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Les vues erronées
Questions posées au Rév. Ryuei McCormick


Q : A part les points précisés par les quatre sceaux du Dharma, quelles sont les "vues erronées" que Nichiren recommande de corriger ? Celles des écoles qui ne reconnaissent pas le Sutra du Lotus, bien sûr, mais qu’est- ce que cela signifie de nos jours en Europe ?

R : Il faudrait un semestre de cours pour répondre à cette question. Et même alors…

Il faut, tout d'abord, préciser que pour Nichiren l’enseignement du Sutra du Lotus devait prendre le pas sur tous les autres, car sinon on perdait de vue le propos essentiel de ces autres enseignements. Pour lui, les autres sutras visaient soit à préparer les hommes à recevoir le Sutra du Lotus soit à préciser quelque point mineur afin d’améliorer sa vie. En reprenant une image de Zhiyi, Nichiren dit que le Sutra du Lotus est l’armature d’un filet dont les autres sutras sont les mailles.

Si vous avez déjà été chez un oculiste pour des lunettes, vous savez qu’il commence par vous faire essayer des verres, juste pour déterminer votre acuité visuelle, puis il fait d’autres essais avec d’autres lentilles pour finalement ajuster les lunettes à votre vue. Les premières lentilles servaient à définir les étapes suivantes afin de parvenir à des verres correcteurs adaptés. Nichiren voit les différents sutras de cette manière. Dans son Kaimoku Sho il distingue cinq étapes :

1) Le bouddhisme hinayana est supérieur aux enseignements non-bouddhiques car il enseigne le processus de renaissances dans les six mondes états (samsara) ainsi que la causalité, alors que les autres philosophies et religions enseignent le matérialisme ou bien nient la causalité (la responsabilité de nos actes). Ou bien ils considèrent que le paradis et l’enfer sont des destinations permanentes. Le Hinayana met l’accent sur la nature impermanente et contingente de tous les phénomènes.

2. Le Hinayana n’est pas erroné dans la mesure où il atteint son but mais le Mahayana lui est supérieur car il va plus loin. Il dénonce l’étroitesse d’un but qui se borne à l’affranchissement du cycle vie/mort (qui est également, dans le vécu de chaque moment, notre appréhension et notre anxiété devant tout changement). Nous pouvons aspirer à la bodhéité et savoir qu’à travers l’univers, il existe des bouddhas et des bodhisattvas qui peuvent nous aider et des Terres pures où les conditions sont propices à l’atteinte de la bodhéité.

3. Le Mahayana atteint son sommet par l’enseignement du Véhicule unique dans le Sutra du Lotus, mettant en évidence que tous les enseignements du Bouddha ont pour seul but de permettre aux hommes de parvenir à la bodhéité ; même les enseignements hinayana sont une part du Véhicule unique car, en fin de compte, tous les êtres ont la possibilité de devenir bouddha.

4. L’exposé sur l’atteinte de la bodhéité de Shakyamuni dans un passé atemporel (kuon jitsujo) a plus d’importance que l’enseignement du Véhicule unique car il montre que la bodhéité n’est pas un état qui serait perdu dans le passé, pas plus qu'il ne serait à atteindre dans l’avenir, mais que l'état de bouddha est toujours là, dans le présent. En fait, la vraie Terre pure est notre monde et le vrai Bouddha est ce/celui qui nous enseigne. Il/cela est toujours présent dans nos vies. Zhiyi a exprimé cela en termes d’ichinen sanzen, la possession mutuelle du monde-état de bouddha et des autres neuf états. La bodhéité n’exclut pas le monde des illusions et le monde des illusions contient la bodhéité en tant que graine.

5. La pratique concrète qui consiste à intégrer dans notre vie l’essence du Sutra du Lotus grâce à Namu Myoho Renge Kyo, la graine de bodhéité, est la chose la plus importante entre toutes. C’est par elle que nous « rencontrons, croyons et nous réjouissons », commençant à vivre l’enseignement.

Ainsi, nous voyons que chaque étape introduit la suivante mais si on adopte un niveau antérieur, lui accordant plus d’importance qu’au suivant, on tombe dans les vues erronées. Si, par exemple, quelqu’un se prétend bouddhiste mais affirme que certaines personnes ne peuvent pas atteindre la bodhéité, cela correspond aux niveaux 1 ou 2 mais c’est une erreur du point de vue du niveau 3. Il en est de même si quelqu’un prétend que la bodhéité n’est pas inhérente à notre vie et qu’il faut d’abord renaître dans une Terre pure. Cela peut être vrai du point de vue des niveaux 1 à 3 mais c'est faux du point de vue du niveau 4. Même chose pour celui qui estime que nous sommes des bouddhas tels que nous sommes, sans avoir besoin de pratiquer ni d'étudier. C’est là une mésinterprétation du niveau 4. Le niveau 5 montre que la bodhéité est une graine semée dans notre vie par Namu Myoho Renge Kyo. Cela ne signifie pas que les enseignements précédents sont faux – ils sont vrais dans leur propre contexte – mais ils comportent des limites qui sont corrigées dans le niveau suivant.

Nichiren avait à débattre avec les écoles bouddhistes japonaises de son temps. Actuellement, la situation est un peu différente car les enseignements divergent en certains points mais sont identiques dans d’autres. Dans tous les cas, Nichiren a demandé à ses disciples d’agir avec circonspection, de ne pas contester, à l’exception de débats officiels, de rester toujours aimable et courtois. Il a également conseillé à ses moines (formés pour les débats) de comprendre profondément les enseignements qu’ils auraient à réfuter. Si bien que je m'interroge pour savoir si, en Europe, vous êtes en mesure d’étudier sérieusement toutes les formes du bouddhisme. C’est ce qu’il faudrait avant de faire shakubuku. Mais c’est là une opinion toute personnelle.

1. Les bouddhistes Zen respectent les sutras mais dans la pratique ils leur accordent moins d’importance qu’aux koan ou à la transmission directe auprès de maîtres-zen. Ils reconnaissent ou non la suprématie du Sutra du Lotus (Les bouddhistes Zen Soto le reconnaissent à la suite de Dogen) mais ils pensent que l’Eveil ne dépend pas d’un sutra et que la pratique essentielle est le zazen, la méditation assise silencieuse (Soto) ou bien le dépassement des doutes par la contemplation des koan (Rinzai)

2. Le Vipassana est un dérivé du bouddhisme Theravada qui ne reconnaît pas les enseignements mahayana, bien qu’un grand nombre, sinon la plupart des pratiquants du Vipassana ne se considèrent pas comme des theravadins. Beaucoup apprécient les enseignements mahayana et s’en inspirent (en fait, même certains moines theravadins, comme Bhikkhu Bodhi*, le font). Le point important est que les adeptes du Vipassana (comme ceux du Zen) sont principalement intéressés par la pratique de la méditation-vipassana, la considérant comme plus efficace, sans se soucier des enseignements dont elle découle.

En ce qui concerne ces deux groupes, je dirais que si certains éprouvent le besoin de pratiquer la méditation silencieuse sous quelque forme que ce soit, ce n’est pas pour autant qu’ils sont en conflit avec le Sutra du Lotus, pas plus que s’ils faisaient du jogging, du cyclisme, des arts martiaux ou tout autre exercice. Le problème se pose seulement s’ils accordent plus de foi dans ces pratiques que dans le Sutra du Lotus et dans l’efficacité transformatrice de la pensée-foi en un seul instant (ichinen) ainsi que dans le message du Sutra du Lotus exprimé par Namu Myoho Renge Kyo.

3. Le bouddhisme tibétain présente un problème plus complexe. De même que le Shingon et le Tendai ésotérique du temps de Nichiren, le canon tibétain affirme que le Vajrayana est supérieur aux enseignements des sutras. En fait, ses adeptes disent que le Vajrayana n’est pas en soi un enseignement différent mais qu’il s’agit d’une forme supérieure de pratique. C’est précisément ce que réfutait Nichiren pour qui Daimoku est plus efficace que la pratique ésotérique vajrayana car le bouddhisme ésotérique provient d’enseignements provisoires alors que Daimoku exprime l’enseignement ultime.

Cependant, beaucoup de personnes, attirées par le bouddhisme tibétain, ne s’engagent pas réellement dans le Vajrayana, ou du moins pas très profondément. Beaucoup pratiquent la forme tibétaine du vipassana ou d’autres formes de méditation assise silencieuse. La plupart des enseignements du Dalai Lama sont axés sur le Hinayana et le Mahayana provisoire.

4. Il y a également des bouddhistes comme ceux de la communauté de Thich Nhat Hanh* qui pratiquent le Nembutsu. Ce ne sont pas à proprement parler des adeptes de l’école de la Terre Pure, car ils réinterprètent le Nembutsu à la manière du Zen, comme étant l’expression de la nature du Bouddha. Les ethnies de l’Asie de l’Ouest sont généralement des adeptes de la Terre Pure et se consacrent à la récitation du Nembutsu comme à une voie permettant de renaître dans la Terre Pure. En tout état de cause, du point de vue de Nichiren, la Terre pure est ici et maintenant, le vrai bouddha est le bouddha atemporel Shakyamuni et Daimoku est la Voie pour se relier aux véritables enseignements, comme le Daimoku le stipule clairement, alors que le Nembutsu est, au mieux, une approche indirecte.

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