DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre huit - Cinq cents disciples reçoivent la prédiction

Chapitre neuf - Prédiction conférée aux apprentis et à ceux qui sont au delà de l'étude

 

Chapitre huit

D'autres arhats se présentent, demandant des prophéties sur leur bouddhéité, à commencer par Purna, un moine réputé pour ses prédications sur le Dharma. Le Bouddha prédit son nom, le nom de sa terre, le nom de son kalpa et la durée de sa vie (des kalpas incommensurables et incalculables). Lorsque le Bouddha décrit les habitants de la terre du Bouddha Purna, il note qu'il n'y aura ni animaux, ni esprits faméliques, ni habitants de l'enfer , ni femmes.

Le reste des douze cents arhats présents dans l’assistance demande alors des prophéties. Le Bouddha confère une prédiction pour chacun d'eux, en commençant par Ajnatakaundinya (note). Il fait une prophétie de masse pour cinq cents arhats, disant qu'ils deviendront tous des bouddhas nommés Samantaprabha (Clarté-Universelle ). Les cinq cents arhats ressentent une telle joie qu’ils répondent par une parabole :

En visite chez un ami, un homme s’enivre et s'endort. L'ami doit partir avant que l'homme ne se réveille, mais avant de le quitter, il coud un bijou inestimable dans le vêtement de l'homme. L'homme se réveille ensuite et poursuit sa route, rencontrant de grandes difficultés dans les années qui suivent. Un jour, il rencontre son ami, qui l'informe qu'il a toujours eu un bijou inestimable dans son vêtement.

L'homme qui s'endort ivre représente les moines à qui le Bouddha avait transmis l' aspiration à la bouddhéité, mais qui l'avait oubliée ou ne l'avait pas comprise. Ils ont donc suivi la voie de l'arhat, en subissant de grandes épreuves, et ont imaginé qu'ils avaient atteint le nirvana. Avec sa prédiction, le Bouddha leur a maintenant appris qu'ils sont des bodhisattvas et qu'ils atteindront la bouddhéité.

Chapitre neuf 

Les disciples du Bouddha sont souvent divisés en deux catégories : littéralement "apprenants" (saiksa, ceux qui sont en train d'apprendre) et "non-apprenants" (asaiksa,  ceux qui n'ont plus besoin d'apprendre). Ces derniers désignent les arhats ; ils sont appelés "non-apprenants" parce qu'ils ont suivi la Voie et n'ont donc plus rien à apprendre. Les premiers peuvent désigner tout autre disciple du Bouddha ou, dans un sens technique, toute personne ayant atteint l'un des trois rangs de la Voie avant d'atteindre le statut d'arhat, c'est-à-dire les rangs de ceux qui entrent dans le courant*, de ceux qui y retournent une fois ou de ceux qui n'y retournent jamais* . Dans ce chapitre, les "apprenants" parmi les disciples du Bouddha sont représentés par son cousin et serviteur personnel Ananda (qui, selon les récits traditionnels, n'est devenu arhat qu'après la mort du Bouddha), et les "non-apprenants" sont représentés par Rahula, le fils du Bouddha. Tous deux reçoivent les prophéties de leur future bouddhéité. Cependant, le Bouddha, étant impartial, attend la fin des prédictions avant d'en conférer aux membres de sa famille.

Ananda reçoit une prédiction particulièrement merveilleuse, avec une très longue durée de vie et une très longue durée de son enseignement. Cela provoque le mécontentement de certains bodhisattvas présents dans l'assistance, qui se demandent pourquoi ce moine qui n'est même pas un arhat a reçu une meilleure prophétie qu'eux. Le Bouddha explique que lui et Ananda avaient éveillé l'aspiration à l'Éveil parfait en présence du même Bouddha il y a longtemps. Ananda avait voulu préserver le Dharma que Shakyamuni finirait par enseigner. Pour cette raison, il reçoit cette prophétie spéciale. En entendant la prophétie, Ananda est miraculeusement capable de se souvenir des enseignements d'innombrables bouddhas du passé.

Cette promotion d'Ananda est une arme de plus utilisée par le Sutra du Lotus pour affirmer sa légitimité. Si Ananda peut se souvenir des enseignements d'innombrables bouddhas du passé, il est certainement capable de se souvenir des enseignements de Shakyamuni, ce qui implique que c'est bien Ananda qui dit "Ainsi ai-je entendu" au début du Sutra. Dans l'histoire du Premier Concile au cours duquel il a récité les sutras, Ananda est pris à partie par certains moines supérieurs pour avoir encouragé le Bouddha à établir l'ordre des nonnes, une démarche que tous les membres (masculins) du sangha n'avaient pas approuvée. Dans les siècles qui suivirent, Ananda devint une figure bien-aimée de la tradition, particulièrement honorée par les nonnes. Le fait qu'il reçoive une prophétie spéciale dans le Sutra du Lotus montre que les auteurs du texte non seulement souhaitaient le faire monter à bord du grand navire du Mahayana (comme ils l'ont fait avec Shariputra), mais peut-être aussi qu'ils avaient pour lui une affection particulière.

Le Bouddha accorde ensuite une prophétie de bouddhéité pour son fils et disciple Rahula. Ainsi les disciples les plus célèbres du Bouddha ont tous reçu des prédictions. Il confère ensuite d'autres prophéties à un groupe de deux mille autres shravakas, comprenant à la fois les apprenants et les non-apprenants qui deviendront tous des bouddhas portant le même nom, Ratnaketuraja (Marque de Joyau).

Les prophéties de ces deux chapitres, qu'elles soient conférées à des individus ou à des groupes, précisent chacune le nom du bouddha que le bénéficiaire portera, le nom de sa terre ou de son domaine d'activité et la durée de son enseignement. Pour les commentateurs de sutras en Asie de l'Est, ces détails concrets ont augmenté pour ces prédictions le niveau de crédibilité qui dépasse toute simple affirmation abstraite selon laquelle "les personnes des deux véhicules peuvent devenir des bouddhas". Parce que le Bouddha connaît le passé, le présent et le futur et ne ment jamais, il était évident que ses disciples shravakas atteindraient en fait la bouddhéité comme il l'avait prédit. Pour Nichiren, en partant du principe que les dix mondes-états sont inclus en un seul, le fait que les shravakas peuvent devenir des bouddhas signifie que n'importe qui peut aussi y arriver. Ainsi, la prédiction du Bouddha pour n'importe lequel de ces personnages pouvait être lue comme une prédiction d'une bouddhéité certaine pour tous ceux qui embrassent le Lotus, quel que soit leur statut.

Au chapitre huit, pour exprimer leur compréhension de l'enseignement du Véhicule unique, cinq cents arhats qui viennent de recevoir une prédiction du Bouddha racontent la parabole du joyau caché dans le vêtement. Comme les autres paraboles du Sutra du Lotus, celle-ci était bien connue des Japonais instruits et constituait un sujet fréquent pour les poèmes waka traditionnels basés sur le Sutra, comme dans cet exemple du XIIe siècle :

Si le vent
du Pic du Vautour
n'avait pas soufflé
retournant mes manches,
aurais-je trouvé
le joyau
à l’intérieur de l'envers
de mon manteau ?

Le poète exprime ici sa reconnaissance pour le fait que, sans la prédication du Sutra du Lotus par le Bouddha, il n'aurait jamais découvert le trésor qu'il possédait depuis le début.

Pour Nichiren, c'est le daimoku du Sutra du Lotus qui en permet la découverte. Il écrit que les êtres vivants

« n'ont jamais été séparés un seul instant du joyau qui exauce les vœux ».

Bien qu'ils puissent rapidement réaliser la bouddhéité en récitant simplement Namu Myoho-renge-kyo, parce qu’ils se laissant endormir par le vin de l'ignorance, ils ne s'en rendent pas compte et se contentent de gains insignifiants, comme la renaissance dans les cieux en tant que dieux Brahma ou Indra ou avec le statut de souverain ou de grand ministres d'État dans le monde humain. Mais le Bouddha a enseigné que ce ne sont là que des plaisirs illusoires. Dans le texte du Sutra, l'homme est « satisfait d’un gain minime», ce qui signifie que les disciples du Bouddha acceptent les enseignements inférieurs des deux véhicules et se contentent du nirvana de l'arhat, sans aspirer à la Voie de bodhisattva. C’est là une critique implicite du courant bouddhiste indien au moment de la compilation du sutra. Nichiren réoriente la parabole pour affirmer que toute acquisition transitoire - y compris la richesse, les plaisirs et le pouvoir dans les mondes humains ou célestes - est largement inférieure à la réalisation de la bouddhéité en embrassant le Sutra du Lotus.

Les commentateurs ont souvent interprété le joyau dans le vêtement comme la "nature de bouddha". Le Sutra du Lotus ne contient pas le terme précis de "nature de bouddha" (bussho), sans doute parce qu'il n'était pas encore utilisé dans le bouddhisme indien. Cependant, le Lotus reconnaît clairement le potentiel de bouddha chez tous les êtres, et les exégètes chinois ont fait valoir que le concept est là, sinon le terme lui-même. L'expression "nature de bouddha" était bien connue dans le Japon médiéval, et Nichiren l'utilise à l'occasion, mais il semble avoir préféré le "monde de Bouddha" (parmi les dix mondes-états) ou la "graine de bouddhéité" (busshu). Son utilisation de ce dernier terme est très différente de l'idée hosso des graines non contaminées dans la conscience alaya, mentionnée dans le chapitre quatre. La "nature de Bouddha" et la "graine de bouddhéité" sont similaires en ce sens qu'elles indiquent toutes deux le potentiel de la bouddhéité, l'Éveil suprême, mais là où la "nature" est constante et immuable, les "graines" peuvent rester dormantes, voire pourrir, ou germer et se développer en fonction des conditions ; comme le dit le Sutra du Lotus

« Les graines de Bouddha germent par l’origination interdépendante ».

Ainsi, Nichiren a peut-être utilisé le terme de "graine de bouddhéité" parce qu'il souhaitait présenter la bouddhéité, non pas comme un potentiel abstrait, mais comme se manifestant par des causes et des conditions spécifiques, c'est-à-dire en adoptant une forme spécifique de pratique. À cet égard, il emprunte parfois le concept de Zhiyi de la "nature de bouddha en trois causes" : 1) le potentiel inné de la bouddhéité ; 2) la sagesse qui l'éclaire ; et 3) la pratique qui manifeste cette sagesse. Pour Nichiren, cette pratique consistait à réciter Namu Myoho-renge-kyo, l'acte qui active le joyau du monde de bouddha caché dans les neuf mondes-états des gens ordinaires. Parfois, il fait référence au daimoku lui-même comme étant la "graine de la bouddhéité".

Selon l'analyse de Zhiyi, les chapitres II à IX du Sutra du Lotus constituent l'exposition principale de "l'enseignement théorique" (shakumon), les quatorze premiers chapitres du Sutra du Lotus. Ces chapitres affirment que les adeptes des deux véhicules  Hinayana peuvent atteindre la bouddhéité. Pour les compilateurs du Sutra, ce message a été intégré dans l'ensemble du courant bouddhiste et son enseignement du Véhicule unique du bouddha qui étendait la promesse de la bouddhéité à une catégorie de personnes - les shravakas et les pratyekabuddhas - exclues de cette possibilité dans d'autres sutras du Mahayana. À l'époque de Nichiren, cependant, l'idée du Véhicule unique, et que la bouddhéité est en principe ouverte à tous, représentait la position interprétative dominante. Sa lecture a donc un accent quelque peu différent. Pour Nichiren, l'affirmation du Sutra selon laquelle même les personnes des deux véhicules peuvent devenir des bouddhas a mis en évidence la possession mutuelle des dix mondes-états et des trois mille mondes en un seul instant-pensée, sans laquelle toute discussion sur la bouddhéité pour quiconque, même ceux qui suivent la Voie de bodhisattva, ne peut être qu'une abstraction. La révélation de ce fondement universel, dit-il, en particulier dans le chapitre Moyens habiles, constitue le cœur de la partie shakumon du Lotus. Néanmoins, il considérait que les chapitres II à IX, la section principale de l'exposition, avaient été prêchés principalement au profit de personnes du vivant du Bouddha. Les autres chapitres, du chapitre X au chapitre XIV, qui constituaient le reste des Enseignements provisoires, étaient, selon lui, explicitement destinés à ceux qui ont embrassé le Lotus après la mort du Bouddha, et étaient donc particulièrement pertinents pour lui et ses disciples. C'est vers ces chapitres que nous nous tournons maintenant.

Retour

haut de la page