'action*, manifeste son immense compassion. De plus, le bâton de marche devient le bâton du principe de Myohojisso [le Dharma merveilleux équivaut à tous les phénomènes], la Rivière aux trois passages devient l'océan du principe de shoji soku nehan [les souffrances de la vie et de la mort mènent au nirvana] et la montagne de la mort devient le grand sommet du principe de bonno soku bodai (les désirs mènent à l'Eveil). [En pensant à votre époux] soyez-en absolument convaincue. Prendre conscience de tout cela, c'est atteindre l'Eveil sans changer d'apparence, et s'éveiller à cela, c'est ouvrir l'oeil intérieur de la sagesse du Bouddha. Devadatta changea l'enfer avici en Terre de la béatitude parfaite et de la lumière éternelle et la fille du Roi-Dragon parvint elle aussi à la bodhéité sans changer d'apparence. Car le Sutra du Lotus permet d'atteindre l'Eveil même à ceux qui se sont tout d'abord opposés à lui. C'est le bienfait contenu dans le seul caractère myo.

Le bodhisattva Nagarjuna écrivit : "Le Sutra du Lotus est comme un grand médecin qui change le poison en remède." Zhanlan* déclara  : "Comment serait-il possible de trouver la Terre de la lumière éternelle ailleurs qu'à Bodh-Gaya  ? Notre monde Saha n'existe pas en dehors de la Terre de bouddha."(réf.) Il dit aussi  : "L'aspect réel se révèle immanquablement dans tous les phénomènes, et tous les phénomènes possèdent immanquablement les dix modalités. Les dix modalités opèrent immanquablement dans les dix mondes-états, et les dix mondes-états caractérisent immanquablement à la fois le sujet et son environnement."(réf.) On lit dans le Sutra du Lotus  : "L'aspect réel de tous les phénomènes ne peut être compris et partagée que par les bouddhas. Ses modalités sont l'apparence [nyoze so], la nature [nyoze sho].., et leur cohérence du commencement jusqu'à la fin". Dans le chapitre Juryo* (XVI), il est dit  : "Le temps est sans limite ni borne... depuis que j'ai réellement atteint la bodhéité." Ici, "je" représente tous les êtres humains dans les dix mondes-états. Tous les êtres humains dans les dix mondes-états possèdent de manière inhérente, l'état de bouddha. Ils habitent donc dans la Terre pure. Il est dit dans le chapitre Hoben* (II) : "les phénomènes sont des manifestations du Dharma et les aspects changeants du monde sont par essence éternels." Les vies et morts sont les manifestations constantes de la vie éternelle qui se poursuit à travers les trois phases de l'existence. Il n'y a aucune raison ni de s'en plaindre, ni de s'en étonner. So [l'aspect apparent] équivaut à hatchi so [les Huit époques de l'existence d'un bouddha]. Et les Huit époques de l'existence d'un bouddha elles-mêmes sont soumises au Dharma de la naissance et de la mort. S'éveiller à cette vérité, c'est cela atteindre la bodhéité par la pratique du Sutra du Lotus.

Puisque votre défunt mari était un pratiquant de ce Sutra, il est certain qu'il a atteint la bodhéité. Cela ne devrait pas être un grand motif de chagrin. Mais il est naturel d'éprouver du chagrin lorsqu'on est simple mortel. Même les sages ressentent parfois de la tristesse. Lorsque le Bouddha Shakyamuni disparut, ses principaux disciples, qui étaient pourtant éveillés à la réalité de la vie, manifestèrent leur chagrin.

Voulaient-ils montrer ainsi qu'ils étaient eux aussi de simples mortels ?

Priez de tout votre coeur pour le défunt. Ces paroles d'un ancien sage : "Dirigez votre esprit vers la neuvième conscience en vous appuyant, dans votre pratique sur les six consciences" sont en vérité très justes. Cette lettre contient l'un des enseignements les plus profonds de Nichiren. S'il vous plaît, gardez-le précieusement pour vous.

Avec tout mon respect,
Nichiren.

Le onzième jour du septième mois.

ARRIERE-PLAN - Une ancienne maxime chinoise dit : "Si un sage fait des remontrances à son souverain à trois reprises et n'est toujours pas écouté, il devra quitter le pays." En avril 1274, après avoir obtenu la levée de sa sentence d'exil à l'île de Sado, Nichiren Daishonin adressa pour la troisième fois des remontrances au gouvernement de Kamakura. Il déclara avec force aux autorités du gouvernement que la principale raison des souffrances du peuple résidait dans la croyance en des religions erronées. Comme lors des deux premières remontrances, lorsqu'il avait présenté le Rissho Ankoku Ron en 1260, puis au moment de son arrestation avant la persécution de Tatsunokuchi en 1271, on ne tint aucun compte de ses propos. Nichiren Daishonin jugea qu'il avait fait tout son possible à Kamakura où les moines, les fonctionnaires et une bonne partie de la population refusaient d'écouter ses avertissements. Convaincu que le gouvernement ne reconnaîtrait pas de si tôt ses erreurs, il quitta Kamakura, le 12 mai 1274, pour s'installer à environ trente kilomètres à l'ouest du Mont Fuji, dans un petit logis au pied du Mont Minobu.
Sa vie à Minobu fut loin d'être facile. Il vivait dans un lieu isolé, couvert de neige en hiver et envahi par les hautes herbes en été. Il manquait souvent de nourriture et de vêtements. Dans sa retraite, il avait pour principale préoccupation de préparer l'avenir en inscrivant le Dai-Gohonzon et en formant des disciples qui seraient en mesure de propager ses enseignements.
Le 11 juillet 1274, Nichiren Daishonin écrivit cette lettre destinée à la mère de Nanjo Tokimitsu. Tokimitsu était le seigneur du domaine d'Ueno, dans la province de Suruga. Egalement appelé Seigneur d'Ueno, cet homme est célèbre dans les annales de la Nichiren Shoshu pour avoir été le donateur du terrain sur lequel se trouve le temple principal, Taiseki-ji. La mère de Tokimitsu maintint une foi sincère tout en élevant seule neuf enfants, après la mort de son mari en 1265. (Commentaire ACEP)

En anglais : Hell is the Land of Tranquil Ligh

-http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=456&m=2&q=Hell%20is%20the%20Land%20of%20Tranquil%20Ligh
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_HellBuddhahood.htm
- http : //www.sgilibrary.org/view.php ?page=458&m=0&q=

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