L'histoire d'Ohashi no Taro

Lettres et traités de Nichiren Daishonin. ACEP - vol. 6, p. 163; SG* p.679
Gosho Zenshu p. 1531 - Nanjo dono gohenji

Minobu, le 24e jour du 3e mois intercalaire de 1276 à Nanjo Tokimitsu

 

J'ai bien reçu le katabira, le sac de sel et les cinq sho d'huile que vous avez envoyés. Les vêtements nous protègent du froid et de la chaleur, cachent notre nudité et nous servent de parure. On lit dans le chapitre Yakuo (XXIII), dans le septième volume du Sutra du Lotus : "Comme une personne nue obtenant un vêtement." Ce passage compare la joie ressentie en recevant le Sutra du Lotus à celle d'une personne sans vêtement à qui l'on donne de quoi se vêtir. [On dit que] parmi les successeurs du Bouddha, il y en eut un, Shanavasa, qui naquit tout habillé, pour avoir dans une vie antérieure fait don d'un vêtement au Dharma bouddhique. Le Sutra du Lotus mentionne également "la robe de douceur et de persévérance." (note) Il n'y a pas de simples cailloux sur le Mont Kunlun, ni de sel sur le Mont Minobu. N'importe quelle pierre ordinaire, là où l'on n'en trouve aucune, a plus de valeur que des joyaux ; et là où il ne s'en trouve pas, le sel est encore plus précieux que le riz. Les joyaux du souverain d'un pays sont ses ministres de la Gauche et de la Droite, on les appelle "le sel et le vinaigre" (note) de son gouvernement. Sans miso* ou sans sel, il est aussi difficile de vivre que de gouverner le pays sans ministres de la Gauche et de la Droite. Quant à l'huile, le Sutra du Nirvana indique  : "Dans le vent, il n'y a pas d'huile et dans l'huile il n'y a pas de vent." (note) L'huile est le meilleur remède pour les maladies du vent.

Je ne sais comment vous remercier de la sincérité dont vous avez fait preuve en m'envoyant tout cela. En fin de compte, cela démontre quelle foi profonde dans le Sutra du Lotus avait le défunt seigneur Nanjo [votre père]. Car comme le dit le proverbe, c'est par ses ministres que s'exprime la volonté du souverain, et c'est aux actions du fils que l'on reconnaît la sincérité du père. Le défunt seigneur Nanjo doit s'en réjouir, j'en suis certain.

Il y eut autrefois, dans la province de Tsukushi, un daimyo du nom d'Ohashi no Taro. Ayant encouru la disgrâce du shogun, il resta prisonnier pendant douze ans d'une cellule creusée dans les falaises de Yuinohama, près de Kamakura. Le jour où l'on vint l'arrêter, contraint de quitter son domaine de Tsukushi, il dit à son épouse : "Je suis un samouraï portant arc et flèches pour le service de mon seigneur, je ne me plaindrai donc pas d'avoir encouru sa disgrâce. Nous vivons côte à côte depuis notre jeunesse, et maintenant il nous faut nous séparer. C'est pour moi une grande douleur, mais de cela non plus je ne veux pas parler. J'ai toujours regretté que nous n'ayons pas eu d'enfant, ni garçon, ni fille. Et vous venez tout juste de m'apprendre que vous êtes enceinte. Je suis bien malheureux de devoir partir sans même savoir si cet enfant sera une fille ou un garçon  ! Quel regret de penser qu'en grandissant, cet enfant n'aura personne auprès de lui qu'il puisse appeler père. Mais j'ai beau réfléchir, il m'est impossible de rien faire." Ayant dit cela, il partit. Les jours et les mois passèrent. L'enfant qui naquit à terme était un garçon. Lorsqu'il eut sept ans, sa mère le confia à un temple dans la montagne. Mais les autres petits pensionnaires du temple se moquèrent de "l'enfant sans père". De retour chez lui, il posa à sa mère des questions sur son père, mais elle ne sut que pleurer, sans rien lui dire.

Le garçon se fit insistant : "Sans le ciel, la pluie ne pourrait pas tomber, et sans la terre, les plantes ne pourraient pas pousser. Certes, je vous ai pour mère. Mais sans un père, je n'aurais jamais pu naître. Pourquoi me cachez-vous le lieu où se trouve mon père  ? "

Ainsi pressée de répondre, sa mère lui dit : "Je ne t'ai pas parlé de tout cela parce que tu étais trop jeune. Mais maintenant, je vais te l'expliquer." [Et elle lui révéla la vérité].

L'enfant fondit en larmes et demanda en pleurant : "Mon père, en partant, n'a-t-il pas laissé le moindre souvenir  ? "

"Si", dit la mère. Et elle lui montra le livre des ancêtres de la famille Ohashi et une lettre écrite par son père avant que l'enfant n'ait quitté le ventre maternel.

Cela rendit encore plus douloureuse pour ce garçon l'absence de son père, et ses larmes redoublèrent. Il demandaià sa mère : "Et maintenant, que dois-je faire  ? "

Elle lui répondit : "Quand ton père est parti, il était accompagné de nombreux serviteurs, mais parce qu'il a été puni par le seigneur, ils se sont tous dispersés. Personne n'a même pris la peine de me dire s'il était vivant ou mort."

L'enfant, baissant la tête, se remit à pleurer de plus belle et tous les efforts de sa mère pour le consoler restèrent vains.

Elle finit par lui dire : "Si je t'ai envoyé dans ce temple de montagne, c'est pour que tu puisses t'acquitter de ta dette de reconnaissance envers ton père. Offre des fleurs au Bouddha, et récite un volume du Sutra à sa mémoire. C'est ainsi que tu accompliras ton devoir à son égard  ! " Le fils retourna donc au temple sans tarder, sans le moindre désir de jamais rentrer chez lui. Il récita le Sutra du Lotus jour et nuit, sans relâche, si bien qu'au bout d'un certain temps, non seulement il le lisait avec facilité mais il le connaissait même par cœur.

Lorsqu'il eut douze ans, le garçon ne devint pas moine. Nouant ses cheveux, il réussit à s'enfuir de Tsukushi et, en demandant sa route, parvint jusqu'à la ville de Kamakura. Là, il se rendit au sanctuaire d'Hachiman. Il s'agenouilla, inclina très respectueusement la tête et dit : "Grand Bodhisattva Hachiman, vous êtes le 16e souverain du Japon, et votre véritable identité est celle du Bouddha Shakyamuni, Maître de la doctrine, qui enseigna le Sutra du Lotus sur la Terre pure du Pic du Vautour. C'est pour exaucer les vœux des simples mortels que vous vous manifestez sous la forme d'Hachiman. J'aimerais moi aussi maintenant vous adresser une prière en vous demandant d'exaucer mon vœu. Je voudrais savoir si mon père est vivant ou mort."

Il commença à réciter le Sutra du Lotus à l'heure du Chien [de 7h à 9h du soir], et poursuivit sa récitation jusqu'à la fin de l'heure du Tigre [de 3h à 5h du matin]. La sonorité de sa voix enfantine, emplissant tout le sanctuaire, était si belle et si touchante que ceux qui l'entendaient en oubliaient de repartir, formant un attroupement comme sur une place de marché. En allant voir qui priait ainsi, ils découvrirent que ce n'était ni un moine ni une femme, mais un garçonnet.

Or il se trouve que juste à ce moment-là, [l'épouse du shogun] Dame Kyo-no-nii (note) se trouvait dans ce sanctuaire. Elle était venue là sans se faire connaître, mais parce que jamais récitation des écrits sacrés n'avait été aussi belle, elle resta pour l'écouter jusqu'à la fin. Puis elle décida de rentrer chez elle, mais ne partit qu'à regret, en demandant à un serviteur de rester sur place. Elle rapporta l'incident au shogun. Ce dernier envoya chercher l'enfant et lui demandaide réciter le Sutra du Lotus dans la salle de pratique de sa résidence.

Le lendemain, alors que, conformément au désir du shogun, le garçonnet récitait de nouveau le Sutra, on perçut, venant de la porte ouest du palais, un certain brouhaha. Lorsque l'on s'enquit des raisons de cette agitation, un cri s'éleva : "Aujourd'hui, le prisonnier sera décapité  ! "

En entendant cela, le garçon fut saisi d'une grande tristesse et se dit : "Hélas  ! Mon père n'est probablement plus en vie, mais quand j'entends parler de décapitation, je ne peux m'empêcher d'en souffrir comme si c'était de lui qu'il s'agissait  ! " Et les larmes lui vinrent aux yeux.

Le shogun, voyant cela et trouvant la chose bien étrange, demanda : "Allons, mon garçon, dis-moi la vérité, qui es-tu  ? " L'enfant lui dit alors son histoire telle que je viens de la raconter. Tous les seigneurs, de haut rang comme de petite noblesse, aussi bien que les dames cachées derrière leurs paravents mouillèrent de larmes leur manche.

Le shogun fit alors venir Kajiwara (note) et lui dit  : "Faites venir ici le prisonnier Ohashi no Taro  ! " Mais Kajiwara répondit : "Il vient d'être conduit sur la plage de Yuinohama pour être décapité. A l'heure qu'il est, il est peut-être déjà exécuté." A ces mots, le garçon, malgré la présence du shogun, ne put s'empêcher de s'effondrer, en sanglotant.

"Kajiwara  ! " dit le shogun, "courez là-bas en personne aussi vite que possible, et si le prisonnier n'a pas encore été exécuté, revenez ici avec lui  ! "

Kajiwara courut à toutes jambes jusqu'à Yuinohama. Avant même d'être arrivé, il cria qu'il fallait suspendre l'exécution. On l'entendit au moment précis où le bourreau tirait son sabre et se préparait à frapper.
Kajiwara ramena Ohashi no Taro encore ligoté au palais, et le fit attendre dans la cour. Le shogun ordonna que le prisonnier soit confié au jeune garçon, qui se précipita dans la cour et libéra Ohashi no Taro des cordes qui l'entravaient. Ce dernier, ne comprenant pas que son libérateur était son propre fils, ne savait pas non plus pourquoi il avait été épargné.

Le shogun fit de nouveau appeler le garçon près de lui, et lui offrit divers cadeaux. Non content de relâcher Ohashi no Taro et de le remettre à la garde de son fils, il rendit également à la famille toutes les terres qu'il lui avait confisquées. Il déclara : "J'entends parler, depuis très longtemps, du pouvoir du Sutra du Lotus, et j'ai personnellement fait l'expérience de ce pouvoir à deux reprises. La première fois, quand mon défunt père fut décapité par le nyudo Premier ministre [Taira no Kiyomori]. J'en ressentis un immense chagrin. Je ne savais à quel dieu ou à quel bouddha adresser mes prières lorsque la nonne Myoho (note) du Mont Izu m'enseigna la récitation du Sutra du Lotus. Je l'avais récité mille fois lorsque le moine Mongaku, de Takao, vint me trouver et me montra la tête de mon père défunt. Après quoi je pus non seulement me venger des ennemis de mon père, mais aussi prendre le commandement de tous les guerriers du Japon. Cela n'est dû qu'au pouvoir du Sutra du Lotus.

"La seconde expérience est celle dont nous sommes témoins aujourd'hui, la façon dont ce garçon a sauvé son père. Je tenais pour ma part cet Ohashi no Taro pour un individu tout à fait méprisable. J'étais prêt à le faire décapiter, même s'il m'avait fallu pour cela enfreindre un décret impérial. Mon inimitié à son égard était telle que, pendant douze années pleines, je l'ai maintenu prisonnier dans une grotte creusée au flanc de la falaise. Et malgré tout cela, un événement aussi étrange s'est produit. Le pouvoir du Sutra du Lotus est vraiment merveilleux  ! En ma qualité de chef de guerre, j'ai commis quantité d'actions mauvaises. Mais j'ai une foi absolue dans le Sutra du Lotus, et je suis persuadé que j'échapperai ainsi à toute rétribution négative." Telles furent les paroles qu'il prononça, avec tant d'émotion que les larmes lui vinrent aux yeux.

En voyant les offrandes sincères que vous m'avez fait parvenir, je pense que si grande qu'ait pu être l'affection paternelle du défunt seigneur Nanjo à votre égard, il n'aurait sans doute jamais pu imaginer que grâce à votre foi dans le Sutra du Lotus, vous feriez preuve d'une telle loyauté filiale. Même si de son vivant il s'est rendu coupable de quelque faute, et quel que soit le lieu où il se trouve maintenant, votre piété filiale est connue du roi Yama lui-même, aussi bien que de Bonten et de Taishaku. Et comment, désormais, le Bouddha Shakyamuni et le Sutra du Lotus pourraient-ils abandonner votre père  ? Votre dévouement à son égard n'est en rien inférieur à celui du jeune garçon qui libéra son père de ses propres mains. En écrivant cela, je ne peux retenir mes larmes.

Quant à l'attaque mongole imminente, je n'en connais encore rien de précis. Dès qu'il est question des Mongols, les gens disent : "Quand il entend parler d'une éventuelle invasion mongole, le moine Nichiren se réjouit", mais cela n'est pas exact. Je me suis contenté de dire qu'un tel événement se produirait et dès lors j'ai été attaqué de toutes parts et considéré comme un adversaire ou un ennemi. Pourtant, puisqu'elle est prédite dans les sutras l'invasion mongole est certaine. Quoi que je dise ou fasse, il n'est pas en mon pouvoir de l'éviter.

Je ne suis coupable d'aucun crime, j'ai simplement voulu sauver mon pays. Or non seulement mon avis a été totalement ignoré mais j'ai été frappé au visage avec le cinquième volume du Sutra du Lotus (note). Bonten et Taishaku furent témoins de l'événement, tout comme le grand Bodhisattva Hachiman de Kamakura. Mais parce que nous vivons à une époque où les conseils sont totalement ignorés, je me suis retiré ici dans les montagnes.
Dans ces circonstances, je suis extrêmement préoccupé par votre sort et celui des autres, mais je ne peux pas faire grand-chose pour vous aider. Jour et nuit, je prie le Sutra du Lotus pour vous. De votre côté, n'épargnez pas non plus vos efforts et priez en renforçant toujours plus votre foi. Ce n'est pas que ma détermination à vous sauver soit faible mais c'est plutôt que pour chacun l'élément décisif sera la force ou la faiblesse de sa propre foi.

En définitive, j'ai bien peur que tous les dirigeants du Japon soient faits prisonniers. Quelle terrible perspective !

Avec mon profond respect,
Nichiren.

Le 24e jour du 3e mois intercalaire.

ARRIERE-PLAN - Nichiren Daishonin écrivit cette lettre au Mont Minobu, le 24e jour du 3e mois intercalaire de 1276. Son destinataire, Nanjo Tokimitsu, habitait le village d'Ueno, dans la province de Suruga, et était disciple de Nichiren Daishonin depuis l'enfance. Son père, Nanjo Hyoe Shichiro, était mort en 1265, lorsque Tokimitsu, le deuxième fils, avait sept ans et que son frère cadet, Shichiro Goro, n'était pas encore né. La mort de son père et, plus tard, celle de son frère aîné, obligèrent Tokimitsu à assumer la charge d'intendant d'Ueno, alors qu'il n'avait pas encore vingt ans. Il avait environ dix-huit ans lorsqu'il reçut ce gosho de Nichiren.
Le 7e mois de 1274, peu après l'arrivée de Nichiren au Mont Minobu, Tokimitsu vint lui rendre visite. C'était probablement leur première rencontre depuis les funérailles du père de ce dernier. Stimulé par cette rencontre, Tokimitsu se consacra à la foi avec une passion renouvelée. Le premier mois de 1275, Nikko se rendit sur la tombe du défunt Nanjo Hyoe Shichiro, envoyé par Nichiren et également à titre personnel. A dater de ce moment, Tokimitsu considéra Nikko comme son maître personnel et l'aida à propager les enseignements de Nichiren. Au cours de la persécution d'Atsuhara, qui commença en 1278 et dura trois ans, il usa de son influence pour protéger d'autres croyants, en abritant quelques-uns chez lui et négociant pour obtenir la libération de ceux qui avaient été emprisonnés. Nichiren rendit hommage à son courage en l'appelant "le sage d'Ueno", alors qu'il n'était encore âgé que de vingt ans.
On connaît à peu près trente gosho adressés à Nanjo Tokimitsu, dont pas moins de onze furent écrits au cours des deux années qui séparent l'arrivée de Nichiren au Mont Minobu de la date du présent gosho. Après la mort de Nichiren, quand Nikko fut contraint de quitter Minobu, Tokimitsu lui fit don d'un terrain appelé Oishigahara, sur lequel se dresse aujourd'hui le Taiseki-ji, temple principal de la Nichiren Shoshu. (Commentaire ACEP)

En anglais : The Story of Ohashi no Taro

- http : //www.sgilibrary.org/view.php?page=675&m=1&q=Ohashi%20no%20Taro
- commentaires : http : //nichiren.info/gosho/bk_StoryOhashinoTaro.htm

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