DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre IV  - Croire et Comprendre

Le Sutra du Lotus est réputé pour ses sept paraboles, celle de la maison en feu étant la plus célèbre. Vient ensuite la parabole de l'homme riche et de son fils pauvre. Lorsque le Sutra du Lotus a été traduit pour la première fois dans une langue européenne, en français, par Eugène Burnouf, il l'a appelé la Parabole du fils prodigue - bien qu'elle ait peu de choses en commun avec la célèbre histoire de l'Évangile de Luc, où un fils cadet réclame son héritage, quitte la maison et dilapide tout son bien, pour être accueilli à nouveau par son père aimant -, une parabole sur la rédemption du pécheur. Ici, la parabole a une trame beaucoup plus élaborée et un sens très différent.

Le chapitre commence avec quatre des plus anciens arhats - Shubhuti, Mahakatyayana, Mahakashyapa et le vieil ami de Shariputra, Mahamaudgalyayana*- qui expriment leur joie (et donnent ainsi leur approbation) en entendant parler du Vrai Dharma du  Véhicule  unique. Ils disent qu'ils sont vieux et faibles et qu'ils avaient supposé qu'ayant atteint le nirvana, ils étaient incapables d’atteindre la bouddhéité et ne l'ont donc pas recherchée. En effet, assis en méditation des Trois portes de la libération (la vacuité ,  le sans-tendance et le sans-signe) ils n'ont même pas imaginé que la bouddhéité était possible. Mais maintenant, ils se réjouissent des prédictions de la future bouddhéité de Shariputra. Entendre ces prédictions, disent-ils, c'est comme trouver un immense trésor qu'ils n'avaient jamais cherché.

Pour illustrer cela, les quatre arhats racontent la parabole de l'homme riche et de son fils pauvre. Un jeune homme s'enfuit de chez lui et reste à l'écart pendant de nombreuses années, menant une vie de pauvreté. Son père le cherche tout le temps sans succès. Le père s'enrichit pendant cette période et découvre qu'il n'a pas d'héritier à qui léguer ses richesses. Le fils finit par retourner dans sa ville natale. Lorsqu'il atteint la maison de son père, il le voit assis sur un trône et le prend pour un roi ou quelqu’un de puissant ; craignant qu'il ne soit saisi pour des travaux forcés, il s'enfuit. Le père reconnaît son fils et envoie ses serviteurs pour le ramener à la maison, mais le fils s'évanouit, pensant qu'il est arrêté par le roi. Le père voit tout cela et demande à ses aides de proposer au fils un travail de ramassage du fumier dans les écuries, ce qu'il accepte avec reconnaissance. Le père ne supporte pas de voir son fils vivre dans des conditions aussi abjectes, il se déguise donc en balayeur de fumier en chef et s'approche de son fils lui disant que, parce qu'il est un bon travailleur, il sera toujours nourri et qu'il doit le considérer comme son père. Le fils est reconnaissant de cet arrangement et travaille comme balayeur pendant les vingt années suivantes.

En vieillissant, le père se rend compte qu'il lui reste peu de temps pour léguer sa fortune à son fils. Il l'engage pour superviser sa trésorerie et lui dit de tout apprendre sur son contenu. Le fils le fait, bien qu'il ne veuille jamais rien de la richesse pour lui-même et continue à se sentir inférieur. Alors que le père est sur le point de mourir, il convoque son fils à une réunion avec le roi et d'autres dignitaires et lui annonce que son trésorier est en fait son fils, et qu'il lui lègue toute sa fortune. Le fils est très heureux et dit :

« Je n'avais jamais le coeur à rien rechercher et voici qu'à présent ces trésors, spontanément, m'arrivent. »

Après avoir raconté leur parabole, les vieux arhats en expliquent le sens. Le Bouddha est le père aimant et riche, et les shravakas sont le fils. Comme lui, ils se contentent de balayer le fumier des idées fausses et sont heureux d'avoir pour salaire le nirvana, sans jamais imaginer qu'ils méritent quelque chose de plus. Comprenant leur sentiment d'infériorité, le Bouddha ne leur a pas immédiatement enseigné le Mahayana, utilisant  des moyens habiles pour leur donner ce qu'ils pouvaient accepter comme étant assez bon pour eux. Tout comme le fils gérait sans le savoir la richesse de son père, les shravakas ont entendu le Bouddha enseigner le Mahayana et l'ont même enseigné aux autres, mais ils n'ont jamais imaginé qu'il leur était destiné.

«Pour ce qui est du Dharma des bodhisattvas, pour ce qui est de maîtriser en se jouant les pouvoirs supranaturels, de purifier la Terre de Bouddha, de mener les êtres à la réalisation, nous n'en concevions pas la moindre pensée de joie.»

«Même si nous avons entendu parler des Terres pures du Bouddha et des êtres sensitifs qui les dirigent et les animent, nous n'en avons jamais profité. Nous n'en ressentions pas la joie. Pendant des jours et des nuits, nous n'avons pas désiré la sagesse des bouddhas et nous n'y tenions pas »

Maintenant, avec la révélation du Véhicule unique les shravakas se réjouissent de savoir qu'ils sont les héritiers du Bouddha.

Nichiren fait peu de références directes à cette parabole dans ses écrits. Cependant, elle a joué un rôle clé dans le développement du schéma tiantai du classement  des enseignements du Bouddha, qui à son tour a été important pour la compréhension du Lotus par Nichiren.

Comme mentionné dans l'avant-propos de ce volume, après l'époque de Zhiyi, grâce aux efforts notamment de Zhanran et du moine savant coréen Chegwan (?-971), l'école du Tiantai a progressivement développé un modèle qui divise les enseignements du Bouddha en cinq périodes qui s'étendent sur cinquante ans. Selon ce modèle, le Bouddha a commencé par prêcher le Sutra de la Guirlande de Fleurs (Avatamsaka), une doctrine très avancée s'adressant uniquement aux bodhisattvas.

Aucun des shravakas de l'Assemblée ne pouvait le comprendre et resta muet, tout comme le fils pauvre fut terrifié lorsqu'il fut abordé par les serviteurs de son père. Voyant que l'enseignement de la Guirlande de Fleurs dépassait les capacités de ses auditeurs, le Bouddha a fait marche arrière et a prêché pendant vingt ans les Agamas, sutras du courant bouddhiste dominant, en mettant l'accent sur les Quatre nobles vérités, la chaîne des Douze liens causaux  et le but du nirvana - c'est-à-dire les enseignements parfois dénigrés comme le ''Petit Véhicule'' (Hinayana). Cette période correspond à l'homme riche qui engage son fils pour balayer le fumier pendant vingt ans. Dans la troisième période, voyant que ses disciples mûrissaient, le Bouddha prêcha les Vaipulya ou enseignements d'introduction du Mahayana, tels que le Sutra Vimalakirti, qui exaltent plutôt la voie du bodhisattva et critiquent les Agamas pour l'accent unilatéral mis sur la vacuité et le détachement. Cela correspond au fait que le fils a « libre accès à la maison de son père », «  tout en demeurant dans ses humbles quartiers  ». Dans la quatrième période, le Bouddha a prêché les Sutra de la Prajna* qui intègrent tous ses enseignements jusqu'à ce point, tout en distinguant  la vacuité et la sagesse par laquelle les bodhisattvas déracinent l'attachement et agissent avec compassion dans le monde. Cela correspond à l'homme riche qui confie le soin de sa fortune à son fils pauvre. Puis finalement, dans la cinquième période, pendant les huit dernières années de sa vie, le Bouddha a mis de côté les Enseignements provisoires élémentaires et incomplets des quatre périodes précédentes et a prêché l'Enseignement parfait qui ouvre la bouddhéité à tous. Cet enseignement est représenté par le Sutra du Lotus et, dans la lecture tiantai, il est repris dans le Sutra du Nirvana, qui aurait été prêché juste avant la mort du Bouddha. Cela correspond au père, proche de la mort, reconnaissant publiquement son fils et lui léguant toute sa richesse. Ainsi, cette parabole fournit une base pour saisir l'ensemble des enseignements du Bouddha intégrés dans un programme chronologique et sotériologique unique et complet, par lequel il a cherché à développer progressivement les capacités de ses disciples jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment mûrs pour recevoir et accepter le message du Véhicule unique du Bouddha.

Les "cinq périodes" et autres schémas de ce type représentent des réalisations remarquables en tant qu'efforts pour systématiser les enseignements bouddhistes en un tout cohérent. Cependant, les études critiques des textes ont maintenant clairement montré qu'ils ne peuvent être acceptés comme historiquement exacts. Les sutras bouddhistes ont été compilés sur une longue période, et les sutras du Mahayana en particulier ont été produits sur plusieurs siècles, bien après la disparition de Shakyamuni. Néanmoins, il est essentiel de comprendre que pour Nichiren et ses précurseurs et contemporains du Tendai, la division des enseignements en "cinq périodes" était une réalité historique, un compte rendu fidèle de la façon dont le Bouddha Shakyamuni avait enseigné, et même de la façon dont tous les bouddhas procèdent.

Malgré son influence, qui s'étendait bien au-delà des cercles tiantai, l'idée que le Bouddha ait prêché des Enseignements provisoires pendant quarante-deux ans et ait ensuite révélé son véritable enseignement complet dans le Sutra du Lotus n'était pas sans opposants. En Chine et plus tard au Japon, des groupes rivaux ont défendu la supériorité de leur propre classement des sutras, et la parabole de l’homme riche et de son fils pauvre figurait parfois dans leurs critiques. Les érudits de l'école Kegon , qui est basée sur le Sutra de la Guirlande de Fleurs, estimaient que leur sutra avait été prêché à des bodhisattvas, tandis que le chapitre Croire et Comprendre du Lotus, sur lequel est basé le schéma des cinq périodes du Tiantai, était destiné aux simples shravakas. Les érudits de l'école Hosso ou bien Yogacara, qui ont défendu le Sutra de l'Explication des Mystères (Sarndhinirmocana Sutra), ont avancé un argument similaire.

L'école Hosso représente un cas à part, dans la mesure où sa position doctrinale offrait une opposition minoritaire constante, non seulement au schéma Tiantai/Tendai des cinq périodes, mais aussi à toute la notion de bouddhéité en tant que possibilité universelle. La pensée hosso distingue deux types de nature du bouddha : la nature du bouddha en tant que telle ou principe  (ri bussho), qui est universelle, et la nature active du bouddha (gyo bussho), qui ne l'est pas. La nature de bouddha en tant que principe est quiescente et ne se manifeste pas dans le monde phénoménal ; son universalité ne signifie donc pas que tous les êtres peuvent devenir bouddha. L'obtention de la bouddhéité dépend de la présence de "graines non contaminées" à l'origine inhérentes à l'alaya ( conscience-réservoir ), la conscience-racine sous-jacente à l'existence samsarique dans laquelle tous les actes et impressions sont stockés comme "graines" ou potentiels latents, fructifiant plus tard sous forme d'expérience. Selon la doctrine hosso, les individus peuvent être divisés en "cinq natures" selon le type de graines qu'ils possèdent. Certains ont une "nature de bouddha activée", c'est-à-dire des graines qui leur permettent de pratiquer la voie de bodhisattva et de devenir des bouddhas. D'autres ont des graines qui leur permettent de pratiquer la voie de shravaka ou de pratyekabuddha. Ces individus peuvent atteindre le nirvana de l'arhat, mais ils ne peuvent pas devenir bouddhas. Un autre groupe possède un mélange de deux ou plusieurs de ces trois sortes de graines : bodhisattva, shravaka, pratyekabuddha. Le type de graine qui se développera n'est pas prédéterminé ; on dit donc que ces personnes sont de "nature indéterminée". Enfin, il y a ceux qui ne possèdent pas de graines non contaminées et qui ne peuvent donc pas échapper au samsara. Ils peuvent cependant améliorer leur condition en accumulant des mérites grâce à la pratique bouddhiste.

Contre l’affirmation du Sutra du Lotus selon laquelle les Trois véhicules sont les moyens habiles du Bouddha alors que le Véhicule unique est vrai, les penseurs du Hosso ont mis en avant cette division de la capacité humaine en cinq natures. Ils ont proclamé que les Trois véhicules du shravaka, du pratyekabuddha et du bodhisattva étaient vrais, tandis que le Véhicule unique n’était qu’un moyen habile, conçu par le Bouddha pour amener les personnes du groupe indéterminé à suivre la voie de bodhisattva et à devenir des bouddhas, plutôt que de prendre la voie inférieure des deux véhicules. Pour étayer cet argument, ils ont invoqué le thème du Sutra du Lotus qui consiste à "réanimer" les shravakas et à les ramener sur la voie de bodhisattva - comme lorsque le Bouddha, au chapitre III, rappelle à Shariputra son vœu de bodhisattva, oublié depuis longtemps. Saicho, le fondateur japonais du Tendai, a contré en partie cette explication en s'appuyant sur les penseurs du Kegon affirmant que l’ainsité a non seulement un aspect quiescent en tant que principe universel (fuhen shinnyo), mais aussi un aspect dynamique qui se manifeste par les formes concrètes du monde phénoménal (zuien shinnyo). Il a également souligné que la nature de cette réalité est la réalisation et la connaissance. Ainsi, il n'était pas nécessaire de postuler que seules les graines dans la conscience alaya de certains individus sont la cause de la bouddhéité. Saicho a assimilé l’ainsité dans son aspect dynamique à la nature active du bouddha, et parce que l’ainsité  est universelle, tout le monde a le potentiel pour réaliser la bouddhéité.

L'école Hosso était très puissante pendant la période Heian du Japon (794-1185). Son temple principal, Kofuku-ji, était soutenu par l'influente famille Fujiwara et représentait le principal rival institutionnel de l'Enryaku-ji sur le Mont Hiei, siège de l'école Tendai de Saicho. Les moines érudits représentant les deux institutions se sont engagés dans des débats officiels parrainés par la cour pour savoir si le Véhicule unique ou les Trois véhicules représentaient la véritable intention du Bouddha. La controverse se poursuivit tout au long de la période Heian et fut abordée par des penseurs tendai de premier plan, comme Genshin (943-1017). Au temps de Nichiren, l'idée du Véhicule unique avait fait son chemin et même certains penseurs hosso commençaient à l'accepter. Ainsi, Nichiren lui-même n'a pas eu besoin d'argumenter contre Hosso, bien qu'il  mentionne occasionnellement cette école. Contrairement à Saicho, cependant, Nichiren n'a pas formulé d’argument proprement dit selon lequel tout le monde peut atteindre la bouddhéité ;  la revendication d'une telle universalité, n'apparaît que rarement dans ses écrits, mais il insiste sur l'inclusion mutuelle des dix mondes-états. Cette doctrine rend également sans objet les affirmations du Hosso et du Kegon selon lesquelles le Sutra du Lotus doit être classé en dessous des sutras l'Explication des Mystères (Sarndhinirmocana Sutra) ou bien Guirlande de Fleurs, car la parabole de l'homme riche et de son fils pauvre, sur laquelle se fonde la hiérarchie des enseignements bouddhistes  tendai, a été énoncée par des shravakas. Nichiren écrit :

«  Ayant pleinement compris les enseignements de Shakyamuni, les quatre grands auditeurs dirent : "Nous avons obtenu le trésor suprême au moment où nous nous y attendions le moins. Ces auditeurs-shravakas représentent le monde de l'étude (shomon) en nous-mêmes ».

L'idée centrale de l’interprétation de Nichiren était que, parce que les dix mondes-états s’incluent mutuellement, si les êtres d'un monde-état peuvent atteindre la bouddhéité, il en va de même pour ceux de n'importe quel autre monde. Dans sa lecture, les premiers chapitres du Sutra du Lotus ouvrent la bouddhéité non seulement aux shravakas précédemment exclus, mais à tous les êtres.

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