DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre six - Cité magique

Ce chapitre se termine par la quatrième des sept paraboles du Sutra du Lotus. Mais il commence par une histoire élaborée. Il y a des lustres, et apparemment avant l'époque du bouddha Chandrasuryapradipa* décrit dans le premier chapitre, il y avait un bouddha nommé Mahabhijnajnanabhibhu (Grands-Pouvoirs-Vainqueur-en- Sagesse). Il avait une durée de vie incroyablement longue : cinq cent quarante myriades de kotis de nayutas de kalpas ; une myriade équivalent à dix mille, un koti équivalent à dix millions et un nayuta équivalent à cent milliards. Il a également passé un temps particulièrement long - le texte dit un à dix kalpas moyens - assis sur la terrasse de l' Éveil (bodhimanda), essayant, sans succès, d'atteindre la bouddhéité. Finalement, trente-trois devas ont préparé un trône léonin, haut d’un yojana (environ 8 miles ou 15 km), sous l'arbre bodhi. Ils lui rendirent ensuite hommage, faisant pleuvoir des fleurs et jouant de la musique pendant dix kalpas moyens, après quoi il atteignit la bouddhéité.

Avant de renoncer au monde, il avait engendré seize fils. Ayant entendu parler de son Éveil, ceux-ci se mirent en route pour lui rendre hommage, accompagnés de leur grand-père, qui était roi, ainsi que d'une centaine de ministres et de familiers, des centaines de milliers de myriades de kotis de personnes. Les fils implorèrent leur père, le Bouddha, de faire tourner la roue du Dharma. Il leur répondit que lorsqu'il a atteint l'Éveil, des milliards de mondes ont tremblé de six façons différentes et l’obscurité a été illuminée, des lieux qui étaient sombres depuis si longtemps que les êtres qui y vivaient, se voyant pour la première fois, ont dit :

« Comment se fait-il qu'en cet endroit naissent soudainement des êtres? ».

(Les tremblements de terre et l'illumination des mondes sombres sont des éléments courants dans la description de l'Éveil d'un bouddha). Les tremblements et les grands rayons de lumière ont atteint le séjour de Brahma (brahmaloka), c'est-à-dire les trois premiers cieux du Plan de la forme (rupadhatu). Cela se produisit dans tous les mondes des dix directions*, en commençant à l'est, les devas de ce quartier cosmique exprimant leur étonnement devant la lumière surnaturelle, s'interrogeant sur sa source, supposant qu'un bouddha devait être apparu dans le monde, puis se rendant sur la terrasse de l'Éveil pour rendre hommage. Là, ils firent le tour du Bouddha cent mille fois, lui offrirent leurs palais et l'implorèrent d'enseigner le Dharma. Cette description est répétée quelque peu laborieusement pour les devas du sud-est et du sud, le texte disant que la même chose s'est produite pour les autres directions cardinales et intermédiaires ainsi que pour les régions inférieures. La même description est ensuite fournie pour les devas des régions supérieures.

Imploré par les seize princes et les devas des dix directions, le Bouddha accepte d'enseigner le Dharma. Il commence, comme le fera Shakyamuni dans des kalpas, par enseigner les Quatre nobles vérités. Ensuite, il enseigne les Douze liens d'origination interdépendante (pratityasamutpada). Après chacun de ses enseignements, de nombreux êtres sont libérés  de l’inconduite. Les seize princes renoncent tous au monde et deviennent des moines novices (shramanera), demandant à leur père d'exposer l'enseignement de l’Éveil complet. Le Bouddha accepte, et vingt mille kalpas plus tard, il enseigne le Sutra du Lotus pendant huit mille kalpas, sans s'arrêter, en stances égales en nombre aux grains de sable du Gange. Il entre alors en état de méditation pendant 84 000 kalpas, période pendant laquelle les seize fils enseignent le Sutra du Lotus à des êtres sensitifs égaux en nombre aux grains de sable du Gange. Lorsque sort de sa méditation, il loue les seize novices pour avoir préservé la sagesse des bouddhas, en disant que tous devraient leur rendre hommage à Mahabhijnajnabhibhu*.

La scène revient ensuite au présent, où Shakyamuni explique que les seize novices ont tous atteint la bouddhéité et enseignent actuellement le Dharma dans les mondes des dix directions, avec deux bouddhas chacun dans les quatre directions cardinales et quatre directions intermédiaires. Il poursuit en les identifiant par leur nom. Les noms comprennent deux bouddhas qui deviendront célèbres dans d'autres sutras du Mahayana, Akshobhya et Amitabha. Le Bouddha explique que lui-même, Shakyamuni, est le seizième fils, vivant "dans ce monde Saha ".

L'objectif de cette longue histoire, tout comme celui de l'histoire d'un autre bouddha du passé, Chandrasuryapradipa*, dans le premier chapitre, est de légitimer le Sutra du Lotus comme un texte authentique, voire primordial. Il semblerait redondant de raconter encore une autre longue histoire dans laquelle un bouddha du passé enseigne le Sutra du Lotus. Cependant, bien que les deux récits cherchent à légitimer le Sutra du Lotus, elles le font de manière légèrement différente. Dans le premier chapitre, Manjushri interprète l'événement au cours duquel Shakyamuni illumine des myriades de mondes avec un faisceau de lumière émis d'entre ses yeux, en disant que dans une vie antérieure lointaine, il avait vu Chandrasuryapradipa* faire de même. Sur la base de cette expérience, Manjushri est en mesure de spéculer, à juste titre, que Shakyamuni est sur le point d'enseigner le Sutra du Lotus. Dans le présent chapitre, l'orateur n'est pas Manjushri, mais Shakyamuni lui-même, qui, parlant en tant que Bouddha en pleine connaissance du passé, du présent et du futur, peut raconter l'histoire d'un bouddha encore plus ancien, Mahabhijnajnanabhibhu* , enseignant le Sutra du Lotus. il y a encore plus longtemps. La puissance du témoignage de Shakyamuni est renforcée par la révélation que Shakyamuni était en fait l'un des seize fils de Mahabhijnajnanabhibhu* et donc personnellement présent lorsque celui-ci a enseigné pour la première fois le Sutra du Lotus. Shakyamuni fournit le témoignage oculaire d'un bouddha. La différence dans le pouvoir de légitimation n'est pas énorme (un bodhisattva de dixième étape comparé à un bouddha) ; la conclusion la plus importante à tirer de ce chapitre est l'obsession persistante du Sutra du Lotus à démontrer son authenticité.

Le chapitre se termine par une brève parabole qui, malgré sa simplicité, a de lourdes implications doctrinales. Dans la tradition dominante, en mourant, un bouddha ou un arhat entre dans ce qu'on appelle le parinirvana (nirvana final). Tout le karma a été détruit par la sagesse, et donc toutes les causes de renaissance future ont été épuisées. L'image bouddhiste courante du nirvana, tirée de l'étymologie du terme, est celle d'un feu qui s'éteint parce que son combustible a été complètement consumé. Le continuum de conscience qui a existé sans commencement a une fin définitive. Une partie de la fixation bouddhiste sur les reliques du Bouddha, une fixation tout à fait contraire aux autres traditions indiennes du temps où le cadavre était considéré comme impur, peut provenir de la croyance bouddhiste selon laquelle c'est tout ce qui reste du Bouddha après sa mort. Il n'est pas au Ciel, il n'est pas non plus "dans" le nirvana, parce que le nirvana n'est pas un lieu ; c'est l'extinction de la souffrance et de la renaissance.

Cette doctrine, si capitale dans la tradition dominante, est un problème pour le Sutra du Lotus. Si tous les disciples du Bouddha sont destinés à la bouddhéité, si le nirvana de l'arhat n'est qu'un autre exemple des moyens habiles du Bouddha, qu'arrive-t-il aux arhats lorsqu'ils meurent ? Et qu'est-il advenu des nombreux moines qui sont devenus des arhats et sont décédés avant que le Bouddha, si tard dans sa vie, ne révèle le Sutra du Lotus et la doctrine du Véhicule unique ?

Le problème rappelle celui auquel était confrontée l'église chrétienne primitive. Si le salut n'est possible que grâce à la crucifixion et à la résurrection de Jésus, quel est le sort de tous les justes qui sont morts dans l'histoire de l'humanité avant cet événement, comme Adam et Eve, Abraham, Noé et tous les prophètes de la Bible hébraïque ? Au cours des premiers siècles de l'Église, ce dilemme a été résolu par la doctrine du "hersage de l'enfer" le samedi entre la crucifixion du vendredi et la résurrection du dimanche et décrit dans les évangiles. On dit donc qu’à ce moment, Jésus  "est descendu aux enfers'' (selon les termes du Credo des Apôtres), où il racheta les justes, une scène communément représentée dans l'art médiéval, avec Jésus, portant son linceul et la croix de la victoire, ouvrant les portes de l'enfer et conduisant les justes (souvent avec Adam en tête) au salut, tout en piétinant les démons infernaux.

Dans le chapitre II du Sutra du Lotus, le Bouddha avait évoqué la possibilité que certains de ceux qui deviendront des arhats après son entrée dans le parinirvana ne croient pas au Sutra du Lotus. Dans ce chapitre, il a une préoccupation différente : le sort de ceux qui non seulement deviendraient des arhats après sa mort mais, apparemment sans en savoir plus, entreraient dans le parinirvana sans avoir entendu le Lotus. Cependant, ils ne sont pas condamnés. Le Bouddha explique :

« Je serai devenu Bouddha en une autre terre et aurai alors un nom différent. Bien que ces gens auront conçu la notion de passage en bodhéité pour entrer dans le nirvana, ils seront, en cette terre-là, en quête de la sagesse de bouddha et obtiendront d'entendre ce Sutra. Car ce n'est que grâce au véhicule de bouddha que l'on obtient de passer en nirvana, il n'existe pas d'autres véhicules, à part les enseignements exposés en manière de moyens habiles par les Ainsi-Venus ».

Du point de vue de la doctrine bouddhiste classique, tant le Bouddha que les arhats cessent de renaitre, voire cessent d'exister, au moment où ils entrent dans le parinirvana. Ainsi, ce que le Bouddha décrit ici est doctrinalement impossible. Ce que le Sutra du Lotus affirme, dans une réinterprétation radicale de la doctrine centrale du nirvana, est que le nirvana tel qu'il a été compris, et tel que le Bouddha l'avait décrit plus tôt dans ses enseignements, n'existe pas, et que ceux qui entrent dans le parinirvana, que ce soit en tant que bouddha ou arhat, ne disparaissent pas définitivement. Dans le cas du Bouddha, ce point sera abordé plus explicitement au chapitre seize. Dans le cas des arhats, le Bouddha fournit une parabole.

Un groupe de personnes s’engage dans un long et dangereux voyage de cinq cents yojanas à la recherche d'un trésor. Ils sont conduits par un guide sage et habile. En cours de route, le groupe s'épuise et décide de faire demi-tour. Le guide utilise alors ses pouvoirs magiques pour faire surgir une ville à trois cents yojanas du parcours et convainc le groupe de poursuivre son voyage, en lui disant qu'il pourra se reposer dans cette ville. Ils arrivent et se reposent jusqu'à ce que leur fatigue soit passée. Le guide leur explique alors que la ville est une juste un mirage et qu'ils doivent poursuivre leur route, car le trésor est proche.

Le Bouddha, bien sûr, est le guide, et les voyageurs sont des êtres sensitifs. Le trésor, c'est la bouddhéité. Si le Bouddha n'enseignait que le but de la bouddhéité, ils ne voudraient pas le chercher, estimant que le chemin est trop long et difficile. Il enseigne donc un but plus facile, les deux nirvanas : le nirvana des shravaka et le nirvana des pratyekabuddhas (essentiellement le même but atteint par des chemins différents). Cependant, ce sont des illusions ; il n'y a qu'un seul trésor. Ainsi, lorsque les arhats atteignent le nirvana, pensant qu'ils ont atteint leur but, le Bouddha les informe que le véritable but est à venir.

Aussi stimulante que soit cette parabole, elle est également polémique. La légitimité de la tradition antérieure est usurpée par le Sutra du Lotus, qui affirme que ce que le Bouddha avait enseigné auparavant n'était que mirage, que la voie de l'arhat n'existe pas, que ce nirvana n'existe pas.

Comme pour le chapitre trois, les références de Nichiren à ce chapitre se concentrent, non pas sur la parabole dont il tire son nom, mais sur un autre élément, dans ce cas, l'histoire du bouddha Mahabhijnajnanabhibhu*.

Nichiren a tiré trois conclusions principales de ce récit. La première est que les êtres de notre monde, le monde Saha, ont un lien karmique uniquement avec le Bouddha Shakyamuni et non avec les bouddhas des autres mondes. Tout ce qui concerne le Dharma connu dans notre monde provient de Shakyamuni. Selon Nichiren, aucun des grands maîtres de la Terre Pure n'a jamais rencontré le bouddha Amitabha ou n'a renoncé au monde pour pratiquer la Voie sous sa direction. Le nom Saha, du mot sanskrit signifiant ''supporter'' ou ''endurer", fait référence à la tradition selon laquelle ce monde est un endroit particulièrement mauvais et ignorant où il est difficile de suivre la Voie bouddhiste - contrairement aux terres pures rayonnantes avec lesquelles l'imaginaire du Mahayana a peuplé le cosmos. Ainsi, on dit que Shakyamuni a fait preuve d'une compassion exceptionnelle en apparaissant dans ce monde. Dans le Grand Sutra Amitabha (Sutra de la Vie infinie), le bouddha Amitabha fait le vœu d'accepter dans sa Terre pure tous ceux qui lui font confiance, à l'exception des personnes qui ont commis les cinq forfaits ou dénigré le Dharma. Nichiren a donc estimé que ces mauvaises personnes les plus dépravées avaient été exclues des Terres pures des dix directions et s’étaient rassemblées dans le monde actuel, le monde Saha, où Shakyamuni avait entrepris de les sauver. C'était le sens, disait-il, de la déclaration du Bouddha Shakyamuni au chapitre III,

« Je suis le seul à pouvoir les protéger ».

Abandonner le maître primordial Shakyamuni était une grave erreur, car les gens de ce monde ne peuvent pas échapper au samsara en suivant un autre bouddha (réf.).

Deuxièmement, Nichiren a tiré de l'histoire de Mahabhijnajnanabhibhu * une compréhension de la façon dont la méthode pédagogique du Bouddha se déroule dans le temps. Zhiyi avait identifié trois critères de comparaison permettant de dire que le Sutra du Lotus surpassait tous les autres. Le premier, basé sur la déclaration de Shakyamuni du Véhicule unique du Bouddha dans les Moyens habiles et les chapitres suivants, est qu'il englobe des personnes de toutes capacités. Le deuxième, basé sur le présent chapitre, Cité Magique, est qu'il révèle le processus de l'instruction du Bouddha du début à la fin (note). En s'appuyant sur le récit de Mahabhijnajnanabhibhu*, Zhiyi a décrit ce processus par la métaphore "d'ensemencement, maturation, récolte". C'est-à-dire que le Bouddha plante la graine de la bouddhéité dans l'esprit de ses disciples avec un enseignement initial ; il la cultive par le biais d'enseignements ultérieurs, permettant à leur capacité de mûrir ; et enfin il récolte la moisson en amenant ces disciples au plein Éveil. Comme le décrit le premier passage de ce chapitre, le bouddha Mahabhijnajnanabhibhu* a vécu il y a très longtemps, si longtemps qu'on ne pouvait le mesurer qu'en réduisant en poussière un grand nombre de systèmes mondiaux et en utilisant chaque grain de poussière pour représenter un kalpa. Dans ce temps lointains, Mahabhijnajnanabhibhu* et ses seize fils ont planté la graine de la bouddhéité dans l'esprit de leurs auditeurs en prêchant le Sutra du Lotus. Ceux qui au cours de leur vie ont entendu le Sutra du Lotus du seizième fils sont nés avec lui et il a nourri leur capacité, la faisant mûrir avec des enseignements ultérieurs au cours d'innombrables existences. Lorsque ce fils a prêché le Sutra du Lotus dans le monde Saha en tant que Bouddha Shakyamuni, certains ont enfin pu récolter les fruits de l'Éveil, tandis que d'autres le feront à l'avenir. En d'autres termes, la résolution de Shakyamuni de conduire tous les êtres vers le même Véhicule n'était pas seulement une question de son temps, mais un projet initié dans un passé inconcevablement lointain. En effet, ce chapitre offre un autre indice précoce du fait que la bouddhéité de Shakyamuni englobe une période qui dépasse de loin la durée de vie actuelle, un thème que le Sutra du Lotus développe dans les chapitres suivants.

Le concept "d'ensemencement, maturation, récolte" a été développé par Zhanran, qui estimait que seul l'enseignement parfait du Sutra du Lotus peut planter la graine de la bouddhéité. De ce point de vue, la prédication du Sutra du Lotus par Shakyamuni durant sa vie en Inde a permis à ceux qui avaient reçu de lui la semence de la bouddhéité dans des vies antérieures de faire la  récolte de l'Éveil et il a également planté cette semence dans la vie de ceux qui ne l'avaient pas encore reçue. Nichiren a compris ce processus en fonction de la façon dont il s'est déroulé après le dernier nirvana de Shakyamuni, et surtout à son époque. Comme Zhanran, mais à un degré plus élevé, il souligna que seul le Sutra du Lotus plante la semence de la bouddhéité ; tout ce que les Enseignements provisoires peuvent faire est de cultiver la capacité des personnes qui ont déjà reçu cette semence en rencontrant le Sutra du Lotus dans des vies antérieures. Ainsi, en dernière analyse, la bouddhéité a toujours sa source dans le Lotus.

Selon Nichiren, à l'époque du Dharma correct et du Dharma formel, les gens pouvaient atteindre la bouddhéité grâce à des Enseignements provisoires comme le Nembutsu ou le Zen, car ils avaient déjà établi une connexion avec le Sutra du Lotus en l'entendant du Bouddha Shakyamuni dans des vies antérieures. Mais les personnes nées à l'époque du Dharma final n'ont pas encore établi cette connexion et ne peuvent donc pas tirer profit du Nembutsu ou d'autres Enseignements provisoires, quel que soit le sérieux avec lequel ils les pratiquent, tout comme on ne peut pas moissonner une récolte dans un champ où les graines n'ont jamais été semées. Nichiren enseignait qu’à l'époque du Dharma final, c'est le daimoku, l'essence du Sutra du Lotus, qui incarne la semence de la bouddhéité.

« Chez des personnes de Mappo, il faut planter pour la première fois la graine de la bodhéité grâce à Namu Myoho Renge Kyo, principe caché dans les profondeurs du chapitre Durée de la Vie (XVI) coeur de l'enseignement essentiel. » (réf.) .

Le concept "d'ensemencement, maturation, récolte" évoque un processus linéaire qui se développe au fil du temps. La pensée mahayana alléguait traditionnellement que l'accomplissement de la Voie du bodhisattva nécessite trois kalpas incalculables. Cependant, comme nous l'avons vu, Nichiren s'est inspiré à la fois du Tendai et des notions ésotériques de réalisation de la bouddhéité "dès ce corps" pour postuler que la bouddhéité s'actualise dans l'acte même de réciter Namu Myoho-renge-kyo. En d'autres termes, le daimoku est une "graine" qui fleurit et porte ses fruits au moment même où on fusionne avec lui. Il est bouleversant de voir la façon dont Nichiren a compris l'âge final du Dharma. À l'époque du  Dharma correct et du Dharma formel, les gens pratiquaient selon un modèle linéaire, éradiquant progressivement les illusions et accumulant les mérites, pour finalement atteindre la bouddhéité après d'innombrables vies de pratique. Mais en récitant le daimoku du Sutra du Lotus - la pratique de Mappo - la semence et la récolte, la pratique et l'Éveil se produisent simultanément, et la bouddhéité est réalisée dès ce corps même. Dit autrement, à l'ère du Dharma final, la réalisation directe de la bouddhéité devient accessible aux gens ordinaires. L'affirmation de Nichiren inverse paradoxalement les implications sotériologiques négatives de l'ère Mappo et en fait le moment idéal à être vécu.

« Lorsqu'on se préoccupe de sa vie prochaine, il vaut mieux être une personne ordinaire à l'époque des Derniers jours du Dharma que grand roi au cours des deux mille ans des époques du Dharma correct et du Dharma formel. [...] Il vaut mieux être un lépreux qui récite Namu Myoho Renge Kyo que le Grand-patriarche de l'école Tendai   ! » - la plus haute position dans le monde religieux du Japon à l'époque (réf.).

Le troisième message que Nichiren a tiré de l'histoire du bouddha Mahabhijnajnanabhibhu* et de ses seize fils était l'importance de la persévérance dans la pratique. Dans le chapitre Parabole, Shakyamuni raconte à Shariputra que celui-ci avait suivi la Voie de bodhisattva dans ses vies antérieures, mais qu'il l'avait depuis lors oublié. Qu'est-ce qui avait poussé Shariputra, le plus sage de tous les shravakas, à "oublier" et à abandonner la Voie du bodhisattva ? Le Sutra du Lotus ne nous le dit pas, mais une histoire du Traité de la Grande Perfection de la Sagesse (Dazhi du lun) et d'autres sources comblent cette lacune. Dans le passé, Shariputra avait déjà pratiqué les austérités de bodhisattva pendant 60 kalpas et cultivait la vertu du don ou de la générosité, la première des paramitas ou perfections qu'un bodhisattva doit maîtriser sur le chemin de la bouddhéité. À ce moment-là, un mendiant (ou un brahmane, selon les versions) lui demanda un de ses yeux. Lorsque Shariputra lui répondit que son œil ne pouvait bénéficier à personne d'autre, le mendiant le réprimanda en disant que du moment que Shariputra s'engageait à maîtriser la pratique de la générosité, il ne pouvait pas refuser de donner ce qu'on lui demandait. Shariputra s'arracha donc un œil et l'offrit. Le mendiant le renifla, le jeta à terre et marcha dessus. Ecoeuré, Shariputra en conclut que ce genre de personnes étaient sans espoir. Il abandonna alors l'engagement de bodhisattva à sauver les autres et se retira dans la poursuite du nirvana personnel du shravaka. Dans la lecture de Nichiren, Shariputra, trompé par des influences maléfiques, avait abandonné le Sutra du Lotus pour des Enseignements provisoires et, par conséquent, était tombé dans l'enfer Avici, y languissant pendant des kalpas entiers. Ce n'est que lorsqu'il rencontra le Bouddha Shakyamuni dans le monde actuel qu'il put à nouveau entendre le Sutra du Lotus, retrouver la voie de bodhisattva et recevoir la prédiction de la bouddhéité future (réf.).

En termes de pratique, le récit de l'enseignement du Bouddha Shakyamuni qui se déroule sur plusieurs vies dans le chapitre Cité Magique revêt une double signification dans la pensée de Nichiren. D'une part, ce récit enseigne la nécessité de maintenir sa propre pratique du Sutra du Lotus, quelles que soient les difficultés ou le découragement que l'on puisse rencontrer. D'autre part, il suggère qu'enseigner le daimoku à d'autres, même s'ils le raillent ou le dénigrent au départ, est toujours un effort fructueux, établissant pour eux un lien karmique avec le Sutra du Lotus et leur assurant ainsi d'atteindre un jour la bouddhéité.

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