Articles


Les Quatre Dettes de Reconnaissance selon Nichiren
et Les Quatre Gratitudes selon Sotaesan

Ryuei Michael McCormick

Article paru dans le journal Won Buddhist Studies, Volume II, 1997
publié par l’Institut des Etudes du Bouddhisme Won

Contenu :

I - Introduction
II - Nichiren et les Quatre Dettes de Reconnaissance
III - Sotaesan et les Quatre Gratitudes
IV - Les Quatre Reconnaissances : immanence ou transcendance ?

I - Introduction

Au cours des siècles, le bouddhisme a connu bien des périodes de prospérité et de déclin successifs. Les périodes de déclin étaient régulièrement causées par la complaisance, l'arrogance et la corruption du clergé. Lors de ces périodes, le Sangha affaibli devenait la victime de gouvernements répressifs ou d’envahisseurs étrangers qui réduisaient la prospérité de la culture bouddhiste à l’état de vestige. Au cours de l'invasion musulmane du XIIème siècle, l'élitisme des universités scolastiques bouddhistes ainsi que la rivalité de quelques bouddhistes vajrayana provoquèrent l'écroulement puis la disparition du bouddhisme en Inde.

Les persécutions dévastatrices de l'empereur Wu-zong en Chine en -845 avant notre ère fournissent un autre exemple. En Corée, à la fin du XIVème siècle, le roi Chonjong de la dynastie Yi a institué une politique sévère et répressive contre la puissante hiérarchie bouddhiste, répression qui a perduré jusqu'à 1895.(réf.)

Cependant, les périodes de créativité et de réhabilitation ont toujours réapparu grâce au dur travail de fervents réformateurs qui ont combiné compassion, sagacité et audace pour défier la suffisance de la hiérarchie bouddhiste et pour porter les enseignements aux laïcs. Ces réformateurs, ces novateurs, ont toujours travaillé sur les concepts ou les pratiques couramment considérées comme marginales pour les remettre au centre de leurs propres reformulations bouddhistes. La doctrine du Mahayana, par exemple, a vu dans le développement de l'idéal du bodhisattva, autrefois marginalisé, un remède à l’attitude distante et à l'élitisme de ceux qui aspiraient à devenir arhats.

Dans cet article, nous verrons comment deux réformateurs bouddhistes très différents, Nichiren (1222-1282) et Sotaesan Taejongsa (1891-1943), ont intégré les concepts marginaux des Quatre Dettes de Reconnaissance et des Quatre Gratitudes dans leurs programmes respectifs de réforme et de restauration du bouddhisme. Pour éviter toute confusion, je réserverai à Nichiren l'expression "Quatre Dettes de Reconnaissance" et j'utiliserai les termes "Quatre Gratitudes" (note) pour ce qui concernera Sotaesan. Mais il est bon de savoir que tous deux utilisaient des caractères chinois très semblables.

Dans le Japon du XIIIème siècle, Nichiren a été l’un des réformateurs bouddhistes, dits de Kamakura, parmi lesquels on compte Honen, Shinran, Ippen, Eisai et Dogen. Le bouddhisme de Kamakura est une période charnière importante du bouddhisme japonais car c’était l’époque où les puissants établissements bouddhistes scolastiques et monastiques, fondés au cours des ères de Nara et de Heian, ont cédé le pas aux écoles Zen, aux grands courants du Jodo (Terre Pure) et au bouddhisme de Nichiren. Le souci majeur de Nichiren venait du constat que le bouddhisme de son époque avait perdu le sens véritable de la pensée et de l’enseignement du Bouddha Shakyamuni ; pour lui, ce sens ne pouvait être retrouvé que par le respect du Sutra du Lotus. Nichiren pensait aussi que le destin des Japonais dépendait de la compréhension de l’essence du Sutra du Lotus. Il croyait que le peuple japonais avait la mission de réaliser son salut et celui de toute l’humanité en suivant les enseignements du Sutra du Lotus. Dans le Rissho Ankoku Ron, il écrit :

« Vous devez vous hâter de reformer vos croyances et d’adhérer au bien unique du Vrai Véhicule. Ainsi le monde obscur des trois plans se changera en Terre de Bouddha. Est-ce que la Terre de Bouddha peut connaître le déclin ? Toutes les terres des dix directions deviendront des Terres de trésors. Est-ce que les Terres de trésor peuvent être détruites ? Lorsque le pays n’est ni corrompu ni détruit, votre corps est en sécurité et votre cœur apaisé. Croyez en ces paroles et respectez-les.»

Cette conviction entraînera Nichiren dans un conflit sans fin avec la hiérarchie bouddhiste de son époque ainsi qu'avec les autres mouvements réformateurs bouddhistes et même avec le gouvernement militaire (bakufu) de Kamakura. Pendant ce temps, Nichiren fera souvent référence aux Quatre Dettes de Reconnaissance ; il disait que ce n’est qu’en propageant le Sutra du Lotus qu’il pourrait s’acquitter de cette dette et il expliquait que son audace et son entêtement étaient en réalité l’expression la plus sincère de sa reconnaissance.

Quant à Sotaesan Taejongsa, il fonda en Corée le bouddhisme Won dans la première moitié du XXème siècle. A l’origine, ce mouvement se dénommait « Société de Recherche sur le Dharma du Bouddha » et son objectif était d’instaurer dans la vie quotidienne coréenne un bouddhisme modernisé et progressiste. Ce n’est qu’après sa mort que le mouvement a pris le nom de bouddhisme Won en référence à l’utilisation du symbole du cercle, (note) « won » en coréen. Sotaesan n’avait suivi ni étude approfondie ni formation au bouddhisme avant son Eveil en 1916. C’est seulement après qu’il décida d'enseigner l’usage des principes du bouddhisme. Dans Les Ecritures du Bouddhisme (réf.) on peut lire :

« Après avoir consulté les Ecritures de toutes les religions, le Grand Maître Fondateur, étant parvenu à l’illumination en lisant le Sutra du Diamant, déclara : ‘‘En vérité le Bouddha Shakyamuni est vraiment le Saint parmi les Saints […] J’ai obtenu la Voie sans l’aide d’aucun maître et quand j’observe le chemin parcouru à partir de ma résolution de rechercher la Vérité, je vois qu’il existe de nombreux éléments qui concordent avec la vie et les enseignements du Bouddha d’autrefois ; c’est pourquoi je décide que l’origine de mon cheminement réside dans le Bouddha’’. Et il conclut : ‘‘Aussi, quand je fonderai mon école, je construirai en ce monde une grande et parfaite communauté qui sera inspirée par l’enseignement du Bouddha’’.» (réf.)

En 1919, Sotaesan et quelques-uns de ses proches disciples s’installèrent au monastère bouddhiste de Pongnae où ils travaillèrent cinq ans avec les moines à l’élaboration de sa doctrine. C’est là qu’il fonda le bouddhisme Won basé principalement sur sa compréhension personnelle et originale des Quatre Gratitudes. Cependant, à la différence de Nichiren, Sotaesan n’utilisa pas les Quatre Gratitudes pour affronter les religieux et les autorités séculières (le gouvernement japonais, une fois de plus). Il instaura plutôt son enseignement en pratique quotidienne d’une voie plus complexe de la doctrine bouddhiste.

Il est très probable que Sotaesan ait eu connaissance de la formulation bouddhiste traditionnelle des Quatre Gratitudes par hasard, soit lors de sa première lecture du canon bouddhiste, soit pendant son séjour au monastère Pongnae. Une source possible pourrait aussi être le Sutra de la contemplation de la disposition d’esprit (Shinjikan-gyo) qui traite spécifiquement des quatre types d'obligations que chaque pratiquant bouddhiste doit honorer. Ce sutra, très particulier, est exactement le même que celui que Nichiren mentionne dans une lettre de 1262 adressée à Kudo Yoshitaka, le seigneur d’Amatsu de la province d’Awa. Cette lettre est généralement mentionnée sous le titre Les Quatre Dettes de Reconnaissance. (note) Nichiren écrit dans sa lettre :

« Les sutras Shinjikan*, Bommo* et d'autres encore affirment que ceux qui étudient le bouddhisme et reçoivent les préceptes menant à l'Eveil parfait, complet, sans supérieur doivent nécessairement s'acquitter de leur dette de reconnaissance. »

Le Sutra Shinjikan que mentionne Nichiren est le nom japonais du Sutra de la contemplation de la disposition d’esprit. Le Sutra Bommo ou Sutra du filet de Brahma, même s’il n’énumère pas littéralement les Quatre Dettes de Reconnaissance, développe des thèmes très semblables. Quant au Sutra de la contemplation de la disposition d’esprit, on lit dans un passage :

« Les dettes de reconnaissance temporelles et transcendantes sont de quatre sortes. Il y a la dette de reconnaissance envers son père et sa mère. Il y a la dette de reconnaissance envers tous les êtres sensibles. Il y a la dette de reconnaissance envers les dirigeants du pays. Enfin, il y a la dette de reconnaissance envers les Trois Trésors : le Bouddha, le Dharma et le Sangha.» (réf.)

SUITE : Nichiren et les Quatre Dettes de Reconnaissance
Retour
haut de la page