Ryusho Jeffus

Paroles d’un aumônier
Accompagnement des malades


Voici quelques conseils auxquels je vous demande de réfléchir. On croit souvent que lorsque votre médecin vous annonce une mauvaise nouvelle, il vaut mieux ne pas en parler aux autres, aux amis, à la famille. Bien sûr, tout est une question de choix personnel mais j’aimerais néanmoins évoquer quelques autres possibilités d’agir.

Habituellement, la raison invoquée pour ne pas partager une nouvelle médicale éprouvante est le désir de ne pas inquiéter les autres. Ou alors, c’est que l’on ne veut pas s’engager dans des explications détaillées et compliquées. Je souhaiterais partager certaines idées pour infléchir votre décision.

C'est vrai que les autres vont s'inquiéter pour vous. Mais, vous savez, ce n'est pas si terrible. Qu'il y ait des gens dans votre vie qui s'inquiètent pour vous est, à mon avis, une bonne chose.
Concrètement, il faut déjà faire la distinction entre prendre soin de quelqu’un et faire daimoku pour un malade. Parlons pour l’instant du premier cas.

Avoir dans sa vie des gens qui s’occupent de vous est quelque chose d’inestimable, surtout si vous prévoyez un avenir difficile. En tant qu’aumônier des hôpitaux, je peux vous dire que beaucoup seraient heureux d'avoir de tels amis et que ce n’est pas toujours le cas. C’est une attitude un peu héroïque que de vouloir préserver vos amis de la souffrance en leur taisant votre maladie ou vos ennuis. Mais dites-vous que cela concerne deux protagonistes : vous et l’autre, et ce d’une manière à laquelle vous n’avez peut-être pas pensé.

Si vous ne dites rien, vous serez seul à porter ce fardeau. Vous vous coupez délibérément de vos amis, de votre réseau potentiel de soutien. Vous créez pour vous les conditions d’un sentiment de solitude alors que justement vous avez un grand besoin d’amitié. Vos proches ne s’inquiéteront pas pour vous, d’accord, mais êtes-vous surs que c’est ce qu’ils souhaitent ?

En vous taisant, vous privez votre ami ou votre famille de l'occasion de vous aider. C’est comme si vous leur disiez : « Vous m’êtes cher mais pas assez pour vous avoir présent à mes côtés au moment où j'en ai le plus besoin ». Oui, vous leur enlevez une inquiétude mais en même temps vous les rejetez loin de vous.

Et posez-vous la question sur ce qu'ils vont ressentir lorsque la vérité apparaîtra au grand jour. Vous risquez de leur causer un plus grand choc et une plus grande souffrance que s’ils avaient su la vérité dès le début. La découverte tardive peut leur faire mal parce que vous ne leur avez pas accordé votre confiance. Certes, souvent ils ne pourront pas vous aider d’autre façon que d'être présents à vos côtés. Sentir juste une présence amicale est parfois ce qui peut le plus vous aider. C’est cela que peuvent vous donner vos amis.

J'ai été témoin de beaucoup d'exemples où les amis et la famille découvraient trop tard la souffrance d’un proche. Cela leur fait mal pour deux raisons : ils étaient confrontés à une perte sans appel mais aussi à l’impossibilité d’être d’un quelconque secours. Ceux qui auraient souhaité vous aider, réalisaient qu’au moins ils auraient pu prier et d’être là avec vous et que désormais ils ne vont plus avoir cette possibilité.

J’aimerais suggérer quelque chose à ceux qui ne veulent rien dire de ce qu’ils considèrent comme un problème strictement personnel ou bien parce qu’ils ne veulent pas que l’on prie pour eux. Il est toujours possible de donner une information vague, dire juste que vous avez un gros problème de santé mais que pour l’instant vous ne pouvez pas donner trop de détails. Vous pouvez demander aux autres de rester vos amis et leur promettre de les informer. N'oubliez pas de leur dire à quel point vous appréciez leur amitié et combien elle vous est précieuse. C’est, justement, par amitié que vous leur faites part de vos problèmes de santé, en comptant sur leur affection et leur soutien. Demandez-leur de vous accompagner sur le chemin que vous aurez à parcourir.

Ce simple partage de cœur à cœur peut vous fournir à chacun une occasion d'approfondir votre relation. Vous pourriez découvrir tous les deux des choses que vous n’aviez jamais remarquées sur l’autre. Et cela à un moment où vous en avez le plus besoin. Savoir que quelqu'un est concerné, fait daimoku et vous accorde sa confiance peut être réconfortant. C'est peut être encore plus vrai lorsque votre vie est en jeu.

Ne vous méprenez pas, je n’insinue nullement que vous êtes quelque part responsable du ressenti des autres. Dites-vous seulement que si vous ne voulez pas bouleverser ou affecter quelqu'un en partageant avec lui (ou elle) une mauvaise nouvelle, c’est que vous prêtez aux autres vos propres pensées et vos sentiments. Parler de la nature de votre souffrance, même seulement d'une façon vague, vous permet de ne plus penser à la place des autres et vous pouvez alors concentrer votre énergie sur vous-même. Cela vous permet également d'être honnête, et l'intégrité personnelle est importante pour enrichir votre moi intérieur.

Je répète qu’il suffit souvent de dire qu’en ce moment vous êtes en train de faire face à un sérieux problème et que vous aimeriez que l’on vous aide par des daimokus.

Supposons maintenant que c’est à vous qu’un ami confie son problème. Souvent, nous ne savons pas quoi faire pour celui qui fait face à une épreuve difficile. Parfois on souhaiterait même n'avoir jamais été mis au courant. Toute réponse émotionnelle est alors parfaitement acceptable et il ne serait pas sain pour vous de nier vos sentiments. Toutefois, si vous pensez qu’il est bon de les exprimer en toute circonstance, je vous suggère de les réserver pour un moment ultérieur. Lorsque vos amis ou les personnes qui vous sont chères partagent avec vous leur préoccupation, ce n'est pas le moment pour vivre votre histoire, c'est la leur.

Les gens se sentent souvent perdus et ne savent pas quoi dire ou faire ; le silence est tout à fait acceptable, car c’est le moment où vous devez intégrer l’information. Vous pourriez vous contenter de dire quelque chose comme : "je suis toujours là pour toi". Votre simple présence attentive, votre écoute et votre sollicitude suffisent.

La raison pour laquelle je suggère de ne pas vous précipiter pour agir est que cela peut être très intimidant pour une personne qui vient de vous confier un problème de nature très personnelle. Il vaut mieux vous laisser du temps à chacun. Le désir d’agir immédiatement tient plus à vos propres besoins à vous : besoin d'être à la hauteur, besoin de vous faire entendre ou remarquer, besoin de secourir. Rappelez-vous que ce moment est celui de l’autre. Soyez simplement présent.

Après un certain temps, que ce soit des minutes ou des jours, peut-être pourriez-vous proposer des actions spécifiques. Offrir quelque chose de particulier que vous vous sentez en mesure de faire est en réalité beaucoup plus utile que de se contenter de dire "si vous avez besoin de quoi que ce soit faites-le moi savoir." Si vos propositions sont déclinées, vous vous sentirez peut-être non désiré, pas apprécié ou même inutile. Mais encore une fois, ce sont des sentiments qui sont les vôtres et pas de ceux de votre ami. Le fait que quelqu'un ne veuille pas quelque chose maintenant ne veut pas dire qu'il ne le voudra jamais.

Je voudrais partager avec vous ici ce que j'ai pu observer comme une des meilleures façons d'aider un ami. Pour un grand malade il est épuisant de constamment fournir la même information avec des personnes différentes. Cela peut être aussi épuisant émotionnellement de parler aux gens lorsque le silence est ce que le malade préfère. Cela prend du temps et des forces d’entretenir en permanence les uns et les autres de l’évolution de son état de santé.

On peut se proposer pour gérer une sorte de point d’information avec une liste de ceux qu’il faut tenir au courant. Il y a même des sites web qui offrent ce genre de services, déchargeant d’autant les malades. Devenir pour un ami quelqu’un qui fait barrage avec l’extérieur tout en informant les amis et les proches est une des façons de l’aider concrètement.

Faire, le cas échéant, des courses, pourrait être utile, mais sans aller au-delà de votre propre bien-être et de vos capacités. Il est important de prendre conscience de vos limites sinon vous allez être trop sous pression pour être efficacement présent auprès de votre ami.

Il ne me reste plus qu’à dire quelques mots sur la mort. Ce n’est peut-être pas opportun d’en parler mais il me semble important d’y réfléchir car il nous est donné à tous d’être confrontés à la mort d’un conjoint, d’un pratiquant, d’un proche ou d’un ami.

Et tout d’abord, qu’en est-il des cris et des larmes ? Je suis un fervent partisan de l’expression libre des émotions. Rien n’est à gagner à étouffer sa peine si ce n’est la confusion et la désinformation. La tristesse est un sentiment comme un autre et n’est en cela ni bonne ni mauvaise.

On peut choisir de manifester ou de cacher sa douleur. Pour certains, exprimer brutalement un deuil peut être une expérience très enrichissante. C'est particulièrement vrai pour les gens qui ne sont pas familiers avec leur moi intérieur ou qui cherchent à éviter des émotions fortes. Cela est vrai tant pour le mourant que pour celui qui l’accompagne. Pour ce dernier, la première réaction est d’agir, de faire quelque chose, n'importe quoi, juste être actif, s’occuper.

J'ai assisté à un séminaire sur le deuil où l’on faisait intervenir "la tête, le cœur et les mains". Le premier contact avec le deuil se fait au niveau de la tête, puis vient le cœur : on a vraiment mal. La peine est tellement forte, présente et si réelle qu'on cherche à la mettre à distance, à se couper de ses sentiments. Alors on commence à s’activer.

Je ne compte plus le nombre de fois où, présent au moment de la mort, j’ai vu l’entourage se précipiter sur son portable pour téléphoner ! Pour quelqu'un qui est calme et habitué à être simplement présent, c'est assez choquant D’abord tout le monde se presse autour du lit, certains embrassent ou touchent le mourant, pleurent, reniflent, retiennent leurs larmes, leur émotions, que sais-je encore Puis, à peine le mourant a-t-il rendu son dernier souffle, les téléphones réapparaissent, les conversations deviennent bruyantes s’ajoutant au cliquetis des équipements médicaux qu’on démonte etc… Les coups de fil n’ont plus rien d’informatif, ils se prolongent, se vident de sens. J'ai même entendu des gens programmer un dîner pour la semaine suivante, parler d’activités professionnelles ou faire des listes de shopping !!! OK, ce sont des choses de la vie et la vie doit continuer. Néanmoins je trouve significatif la façon dont cela se passe. C'est comme si l’agonie mettait la vie en suspens, mais quand la mort est là, la vie reprend ses droits : on retrouve le train-train habituel.

Bien sûr et heureusement, ce n’est pas le cas pour tout le monde.

Parfois j’ai noté juste une certaine agitation : les gens bougent les chaises, allument la lumière, se mettent à regarder certaines objets. Tout cela n’a rien d’anormal en temps habituel mais il est tout de même curieux de voir à quel point les gens cherchent à se réengager dans ce qui les rapproche de la normalité et du quotidien. C’est comme s’ils fuyaient le plus rapidement possible la douleur du deuil, incapables de lui faire face.

La douleur du deuil est pourtant une réalité. Peu importe que vous la subissiez ou la faites subir. Je ne parle pas uniquement de la douleur lors d’un décès. Cela peut être la douleur de la fin d’une certaine forme de vie, la perte de ce qui a été : la perte d’un emploi, de la santé, etc. Toute perte est l’occasion d’un deuil.

 

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