DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre six - Octroi de la prédiction

Shariputra ayant reçu une prédiction de bouddhéité au chapitre III, il est maintenant temps que d'autres grands arhats reçoivent leurs prédictions. Dans ce chapitre, le Bouddha prédit la bouddhéité future d'abord pour Mahakashyapa, puis pour Shubhuti, Mahakatyayana et Mahamaudgalyayana*, les quatre qui ont montré leur compréhension qu'il n'y a qu'un seul Véhicule en racontant la parabole de l'homme riche et de son fils pauvre. Le Bouddha prédit d'abord la bouddhéité à son disciple le plus âgé Mahakashyapa. En entendant cela, trois autres personnes - Shubhuti, Mahakatyayana et Mahamaudgalyayana* «tous tant qu'ils étaient, tremblants et frémissants » implorent le Bouddha de leur conférer des prophéties également comme « l'affamé aspire à l'autorisation de manger ».

Pour chacun d'eux, le Bouddha prédit le nom du bouddha qu'il deviendra, le nom de sa terre, le nom du kalpa et la durée de sa vie. Ici, nous voyons comment la notion d'Éveil passe de l'état d'arhat à celui du bouddha. En effet, en termes de temps nécessaire pour accomplir la Voie de bodhisattva, l'Éveil s'éloigne jusqu'à un point au-delà de l'horizon - mais avec des millions de vies intermédiaires (à commencer par celle-ci), consacrées par la prophétie du Bouddha selon laquelle ces vies présentes sont les vies passées d'un futur bouddha, des chapitres de l'histoire d'un bouddha et donc d'une histoire sacrée. Ayant reçu la prédiction de Shakyamuni concernant leur future bouddhéité, les quatre déclarent :

« Il en est comme de qui viendrait d'une contrée affamée
et trouverait soudain un festin royal ».

Nichiren explique que ces quatre grands shravakas

« n'avaient même pas entendu parler du mets de choix que l'on appelle ghee jusqu'à ce qu'ils rencontrent le Sutra du Lotus. Alors, pour la première fois, ils ont goûté la saveur du beurre clarifié satisfaisant immédiatement la faim qui était depuis longtemps dans leur cœur » (réf.) .

La référence de Nichiren au " ghee ", ou beurre clarifié, renvoie ici au concept des "cinq saveurs", une analogie par laquelle Zhiyi avait comparé les étapes du développement religieux humain aux cinq étapes de la pratique indienne de la fabrication du ghee à partir de lait frais. (note) Comme nous l'avons vu, à l'instar d'autres bouddhistes instruits de son époque, Nichiren a pris la classification tendai de l'enseignement du Bouddha en cinq périodes séquentielles comme représentant un fait historique. Dans cette optique, Nichiren décrivait parfois les souffrances qu'il imaginait que les principaux disciples shravakas du Bouddha devaient avoir endurées lorsque  Shakyamuni commença à prêcher le Mahayana,  et qu’ils voyaient chuter leur statut d’ainés Vénérables  pour devenir des cibles de mépris et de reproches à cause de leur attachement à un nirvana personnel inférieur hinayana. Certains sutras mahayana condamnaient  les shravakas comme étant ceux qui ont "détruit les graines de la bouddhéité" ou qui sont "tombés dans le puits du nirvana" et ne peuvent faire du bien ni à eux-mêmes ni aux autres. Leur "faim" aurait alors représenté leur chagrin et leur regret de ne pas avoir suivi la Voie de bodhisattva et de s'être ainsi exclus de la possibilité de la bouddhéité.

En même temps, Nichiren les imaginait souffrir de la faim au sens littéral du terme. En tant que moines, ils avaient dû mendier leur nourriture chaque jour. Nichiren imaginait qu'en entendant les shravakas réprimandés en tant que disciples d'un Véhicule de moindre importance, les hommes et les dieux ne les considéraient plus comme des sources de mérite et cessaient de mettre de la nourriture dans leurs bols à aumônes.

« Si le Bouddha était mort après avoir prêché les divers sutras exposés pendant les quarante et quelques années, sans pouvoir enseigner le Sutra du Lotus au cours de ses huit dernières années, qui aurait continué à faire des offrandes à ces shravakas ? Maintenant, ils seraient sans doute dans le monde des esprits faméliques » (réf.).

Dans sa vie, Nichiren avait connu plusieurs fois la faim et il pouvait facilement compatir à cette situation. Mais lorsque le Bouddha prêcha le Sutra du Lotus et prédit la bouddhéité aux shravakas, Nichiren disait que ces paroles étaient

« comme le brillant soleil de printemps qui émergeait pour dissoudre la glace de l'hiver ou un vent fort dispersant la rosée de toute l'herbe. Parce que [ces prédictions] apparaissent dans ce phénix des écrits, ce miroir de la vérité [c'est-à-dire le Lotus], après la mort du Bouddha, les shravakas furent vénérés par tous les pratiquants du Dharma, tant les humains que les dieux, tout comme s'ils avaient été des bouddhas » (réf.).

Nichiren a également commenté le "festin royal" en relation avec les prières commémoratives qu'il a offertes au nom des adeptes qui avaient perdu des membres de leur famille. Ce faisant, il a évoqué les associations entre l'arhat Maudgalyayana*, dont l'accession à la bouddhéité est prédite dans ce chapitre du Sutra du Lotus, et les rites funéraires et commémoratifs bouddhistes. Maudgalyayana* était célèbre dans la tradition bouddhiste primitive comme le disciple du Bouddha le plus accompli en matière de pouvoirs surnaturels. Après la mort de sa mère, raconte-t-on, Maudgalyayana* a parcouru le cosmos avec son œil divin pour voir où elle était renée et l’a trouvée  dans la souffrance dans le monde des esprits affamés en guise de rétribution pour son avidité et son avarice de son vivant. Il a ensuite tenté de lui envoyer par magie de la nourriture, mais celle-ci s'enflammait et la brûlait lorsqu'elle essayait de la manger. Déconcerté, il consulta le Bouddha, qui lui conseilla d'offrir un repas à l'assemblée des moines à la fin de la retraite de la mousson d'été. Maudgalyayana* le fit, et grâce à ce mérite, sa mère fut libérée du monde des esprits affamés. Cette légende est à l'origine du "Festival des fantômes" * qui a lieu chaque année dans toute l'Asie de l'Est et au cours duquel des laïcs font des offrandes spéciales aux moines à la fin de la retraite d'été, une période pendant laquelle ils augmenteraient leurs pouvoirs spirituels. Les moines, à leur tour, rendent des services pour transférer les mérites aux parents décédés de leurs protecteurs, confirmant ainsi les liens réciproques entre les moines et les laïcs, les vivants et les morts. (réf.)  L'histoire de Maudgalyayana* est également liée au "rituel des esprits affamés", une offrande de mérites pour les défunts qui n'avaient pas de parents pour commander les services en leur nom. Au Japon, ce rituel était souvent accompli en conjonction avec l'Urabon, ou pour les personnes qui étaient mortes au combat, de faim ou dans d'autres circonstances malheureuses.

Dans l'histoire originale, Maudgalyayana ne peut pas assister sa mère par ses propres pouvoirs magiques ; il ne peut le faire que par le pouvoir du Dharma. Le fait qu'elle soit sauvée lorsqu'il offre un repas à l'assemblée monastique reflète l'idée largement répandue que le transfert de mérite au défunt est plus efficace lorsqu'il est accompli rituellement par les moines, en particulier ceux qui sont sérieux dans la pratique et purs dans leurs vœux. Dans la même lettre citée ci-dessus, Nichiren présente cependant une explication alternative, montrant comment il a adapté les récits bouddhistes traditionnels à son exclusivité lotusienne : 

« La cérémonie d'urabon tire son origine de l'époque où le vénérable Maudgalyayana sauva sa mère Shodai-nyo qui, en raison de sa rapacité et de son avarice, était tombée dans la voie des esprits affamés pour une période de cinq cents vies (note). Mais Maudgalyayana ne parvint pas à faire accéder sa mère à la bodhéité. Car lui-même n'était pas encore pratiquant du Sutra du Lotus et ne pouvait donc pas aider sa mère à devenir bouddha. Par la suite, pendant huit ans, dans l'assemblée au Pic du Vautour, en croyant au Sutra du Lotus et en récitant Namu Myoho Renge Kyo, il devint un bouddha appelé Tamalapattra (Parfum de Santal). Et à ce moment-là, sa mère aussi devint bouddha.

« Vous avez également demandé des offrandes pour les fantômes affamés. Le troisième fascicule du Sutra du Lotus dit : '' Il en est comme de qui viendrait d'une contrée affamée / et trouverait soudain un festin royal.'' [...] Ainsi, lorsque vous faites don de nourriture aux esprits faméliques, vous devriez lire ce passage et réciter pour leur repos Namu Myoho Renge Kyo. » (réf.)

Au temps de Nichiren, il était courant d'affirmer que l'accomplissement religieux d'une personne profiterait simultanément aux membres de sa famille, parfois pendant sept générations dans chaque direction. Cela exprimait une confiance, fondée sur les notions mahayana d'interconnexion, le fait que sa propre pratique affecte les autres à travers le temps, l'espace et les limites de la vie et de la mort. Nichiren assimile ici ces idées à la pratique de la récitation du daimoku, le titre du Sutra du Lotus.

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