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Le Roi-Démon du sixième Ciel

 

 

Beaucoup de démons apparaissent dans des textes sacrés indiens et bouddhistes. Parmi eux, le Roi démon du Sixième Ciel est l’un des plus puissant. Connu sous le nom de Papiyas, Dai Rokuten no Mao, Mara et Takejizaiten, il est le roi qui utilise librement pour son propre plaisir les fruits des efforts fournis par les êtres humains et travaille à entraver ou  à bloquer les croyants dans leur pratique bouddhiste.

Le Roi-démon du Sixième Ciel est une force démoniaque qui règne sur les 6 premiers mondes-états et tout spécialement sur le monde du désir. Ce "démon" empêche les êtres d'accéder aux mondes supérieurs en les aliénant à la jouissance des biens matériels ou à 1'espoir de réaliser leurs espérances.  Il représente donc la force du désir qui contrôle les êtres, leurs aspirations, leurs peurs mieux qu'aucun autre pouvoir.
En même temps, il symbolise également notre peur de l'inconnu et le désir dévorant de sécurité. On dit aussi que ce démon  se réjouit de ceux qui forment leurs karmas dans les trois mauvaises voies et qu'il sait se montrer affectueux tant qu'ils ne cherchent pas à en sortir. Vu sous cette angle, nul doute qu'il se montre doux et attentionné avec celui ou celle qui ce plaint et qui se complaît dans la plainte. D'un point de vue psychologique, on pourrait dire qu'il agit pour nous laisser insatisfait afin de ne pas nous faire perdre notre "Moi" chéri.

Excellant dans la manipulation des êtres humains et des croyants à faire sa volonté, il est servi par d’innombrables favoris, et n’hésita pas envoyer ses filles à Shakyamuni  alors qu’il atteignait l’Eveil pour essayer de l’en dissuader. Il correspond au dernier "des trois obstacles et  des quatre démons" (san-so-shi-ma )

Ce qu’en dit Nichiren

Nichiren interprète ce démon comme la manifestation de l'obscurité fondamentale inhérente à la vie.  Il l’exprime notamment dans ces termes :

« C'est grâce au Sutra du Lotus que les bouddhas sont parvenus à la bodhéité. Et ne pas enseigner ce sutra aux autres, c'est commettre la faute de détruire la graine qui leur permettrait de devenir bouddha. C'est pourquoi le Bouddha Shakyamuni apparut en ce monde Saha et entreprit de l'enseigner. Mais le Roi-démon du Sixième Ciel, manifestation de l'obscurité fondamentale, s'est emparé de nombreuses personnes, les poussant à haïr le Bouddha et à s'opposer à son enseignement.
[...] Pourtant, pendant les premières quarante années et plus de son enseignement, Shakyamuni voua Devadatta au malheur, admonesta ses auditeurs-shravakas et omit d'enseigner aux bodhisattvas les principes menant au fruit de l'Eveil. Bien qu'il fut le Bouddha, certains ont dû parfois se demander, en leur for intérieur, s'il n'était pas plutôt le Roi-démon du Sixième Ciel, ou Papiyas , tant était grand le trouble qu'il leur causait ». Sur la prière (Sado, 1272 à Sairen-bo)

A propos des actions des san-so-shi-ma et du roi démon sur la pratique, Nichiren explique :

« Le septième obstacle est celui qu'on appelle le Roi-démon du Sixième Ciel. Quand un simple mortel (bompu) à l'époque des Derniers jours du Dharma est sur le point d'atteindre la bodhéité, s'étant éveillé à la véritable signification de tous les enseignements du Bouddha et ayant compris le sens profond du Maka Shikan, le Roi-démon du Sixième Ciel est grandement surpris et se dit : "C'est insupportable  ! Si cette personne continue à vivre dans mon domaine, non seulement elle quittera elle-même les souffrances de la naissance et de la mort mais elle guidera aussi les autres [vers l'Eveil ]. Elle s'emparera de mon territoire et le changera en une Terre pure. Que pourrais-je bien faire  ? " Il convoque alors tous ses serviteurs du monde des trois plans : du monde du désir, du monde de la forme et du monde du sans-forme, et leur ordonne : "Que chacun de vous fasse tout ce qui est en son pouvoir pour barrer la route à ce pratiquant. Si cela ne suffit pas [pour lui faire abandonner sa pratique bouddhique], insinuez-vous dans le coeur de ses disciples, de ses bienfaiteurs ou des gens du pays dans lequel il vit et [par leur intermédiaire] essayez de le convaincre ou de l'intimider." Et il ajoute : "Si c'est encore insuffisant, je descendrai moi-même et pénétrerai le coeur et le corps de ceux qui gouvernent son pays pour qu'ils persécutent [ce pratiquant]. Ainsi, comment ne l'empêcherions-nous pas [d'atteindre la bodhéité]  ? " Voilà de quelle manière le Roi-démon du Sixième Ciel agit.
« Moi, Nichiren, j'ai médité depuis longtemps sur ce passage et de nombreux passages de sutra décrivent de quelle manière Shakyamuni atteignit la bodhéité, et les persécutions que lui fit subir le Roi-démon du Sixième Ciel semblent absolument insupportables. Toutes les intrigues malfaisantes de Devadatta et d'Ajatashatru furent exclusivement l'oeuvre du Démon du sixième Ciel.»

Lettre à Misawa (Minobu, le 23 février 1278 à Misawa)

Réformateur, il déclarait également à propos du Japon et de l’influence du Roi-Démon du Sixième Ciel :

« Lorsque j'observe la situation du Japon, je constate que le Roi-Démon du Sixième Ciel a pénétré le corps des personnes de sagesse, transformant les maîtres de l'enseignement correct en maîtres des enseignements erronés, les maîtres bienveillants en maîtres malveillants. Tel est le sens des mots du Sutra : "Des démons maléfiques s'empareront des autres."»
Réponse à Sairen-bo (Sado, le 13 avril 1272, à Sairenbo Nichijo)

Le Sceau Divin du Japon et le contrat du Roi Mara

Dans son article sur le mythe de la création du Japon, Iyanaga Nobumi soutient que le Joyau rouge ou Sceau sacré parmi les trois emblêmes* des empereurs du Japon n'est autre que le contrat donné par Mara au dieu créateur du Japon qui serait Amaterasu (ou Izangi) en échange d'une promesse de ne jamais laisser le bouddhisme s'implanter au Japon.

Iyanaga Nobumi cite un certain nombre de textes à ce propos et notamment l'article "chinchi"* du Dictionnaire Japonais-Français de Léon Pages (réf.). Bien que l'explication en français de l'article ne le dise pas, la glose en japonais est claire : Le sceau sacré (oshite ou oshide), c'est le cachet de l'empreinte de la main du Roi Mara du Sixième Ciel. Durant la première période du Moyen âge, le sceau le plus solennel, qui avait la suprême autorité, était le sceau de l'empreinte des mains de l'empereur imprimé avec de l'encre rouge, le rouge symbolisant le sang impérial. Iyanaga fait également état de la tradition d'après laquelle le "contrat de ferme promesse" qui devint plus tard le Sceau sacré impérial, avait été écrit avec du sang que le Roi Mara fit "ruisseler de toutes les cinq parties de son corps".

Ce mythe a trouvé de nombreuse fois sa réalité dans la destinée parfois terrible du Japon.

La voie de Mara et la voie des moines

L'expression Ma-do, "voie de Mara", que l'on rencontre au Japon  semble assez peu connue dans la littérature bouddhique d'origine chinoise, et dans les rares cas où elle apparaît, elle semble signifier l'agissement, ou la manière d'agir, de Mara (Ma-do par opposition à bosatsu-do). Or, dans la littérature japonaise, elle semble avoir pris clairement le sens d'une voie d'existence, la "destination" et celle-ci paraît être réservée (non pas exclusivement, mais) spécialement aux moines.

Eison (1210-1290), le fondateur de l'école Shingon-ritsu, écrit par exemple que "beaucoup de pratiquants [de l'école Shingon] de transmission légitime tombent dans la voie de Mara"; selon lui, "suivant la nécessité de Cause et de Fruit, ils devraient tomber en enfer; si, toutefois, ils tombent dans la voie de Mara, c'est à cause de la puissance des pratiques des trois Mystères [qu'ils ont pratiquées]." De même, Koben (1173-1232) aurait dit : "Si les gens du monde disent que les personnes de pratique vigoureuse tombent dans la voie de Mara, cela n'est pas sans raison. « Ma » se dit plus précisément Mara, et signifie "obstacle". Par rapport aux trois Actes (san-go), comme ces personnes ont la pratique des formules secrètes et autres dans les deux Actes du corps et de la parole, elles ne subissent pas immédiatement les extrêmes souffrances des enfers, mais comme elles n'ont pas la pensée d'Eveil dans les Actes d'esprit, elles vont à la voie de Mara : cela est tout à fait conforme à la raison.

De plus, Koben aurait dit encore : "En dehors des six voies [d'existence], il y a la voie des moines (hoshi-do). Je suis moi-même tombé dans la voie des moines et en subis les affres. Que faire du mal que font les moines ?" Cette "voie des moines" (expression particulière à Koben, semble-t-il) ne pouvait être autre que la "voie de Mara". - Et pour quelles raisons tombait-on dans cette "voie de Mara"? Selon Jokei, les partisans de la nouvelle école fondée par Honen auraient affirmé que ceux qui s'appuient sur les Clartés Divines (shinmyo) [les dieux japonais] tombent certainement dans la voie de Mara" (ils auraient ainsi attaqué les adeptes des écoles traditionnelles).

Pour Nichiren , tous ceux qui ne sont pas croyants du Sutra du Lotus, tous les grands-maîtres des écoles Kegon, Sanron, Hosso, Shingon, Jodo et Zen sont des "sages dont le corps est possédé par le Roi Mara du Sixième Ciel (Dai-roku-ten no Mao ga chisha no shin ni irite), des hommes de bien qui sont dupés par lui".

Ainsi, les "hérésies" sont comptées parmi les causes de la "chute" dans la condition de Mara, un peu comme dans le Saddharma-smrtyupasthana-sutra qui dit que les "hérétiques" renaissent comme des pretas Mara-kayika. Il est intéressant de noter que la "voie de Mara" dans ces textes japonais peut correspondre aux démons-preta Marakayika de la littérature bouddhique classique. Mais une des principales raisons pour lesquelles les moines "tombent dans la voie de Mara" semble être l'orgueil et la recherche de la puissance dans le monde.

Bibliographie :

- E. Windisch, Mara und Buddha, Leipzig, 1895
- T.O. Ling, Buddhism and the Mythology of Evil, 1962, London
- Cahiers d'Extrême-Asie, Vol. 9, 1996. pp. 323-396

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