Articles



Les quatre maximes de Nichiren

par le Rév. Ryuei McCormick

https://www.nichirenbayarea.org/real-life-with-ryuei/nichirens-four-dictums

Pourquoi tant d’écoles et de pratiquants du bouddhisme de Nichiren semblent si rigides, intolérants et belliqueux ? Et pourquoi la lignée nichirénienne est-elle si divisée ? Peut-être est-ce dû au fait que trop d'écoles, de maitres et de pratiquants de Nichiren utilisent une méthode de propagation agressive appelée "shakubuku" - littéralement "briser et soumettre" – donnant ainsi au bouddhisme de Nichiren une réputation d'intransigeance,  d'autoritarisme et de sectarisme.

La méthode de propagation de Nichiren a été si mal comprise probablement à cause de ses critiques des traditions bouddhistes de son époque connues sous l’appellation de "quatre maximes" :

Ces affirmations proviennent de divers écrits de Nichiren et on risque de perdre le sens profond de ces critiques si l'on ne tient pas compte du contexte historique, (note) ainsi que de la situation personnelle des destinataires de ces lettres. Chercher à pénétrer le sens profond de sa pensée peut nous aider à comprendre pourquoi il a critiqué si durement ces traditions, et nous aider à l'appliquer non seulement à notre propre pratique mais également à toute la société.

Je crois que le principal problème vient de ce que les gens essaient d'imiter Nichiren sans avoir la compréhension et l’expérience profonde qu’il avait du Dharma. Ils ne peuvent donc se baser sur cette expérience pour contrer de manière adéquate les croyances erronées ou pour comprendre et accepter les divers niveaux provisoires de compréhension nécessaires aux pratiquants sur le chemin de la réalisation du vrai Dharma.

Lors d’un séminaire avec les novices au Kuonji, je me souviens avoir demandé au supérieur du temple comment nous devrions interagir avec les autres écoles bouddhistes américaines après que Nichiren ait été si critique à leurs égard. Il m’a alors expliqué qu’à l’époque de Nichiren, il n’y avait aucun dialogue possible entre les écoles. Celles-ci faisaient appel aux autorités pour faire respecter leur pouvoir. C’est bien différent aujourd’hui où les écoles dialoguent les unes avec les autres. En fait, les gens de toutes les religions devraient apprendre à s’écouter les uns les autres pour le bien de la paix dans le monde.

Il y a dans chacune de ces traditions, des aspects positifs et d’autres plus négatifs, ceux qui ont amené Nichiren à les réprimander. Le problème commun à toutes ces traditions était que leurs enseignements dénigraient la pratique directe du Sutra du Lotus, conduisant ainsi les adeptes à devenir dépendants de quelque autorité extérieure. Ce genre de pratique n’est pas en accord avec l’enseignement du Bouddha, car il affaiblit la confiance des gens en leur propre nature de bouddha et rend unilatéralement dépendant d’une personne, d’un groupe, d’un rite, d’un objet ou d’une institution extérieure. Il est essentiel de comprendre que c’est cela qui a motivé les critiques de Nichiren lors de ses analyses de religions, de philosophies ou de systèmes cognitifs.

Le Sutra du Lotus enseigne que nous recevons tous le Dharma directement de l'enseignement de ce Sutra tel qu'il se manifeste à travers l'authenticité de notre propre pratique, de son application dans notre vécu. Notre foi dans le Dharmakaya, la réalité découlant de l’interdépendance de toute chose, a une source plus profonde que les mots et les concepts.

C'est une expérience intérieure par laquelle nous nous abandonnons totalement et inconditionnellement à la Vie, perçue fallacieusement comme nôtre, mais qui est en fait une puissance supérieure, le mystérieux flux créatif de l’instant présent ou « Myo ». Le Buddha dit au chapitre II : "Yui Butsu Yo Butsu"  ("Seul un buddha avec un autre buddha"), soulignant ainsi que même les bouddhas ne parviennent pas saisir la réalité de façon isolée mais qu’il s’agit d'un éveil intersubjectif de tous les phénomènes en tant que bouddhas et de bouddhas sur la voie de l’Éveil.

C’est pourquoi, dans chaque dialogue que nous engageons, nous devons utiliser des moyens adaptés à la situation,  nous demander quels mots utiliser pour qu'ils parviennent à notre interlocuteur. Il est rare, voire impossible, d’avoir du succès en affirmant « vous avez tort », « vous êtes stupide » ou « vous irez en enfer ».

Dire à un chrétien qu'il n'y a pas de Dieu ou à un croyant de la Terre Pure qu’Amida est le mal mettra rapidement fin à la conversation et vous aurez perdu l'occasion de "semer la graine de la bouddhéité". En fait, ce genre d’approche est maladroit et crée un karma négatif par la brutalité du discours qui peut détourner quelqu'un du Sutra du Lotus. Au contraire, un dialogue plus courtois et réfléchi sur la signification profonde de nos systèmes de croyance respectifs et leur aptitude à nous permettre de nous éveiller et de vivre notre vie de manière authentique, rendra certainement notre interlocuteur plus réceptif.

Au XXIe siècle, alors que les constitutions de nos différents gouvernements ont réglementé la liberté religieuse, nous devons faire preuve d'une grande habileté dans la manière dont nous abordons les individus et les sociétés. Je suggère que nous entamions tout dialogue interconfessionnel par des points que nous avons en commun, afin que nous comprenions que la plupart de ces systèmes ont aussi des aspects positifs.

Analysons maintenant les quatre écoles sur lesquelles Nichiren s’est concentrés et, à la fin de cet essai, j’extrapolerai sur la manière dont nous pouvons appliquer ces quatre maximes d’une manière plus tolérante.  

L’école de la Terre Pure (Jodo) représente pour Nichiren un enseignement qui voit notre monde comme privé d’espoir. Cette école pense que les gens sont si corrompus et mauvais qu’ils seraient incapables de faire le bien pour eux-mêmes ou pour les autres. Par conséquent elle offre une échappatoire vers un monde d'ailleurs dépendant d’un être transcendant. En affirmant qu’un pouvoir extérieur à soi peut intervenir tout en déchargeant une personne de la responsabilité de ses actions (karma), elle invalide l’enseignement fondamental de la production conditionnée (causalité). De toute évidence, la plupart des formes de théisme (en particulier les monothéismes occidentaux) voient les choses de la même manière. Soulignons que, même dans le bouddhisme de Nichiren, certains croient que dans notre époque très éloignée du Bouddha Shakyamuni historique, il nous est impossible d’atteindre la bouddhéité sans nous en remettre au Bouddha Shakyamuni pour renaître dans la Terre Pure du Pic du Vautour. C'est ce que je considère comme la version ''terre-pure'' du bouddhisme de Nichiren. Ceux qui sont opposés à la pensée d’Éveil Atemporel sont particulièrement enclins à une interprétation du bouddhisme de Nichiren façon "terre-pure".

Malgré cela, nous pouvons tirer certains enseignements de l’école Jodo et même de certaines religions monothéistes. Leurs enseignements révèlent les profondeurs de nos faiblesses, la vanité et l'arrogance qui s'insinuent et corrompent notre pratique du détachement de l'égo. Comme solution, ils présentent la vision d’une Transcendance pour redonner espoir et fantasmes à ceux qui voient trop de souffrance en ce monde. C'est pourquoi même Nichiren a parfois utilisé la rhétorique de la "terre pure". Mais sur d'autres plans, certains des enseignements les plus mystiques du judaïsme, du christianisme et de l'islam pourraient aussi bien être du bouddhisme.

Le Shingon, ou bouddhisme ésotérique, représentait pour Nichiren une dépendance excessive aux rituels d’initiation et au pouvoir, mais aussi à des connaissances secrètes, la superstition et les pensées magiques dont découlent une foi non critique et une dépendance à des gourous. Le but du bouddhisme de Nichiren est de guider les gens loin des superstitions, de l'élitisme et du culte des gourous. µ

Cependant, la façon dont les enseignements ésotériques peuvent inciter les gens à utiliser des symboles de manière plus profonde, plus imaginative et même plus personnelle est d'une grande valeur. Bien que la pensée magique me pose problème, il existe certains phénomènes mystérieux et invisibles qui font fonctionner le monde. Je pense par exemple aux rêves, visions, synchronicités, hasards et ainsi de suite. Certaines personnes ont une disposition pour ce genre d'approche. Le problème est qu'il faut des maitres fiables, bien ancrés et accomplis, capables de garder les gens sur la bonne voie pour approfondir la symbolique complexe de  la pratique bouddhiste. Certaines personnes pourraient facilement perdre toute lucidité dans la confusion due à leurs angoisses et les fantasmagories mentales.

L’école Ritsu, ou école des préceptes, représente ceux qui accordent la priorité à la morale. Quant à Nichiren, il n'approuvait  pas affirmation selon laquelle on ne peut atteindre la bouddhéité sans s’appuyer sur des préceptes dépassés. Je suis également d'accord sur le fait que l'acceptation de lois et de règlements sans un certain sens critique n’est pas une solution. En fait, en tant qu'adulte mature, je crois que c’est à notre conscience et à notre compassion que nous devons nous fier, et non à  un ensemble de règles culturellement contraignantes.

Toutefois, il est également vrai que nous devons prendre au sérieux les conseils éthiques du bouddhisme tels que les cinq grands préceptes, les dix préceptes de bien, etc. Chacun peut s’y opposer mais à ses propres risques. Bien qu’ils ne puissent, à eux seuls, amener à l’Éveil, je pense que les gens ont besoin d’entendre et de réfléchir à ces lignes directrices. Si l’on en juge par le nombre de personnes qui les transgressent, il semblerait que beaucoup n’aient pas suffisamment développé leur conscience et leur compassion.

Pour Nichiren, le Zen présentait le problème d'une confiance excessive et sans critique envers les maîtres. La pensée Zen a également tendance à dépasser la pratique réelle en ce sens qu'elle insiste sur le fait que le Zen indique toujours la réalisation directe. Souvent pourtant, les débutants ont pour instruction de compter les mouvements de la respiration ou simplement de suivre le souffle, ce qui n'est finalement en rien différent de la façon dont les autres écoles bouddhistes enseignent la méditation aux débutants. De plus, une personne assise en méditation n’aspire pas nécessairement à atteindre la bouddhéité (bodhicitta) ou même à un quelconque esprit bouddhiste. De toute évidence, il est facile de dire qu'il suffit de s'asseoir et de réaliser directement la Vérité, mais en pratique, c'est tout autre chose. L'enseignement des méditations tiantai affirme aussi que l'on peut simplement s'asseoir (ou se tenir debout ou marcher) et réaliser directement la Réalité insondable de toute existence, tout en fournissant pour les débutants des méthodes telles que le comptage du souffle. Malheureusement, l’approche réductionniste de certains enseignements Zen insinue qu’il suffit au pratiquant de « s’assoir ». Elle adopte ainsi à un anti-intellectualisme qui refuse d'apprendre les enseignements bouddhistes et le contexte de sa culture.

Bien sûr, dans le bouddhisme de Nichiren, nous avons aussi des membres qui ne s’intéressent qu’à la récitation de Daimoku, développant ainsi une aversion envers toute étude sérieuse des bases du bouddhisme au point de mal interpréter le Sutra du Lotus de par leurs propres préjugés et en n’ayant aucune idée du contexte réel du Sutra ou de la pratique de Daimoku. Le fait est que la pratique bouddhiste doit être enseignée par des maitres bouddhistes, et que ces enseignements doivent ensuite être vécus, afin de nous permettre de vérifier leur véracité dans la vie. Nous devrions avoir des maitres formés, instruits et expérimentés pour nous guider dans notre pratique, mais en tant que bouddhistes, nous devons, avant tout, nous tourner vers les enseignements du Bouddha et faire confiance à notre bon sens et notre expérience.

Le Zen a cependant également de nombreuses qualités : il incite les gens à aller au-delà des mots des sutras et des enseignements, afin de parvenir à une véritable assimilation existentielle de ce qui est enseigné. Les koans, ou méthode de questions-réponses de la tradition Zen, peuvent aussi être considérés comme des défis pour comprendre le Dharma d'une manière qui dépasse le simple concept. Bien entendu, le Zen a également analysé les méthodes de méditation tiantai et démontré comment le Dharma peut être exprimé d'une manière plus spirituelle, poétique et moins terre-à-terre.

Chacun des bouddhismes cités dans les quatre maximes doit être considéré comme représentant et soulignant une tendance, avec ses points positifs et négatifs, que l’on peut, d’une certaine manière, retrouver dans le bouddhisme de Nichiren. Il nous appartient donc de distinguer ce qu’il faut cultiver et ce qu’il faut éliminer. De plus, rien n’est permanent et les écoles en question ont changé au cours des siècles, souvent selon les critiques de Nichiren. Nous pouvons le vérifier en voyant qu’aujourd’hui, la plupart des écoles bouddhistes prennent pour acquis le fait que chaque personne et chaque être contient la nature de Bouddha et que chacun peut devenir un bouddha dans cette vie. Il s’agit de la pensée religieuse révolutionnaire, que l’on trouvait à l’époque de Nichiren exclusivement dans le Sutra du Lotus.

Un manque de développement dans une école ou une tradition signifie indéniablement la stagnation et finalement sa disparition. Une école qui ne se réforme pas, ne s'affine pas et ne s'améliore pas deviendra obsolète et déclinera. Cela s'applique aussi bien à ces quatre écoles qu’au bouddhisme de Nichiren lui-même.

Le Bouddha Shakyamuni et Nichiren ont enseigné que les vues erronées mènent à la souffrance et qu’une partie de notre pratique bouddhiste, en tant que Bodhisattvas Surgis-de-Terre, consiste à défier les vues erronées et à aider les autres à faire de même, afin que nous puissions tous nous sentir heureux, en bonne santé, en sécurité et épanoui.

Alors, voici quelques conseils que je pense importants pour la pratique du bouddhisme à notre époque :

  • Ne pratiquez pas le bouddhisme pour vous évader dans un autre monde, cela vous conduirait à la souffrance.

  • Ne prétendez pas être bouddhiste simplement parce que vous pratiquez la méditation assise silencieuse, ou que vous avez rejoint une école particulière et que vous étudiez sous la direction d'un maitre vénéré tout en ignorant ou minimisant ensuite les enseignements du Bouddha Shakyamuni.

  • Surtout, ne vous adonnez pas au culte d’une personnalité sans un certain sens critique, envers un gourou, un lama, un maitre, un "Bouddha vivant", un haut dirigeant, un président ou autre. Cela reviendrait à imaginer une force divine dans une personne infaillible et à se laisser abuser par la nature démoniaque qui est à l'œuvre en chacun de nous. Le bouddhisme nous enseigne plutôt de placer notre foi dans le Dharma et de développer notre nature de Bouddha à travers notre propre authenticité.

  • Ne vous laissez pas abuser par des concepts magiques au lieu d’examiner les véritables problèmes systémiques auxquels est confronté votre pays. Essayez plutôt d’apporter les changements personnels et sociaux qui pourraient être nécessaires. Si vous adhérez à l’idée de la magie, à la recherche de miracles ou que vous essayez de trouver une solution miraculeuse au lieu d'œuvrer pour un véritable changement, vous contribueriez d’une certaine manière à la destruction de la société. Ne tournez pas le dos à votre propre intégrité et aux besoins de la société actuelle dans le but d’adopter un mode de vie idéalisé provenant d’une autre époque ou d’un autre pays. D’autant plus s’il s’agit d’un code patriarcal prémoderne. En faisant cela, vous agiriez d’une manière déloyale envers vous-même et la société.

En plus de ces quatre tendances qui, comme nous avertit Nichiren, peuvent déformer notre pratique bouddhique, il existe d’autres penchants dont nous devons nous méfier. J’aimerais citer les trois grands travers de notre époque qui doivent absolument être combattus.

  • Utiliser notre intérêt personnel comme fondement de notre morale.  J’entends par là toutes les idéologies, religions, philosophies ou systèmes sociaux qui propagent l’idée que l’on peut trouver le bonheur tout en ignorant celui des autres, en négligeant les besoins des personnes qui nous entourent. Prendre comme but le ''toujours plus'', en donnant le moins possible, fait de l’avidité et de l’égoïsme notre moteur.

  • Je définirais le fondamentalisme comme toute religion ou idéologie qui a pour but de diviser.  Cultiver la peur et une aversion pour les preuves empiriques mène à considérer ceux qui sont d’avis différent comme des ennemis à convertir, à éviter, voire même à tuer. Par fondamentalisme, je n’entends pas le simple fait d'adopter un point de vue naïf sur l'histoire, les cosmologies et les croyances traditionnelles, mais le fait de s'identifier à celles-ci de telle sorte que l'on ne puisse tolérer aucune remise en question ni aucune personne ayant un avis différent. Au point d'utiliser parfois le système politique pour imposer son opinion.

  • Pour moi, le racisme et ses synonymes en -isme, sont le fait de gens ou de communautés qui se pensant intrinsèquement différents et supérieurs aux autres. Ces derniers étant alors inévitablement considérés comme inférieurs, devant être dominés, opprimés et évités. Toutes ces personnes qui se jugent supérieures et privilégiées, incitant à en traiter certaines autres comme inférieures, baignent dans l’illusion qu’un individu peut être réduit à une généralité ou un stéréotype et qu’il existe des catégories permettant de classer les gens. Le racisme et les autres idées fausses de ce genre engendrent sectarisme et oppression et ne tiennent pas compte de la nature conditionnée ni du caractère unique de chaque être. Ils ignorent surtout la véritable dignité interdépendante de toute vie, ce qui signifie qu'ils ne comprennent pas la nature interdépendante et fluide de leur propre vie.

    À mon avis, ce sont ces idées qui ont le plus besoin d’être "brisées et soumises", pour reprendre la définition de shakubuku, par notre enseignement et notre pratique bouddhiste actuelle.
Namu Myoho Renge Kyo, Ryuei
 

 

Retour

haut de la page