DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

 

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Conclusion

Notre premier objectif dans ce volume était de présenter aux lecteurs le riche contenu du Sutra du Lotus , l'un des textes bouddhistes les plus influents, et pourtant énigmatiques, et de fournir un guide de base, chapitre par chapitre, de son récit souvent déconcertant. Nos objectifs secondaires étaient liés à l'herméneutique. À travers l'exemple du Sutra du Lotus, et sa lecture par Nichiren, l'un de ses plus influents partisans, nous avons cherché à éclairer la dynamique par laquelle les bouddhistes, à des moments historiques importants, ont réinterprété leur tradition. Ainsi, cette étude a pris une perspective très différente de celle des commentaires destinés principalement à élucider le Sutra du Lotus en tant qu'expression de la vérité bouddhiste ou en tant que précis de la pratique bouddhiste. Notre intention n'est pas de nier la prétention du Sutra à être le Dharma authentique du Bouddha ; nous avons été guidés par la conviction que tout le génie du Lotus en tant que texte littéraire et philosophique ne se révèle que lorsque le Sutra est examiné en fonction de ce que l'on peut savoir ou même supposer sur les circonstances de sa compilation. L'adoption de cette perspective montre la manière dont les auteurs du Sutra ont pu être confrontés à des questions nouvelles dans la tradition qu'ils ont reçue et comment ils ont recadré cette tradition en essayant d'y répondre.

Le Sutra du Lotus appartient à ce que l'on a appelé le mouvement Mahayana, qui prône la Voie de bodhisattva. Ses compilateurs l'ont sans doute compris dans un certain sens comme étant la parole du Bouddha et ont estimé qu'il remplaçait le modèle de la Voie adoptée par le courant bouddhiste dominant. Mais les partisans du Mahayana ont dû relever un grand défi pour affirmer la légitimité de leur nouvelle vision. Si le Bouddha avait voulu que d'autres suivent la Voie de bodhisattvas comme lui-même l'avait fait - et le Sutra du Lotus suggère que tous les bouddhistes devraient être des bodhisattvas - alors pourquoi ne l'avait-il pas dit clairement ? Pourquoi avait-il plutôt enseigné les deux véhicules de shravaka et de pratyekabuddha, dont l’aboutissement est le nirvana ? Et comment les partisans du Grand Véhicule pouvaient-ils contrer les accusations des moines traditionnels selon lesquelles leurs enseignements n'étaient pas la parole du Bouddha mais des mystifications flagrantes ? Plusieurs sutras du Mahayana luttent contre ces accusations, mais aucun n'est plus créatif que le Lotus. Nous avons noté dans ce volume certains procédés apparemment inépuisables par lesquels le Sutra affirme sa légitimité. Il se positionne d’emblée comme étant plus ancien que tous les enseignements de la tradition bouddhiste antérieure, comme l'enseignement final de tous les bouddhas de l'univers et comme l'énoncé parfait de l'Éveil de Bouddha, par rapport auquel tous autres enseignements doivent être considérés comme des expédients provisoires, ou des moyens habiles. Il réinvente son propre Bouddha sur le modèle d'un bodhisattva mahayana héroïque, non pas comme quelqu’un parti depuis peu de temps dans le nirvana final, mais un Bouddha constamment présent dans le monde pour enseigner les autres pour leur bien. Et le plus ingénieux, comme on le voit dans les paraboles de la maison en feu, de la cité magique et de l'excellent médecin, il déjoue les accusations courantes d’être un faux en affirmant que ce n'est pas le Sutra du Lotus, mais le Bouddha de la tradition antérieure qui, en ayant prêché la doctrine du nirvana, doit se défendre contre l'accusation de supercherie.

Tout comme les compilateurs du Sutra du Lotus ont remodelé la tradition bouddhiste dominante, les exégètes ultérieurs ont réorganisé le Sutra du Lotus pour répondre aux besoins de leur époque et de leur lieu. Il existe un vaste corpus d'interprétation du Lotus en Asie de l'Est, qui n'a pas encore été entièrement étudié et qui n'a pas pu être traité de manière adéquate dans ce court volume, bien que nous ayons parfois esquissé quelques gestes en direction de commentateurs aussi importants que Zhiyi, Jizang, Zhanran, Saicho, Ennin, Enchin, Annen et d'autres. Nous avons choisi d'illustrer le lien dynamique du texte et du lecteur par l'exemple du maître bouddhiste japonais du Moyen Âge, Nichiren, qui était à la fois l'héritier et le réinterprète de ces commentateurs. Pour Nichiren, comme pour les compilateurs du Sutra, le Lotus était la parole  du Bouddha - pas seulement celle du Bouddha historique, l’un des nombreux bouddhas "nés" du Sutra du Lotus - mais la parole du Bouddha primordial, éveillé depuis un passé inconcevablement lointain et qui continue à accomplir son œuvre dans le monde.

Mais contrairement à la situation à laquelle étaient confrontés les compilateurs du Sutra du Lotus, le Japon à l'époque de Nichiren était un pays mahayana, et le Lotus était un texte essentiel, et non pas  marginal ; son enseignement selon lequel tous deviendront un jour des bouddhas était, du moins en principe, largement accepté. Nichiren se heurtait plutôt à d’autres questions : Que signifiait garder correctement le Dharma à l'époque dégénérée du Dharma final, dans un pays périphérique éloigné du lieu de naissance du Bouddha, à l'extrême limite orientale du monde bouddhiste ? Comment le Sutra du Lotus pouvait-il être préservé et défendu contre les critiques qui affirmaient qu'il était trop profond pour les êtres frustes des Derniers jours du Dharma et qui cherchaient à le remplacer par des enseignements la tradition du Tendai avait définis comme provisoires et incomplets ? Nous avons vu comment Nichiren a préconisé une pratique de psalmodie du Titre du sutra dans sa formulation Namu Myoho-renge-kyo, qui était assez simple pour que n'importe qui puisse l'exécuter, tout en préservant les intuitions mahayana les plus profondes de la non-dualité dans laquelle le soi et le cosmos s'interpénètrent, tous les mérites sont mutuellement contenus et la bouddhéité peut être réalisée "dès ce corps". Troublé par les souffrances dont il a été témoin à la suite de la famine, des épidémies et de la menace mongole, Nichiren a également souligné la revendication du Sutra du Lotus selon laquelle le Bouddha primordial "réside constamment" dans ce monde Saha, et il a fait valoir que la diffusion de la foi dans le Lotus transformerait ce monde en une Terre de Bouddha.

Il est significatif que Nichiren n'ait pas insisté sur le fait que son mode de prosélytisme agressif, shakubuku, était universellement pertinent, mais a insisté qu'il était spécifiquement exigé par son temps et son lieu - un moment historique où, à ses yeux, l'attachement aux enseignements provisoires menaçait d'éclipser le Sutra du Lotus avec des conséquences désastreuses pour les individus et pour le pays. D'autres temps, d'autres lieux, pourraient exiger d'autres méthodes. Nichiren ne s'est pas non plus attardé sur ce à quoi ressemblerait la Terre de bouddha idéale à réaliser dans ce monde. Cette ouverture a laissé une grande latitude d'interprétation à ses disciples ultérieurs et à d'autres personnes inspirées par lui, qui, jusqu'à aujourd'hui, ont développé des lectures très différentes de ce que le Sutra du Lotus enseigne, de la manière dont il devrait être diffusé et de la forme que devrait prendre une société idéale lotusienne. Dans cette interaction fluctuante de textes, de lectures individuelles et de communautés d'interprétation, le Lotus est resté un "Texte vivant".

En tant qu'auteurs de ce volume, notre propre place dans l'histoire de l’approche du Sutra du Lotus est certainement modeste. Notre espoir a été d'attirer l'attention critique sur la dynamique de l'interprétation par laquelle ce célèbre sutra a été accommodé à plusieurs reprises au cours des siècles. Nous n'avons en aucun cas dit tout ce qu'il y a à dire sur le Sutra du Lotus ou sur Nichiren. Nous serons heureux si ce volume pouvait inspirer aux lecteurs une réflexion plus approfondie sur les puissants défis posés par le Lotus blanc du Vrai Dharma.

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