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Daimoku en dehors du contexte nichirenien

Jacqueline Stone

Deux extraits de

Re-Visioning 'Kamakura' Buddhism,
Studies in East Asian Buddhism 11, edited by Richard K. Payne.
Kuroda Institute : Univ. of HI : Honolulu. 1998.
traduction-adaptation Fleurs du Dharma
Published by Rissho Ankokukai. 1947, 1999.

 

I. http : //nichirenscoffeehouse.net/GohonzonShu/003A.html
"Chanting the August Title of the Lotus Sutra : Daimoku Practices in Classical and Medieval Japan, " by Jacqueline I. Stone

Récitation du Titre vénérable du Sutra du Lotus : Pratiques dans le Japon médiéval et classique

A l’inverse de l’invocation nembutsu, la récitation mantraïque* du daimoku semble avoir eu peu de précédents en Chine, voire aucun. Comme on le sait, au Japon, la psalmodie du titre du Sutra du Lotus, "Namu Myoho Renge Kyo", a été préconisée par Nichiren (1222-1282), une des figures de proue du bouddhisme de Kamakura. Myoho Renge Kyo est la prononciation japonaise de Miaofa lianhua jing (Sutra de la Fleur du Lotus du Dharma Merveilleux) la superbe traduction du Sutra du Lotus, faite en 406, qui fait autorité dans toute l’Asie de l’Est. Namu est la translittération du sanskrit namo (namas) et exprime la dévotion, la vénération, la louange ou la prise de refuge (ici, le Sutra du Lotus). De nos jours, le daimoku est psalmodié presque exclusivement par les adhérents des différentes écoles se réclamant de Nichiren ou bien par les membres des nouvelles religions qui prétendent à un lien avec son enseignement. Pour faire bref, il s’agit d’une pratique associée à Nichiren dont il s’est souvent lui-même affirmé être l’initiateur (cf.). Les hagiographies traditionnelles de Nichiren racontent comment le 28ème jour du quatrième mois lunaire, dans la cinquième année de Kencho (1253), le matin de son premier sermon, Nichiren est monté sur le Mont Kasagamori dans la province d’Awa et là, face à l’est et au soleil levant au dessus du Pacifique, il a récité "Namu Myoho Renge Kyo ! ", pour la première fois. La plupart des lecteurs, y compris les bouddhistes nichireniens, interprètent ce "pour la première fois" non pas comme une toute première récitation de Nichiren pour lui-même, mais comme la première proclamation pour les autres. Cependant, comme nous le verrons plus loin, Nichiren n’a jamais affirmé qu’il était l’inventeur de la récitation mantraïque du titre du Sutra du Lotus, mais qu’au contraire des maîtres du passé l’avaient pratiquée avant lui.

Bien que les assertions de Nichiren au sujet de ses prédécesseurs appellent parfois à des restrictions, les érudits japonais de ces dernières décades ont établi que la pratique du daimoku préconisée par Nichiren avait, en fait, des antécédents. De plus, dans les premières communautés de Nichiren, cette pratique a été comprise de façons diverses, pas toujours en accord avec la doctrine communément professée par la majorité des écoles nichireniennes actuelles.

II. http : //nichirenscoffeehouse.net/GohonzonShu/003B.html

Shuzenji-ketsu

Examinons maintenant deux points de vue sur la pratique de daimoku en dehors du contexte nichirenien. Dans un premier temps, nous évoquerons la polémique autour de la pratique et de la récitation de daimoku tels qu’elle apparaît dans le Shuzenji-ketsu, œuvre apocryphe en quatre fascicules attribuée à Saicho (767-822), le fondateur du Tendai japonais. Ce texte fait actuellement l’objet de nombreuses controverses entre érudits, alors qu’à l’époque pré-moderne* il était admis que Nichiren en avait parfaitement eu connaissance et que ce texte l’avait influencé pour sa pratique de daimoku. Nous citerons ensuite les références aux mantras et à la pratique de daimoku avant l’époque de Nichiren.

La controverse sur Shuzenji-ketsu

Le Shuzenji-ketsu (Décisions doctrinales du temple-monastère de Xiuchan-si) fut le premier texte qui a attiré l’attention des exégètes sur la possibilité d’une récitation du titre du Sutra du Lotus qui daterait d’avant Nichiren. Le Shuzenji-ketsu est censé être un recueil de nombreuses transmissions que Saicho aurait reçues pendant son séjour en Chine, principalement de Daosui du temple Xiuchan-si au Mont Tian-tai. Il est également connu sous le nom de Kuden homon (Transmissions orales de doctrines). Ce sont des textes qui systématisent les doctrines médiévales du Tendai, et comportent notamment des discussions sur l'Eveil Atmporel (hongaku). On suppose que ce recueil est une ébauche du futur sanju shichika no daiji, (grandes questions des sept catégories dont trois)* - les quatre grandes catégories de transmission et les trois catégories abrégées - qui systématise les doctrines orales de l’école d’Eshin du bouddhisme Tendai médiéval. Il contient également nombre de détails sur les discussions portant sur la pratique des mantras et sur la récitation de daimoku dans les textes médiévaux connus provenant de corpus extérieurs à la tradition de Nichiren.

Il existe d’autres textes du Tendai médiéval qui se réfèrent apparemment à la récitation mantraïque du titre du Sutra du Lotus, mais ce sont généralement des notes succinctes et peu claires. Le Shuzenji-ketsu, par contre, parle du daimoku assez abondamment et présente même une explication doctrinale de cette pratique. De même que pour la majorité de textes kuden* du Tendai, il est pratiquement impossible de proposer une date exacte ; on peut suggérer une fourchette entre le milieu du onzième et le début du quatorzième siècle. Comme, pendant très longtemps, ce texte était l’unique référence non ambiguë à la pratique mantraïque du daimoku hors du bouddhisme de Nichiren, sa datation est devenue un considérable objet de controverses entre les érudits du Tendai et ceux des écoles Nichiren. L’enjeu est d’établir qui était l’initiateur de cette pratique et dans quelle mesure Nichiren avait-il été influencé par le Tendai de son époque, alors qu’il était censé être en rupture avec lui.

De nombreux passages du Shuzenji-ketsu font mention de la récitation de daimoku. Le premier apparaît sous forme de digression dans la discussion sur la triple contemplation de l'unité (isshin sangan), méditation centrale du bouddhisme Tendai qui consiste à méditer sur l’unité de la triple vérité* dans un instant-pensée. Selon le Shuzenji-ketsu, il convient d’adapter cette méditation à trois contextes différents : temps spécial, temps ordinaire, l’heure de la mort. A propos de ce dernier le texte dit :

"La forme de ce rituel des mourants diffère de la méditation ordinaire. Lorsqu’on est confronté à la mort et que la douleur de la destruction s’empare brusquement de vous et terrasse votre corps, vos facultés spirituelles s’émoussent, si bien que vous êtes incapable de voir clair. A quoi vous sert tout ce que vous avez appris en temps ordinaire si à l’instant de la mort vous échouez dans la pratique essentielle nécessaire pour la délivrance  ? Voilà pourquoi, lors de cette étape, il convient de pratiquer la triple méditation en un instant-pensée comme cela est indiqué dans la resserre (hogu) du Dharma. La « triple méditation en un instant-pensée comme cela est indiqué dans la resserre» est justement Myoho Renge Kyo. Au moment de la mort, il faut réciter Namu Myoho Renge Kyo. Grâce à l’action des trois pouvoirs du Dharma Merveilleux [abondamment détaillés par la suite comme étant les pouvoirs du Dharma, du Bouddha et de la foi] on atteindra immédiatement la sagesse de l’Eveil et on ne sera plus pourvu d’un corps ligoté par les naissances/morts. "

Nous voyons donc que daimoku est 1) présenté uniquement comme une pratique des derniers instants, 2) défini comme une "resserre de méditation" qui équivaut à la triple méditation en un instant de pensée, 3) est associé à la foi. Chez Nichiren rien n’indique cependant qu’il préconisait le daimoku comme pratique spécifique au moment de la mort, à la manière du Shuzenji-ketsu.

Un deuxième passage significatif du Shuzenji-ketsu présente de même la récitation du daimoku comme une variante d’une autre méditation traditionnelle du Tendai, cette fois la contemplation d’ichinen sanzen (trois mille mondes en un seul instant-pensée) qui, dans la terminologie du Tendai, désigne l’interpénétration et l’identification de l’esprit (instant-pensée) avec tous les dharmas (trois mille mondes-états). Cette méditation, tout comme celle d'isshin sangan* , est interprétée par rapport aux trois contextes temporels (spécial, ordinaire, mortel). Là encore, la contemplation d’ichinen sanzen préconisée pour l’instant de la mort est identifiée à Myoho Renge Kyo. "A ce moment, dit le texte, il convient de réciter Myoho Renge Kyo en concentrant dessus son esprit." Le texte décrit une pratique préparant à la mort, lors de laquelle on récite certains extraits du Sutra du Lotus, les répétant mille fois, on invoque mille fois le nom du bodhisattva Kannon (Avalokiteshvara) en contemplant profondément ce bodhisattva et on répète mille fois le titre du Sutra du Lotus.*

Un troisième passage mentionne daimoku lors de la description de la pratique des êtres sensitifs (ujo ou uso). Tout comme le premier extrait cité plus haut, il présente la récitation de daimoku en tant que forme simplifiée de la triple méditation en un instant-pensée. Il associe également le daimoku avec un objet de vénération (honzon) spécifique.

La transmission au sujet de la pratique profonde et secrète du Maître [Daosui] stipule : "Vous pouvez faire des images représentant les dix mondes-états et les enchâsser en dix endroits. En face de chaque image, vous devez vous prosterner [corps], réciter Namu Myoho Renge Kyo [bouche] et méditer avec votre esprit [pensée]. Lorsque vous contemplez la représentation de l’enfer, réalisez que les flammes féroces sont justement vacuité-temporalité-médianeté, et faites-en de même pour les autres représentations. Quand vous regardez le Bouddha contemplez son essence en tant que triple vérité* . Vous devez effectuer cette pratique une fois le matin et une fois le soir. Le Grand-maître [ Zhiyi] estimait dans son cœur que ce Dharma était essentiel pour les personnes de faibles capacités, à l’époque de mappo. Si l’on souhaite échapper aux vies/morts et atteindre la bodhéité, on doit employer cette pratique."

Ce passage présente un étrange parallélisme avec la pensé de Nichiren. La référence aux dix images renvoie à la calligraphie du mandala réalisé par Nichiren, où les noms représentant les dix mondes-états sont inscrits comme des manifestations du véritable aspect de la réalité qui, elle, est figurée par Namu Myoho Renge Kyo inscrit verticalement au centre du mandala. Cela renvoie également à la récitation de daimoku à l’époque de mappo, comme le préconisait Nichiren.

* * *

De nos jours, la plupart des érudits estiment que le Shuzenji-ketsu n’est pas l’œuvre de Saicho. Comme de nombreux textes du Tendai médiéval il fut attribué, à posteriori, à un grand penseur du passé. Mais si ce n’est pas Saicho, qui a écrit ce texte et quand ? A quelle époque les bouddhistes japonais ont-ils psalmodié le titre du Sutra du Lotus à l’heure de leur mort, comme le prescrit ce texte ? Est-ce que le Shuzenji-ketsu date d’avant Nichiren et, dans ce cas, l’a-t-il influencé dans la formulation de son enseignement sur le daimoku et le mandala ? Ou bien est-ce une œuvre tardive qui antidate les idées de Nichiren en les attribuant à la tradition Tendai dont Nichiren est issu  ? Ou bien est-ce encore une troisième possibilité, le Shuzenji-ketsu et la pensée de Nichiren seraient-ils indépendants l’un de l’autre, en ayant, peut-être, une ou plusieurs sources communes ? Ces questions ont crée une importante polémique et sont loin d’un consensus entre érudits.

A l’époque pré-moderne, alors que le Shuzenji-ketsu était encore considéré comme une œuvre de Saicho beaucoup d’exégètes nichireniens tenaient pour acquis que Nichiren s’en était inspiré pour développer sa pensée. Cette opinion est confirmée par le fait que deux textes attribués à Nichiren font expressément mention du Shuzenji-ketsu. Les trois transmissions abrégées de l’école d’Eshin dont parle le Shuzenji-ketsu (au sujet des trois corps des Ainsi-venus de l’enseignement parfait, de la causalité du Sutra du Lotus et de la Terre de la Lumière Toujours Paisible) ainsi que d’autres textes du Tendai médiéval sont parfois identifiés dans le vocabulaire des exégètes nichireniens pré-modernes avec les Trois Grands Dharmas Cachés, que Nichiren a placés au sommet de son enseignement, l’objet de vénération (Gohonzon), Daimoku et Kaidan (estrade d’ordination).

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