DICTIONNAIRE des TERMES BOUDDHIQUES

français, japonais, chinois, sanskrit, pali

Dan-no-ura

Extrait de "Lotus in a Sea of Flames"

de Ryuei Michael McCormick, 2015


La guerre de Gempei prit fin lorsque les forces de Minamoto l’empotèrent finalement sur le clan Taira à Dan-no-ura près du détroit de Shimonoseki, à la pointe sud-est de l’île principale, en l’an 2 de l’ère Genryaku (1185). Des milliers de vaisseaux participèrent à la bataille finale. Du côté des Taira il y avait l’empereur enfant Antoku avec tous les symboles impériaux que la Déesse du Soleil avait octroyé à ses descendants comme signe de leur divinité et leur droit régalien. Le moine Nichiren se souvenait comment, il y avait longtemps, alors qu’il était encore enfant, il s’était étonné de l’issue de cette bataille. Quand donc en a-t-il entendu parler pour la première fois ? Était-ce lors de ces soirées avec le musicien aveugle ? L’enfant Zennichi-maro avait-il été fasciné par l’écho fantomatique de la chute des Heike et de l’enfant Antoku ?

En se recueillent Zennichi-maro fit surgir l’image de Taira no Tomomori le dernier commandant, qui regardait de son petit bateau le grand vaisseau impérial. Fou de colère il déblayait le pont de la poupe à la proue alors même que les bateaux des samouraïs Minamoto étaient déjà proches. « C’est la fin ! Nous sommes battus, hurlait-il.  Tout à la mer ! Que rien ne traine ici! Le bateau doit être impeccable pour nos hôtes. »

Les dames de la cour le regardaient avec effarement. La voix tremblante de peur, elles s’enquéraient du sort de la bataille. Avec un sarcasme amer il répondit : « Vous n’allez pas tarder à connaitre intimement les grands guerriers des provinces orientales.» Essayant désespérément de repousser l'hystérie qui leur ôtait tous leurs moyens, elles s’écartèrent de lui et une jeune femme lui cracha avec dégout : « Comment pouvez-vous plaisanter avec ça ?»

Taira no Tokiko, la mère de Tomomri, veuve du défunt Taira no Kiyomori, connue sous le nom de Nonne de Deuxième Rang, n’avait pas de temps à perdre avec l’humour noir ni avec des propos blessants. Coiffée de blanc et vêtue de la robe grise des nonnes bouddhistes, elle en imposait par son calme aux dames de la cour et à leur suite. Elle voyait bien que c’était la fin des Taira. Autour d’eux les bateaux des Taira dérivaient sur les vagues. Ceux qui n’avaient pas chaviré ou coulé n’en semblaient pas moins anéantis. Leurs ponts tâchés de sang étaient jonchés de cadavres.  Les vagues étaient cramoisies. De tous les côtés, aussi loin que l'œil pouvait voir, approchaient les navires du clan Minamoto et seraient sur eux d’un moment à l’autre.

Tokiko pouvait voir les guerriers Minamoto, menés par l'audacieux jeune général Minamoto no Yoshitsune, saisir leurs épées et se préparer à l’abordage. Il n'y avait pas à hésiter. Elle veillerait personnellement à ce qu'ils n’obtiennent pas ce qu'ils venaient chercher. Elle remonta ses jupes de soie au dessus de sa tête, nouant ses sous-vêtements gris foncé pour ne pas en être entravée, prit le joyau impérial dans une main, mis l'épée, cet autre insigne impérial, dans sa ceinture et attira à elle son petit-fils de huit ans, l'empereur Antoku . A côté d’elle, une des nourrices de l’empereur tenait le coffret chinois avec le dernier des Trois Trésors Sacrés, le miroir de bronze. Sur une impulsion Tokiko jeta un regard éloquent à la nourrice qui, sans broncher, répondit par un hochement de tête. Elle ne trahit aucune émotion, aucun regret, mais la certitude stoïque de son devoir évident.

« Où allons-nous, grand-mère ? » – demanda l’empereur. Il regarda avec angoisse les bateaux ennemis puis sa mère qui se tenait non loin entourée par les samouraïs. Le menton de Tokiko trembla mais elle se maitrisa et répondit : « Vous ne comprenez donc pas ? Cher enfant, vous êtes né pour être empereur parce que dans la vie précédente vous avez suivi les dix préceptes de la conduite juste. Vous n’avez ni tué, ni volé, ni pris les épouses d'autres hommes. Vous n'avez ni menti, ni parlé abusivement, ni calomnié, ni rapporté des ragots. Vous ne cédiez pas à l'avidité, à la haine, à la stupidité. Pourtant, nous avons tous vécu d'innombrables vies dans le temps, et vous avez également commis des transgressions. Maintenant, le fruit des bonnes actions antérieures a été épuisé et nous devons récolter le châtiment des mauvaises actions semées dans le passé. Personne ne peut échapper aux effets du karma, à nos actions passées, aussi longtemps que nous sommes liés à ce monde. Le Bouddha nous a dit que ce monde est appelé Saha, le monde de l'Endurance, parce que nous devons y supporter les souffrances. Mais il y a un monde meilleur. Alors maintenant, nous devons dire adieu à celui-ci. »

L'empereur Antoku hocha la tête. Tout empereur qu’il était, c’était un enfant et il ne pouvait comprendre qu’en partie ce qui se disait, mais l'empereur acceptait ce que l'enfant ne pouvait comprendre. Des larmes coulaient sur ses joues. Se tournant vers l'est, Tokiko poursuivit : « Nous devons dire au revoir à Amaterasu Omikami, la Déesse du Soleil qui est l'ancêtre de tous les empereurs, même vous. » Elle s'inclina profondément en direction du grand sanctuaire lointain d'Ise, la demeure terrestre de la déesse. L'empereur Antoku joignit aussi ses paumes et s'inclina.

Ensuite, Tokiko se tourna vers l'ouest. Avec douceur elle plaça l'enfant empereur avec elle dans la lumière du soleil couchant. « Là-bas, à l'ouest, au-delà du soleil se trouve la Terre Pure du Bouddha Amida, le Bouddha de la Lumière Infinie et de la Vie. Selon son vœu, quiconque invoque son nom renaîtra dans son pays. Invoquons donc son nom afin que ses bodhisattvas, ces êtres qui luttent pour la bodhéité, nous escortent vers cette terre de bonheur ! »

L’aïeule et l’enfant se serrèrent l’un contre l’autre et se sont confiés au bouddha Amitabha : Namu Amida Butsu, Namu Amida Butsu, Namu Amida Butsu.
Alors qu’ils psalmodiaient le nembutsu les samouraïs de Minamoto passaient à l’abordage. Tokiko empoigna le jeune empereur et lui murmura à l’oreille : « Il faut y aller, regardez, sous les vagues il y a une nouvelle capitale où vous pouvez régner en paix. » Tenant le garçon dans ses bras elle sauta par-dessus bord.



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