DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre V - Herbes médicinales

Au début du bref chapitre V, le Bouddha loue la parabole de l'homme riche et de son fils pauvre qu’ont racontée les quatre arhats. Il répond ensuite par l'une parabole à lui. Il décrit une terre avec une flore abondante, une grande variété d'herbes, d'arbres, d'arbustes et de simples. Des nuages denses remplissent le ciel et la pluie tombe sur les différentes plantes. La même pluie tombe uniformément sur toutes, mais elles poussent à des rythmes différents en fonction de leurs différentes capacités. Le Bouddha est comme le grand nuage et il fait pleuvoir le Dharma qui a une caractéristique  unique, celle de la libération, de l’apaisement  et du lâcher prise. Comme les arbres et les herbes, la variété des êtres sensitifs réagit différemment en fonction de leur nature mais l'enseignement est le même.

Cette métaphore d'une vérité unique menant à des résultats différents semble en contradiction avec les paraboles précédentes, qui soulignent la capacité du Bouddha à percevoir les capacités de ses disciples et, en utilisant des moyens habiles, à adapter ses enseignements en conséquence. Pour reprendre la métaphore de ce chapitre, la notion de moyens habiles semble impliquer une pluie différente tombant sur des plantes différentes. L'image centrale de ce chapitre est la variété des êtres sensibles et la façon dont ils diffèrent en caractère, disposition et capacités, ce qui n'est perçu que par le Bouddha. En fait, le chapitre semble reconnaître la tension entre les notions d'un Véhicule unique et d'une pluralité de moyens habiles en expliquant que le Bouddha attire d'abord les êtres sensitifs par une seule déclaration retentissante :

« Je libère ceux qui n'ont pas été libérés. J'éveille ceux qui n'ont pas été éveillés et j'apporte le calme à ceux qui n'ont pas été apaisés. Les existences présentes et à venir, je les connais en leur réalité ».

Lorsque des milliards d'êtres entendent cette étonnante déclaration et demandent au Bouddha de suivre son enseignement,

« il examine leurs facultés et discerne alors le caractère aigu ou obtus des facultés des êtres [...] et leur expose le Dharma selon ce qu'ils peuvent en supporter en d'innombrables variétés, les menant tous à la joie et à l'obtention allègre de bienfaits. Ces êtres, ayant entendu le Dharma, sont soulagés pour l'existence présente et, pour l'existence suivante, ils renaîtront en des lieux propices  ».

Comme il l’a déjà fait, le Bouddha réitère son enseignement en stances, et là encore, aucune tentative n'est faite pour résoudre toute la contradiction entre un seul enseignement et une multiplicité de moyens habiles. Dans la section versifiée, l'accent est fortement mis sur le Dharma comme ayant une seule saveur, celle de la libération et du nirvana. Les humains et les devas sont comme de petites herbes ; les pratyekabuddhas sont comme des herbes de taille moyenne. Ceux qui aspirent à devenir bouddha sont comme de grandes herbes. Ceux qui savent sans aucun doute qu'ils deviendront des bouddhas sont comme de petits arbres. Ceux qui ont avancé sur le chemin du bodhisattva et ont sauvé des milliards d'êtres sont comme de grands arbres. « Le Dharma que prêche l'Ainsi-Venu a un unique aspect, une unique saveur », se déversant sur le monde entier tout en s'exprimant par des moyens habiles. Le Bouddha révèle alors aux arhats ce qu'il appelle "l'Enseignement le plus élevé" :

« La foule des auditeurs-shravakas
n'est aucunement passée en nirvana ;
ce que vous, vous pratiquez
est la voie des bodhisattvas;
en la cultivant graduellement,
vous obtiendrez tous tant que vous êtes de devenir bouddha »

Dans la traduction en chinois de Kumarajiva du Sutra du Lotus, le chapitre V s'achève ici. Cependant, dans plusieurs manuscrits sanskrits, le chapitre se poursuit. Le Bouddha réitère sa déclaration d'une seule doctrine, d'un seul Véhicule et d'un seul Éveil, mais avec des métaphores différentes, en disant que le soleil et la lune illuminent les êtres du monde de la même façon, qu'ils soient grands ou petits, parfumés ou malodorants. De la même manière, il n'y a qu'un seul Véhicule. Que les pots contiennent du sucre, du beurre ou du lait caillé, tous les pots sont faits d'argile. De la même manière, il n'y a qu'un seul Véhicule.

Dans la version sanskrite, nous trouvons également une autre parabole, qui n'apparaît pas dans la traduction de Kumarajiva et ne figure donc pas sur la liste standard des sept, à savoir la parabole de l'aveugle. Un homme aveugle de naissance nie l'existence des formes physiques, le soleil et la lune, et ne sera pas convaincu du contraire par ceux qui peuvent voir. Un médecin avisé cherche à le guérir de sa cécité et se rend dans l'Himalaya pour trouver les herbes médicinales. Grâce aux efforts du médecin, l'homme est guéri et reconnaît son erreur. Cependant, il est alors convaincu qu'il a maintenant vu, tout ce qu'il y a à voir et proclame que la vision de personne n'est supérieure à la sienne. Un groupe de sages, dotés de cinq super-connaissances (abhijna traduit dans le sutra par "pouvoirs transcendants"), l'entend. Les cinq super-connaissances sont : l'œil divin, ou la capacité de voir à grande distance ; l'oreille divine, ou la capacité d'entendre à grande distance ; la connaissance de l'esprit des autres, ou la télépathie ; la capacité de se souvenir de ses vies antérieures ; et les pouvoirs magiques, une gamme de pouvoirs super-normaux tels que la capacité de voler, de traverser les murs et de plonger sous terre. On dit que ces cinq pouvoirs peuvent être acquis par les bouddhistes et les non-bouddhistes ; un sixième pouvoir, appelé "destruction des impuretés " (asravaksaya), ne peut s’acquérir que par les enseignements du Bouddha.

Les sages le réprimandent pour son arrogance, disant qu'il est comme un homme qui ne sort  jamais de sa maison et ne peut pas voir les choses qui se trouvent devant sa porte. Ils persuadent l'homme d'entreprendre la pratique méditative qui lui permettra d'atteindre les super-connaissances et il finit par se rendre compte que sa nouvelle vision était effectivement limitée. Le Bouddha compare l'aveugle à des êtres sensitifs aveugles qui sont rendus à la vue par le grand médecin, le Bouddha lui-même, qui leur enseigne les Trois véhicules. Ceux qui suivent les chemins de shravaka et de pratyekabuddha détruisent les afflictions et parviennent à se libérer des renaissances. Comme l'homme dont la vue normale a été rétablie, ils croient avec complaisance que leur vision est complète. C’est alors que le Bouddha les met au défi d'atteindre une vision encore plus profonde en suivant la Voie de la bouddhéité.

parabole de la maison en feu et de la parabole des herbes médicinales. La cécité est détruite à jamais par le rétablissement de la vue. Mais la vue ordinaire n'est pas détruite par la vue divine ; l'ordinaire est augmenté par le divin. Selon la logique de cette parabole particulière, le nirvana de l'arhat semblerait être un dispositif opportun qui existe en fait et continue d'être utile, bien qu'à un niveau de perspicacité inférieur à celui du Bouddha, tout comme l'affirment les principales écoles bouddhistes. La parabole de l'aveugle, contrairement aux paraboles qui l'ont précédée, ne remet pas directement en cause la tradition dominante.

La promesse faite dans ce chapitre que ceux qui embrassent le Véhicule unique seront « en paix dans ce monde et seront nés dans une bonne existence dans le suivant » exprime ce que la plupart des gens recherchaient dans la religion à l'époque de Nichiren : la chance et la protection dans leur existence actuelle et une sorte d'assurance d'une vie heureuse dans l'au-delà. Traditionnellement, comme pour les autres religions, les gens attendaient du bouddhisme non seulement de la sagesse et de la lucidité, mais aussi des avantages pratiques : guérison, protection et réussite dans le monde. Nichiren a souvent cité ce passage pour assurer aux adeptes que la foi dans le Sutra du Lotus offre effectivement de telles bénédictions.

« L'argent change de forme en fonction de son utilisation, a-t-il écrit. Le Sutra du Lotus est aussi comme ça. Il deviendra une lampe dans l'obscurité ou un bateau dans une traversée. Il peut devenir de l'eau, il peut aussi devenir du feu. Dans ces conditions, le Sutra du Lotus garantit que nous serons "en paix dans ce monde" et que nous "renaîtrons dans une bonne existence dans le futur » (réf.).

Cependant, la "paix dans ce monde" semblait souvent être tout le contraire de ce que Nichiren et ses disciples ont vécu. Cette phrase a pris pour eux une signification capitale lors du deuxième exil de Nichiren. En 1271, après sa deuxième arrestation, Nichiren avait échappé de justesse à la décapitation par les fonctionnaires du bakufu. La tradition veut qu'il n'ait été sauvé que par un objet lumineux qui a traversé le ciel nocturne au moment critique, terrifiant ses bourreaux exécuteurs. Il a ensuite été banni sur l'île de Sado, dans la mer du Japon, où ses persécuteurs voulaient sans doute qu'il meure de faim ou de froid comme c'était souvent le cas avec les exilés. Ses disciples, pour leur part, ont dû porter le fardeau de leur association avec un maitre qualifié de criminel et d'hérétique. Les fonctionnaires du gouvernement militaire ont dressé une liste de leurs noms ; certains ont été emprisonnés ou virent leurs terres confisquées. La survie même de ses partisans était menacée.

Pendant les années sombres de l'île de Sado, Nichiren s'est demandé pourquoi, alors que le Sutra du Lotus promet "la paix dans ce monde", il devait subir de telles épreuves. Il s'est également interrogé sur d'autres doutes, parfois exprimés par ses disciples : s'il pratiquait effectivement correctement le Sutra du Lotus, pourquoi les divinités bienveillantes qui protègent le Dharma du Bouddha n'interviennent-elles pas pour l'aider ? Pourquoi ceux qui l'ont persécuté n'ont-ils pas subi un châtiment karmique évident ?

Nichiren a abordé ces questions sur un mode profondément introspectif, par exemple dans son célèbre traité Kaimoku sho (Pour ouvrir les yeux, 1272), l'un de ses écrits les plus importants, rédigé en guise de testament pour ses disciples en cas de décès. Il y réfléchit sur le fait que dans des vies antérieures, il a dû lui-même commettre des offenses contre le Sutra du Lotus et ses adeptes et qu'il subit actuellement des épreuves pour expier ces offenses,  tout comme le fer est nettoyé de ses impuretés lorsqu'il est forgé dans le feu. Dans ce contexte, Nichiren s'est inspiré du Mahaparinirvana Sutra en six fascicules, qui stipule :

« Par le pouvoir du mérite acquis en protégeant le Dharma, on reçoit un allégement [de la rétribution karmique ] ».

En adoptant ce point de vue, Nichiren a revendiqué ses souffrances en les représentant, non pas comme une condamnation qui lui a été infligée par ses ennemis, mais comme une épreuve qu'il avait délibérément choisie en tant qu’acte d'expiation. Il a également encouragé ses disciples en disant que les épreuves qu'ils devaient affronter avaient en fait été prédites dans le Sutra du Lotus, et ainsi confirmé la légitimité de leur pratique et la certitude de leur bouddhéité éventuelle.

Quant à savoir pourquoi leurs bourreaux n'ont pas subi de châtiment karmique évident, Nichiren a simplement noté que lorsque les fautes d'une personne sont si lourdes elles les conduisent après sa mort dans l' enfer Avici et qu’il peut n'y avoir aucun signe de châtiment dans la vie actuelle. Par ailleurs, Nichiren pensait que parce que les gens avaient abandonné le Sutra du Lotus, les divinités protectrices , ne pouvant plus entendre le Vrai Dharma , avaient abandonné leurs sanctuaires et étaient retournées dans les cieux ; on ne pouvait donc pas compter sur elles pour protéger les adeptes du Lotus ou pour punir leurs persécuteurs. Sa conclusion était une détermination qui ne cherchait aucune explication à l'adversité et aucune garantie de protection ; c'était la détermination à simplement persévérer, quoi qu'il arrive :

«  Que les divinités m'abandonnent, que toutes les persécutions m'assaillent, je continuerai à donner ma vie pour le Dharma. [...] Moi et mes disciples, nous sommes en proie à toutes sortes de difficultés mais si nos coeurs ne connaissent pas le doute, nous atteindrons naturellement la bodhéité. Ne doutez pas simplement parce que le Ciel ne vous accorde pas sa protection ». (réf.)

La conviction de Nichiren a conféré à sa vie un sens profond et lui a permis d'affirmer, au milieu des privations et des dangers, qu'il était

«  l'homme le plus fortuné du Japon d'aujourd'hui » (réf.) .

Nichiren a enseigné à ses disciples que si la foi pouvait leur apporter la bonne fortune dans ce monde, elle révélait surtout des ressources intérieures de joie et d'assurance, indépendantes des circonstances extérieures, ce qui les soutiendraient dans les moments difficiles. Cela signifie-t-il donc que Nichiren ne comprenait la promesse du Sutra de "paix dans ce monde" que comme l'expression d'une paix mentale intérieure ? En aucun cas. Cette promesse était aussi celle d'une paix réelle à réaliser dans le monde extérieur par la diffusion du Sutra du Lotus. On peut lire dans une autre lettre de Sado :

« Question : Ceux qui pratiquent le Sutra du Lotus tel qu'il faut l’enseigner devraient être "en paix dans ce monde". Pourquoi donc êtes-vous assaillis par les Trois puissants ennemis [qui s'opposent aux pratiquants du Sutra du Lotus] ?» (réf.) .  

Dans ce cas, Nichiren répondait que, dans le passé, les maîtres du Sutra du Lotus tels que Daosheng, Zhiyi, Saicho - et même le Bouddha Shakyamuni  - ont certainement pratiqué en accord avec le Sutra du Lotus et pourtant ils ont enduré de grandes épreuves pour propager son message ; rencontrer des difficultés n'implique pas en soi des défauts dans la pratique. Il faut plutôt s'attendre à des problèmes à une époque où le Dharma a été occulté et où tout le monde, du dirigeant au peuple, s'est retourné contre le Sutra du Lotus. C'est pourquoi il est d'autant plus important de persévérer. Il conclut :

« Lorsque tous les hommes, y compris les différentes écoles bouddhistes, se convertiront au Véhicule unique et réciteront Namu Myoho-renge-kyo, les vents furieux ne ne feront plus ployer les branches et le ruissellement de la pluie ne dénudera plus le sol. Le monde sera pacifié comme du temps des anciens rois sages Fu Xi et Shen Nung. Les désastres seront écartés du pays et ses habitants, libérés du malheur Ils apprendront également l'art de mener des vies longues et pleinement satisfaisantes. Sachez que le temps viendra où l'on comprendra que la personne et le Dharma ne peuvent vieillir et sont éternelles. Il ne peut y avoir le plus petit doute concernant la promesse solennelle, faite dans le Sutra, d'une vie paisible en ce monde ».(réf.)

C'est l'un des rares passages des écrits de Nichiren qui exposent sa vision d'un idéal, d'une Terre de bouddha dans ce monde à établir dans le futur. Cela semble impliquer un état d’harmonie avec la nature, un gouvernement juste, une longue vie et l'absence de catastrophes. Le principe ichinen sanzen implique que les êtres sensitifs et leur environnement non-sensitif ne sont pas duels ; les actions humaines, qu'elles soient sages et compatissantes ou égoïstes et fallacieuses, façonnent le monde qu'ils habitent. Ainsi, pour Nichiren, l'Éveil du Sutra du Lotus ne devait pas simplement être vécu subjectivement par les pratiquants individuels, mais devait également s'exprimer sous forme de concorde, de créativité et d'épanouissement dans le monde extérieur. Cette conviction donne à son enseignement une dimension sociale particulière. Sur cette base, il a considéré que ''la paix dans ce monde" ne signifiait pas seulement la sagesse intérieure inébranlable et la sécurité établie par la foi, mais aussi un idéal à réaliser concrètement et visiblement dans la vie de tous les jours.

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