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Pourquoi le bouddhisme nous attire ?

Frédéric Lenoir, docteur en sociologie et chercheur en sciences des religions.

Extraits de l'interview donnée à Psychologies magazine, décembre 1999

1. LES CATÉGORIES D’ADEPTES DU BOUDDHISME
 

Si l’on excepte les deux à trois cent mille réfugiés du Sud-Est asiatique, il est très difficile [de mesurer l’ampleur prise par le bouddhisme en France, ainsi que le nombre réel de pratiquants et sympathisants].
La première chose à faire est d’établir diverses catégories de personnes plus ou moins impliquées dans le bouddhisme. J’ai donc été amené à distinguer sept grandes familles de bouddhistes français par ordre d’implication croissante.

1.1. Les " sympathisants " du bouddhisme
Les " sympathisants " représentent, d’après le sondage le plus récent, environ cinq millions de personnes. Ce sont, pour la plupart, des gens qui s’intéressent au bouddhisme, se sentent en affinité avec le dalaï-lama ou tel aspect des enseignements du Bouddha, mais ne sont pas impliqués dans une pratique.

1.2. Les " proches " du bouddhisme
Ensuite, ce que j’appelle les " proches " représentent entre cent et cent cinquante mille personnes à travers trois groupes très divers :
- les chrétiens qui pratiquent la méditation zen dans un contexte explicitement chrétien ;
- les bricoleurs spirituels qui ont appris à méditer, mais qui font leur propre religion en kit sans se sentir engagés dans le bouddhisme ; - des intellectuels, le plus souvent agnostiques, qui se sentent très proches de la philosophie bouddhiste.

1.3. Les "pratiquants" du bouddhisme
Enfin, il y a la catégorie des gens les plus impliqués et qui fréquentent les centres de méditation, que j’appelle les "pratiquants". On peut les classer en trois catégories : - les distants,
- les fidèles
- les assidus.
Ils représentent au total entre dix et quinze mille personnes en France, ce qui est finalement très peu.

2. LES RAISONS DE L’INTÉRÊT DES FRANÇAIS POUR LE BOUDDHISME

[...] L’intérêt croissant des Français pour le message du Bouddha n’est pas sans fondement. Il apparaît ainsi à beaucoup, à l’inverse du catholicisme, comme parfaitement compatible avec le monde moderne.

Les facteurs de l’image de modernité du bouddhisme

Cette image de modernité tient à plusieurs facteurs :

a) Le caractère non dogmatique du bouddhisme
Tout d’abord le caractère non dogmatique des enseignements du Bouddha, lequel affirmait que chacun de ses disciples ne doit suivre ses préceptes qu’après les avoir lui-même éprouvés. L’expérience individuelle est donc au cœur du bouddhisme. A l’inverse, le catholicisme apparaît comme un discours dogmatique sur ce qu’il faut croire et ne pas croire, faire et ne pas faire.

b) Le bouddhisme : une science du "sujet"
D’autre part, la philosophie et les techniques du bouddhisme élaborées au cours des siècles, notamment dans la tradition tibétaine, intéressent des scientifiques qui travaillent sur l’esprit humain ou des psychologues qui travaillent sur les émotions. Le bouddhisme constitue une véritable science du sujet qui n’existe pas en Occident. Les Occidentaux ont privilégié l’action sur le monde et la connaissance des phénomènes extérieurs, tandis que les sages bouddhistes ont appris à observer, dans une démarche quasi scientifique, l’esprit, la psychologie, le corps humain. En ce domaine, ils ont beaucoup à nous apprendre.

3. LES RAISONS DE LA PRATIQUE DU BOUDDHISME

[Pour quelles raisons vient-on au bouddhisme ? Pour quels bénéfices y reste-t-on ? ]

J’ai posé la question à plus de neuf cents pratiquants du bouddhisme zen et tibétain dans un questionnaire.

3.1. Les facteurs d’attraction du bouddhisme

Les résultats font apparaître six facteurs d’attraction :
- les valeurs – compassion, liberté, respect de la vie, non-violence, tolérance – arrivent en tête (28 %) ; - viennent ensuite les bénéfices de la pratique (20 %) – travail sur le corps et les émotions, aide psychologique, sérénité ; - les réponses ayant trait à la rationalité et au pragmatisme – religion sans Dieu ni dogme, place centrale de l’expérience, appui sur la raison – suivent de près (18 %) ;
- la philosophie et la doctrine – impermanence, karma (loi universelle de causalité selon laquelle chaque acte produit un effet. Appliquée au plan de la destinée individuelle, elle stipule que certains événements de la vie présente sont des effets d’actes commis dans des vies antérieures), réincarnation, interdépendance, etc. – arrivent en quatrième position (14 %) ; - le caractère traditionnel et ancien du bouddhisme, qui rassure et séduit par la présence de maîtres spirituels expérimentés (13 %) ; - enfin, le côté exotique et esthétique du bouddhisme ne recueille que 5 %.

3.2. Les bénéfices de la pratique
En ce qui concerne les bénéfices de la pratique, les pratiquants soulignent tous qu’ils ont le sentiment de progresser humainement et spirituellement grâce à des techniques psychocorporelles. Des mots comme sérénité, paix intérieure, unité reviennent le plus souvent.

4. LE BOUDDHISME EN FRANCE ET SON ÉVOLUTION

[Quelles ont été les évolutions marquantes du bouddhisme en France ? Quelles formes peut-il prendre à l’avenir ? ]
4.1. Origine du bouddhisme en France
Le bouddhisme a des adeptes en France depuis la fin du siècle dernier. Alexandra David-Neel en est un bon exemple.
Depuis les années 70 toutefois, on a assisté à un phénomène nouveau : celui de l’implantation de nombreux centres de méditation sur le sol français – plus de deux cents. Mais au fond, le nombre de personnes engagées dans une pratique est encore très restreint.

4.2. L’avenir du bouddhisme en France
Pour l’avenir, il y a deux scénarios possibles : - soit le flot des sympathisants va fortement grossir celui des pratiquants, faisant du bouddhisme la plus grande religion de l’Occident avec le christianisme ;
- soit le nombre des sympathisants ne va pas se convertir dans la catégorie des pratiquants, laquelle continuera de progresser de manière très lente.
Je penche plutôt pour cette seconde hypothèse. Même en Orient, très peu pratiquent la méditation, et la voie bouddhique a toujours été réservée à une élite. Prise à la lettre, elle est très rigoureuse et exigeante. La plupart des Français touchés par le bouddhisme sont finalement peu impliqués ; ils sont surtout touchés par certains aspects simples et universels du message du bouddhisme.

5. LE BOUDDHISME ET LA MODERNITÉ RELIGIEUSE

[Vous dites dans votre livre que la diffusion du bouddhisme en France est un excellent laboratoire des métamorphoses de la religion dans la modernité. Pourquoi ? ]
Disons, pour aller très vite, que l’on peut observer deux grands mouvements à l’œuvre dans la modernité religieuse :
- un courant de décomposition, lié à l’individualisation et à la mondialisation, se traduisant par une "subjectivisation" et un bricolage des croyances et des pratiques qui minent la cohérence et l’autorité des grandes religions ;
- le deuxième mouvement, bien plus restreint, concerne des individus qui tentent de réagir contre cette individualisation en agrégeant leur parcours spirituel solitaire à une lignée croyante, à une tradition ancienne.

Or le bouddhisme active ces deux mouvements :
- par sa souplesse, sa fluidité et son caractère non dogmatique, il se prête merveilleusement bien au bricolage et à la religion en kit.
- En même temps, il offre des gages d’"authenticité" et d’ancienneté, ainsi que des maîtres spirituels expérimentés, qui rassurent un certain nombre d’individus peu tentés par une quête spirituelle solitaire.

6. Le bouddhisme à la porté de tous

[Quelle est cette “pédagogie bouddhiste” dont vous parlez ? ]
Tandis que la plupart des dogmes chrétiens, comme l’Incarnation ou La Trinité, sont présentés comme des mystères qui échappent à l’entendement, la plupart des croyances bouddhistes sont présentées comme des solutions logiques.

6.1. La question du “mal” pour les bouddhismes et les chrétiens
Par exemple face à la question du mal, le christianisme invoque le mythe du péché originel, tandis que le bouddhisme parle de la loi de causalité du karma, ce qui apparaît plus crédible et rationnel aux Occidentaux. D’autre part, les bouddhistes incarnent tout précepte dans une pratique corporelle.

6.2. La notion de “pardon pour les bouddhismes et les chrétiens”
Ainsi, lorsqu’il est demandé à un adepte de pardonner à quelqu’un, son maître spirituel lui apprendra des techniques psychocorporelles qui l’aideront à gérer l’émotion négative et à la transformer positivement. C’est pourquoi on peut dire que la méditation bouddhiste est une véritable alchimie des émotions… assurément l’une des plus grandes lacunes de la civilisation occidentale, qui tend à nier le corps et les émotions.

7. Les pièges du bouddhisme à éviter

7.1. Idéaliser le bouddhisme sans discernement
Idéaliser sans discernement cette nouvelle sagesse. Opposant le bouddhisme à la religion de leur enfance, de nombreux disciples occidentaux abandonnent tout esprit critique sous prétexte qu’ils ont affaire à des lamas tibétains ou à des maîtres zen. De nombreux scandales ont ainsi éclaté, autour notamment de questions d’argent, de sexualité et d’abus de pouvoir, qui révèlent tout autant une profonde immaturité de ces disciples que des pratiques assez douteuses de certains "maîtres" renommés.

7.2. Le bouddhisme, un outil vers le matérialisme spirituel
Se forger un bouddhisme ajusté aux besoins de son ego. Ce deuxième piège est davantage lié à la manière dont les Occidentaux "consomment" la spiritualité, ce que le lama tibétain Chogyam Trungpa appelait le "matérialisme spirituel". Au lieu de suivre la voie exigeante proposée par le Bouddha et d’abandonner ses dernières illusions, le nouvel adepte ne fera que renforcer les penchants narcissiques de sa personnalité. On rencontre cela chez certains adeptes du bouddhisme tibétain qui collectionnent les "grandes initiations" auprès des plus "grands maîtres", se donnant ainsi le sentiment illusoire d’atteindre un "haut degré d’élévation spirituelle", sans que cela ne s’incarne réellement dans leur vie quotidienne.

7.3. Le bouddhisme confondu avec la spiritualité personnelle
Se concentrer uniquement sur sa progression spirituelle personnelle, à travers la pratique de la méditation, en se détournant de plus en plus d’une véritable ouverture à autrui, faisant ainsi fi du message d’amour et de compassion qui donne un sens ultime aux enseignements du bouddhisme du Grand Véhicule.

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Remarques : a) Les phrases. entre [ ] sont les questions posées par la revue “Psychologies magazine”.
b) Voir également : Frédéric Lenoir “Le Bouddhisme en France” (Fayard).

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