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Clergé de la Nichiren Shu

Ryuei Michael McCormick de la Nichiren Shu - sept 2011

 

http://fraughtwithperil.com/ryuei/2011/09/06/nichiren-shus-transition-to-married-clergy/


En tant que prêtre ordonné de la Nichiren Shu, j’aimerais examiner la position de cette école concernant la transformation du monachisme bouddhiste en un clergé marié. Précisons, tout d’abord, ce qu’est la Nichiren Shu. Les mesures prises par le gouvernement de l’ère Meiji pour prendre en main et contrôler le bouddhisme, ont joué un rôle considérable dans la formation des écoles bouddhistes actuelles au Japon.


Le 3 novembre 1872, le gouvernement Meiji a réparti tous les courants bouddhistes entre sept écoles avec l’obligation d’élire chacune son grand patriarche (kancho). Ce furent les écoles Tendai, Shingon, Jodo, Zen, Jodo Shin, Ji et Nichiren. L’amalgame de tant de courants et de lignées disparates s’est vite avéré irréaliste et les sept grandes écoles furent autorisées à se subdiviser en sous-écoles. En 1976, l’école connue aujourd’hui comme Nichiren Shu a été formée par les lignées itchi-ha (branches de l’harmonie) du bouddhisme de Nichiren qui s’appuyaient sur l’égalité entre la première et la dernière moitié du Sutra du Lotus.

Actuellement, la Nichiren Shu est une des écoles majeures du bouddhisme traditionnel japonais et la plus importante avec ses 4.364 temples et 3.852.911 membres, selon les statistiques de 2003 (Matsunami, p. 170). D’après sa direction, en septembre 2010 la Nichiren Shu comptait 5.179 temples et 8.277 moines (dont 959 femmes depuis le 19 février 2010). La confédération Nichiren Shu regroupe les temples Kuon-ji au Mont Minobu (seul temple fondé par Nichiren), Ikegami Honmon-ji (où est mort Nichiren et qui est le siège administratif de la Nichiren Shu), Seicho-ji (où Nichiren enfant reçut sa formation) et Nakayama Hokekyo-ji (connu pour la pratique ascétique de 100 jours en hiver). Ce dernier temple qui réunit une importante collection des lettres de Nichiren, fut fondé par un de ses grands disciples laïcs, Toki Jonin qui se conféra lui-même l’ordination après la mort de Nichiren.

Nichiren n’a jamais insisté sur l’obligation de recevoir les préceptes d’ordination. Il a même considéré ses contemporains Eizon (1201-1290) et Ninsho (1217-1303) comme des traitres à la nation (WNS1, p. 273) parce qu’ils prônaient les préceptes « hinayana » du Vinaya de l’école Dharmaguptaka.

Dans sa lettre Shimoyama (WNS5, pp. 71-75) Nichiren explique qu’à l’époque de mappo il ne convient pas de propager les préceptes hinayanas car ils seraient source de troubles pour des gens qui n’avaient pas la capacité de les assumer et dont les illusions étaient trop profondes pour que ces préceptes puissent les guérir. Il accusait de malhonnêteté et d’hypocrisie ceux qui enseignaient ces préceptes car ils menaient le Japon à la destruction en enjoignant le peuple et le gouvernement à suivre des règles qui ne convenaient ni au temps ni au lieu.

D’après Nichiren les préceptes hinayanas avaient depuis longtemps été remplacés par ceux du Mahayana institués au Mont Hiei par Saicho (Dengyo) à partir du Sutra du Filet de Brahma.

Dans son essai  Quatre niveaux de foi et cinq degrés de pratique, Nichiren écrit : 

« Le Grand Maître Saicho dit : "J’ai écarté tous les 250 préceptes". Saicho n’était pas le seul à le faire. Les disciples de Jianzhen (Ganjin) Ru-bao (Ju-pao?) et Daozhu (Joho et Dochu ?)  ainsi que les sept grands temples de Nara ont complètement abandonné les préceptes. Le Grand Maitre Saicho met en garde les générations futures : « A l’époque de mappo une personne qui garderait ces préceptes serait aussi incongrue qu’un tigre sur la place du marché. Qui peut encore y croire ? » (WNS4, p. 106)

Et aussi :

« Les débutants devraient s’abstenir d’offrir des aumônes, observer les préceptes et les autres cinq pratiques de bodhisattva et au lieu de cela réciter Namu Myoho Renge Kyo qui est l’essence de l’ichinen (un seul instant-pensée) de la compréhension par la foi et l’exultation. C’est le véritable but du Sutra du Lotus (Ibid, p. 104).

Il est évident que Nichiren ne défendait pas non plus les préceptes mahayana du Filet de Brahama. Pour lui, vénérer le véritable esprit du Sutra du Lotus, c’était d’en invoquer le titre, transcendant ainsi les préceptes, les codes et les standards bouddhiques hérités du passé, car ce n’étaient que des méthodes pédagogiques appropriées basées sur les enseignements provisoires et qui n’étaient plus efficaces. Il affirme dans ses écrits suivants que c’est la foi dans le Sutra du Lotus qui mène à la bodhéité et non pas l’observance des préceptes. En parlant d’Ajatashatru et de Devadatta, il dit :

« De ces exemples on peut conclure que, pour des personnes mauvaises, à l'époque des Derniers jours du Dharma, parvenir ou non à la bodhéité ne dépend pas de la légèreté ou de la gravité de leurs fautes, mais simplement du fait d'avoir foi ou non dans le Sutra du Lotus. » (Réponse au seigneur Hakii Saburo)

et plus loin :

« Il est dit dans le Sutra du Lotus, chapitre XI, Tour aux Trésors : "observer les préceptes c’est garder ce sutra» (WNS3, p. 214, introuvable)

De plus, Nichiren dit de lui-même :

« Je suis un moine qui ignore les préceptes. » (Lettre à Myomitsu Shonin)

ou bien qu’il n’a pas reçu les préceptes.

Peut-être qu’en tant que postulant de basse condition sociale et venant d’un temple de province, n’a-t-il jamais été ordonné au kaidan du Mont Hiei. En fait, à l’époque, beaucoup de moines étaient shidoso, n’avaient qu’une « ordination privée » n’ayant pas la possibilité d’être complètement ordonnés dans l’une des plateformes d’ordination reconnues officiellement. Ou bien a-t-il été défroqué, à l’égal de Shinran, parce qu’il avait été exilé (deux fois) par le gouvernement ? Contrairement à Shinran, cependant, Nichiren a continué à mener jusqu’au bout une vie de moine. Il ne s’est jamais marié, était végétarien et buvait de l’alcool seulement à la fin de sa vie, sous forme de médicament. Mais il n’en fait jamais état. Pour lui, garder ou non les préceptes est bien moins important que sa mission première : garder et enseigner le Sutra du Lotus et tout particulièrement la récitation de son titre, la pratique la plus efficace pour l’âge de mappo. De nombreux passages expriment ce point de vue.

" En pensant à tout cela, je me souviens que vous avez un petit-fils, Jibubo, qui est moine bouddhiste. Il n'observe pas les préceptes et il est dépourvu de sagesse. Il ne respecte aucun des deux cents cinquante préceptes, ni la moindre des trois mille règles de conduite. Son manque de sagesse pourrait le faire entrer dans la catégorie des bœufs ou des chevaux, et son inobservance des règles de conduite pourrait l'apparenter à un singe. Mais il vénère le Bouddha Shakyamuni et croit dans l'enseignement du Sutra du Lotus. Il est donc comparable à un serpent saisissant un joyau dans sa gueule, ou à un dragon portant sur sa tête des reliques sacrées. Les glycines, en s'enroulant autour d'un pin, peuvent s'élever jusqu'à mille pieds, et une grue, grâce à ses ailes, peut parcourir plus de dix mille lieues. Ce ne sont pas leurs seules forces qui leur permettent d'y parvenir. " (Sur les cérémonies d'Urabon)

"Parce que je suis un moine sans préceptes avec de mauvaises pensées, les divinité célestes me haïssent : je suis pauvre et manque de nourriture et de vêtements. Pourtant, je récite daimoku et parfois je le prêche. C’est comme un serpent venimeux tenant un joyau dans sa gueule ou le bois de santal poussant au milieu d’arbres eranda. Je rejette les erandas et je fais offrande de santal ou bien j’immobilise le corps du serpent pour ne prendre que le joyau." (WNDII, p. 944, introuvable)

 "Moi, Nichiren, je n'observe pas les préceptes concernant le corps. Et mon cœur n'est pas non plus exempt des trois poisons. Mais, parce que je crois moi-même au Sutra du Lotus, et que j'aide également les autres à créer un lien avec lui, je pensais que peut-être la société me traiterait avec quelque douceur. Sans doute parce que le monde est entré dans l'époque des Derniers jours du Dharma, même des moines ayant femme et enfants ont des adeptes, aussi bien que des moines mangeant poisson et volaille. Je n'ai ni femme ni enfants et ne mange ni poisson ni volaille. La seule chose que l'on puisse me reprocher est de propager le Sutra du Lotus. Bien que sans femme ni enfant, je passe dans le pays entier pour un moine qui transgresse les règles de bonne conduite, et, alors que je n'ai même pas tué une fourmi ou un grillon, j'ai la réputation d'un malfaiteur dans le pays entier. Cela pourrait se comparer à la situation du Bouddha Shakyamuni qui, toute sa vie durant, fut calomnié par de nombreux brahmanes." (Les quatre sortes de reconnaissance)

"Moi, Nichiren, je ne suis ni le fondateur d'une nouvelle école ni l'adepte moderne d'une école plus ancienne. Je suis un moine qui ignore les préceptes, je ne les observe pas plus que je ne les transgresse. […] De nos jours, moi, Nichiren, je ne suis ni un sage ni un juste ; je n'observe pas plus les préceptes que je ne les transgresse ; quant à la sagesse, je ne la possède pas plus qu'elle ne me fait défaut. Mais je suis né quelque 2.220 ans après la disparition du Bouddha, dans la dernière période de cinq cents ans, au moment où le Titre du Sutra du Lotus doit être propagé. Et, avant que quiconque, dans aucune autre école - pas plus au Japon que dans ces pays lointains que sont l'Inde et la Chine - ait révélé l'invocation du Titre, j'ai commencé à réciter Namu Myoho Renge Kyo d'une voix sonore, et je continue à le faire depuis plus de vingt ans." (Lettre à Myomitsu Shonin)

Pour propager sa nouvelle interprétation du bouddhisme et de sa pratique, Nichiren pensait que le temps était venu pour établir un nouveau Kaidan (plateforme d’ordination). Il pensait qu’une personne des Derniers jours du Dharma ne pouvait pas atteindre la bodhéité par un quelconque code de conduite. Les hommes étaient désormais incapables de vivre selon toutes ces prescriptions. Ceux qui s’y étaient essayé ont compris que ni la morale ni l’éthique ne les rapprochaient de l’Éveil. Bien sûr, il y avait aussi ces hypocrites qui suivaient à la lettre les préceptes tout en violant leur esprit. Le remède à cela était, pour Nichiren, le retour à l’essence du Sutra du Lotus et, par conséquent, la seule chose qui importait était de garder ce sutra qui permettait de dépasser les imperfections et d’atteindre l’Éveil. C’était cela le véritable accomplissement des préceptes.

Le Manuel du Bouddhisme de Nichiren explique cela de la façon suivante :  

"Nichiren a proclamé que le Kaidan du Mont Hiei avait été établi pour les moines qui s’engageaient à sauver les hommes de la période du Dharma formel et qu’un nouveau Kaidan devait être créé pour les moines qui avaient à sauver les hommes des Derniers jours du Dharma. Il affirmait également que non seulement les moines mais aussi les laïcs devaient avoir accès au Kaidan de l’enseignement essentiel pour recevoir les préceptes fondamentaux du bouddhisme de Nichiren, c’est-à-dire pour réciter daimoku, la pratique de tous les êtres vivants, moines ou laïcs." (Murano 1995, p. 62)

Un des gosho les plus importants de la tradition nichirénienne, Enseignement, Pratique et Preuve, parle du "précepte du Calice de diamant". Le passage suivant du Sutra du Filet de Brahma a, peut-être, inspiré cette image :

"Ce précepte du Calice de diamant est la source de tous les bouddhas, la source de tous les bodhisattvas et la graine de la nature de bouddha.  Nichiren a compris que si le Dharma Merveilleux de l’Enseignement de la Fleur du Lotus, Myohorengekyo, est l’Éveil du Bouddha Atemporel Shakyamuni et par conséquent la graine de la bodhéité, alors c’est Myohorengekyo qui est en soi le précepte du Calice de diamant. En récitant daimoku les pratiquants vivent le précepte du Calice de diamant qui englobe tous les autres préceptes."

Et Nichiren continue dans le même gosho :

" Les cinq caractères de Myohorengekyo,, cœur de l'enseignement essentiel du Sutra du Lotus, incluent tous les bienfaits obtenus, grâce à leurs pratiques bénéfiques et leurs actions méritoires, par tous les bouddhas passés, présents et à venir. Comment se pourrait-il que ces cinq caractères ne contiennent pas les bienfaits que l'on peut obtenir en observant tous les préceptes du Bouddha ? Ceux qui ont adhéré à ce précepte merveilleux qui comprend tous les autres, même s'ils le voulaient, ne parviendraient pas à le détruire. C'est pourquoi on l'appelle le précepte du Calice de diamant. C'est seulement en observant ce précepte que les bouddhas des trois phases de la vie ont obtenu le Corps du Dharma*, le Corps de la manifestation et le Corps de sagesse, et sont devenus des bouddhas dans le passé infini et dans l'avenir sans limites. A ce propos, le Grand-maître Zhiyi écrivit : "Le Bouddha conserva ce précepte secret et ne le révéla dans aucun autre sutra que le Sutra du Lotus." De nos jours, ceux qui vivent à l'époque des Derniers jours du Dharma et se consacrent à la pratique de Myohorengekyo, telle qu'elle est enseignée dans le Sutra, qu'ils soient sages ou ignorants, moines ou laïcs, de la plus haute ou de la plus basse condition, ne peuvent manquer d'atteindre la bodhéité. C'est précisément pour cela qu'il est dit, à propos des pratiquants du Sutra du Lotus à l'époque mauvaise et impure des Derniers jours du Dharma qui suivra la disparition du Bouddha : "II ne fait aucun doute qu'ils atteindront la bodhéité." Par contre, ceux qui s'appuient sur les enseignements provisoires, sans tenir compte du témoignage du Bouddha Shakyamuni, de Taho et des bouddhas des dix directions, tomberont immanquablement dans l'enfer avici. Maintenant qu'un précepte aussi précieux a été révélé, aucun des préceptes exposés dans les enseignements antérieurs au Sutra du Lotus, ou même dans l'enseignement théorique du Sutra du Lotus n'a plus le moindre pouvoir bénéfique. Puisque ces préceptes ne peuvent plus procurer le moindre bienfait, il est inutile de les observer, même un seul jour." (Kyo gyo sho gosho in Showa teihon p. 1488).

En s’appuyant sur cette définition des préceptes, le bouddhisme de Nichiren enseigne que les plateformes d’ordination aussi bien du Hinayana que du Mahayana sont maintenant obsolètes : le temps est venu pour la plateforme d’ordination du précepte du Calice de diamant qui en fait la synthèse. Ainsi la pratique de Namu Myoho Renge Kyo permet que la morale et l’éthique ne soient plus des codes rigides de conduite mais qu’elles soient intimement liées à la sagesse et la compassion nées de l’Éveil. Il n’est plus nécessaire de se rendre dans un endroit spécifique pour recevoir le précepte du Calice de diamant. Tout lieu où est récité Namu Myoho Renge Kyo devient une plateforme de préceptes où chacun peut dédier sa vie au Dharma Merveilleux et parvenir à l’Éveil. C’est le lieu où tous les hommes, laïcs ou moines, peuvent recevoir le Dharma Merveilleux de l’Enseignement de la Fleur du Lotus directement du Bouddha Atemporel Shakyamuni, tout comme les bodhisattvas Surgis-de-Terre l’ont reçu lors de la cérémonie dans les Airs. Un texte attribué à Nichiren, Les Trois Grands Dharmas Cachés clarifie la position du bouddhisme nichirénien au sujet du Kaidan de l’enseignement essentiel (honmon no kaidan), (tout au moins par rapport à un contexte japonais médiéval)

"Quant à l’Estrade d’Ordination (Kaidan), [elle sera établie] quand la loi du souverain et le Dharma du Bouddha seront unis et deviendront Un, et que souverain et sujets deviendront Un dans leur foi dans la doctrine des Trois grands Dharmas cachés [de sorte que] le même lien qui existait dans le temps entre le roi Utoku et le moine Kakutoku existera aussi dans le monde futur de l’Age impur et mauvais des Derniers jours du Dharma.
"A ce moment, un édit impérial et un décret du shogun seront octroyés ; un endroit très élevé – semblable au Pic du Vautour – sera trouvé, et là l’Estrade d’Ordination sera implantée. Nous n’avons qu’à attendre le bon moment pour que cela se produise. Cela marquera l’avènement du Dharma véritable établi par le Bouddha parmi les hommes. A cette Estrade d’Ordination viendront, non seulement tous les habitants des trois pays – Inde, Chine et Japon – pour se repentir de leurs fautes et être sauvés, mais même Bonten et Taishaku et les autres dieux viendront et se rassembleront autour.
" Une fois que ce Dharma du Bouddha sera établi, l’Estrade d’Ordination qui existe maintenant au Enryaku-ji perdra sa raison d’être, puisqu’elle est basée seulement sur les règles de la doctrine transitoire."

Il semble que pour Nichiren, la vie de moine célibataire et les prescriptions qui encadrent cette sorte de vie appartiennent au passé en tant que pratique hinayana obsolète. Et pourtant Nichiren n’a jamais rejeté cette façon de vivre, comme l’a fait Shinran. En fait, il a souvent encouragé ses disciples à suivre les modèles de conduite confucéens et bouddhistes même s’il n’a jamais dit de suivre les préceptes de façon formelle ni qu’ils menaient à l’Éveil. Dans son gosho à Sairen-bo du 28 janvier 1273 Letter Sent with the Prayer Sutra Nichiren dit que celui qui garde le Sutra du Lotus à l’époque des Derniers jours du Dharma doit se consacrer particulièrement à la vie de moine célibataire de ceux qui vivent selon les préceptes.

"Maintenant vous avez abandonné le Nembutsu et les autres croyances des enseignements provisoires et vous avez placé votre foi dans l’enseignement correct. Par conséquent vous observez vraiment les préceptes, vous êtes un sage. Tout d’abord, tous les moines, même s’ils sont adeptes d’écoles bouddhiques provisoires doivent rester purs [dans l’observance des préceptes]. Et cela est d’autant plus vrai pour les pratiquants du Dharma correct. Toutefois, si, adepte d’une école provisoire on avait une famille, il convient, par les temps troubles que sont les nôtres, d’abandonner tout et se dévouer exclusivement à la propagation de l’enseignement correct. En ce qui vous concerne, vous êtes un sage et c’est par là que vous avez commencé. Comme c’est admirable ! Comme c’est admirable." (WNDII, p. 461)

Pendant des siècles après la mort de Nichiren, ses différentes lignées ont gardé le mode de vie monastique même si d’un point de vue formel elles n’adhéraient ni au Dharmaguptaka vinaya ni aux préceptes mahayana du Sutra du Filet de Brahma. Il faut noter qu’au XVIIe siècle un moine nichirénien du nom de Gensei (1623-1668) a enseigné l’importance de garder les préceptes et mit en avant le Vinaya du Lotus. On peut trouver une brève biographie sur Gensei dans Shapers of Japanese Buddhism. Il faut espérer qu’un jour ses écrits sur le Vinaya du Lotus et l’importance des préceptes dans le bouddhisme de Nichiren seront traduits en anglais. En attendant, l’existence même de ces écrits révèle que le mode de vie monastique était encore en vigueur dans le clergé nichirénien (sans doute ni plus ni moins strictement que dans les autres écoles), mais que certains adeptes étaient particulièrement concernés par le maintien de certains préceptes en tant que pratique du Sutra du Lotus. C’est pourquoi la Loi nikujiki saitai de 1872 qui abrogeait la pénalité civile du non respect des préceptes ne reçut pas l’approbation de la direction de la Nichiren Shu ; pas plus, d’ailleurs que celle d’autres écoles du bouddhisme japonais, à l’exception, une fois de plus de la Jodo Shinshu et du Shugendo.

"Le 13 février 1978, les responsables nichiréniens ont même publié pour leur clergé une directive décrivant les réformes de l’État et invitant à ne pas violer les préceptes bouddhistes. Tout comme la brève directive de l’école Zen Soto, ce document rappelait au clergé que la base du bouddhisme était l’atteinte de l’Éveil et la délivrance des attachements, et que, par conséquent, il n’était pas question pour ceux qui prenaient la tonsure et l’habit de moine de continuer à avoir des rapports sexuels et de manger de la viande. Ce qui était le plus difficile à abandonner devait être abandonné et ce qui était le plus difficile à supporter devait être supporté. Les noms et le comportement de ceux qui quittaient leur foyer n’étaient plus ceux des laïcs. Ils devaient en outre chercher l’Éveil illimité et apporter les bienfaits aux êtres des neuf mondes-états. On pourrait appeler « moines bouddhistes » ceux qui se détachent de la foule, s’élèvent au-dessus du monde profane, abandonnent les émotions habituelles et évitent de souiller leur réputation." (Richard M. Jaffe. Neither Monk nor Layman: Clerical Marriage in Modern Japanese Buddhism. Princeton University Press, 2001, p. 159.)

Les efforts des dirigeants des moines des écoles bouddhiques japonaises restèrent toutefois vains. Le "moine moyen" ne voyait pas d’intérêt à rester célibataire et, en une génération, la majorité du clergé de toutes les écoles bouddhiques japonaises était mariée et avait des enfants. Comme le fait remarquer Jaffé, ce phénomène n’était pas nouveau au Japon. Il y avait depuis longtemps des mariages officieux – même en dehors de la Jodo Shinshu – mais jamais à une telle échèle et aussi ouvertement avec, en plus, des cas où le temple était légué de père en fils. Au tournant du siècle, la question du célibat des prêtres ne se posait plus en termes d’existence mais sur la façon de s’adapter aux nouvelles conditions de prêtres ayant femme et enfants et transmettant leur temple à leur descendance.

"Les tentatives pour freiner le mariage dans le clergé ou pour ignorer le problème ont échoué. En 1891, à la conférence du clergé inter-écoles bouddhistes, la suppression de l’interdiction nikujiki saitai fut mise à l’ordre du jour mais ne vint jamais en discussion. De même, les pétitions demandant la légalisation du mariage du clergé furent régulièrement remises aux congrès annuels des écoles Tendai et Nichiren. « Mais on en peut seulement conclure que l’interdiction nikujiki saitai n’était plus respectée. » (Jaffe, p. 193).

Ainsi, la situation du clergé marié restait floue. Les moines entièrement ordonnés gardaient l’appellation de bhikshus ou bhikshunis, d’après les noms que donnait le Bouddha aux moines mendiants itinérants, hommes et femmes. La majorité des moines bouddhistes au Japon étaient sédentaires avec des familles, à l’exception toutefois du clergé féminin qui selon Stephen Covell gardait le célibat. Un certain nombre de moines se posaient également la question sur leur statut. En juin 2000, le Rév. Senchu Murano – qui a lui-même une famille – a donné une interview au Nichiren Shu News, le mensuel de la Nichiren Shu en langue anglaise :

" Le Japon est le seul endroit où le clergé bouddhiste est marié. Cela a du mal à être accepté dans d’autres pays. Les moines ne se marient pas à Taiwan, en Chine, au Tibet, etc. C’est un phénomène propre au Japon. […] Le mariage des prêtres bouddhistes au Japon attire l’attention. Et c’est un regard de mépris. Cela soulève un gros problème au point que le bouddhisme japonais risque de sombrer dans un proche avenir. " (Oika, p.3)

Même au 21siecle les écoles traditionnelles du bouddhisme japonais – y compris la Nichiren Shu – n’ont toujours pas officiellement approuvé le mariage du clergé ni n’en reconnurent l’existence.

En 2005, Stephen Covell note à ce sujet que les statuts de l’école Tendai étaient intentionnellement vagues pour permettre aux différents temples de masquer la présence des épouses. (Covell, pp. 112-113). J’ai pu constater que les statuts et le règlement intérieur de la Nichiren Shu (effectif à partir du 1er avril 2002), utilisent un langage tout aussi prudent quand ils parlent des familles (jizoku) dans les temples. Voici quelques extraits :

Statuts (Constitution) de la Nichiren Shu

Chapitre 11. Clergé, famille du temple et membres.

73 La famille (shinzoku) qui vit avec le prêtre principal (jushoku, tan’nin, kyodo (responsable de temple, maitre-enseignant, postulant, conformément aux trois catégories définies ci-dessus) dans le temple et qui croit en nos enseignements et qui est enregistrée sur la liste est appelée jizoku (famille du temple)

73.2 La femme adulte (seinen josei) de la famille du temple (jizoku) enregistrée sur la liste jitei fujin est la jitei fujin (surveillante du temple).

73.3 Les deux articles précédents s’appliquent à la shinzoku (famille) qui vit avec un kyoshi ou un kyoshi-ho.

Règlement intérieur de la Nichiren Shu

Chapitre 29 : Règles applicables aux jizoku (famille de temple) et jitei fujin (surveillante de temple)

Article 1. La shinzoku qui vit avec le prêtre principal (jushoku, tan’nin, kyodo – conformément aux trois catégories définies ci-dessus) dans le temple et qui croit en nos enseignements et qui est enregistrée sur la liste, est appelée jizoku à l’exception des kyoshi et kyoshi-ho.

Article 2. La jizoku (famille du temple) s’efforce à mettre en pratique les instructions de notre Fondateur concernant le service et la pratique et assiste le prêtre principal pour la prospérité de la Nichiren Shu et de son temple ainsi que dans ses activités de propagation auprès des membres et des croyants.

Article 3. La jitei fujin est la femme adulte de la jizoku qui a été approuvée par le prêtre principal.  

Article 4. La jitei fujin est la personne principale chargée d’obligations vis à vis de la jizoku, s’efforçant de d’éduquer les disciples et préparer la succession.

Article 5. Le prêtre principal [head minister] est chargé d’enregistrer les jizoku et les  jitei fujin avec le shumu socho [chief administrator].

Article 6. L’enregistrement exposé dans l’article précèdent se fera sur les listes jizoku daicho et jitei fujin daicho.

Article 6.2. En cas de changement, celui-ci doit être signalé dès que possible.

Article 7. L’article précédent s’applique à toutes les familles qui vivent avec le kyoshi du temple.

Article 8. Deux copies devront être faites du jizoku daicho et du jitei fujin daicho. L’original sera conservé au siège de la Nichiren Shu [main office] et la copie au bureau régional [regional office].

Article 9. Lorsqu’il n’y a pas de prêtre principal (jushoku ) en cas de décès ou pour toute autre raison, la jizoku est considérée comme telle jusqu’à ce que le successeur soit approuvé par le shumu socho (administrateur général)

Article 10. La jitei fujin peut créer une association de jitei fujin dans chaque district régional pour leur développement, l’éducation et les pratiques adjacentes. De plus, en accord avec les districts elles peuvent créer des associations fujinkai avec les districts régionaux voisins.

Article 10.2. Pour promouvoir leurs activités, la fujinkai peut élire un président, un vice–président et les membres du Conseil d’administration.

Article 10.3. Le président, vice–président et les membres du Conseil d’administration sont élus pour 2 ans renouvelables.

Article 10.4. Le shumu shocho (responsable du district) est tenu d’enregistrer le nom du président de la fujinkai auprès du shumu shocho.

Article 11. Le jitei fujinkai organisera des ateliers et d’autres activités.

Article 12. Le jitei fujinkai participera aux activités du district à la demande du shumu shocho.

Article 13. Afin de communiquer entre eux, les jitei fujinkai peuvent organiser une association paritaire nationale de fujinkai.

Addenda

1. Ces dispositions prennent effet à partir du 1er avril 2002.
2. La jizoku est inscrite dans un régistre commun. (Résumé de cet addenda).
3. A la mise en application de ces dispositifs, les nouvelles règles s’appliquent au président en exercice, au vice-président et aux membres du Conseil d’administration du fujinkai à l’exception des kyoshi et des kyoshi-ho .
4. Les mandats du président, vice-président et des membres du Conseil d’administration des articles précédents seront conformes à ces nouvelles règles.

Il n’est dit nulle part que le jitei fujin est – ou pourrait être – l’épouse du prêtre principal. Le terme est suffisamment vague pour pouvoir s’appliquer à la grand-mère, mère, tante, sœur ou fille majeure. Ainsi, l’appellation peut s’appliquer à l’épouse du prêtre principal en même temps qu’elle évite de stipuler que cela peut être le cas. Et, en fait, ce n’est justement pas le cas. C’est une bonne chose que les jizokus soient au moins citées dans les statuts et qu’on leur accorde tout un article dans les addenda. Dans la réalité, elles sont encouragées à participer activement dans la vie, la dévotion et les activités du temple. Ni les statuts ni le règlement intérieur n’en parlent, mais de fait la majorité de temples japonais ne pourrait pas fonctionner sans l’aide de l’épouse du prêtre principal et ces temples ne pourraient avoir de successeur autre que les fils du prêtre principal.

En tout état de cause, les temples bouddhistes japonais sont devenus des entreprises familiales qui gèrent principalement les enterrements, les services commémoratifs et l’entretien des cimetières pour les membres danka. Selon l'enquête de 1993 citée par Jaffe, 73 % des membres de l'école Soto Zen préfèrent que leur clergé soit marié, avec seulement 5 % préférant le clergé célibataire. (Jaffe, 2001, pp. 1 - 2). Je ne pense pas que ce soit différent pour le pratiquant japonais moyen de la Nichiren Shu. Les bouddhistes japonais sont habitués à ce que les temples soient gérés en famille et qu’ils existent principalement pour s’occuper des cimetières, offices mémoriaux et funérailles. Certes, les bouddhistes japonais respectent les mendiants itinérants du Theravada mais ce n’est pas ce qu’ils attendent de leurs temples.

Ont-ils toujours recours à ce genre de services est une autre histoire. Lorsque j’étais novice au Shingyo Dojo, les instructeurs nous ont raconté qu’une enquête avait eu lieu sur les professions que les Japonais jugeaient « les plus inutiles ». ‘Prêtre bouddhiste’ figurait fréquemment parmi les réponses. Comme pour corroborer l’opinion publique, Mitsutoshi Horii montre dans son article « Déprofessionnalisation des prêtres bouddhistes dans le Japon contemporain » paru en 2006 que le clergé bouddhiste est professionnellement marginalisé. Les enterrements sont dorénavant assurés par des entreprises de pompes funèbres. L’entretien des tombes par les temples est contesté parce que légalement cela relève de corporations profanes et d’assistance caritative, les conseils pouvant être égaux à celui des prêtres, sinon meilleurs car plus professionnels et, pour finir, le soutien moral peut être plus efficace grâce aux médecines traditionnelles ou alternatives. Si bien que le rôle traditionnellement dévolu au clergé japonais n’est plus considéré comme utile et nécessitant des frais supplémentaires.

Il est évident que le clergé du bouddhisme japonais est en crise, se débattant avec le statut des prêtres mariés, avec la nécessité de rester utiles et de garder leurs temples à une époque où le besoin d’une organisation religieuse est remis en question par une société séculière. Mais y a-t-il quelque chose de vraiment bouddhiste dans la question des prêtres mariés, même s’ils trouvent une place dans le monde ? Peut-il y avoir une place dans le monde d’aujourd’hui pour des prêtres quels qu’ils soient ? Même la brochure Read avec le programme qui m’a été remise au Shingyo Dojo fait état de ce questionnement sur le rôle du clergé bouddhiste japonais dans un monde séculier.

"Nous autres, prêtres bouddhistes vivons dans l’actualité du monde mais nous avons accordé tant d’importance à nos traditions et nos coutumes que nous avons négligé les besoins des populations, provoquant ainsi la monté de nouvelles religions et de nouvelles, nouvelles religions.
N’avons-nous pas mérité les sobriquets de "bouddhistes de funérailles" et de "bouddhistes de prières" en négligeant le sens des prières et le sens de la mort ? S’il n’y avait pas de mort il n’y aurait pas non plus de funérailles. Si les humains étaient omniscients et tout-puissants, il n’y aurait pas besoin de prières. Les prières et les funérailles sont nées lorsque les hommes se sont rendu compte que leur destin était limité. Les bouddhistes ont alors prié pour le repos des défunts et pour trouver un sens acceptable à leur vie si précieuse et si incertaine. Ils ont aussi prié pour les malheureuses victimes des calamités du ciel et de la terre ou pour les maladies, pour protéger les hommes des désastres et leur accorder le bonheur.
On peut dire que les prêtres bouddhistes ont ainsi vécu dans le monde, répondant aux besoins des hommes au mieux de leurs capacités ; mais ne nous berçons pas d’illusions. Pour être au mieux de nos capacités nous devons aller au-delà : « ne pas nous laisser contaminer par les affaires du monde ». Comment résoudre ce dilemme ? Comment rester dans la boue sans se salir ? Peut-être pourrions-nous mieux comprendre la situation en opposant les deux concepts de communicabilité et de trivialité. 
La communicabilité implique que les prêtres bouddhistes protègent le Dharma, en interconnexion avec les hommes du monde profane, pour les rendre meilleurs, c’est-à-dire pour que le Dharma bouddhique puisse fleurir au milieu des foules. La trivialité ne fait aucun cas du Dharma, les prêtres cédant aux caprices des hommes sans les purifier et les tirer vers le haut.
« Il est inévitable que les ordres bouddhiques et ses prêtres soient contaminés en vivant dans le siècle. Cependant tant que les prêtres continueront à se purifier leurs actions seront considérées avec respect. Ceux qui garderont l’esprit de leur sacerdoce ne seront jamais souillés par les maux de la société quand ils s’occuperont des affaires du monde. Ceux qui avanceront avec confiance pour sauver la société seront les disciples du Bouddha Atemporel." (Horii Reader, pp. 12-13)

Membre non japonais du clergé de la Nichiren Shu en Amérique du Nord, marié et ayant une fille à l’école secondaire, je travaille à temps plein comme employé de bureau (file clerk) ce qui me laisse peu de temps pour des activités religieuses. Je me pose des questions sur ce qu’est mon rôle et sur ce qu’il pourrait être. Y a-t-il encore quelque chose de juste et d’authentiquement valable à n’être qu’un chef de famille et un bhikshu dans une école bouddhique japonaise, alors que je me consacre aux activités bouddhistes avec les autres seulement un jour par semaine, le dimanche, et ne parle du bouddhisme le reste de la semaine que sur quelques forums en ligne. N’est ce pas là quelque chose d’inapproprié et de saugrenu. Quel intérêt y a-t-il à être un membre ordonné du Sangha alors qu’on est chef de famille. A quoi bon être bouddhiste si c’est juste un hobby même si cela confronte aux problèmes d’éthique et engage dans différentes pratiques contemplatives ; un hobby que je partage avec quelques amis en ligne pendant le week-end ? Alors maintenant que j’ai fait le tour de ce que serait un Sangha avec un clergé de chefs de famille – dont je fais partie – j’aimerais savoir s’il existe une réponse à cette question.

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