DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre trois - La Parabole

Au début du chapitre III, Shariputra change de statut. Par un nouveau procédé polémique, le héros hinayana devient un défenseur du Mahayana. Il explique que, dans le passé, il se sentait exclu lorsque le Bouddha donnait des instructions aux bodhisattvas et prédisait leur future bouddhéité.

Il était obsédé par la question de savoir pourquoi le Bouddha lui enseignait un véhicule inférieur, à lui et aux autres shravakas. Mais maintenant, il comprend que c’était uniquement de son fait. Il ne voyait pas que le Bouddha utilisait des moyens habiles et qu'il finirait par révéler le véritable enseignement. Maintenant, il peut se réjouir de savoir qu'un jour, il atteindra également les nombreuses qualités du corps, de la parole et de l'esprit d'un bouddha. C'est le premier cas dans le Sutra où la joie de rencontrer le Lotus est présentée comme un signe de réceptivité spirituelle affinée et une indication de la future qualité de bouddha.

Shariputra avoue, cependant, que lorsque le Bouddha a commencé à proclamer le Véhicule unique (vraisemblablement, dans le chapitre précédent), niant que le nirvana de l'arhat était le vrai nirvana, il a connu un moment de doute. Il s’est demandé si c'était vraiment le Bouddha qui parlait ou si ce n’était pas  plutôt Mara qui se faisait passer pour le Bouddha.

Mara est le diable bouddhiste, la divinité de la mort et du désir. Il est le principal antagoniste du Bouddha,  et l’a attaqué alors que celui-ci était assis en méditation sous l'arbre bodhi la nuit de son Éveil. Lorsque Mara et ses millions de laquais n'ont pas pu empêcher son Éveil, Mara a exhorté le Bouddha à passer en nirvana le plus tôt possible, sans rien enseigner aux autres. Cherchant à maintenir les êtres prisonniers du cycle de la naissance et de la mort, Mara apparaît dans de nombreuses histoires et sous diverses formes pour détourner les disciples du Bouddha de la Voie. Ainsi, dans le bouddhisme, une façon courante de condamner ce qui est jugé hérétique est de l'appeler enseignement de Mara, de dire que les partisans d'un tel enseignement sont des adeptes de Mara, et non du Bouddha, que le supposé hérétique, ou bien le maître de celui-ci, est Mara déguisé. On peut imaginer qu'un tel dénigrement ait pu être porté à l’encontre du Sutra du Lotus. Aussi, l'auteur, ou les auteurs, cherchent à contrer ce reproche en le faisant anticiper par Shariputra, l'incarnation de l'orthodoxie, qui confesse que pendant un moment il a pensé que Mara avait pris l'apparence du Bouddha et avait enseigné le Véhicule unique. Si Shariputra, le plus sage des shravakas, avait lui-même un tel doute, il était naturel que d'autres le partagent. Mais Shariputra poursuit en disant :

« Le Bhagavat prêche la Voie réelle,
le démon ne le peut pas ;
c'est ainsi que je sais parfaitement
qu'il ne s'agit pas de Mara contrefaisant l'Éveillé ».

À la fin du long discours de Shariputra, le Bouddha explique qu'il avait enseigné à Shariputra le Vrai Dharma à de nombreuses reprises dans des vies antérieures, mais que Shariputra l'avait oublié.

« Je veux à présent te remettre en mémoire la Voie que tu pratiquais selon ton voeu originel que j'expose aux auditeurs-shravakas ce sutra du Mahayana dont le titre est La Fleur du Lotus du Dharma merveilleux, Dharma enseigné aux bodhisattvas, gardé en mémoire par les bouddhas »

Apparemment, ici, au milieu du troisième chapitre, le Sutra du Lotus n'a toujours pas été exposé. Il faut également noter  l'indication - la première dans le Sutra - que Shakyamuni a enseigné avant sa vie actuelle. Une fois de plus, nous voyons, dans le récit du Sutra, le thème d'un passé oublié rappelé à la mémoire.

La déclaration qu’il n'y a qu'un seul Véhicule, le Véhicule du Bouddha est d’une grande portée.  Mais d'une certaine manière, cela reste abstrait. Selon la doctrine bouddhiste dominante, le simple fait de vouloir libérer de la souffrance tous les êtres sensitifs ne suffit pas à faire de quelqu'un un bodhisattva et à garantir sa future bouddhéité. Cette personne doit  également recevoir d'un bouddha une prophétie (vyakarana) dans laquelle ce bouddha prédit où, quand et sous quel nom la personne deviendra un bouddha dans le futur. Shakyamuni, par exemple, dans une vie antérieure, aurait reçu cette prophétie du bouddha Dipamahara*. A un moment charnière du Sutra du Lotus, Shakyamuni fait maintenant cette prophétie pour Shariputra, prédisant qu'à des kalpas incommensurables, il deviendra un bouddha nommé Padmaprabha (Eclat-Fleuri) dans un pays nommé Viraja (Libre de défilements) pendant un kalpa appelé Maharatnapratimandita (Ornement de Grands Joyaux). Sa durée de vie sera de douze kalpas mineurs. Le public se réjouit de la prédiction du Bouddha, et les dieux font pleuvoir des fleurs célestes.

Comme nous l’avons vu, l'enseignement du Bouddha est appelé "Tourner la roue du Dharma", et on dit qu'il a d'abord tourné la roue lorsqu'il a enseigné la Voie du milieu, les Quatre nobles vérités et l’Octuple Noble Chemin au groupe de cinq ascètes dans le Parc aux cerfs de Sarnath, à proximité de Varanasi. Le Bouddha ayant mis en mouvement la roue du dharma, celle-ci a tourné tout au long de sa vie, car il a enseigné le Dharma jusqu'à son passage en parinirvana. Mais à ce stade du Sutra du Lotus, après la prédiction de la bouddhéité de Shariputra, les dieux confirment ce que le Bouddha a déjà laissé entendre : il a maintenant de nouveau tourné la roue du Dharma « le plus subtil et sublime, pur et primordial ». Il s'agit d'une revendication conséquente, qui implique que ce que le Sutra du Lotus enseigne surpasse et supplante les enseignements qui ont précédé. Nous devons noter qu'un sutra ultérieur, le Samdhinirmocana, affirmera que le Bouddha a tourné la roue du Dharma une troisième fois, et certains prétendent que les tantras bouddhistes sont un quatrième tour. Le monde attend le cinquième tour de roue.

Se réjouissant de la prédiction de sa future bouddhéité, Shariputra demande au Bouddha pourquoi il semble contredire ce qu'il avait dit dans le passé. Les douze cents arhats de l’assistance croient avoir atteint le nirvana . "Pourtant, maintenant, en présence du Bhagavat, ils entendent ce qu'ils n'avaient jamais entendu auparavant et sont pris de doute". Le Bouddha répond, plutôt laconiquement, qu'il a déjà expliqué que les bouddhas enseignent le Dharma en utilisant des moyens habiles. Mais peut-être réalisant que cette seule affirmation ne suffit pas, il se lance dans la première, et la plus célèbre, parabole du Sutra du Lotus, et peut-être dans la littérature bouddhiste.

Un homme âgé et riche possède une grande maison qui, malgré son aisance, est dans un sérieux état de délabrement. Dans la partie en vers de la parabole la longue description de la maison est remplie de toute sorte de vermine et de monstres, une scène digne d'un film d'horreur. L'homme riche a beaucoup d'enfants qui jouent dans la maison. Un incendie se déclare, et le père ne sait pas comment mettre tous ses enfants en sécurité ; la maison a une seule issue, et il n'a pas le temps de les faire sortir un par un. Il les exhorte à sortir rapidement de la maison, mais les enfants sont tellement absorbés par leurs jeux qu'ils ne tiennent pas compte de son avertissement ; pire encore, ils ne savent même pas ce qu'est le "feu". Le père élabore donc un plan pour attirer les enfants hors de la maison en feu. Sachant qu'ils aiment différents types de jouets, il leur dit que trois sortes de chars les attendent dehors : un tiré par un mouton, un par un cerf et un par un bœuf. Les enfants se précipitent hors de la maison se mettant ainsi à l'abri puis réclament leurs chars. Mais le père leur donne une seule sorte de char, un magnifique char décoré de joyaux, de guirlandes de fleurs, de nattes et de traversins, et tiré par un bœuf blanc fort et rapide. Il est capable de donner à chacun de ses enfants le meilleur char grâce à sa grande richesse. Les enfants, remplis de joie, montent sur ce char.

Après avoir conté la parabole, le Bouddha demande à Shariputra si le père a menti aux enfants quand il leur a promis trois sortes de char. Shariputra répond que ce n'était pas un mensonge. Le père essayait de sauver la vie de ses enfants. Ce n'aurait pas été un mensonge même s'il n'y avait pas eu de char. Mais le père n'a pas seulement sauvé ses enfants, il leur a donné à chacun un meilleur char que celui qu'il leur avait promis.

Les éléments de l'allégorie ne sont pas difficiles à analyser, mais le Bouddha les explique en détail. Il est le père du monde (il n'y a aucune mention d'une mère) ; la richesse du père est la sagesse du Bouddha. La maison délabrée est le samsara enflammé par les affres du désir, de la haine et de l'ignorance. Les êtres sensitifs, les enfants du Bouddha, sont chargés d'attachements, joyeux dans un monde de tristesse, incapables de reconnaître les dangers qui les entourent. Si le Bouddha proclamait le Véhicule unique du Bouddha, ils ne comprendraient pas. Le Bouddha ne révèle donc pas toute la vérité, mais utilise des moyens habiles pour enseigner Trois véhicules. Le mot sanskrit yana, traduit dans les contextes bouddhistes par "véhicule", est un terme générique pour toute forme de transport, y compris un char. Les trois sont le véhicule des shravakas, le véhicule des pratyekabuddhas et le véhicule de bodhisattvas. Une fois que ses disciples sont entrés dans ces véhicules et qu'ils ont dépassé leur attachement au monde, le Bouddha leur révèle le Véhicule unique, le Grand véhicule mahayana.

Cela semble assez clair, mais on ne sait pas si le char tiré par le bœuf blanc, était l'un des trois que le père avait promis ou s'il était complètement différent, car lorsque les enfants arrivent pour réclamer leurs chars, celui qu'ils trouvent est bien plus grand que tout ce que le père avait décrit en essayant de les attirer hors des flammes. Cette question n'est pas simplement rhétorique. Si l'unique char que les enfants trouvent est l'un des trois que le père avait promis à l'origine, alors le Véhicule unique est celui du bodhisattva, un véhicule qui transportera tous les êtres sur le long chemin de la bouddhéité. Dans ce cas, les deux autres véhicules sont des "moyens habiles", et le Mahayana représente la Vérité complète qu'est le véhicule du bouddha. Mais si le splendide char à bœuf blanc donné aux enfants est entièrement différent de celui que le père avait promis, alors le véhicule en question est autre chose que le véhicule du bodhisattva, ce qui soulève la possibilité que le Mahayana lui-même soit un "moyen habile". Ainsi, l'un des véhicules est un véhicule qui transcende les trois autres et, dans un sens, est le but lui-même. On peut trouver des passages dans le Sutra du Lotus pour soutenir l'une ou l'autre interprétation, et la question a été débattue par des exégètes d'Asie de l'Est, où elle est connue sous le nom de controverse des "trois chariots ou quatre chariots". Les membres de ce dernier camp, dont Zhiyi et d'autres éminents penseurs tiantai, ont estimé qu'il y avait quatre véhicules, et que dans le Sutra du Lotus, le Bouddha ne se contente pas de révéler qu'il n'y a qu'un seul Véhicule, mais qu'il s'agit d'un véhicule dont il n'avait jamais révélé l'existence auparavant. Les ramifications de ce débat étaient assez complexes et comprenaient des tentatives de conciliation des deux positions (note).

La réitération de la parabole en vers se termine par le passage le plus déstabilisant du Sutra du Lotus, où le Bouddha décrit dans les moindres détails l'horrible sort qui attend ceux qui rejettent le Sutra du Lotus. Il commence par dire à Shariputra que le Sutra ne doit être enseigné qu'aux sages ; ceux qui ont une conscience superficielle ne pourront pas le comprendre et seront troublés. Même Shariputra, le plus sage des arhats, n'a été capable de comprendre le Sutra que par la foi. Ainsi le Sutra ne doit jamais être enseigné aux arrogants et aux paresseux, car

« Si certains, sans y prêter foi,
calomnient ce Sutra,
ils briseront alors l’ensemble des
graines de bodhéité de ce monde. »

et ils iront en enfer quand ils mourront. La cosmologie bouddhiste possède un système élaboré d'enfers, situés sous terre. Les enfers sont réservés à ceux qui commettent divers péchés, y compris les crimes classiques que sont le meurtre, le viol et le vol. Les enfers sont majoritairement peuplés d'adeptes d'autres religions ; Maudgalyayana*, le disciple du Bouddha, utilisait souvent ses pouvoirs supranaturels pour se rendre aux enfers, où il trouvait les enseignants d'autres religions. Il revenait alors pour informer les adeptes du sort de leurs maîtres. Les bouddhistes sont rarement en enfer s'ils respectent leurs vœux et ne commettent aucun des dix actions non-vertueuses. Le plus misérable des enfers bouddhistes, situé tout en bas des huit enfers brulants, est appelé Avici, ou "Incessant".  La souffrance  y est la pire et la durée la plus longue avant de renaitre ailleurs. Cet enfer est généralement destiné à ceux qui commettent l'un des cinq fautes cardinales du bouddhisme : tuer son père, tuer sa mère, tuer un arhat, blesser un bouddha et provoquer un schisme dans la communauté monastique.

À la fin du troisième chapitre , le Bouddha explique que :

« s'il s'en trouve pour calomnier
le Sutra tel que celui-ci ;
ou si, en voyant des gens lire, réciter,
copier, préserver ce Sutra,
ils les méprisent, les jalousent,
ou conçoivent contre eux de la rancune ».

renaîtront en Avici lorsqu'ils mourront. Après des kalpas en enfer, ils renaîtront sous forme de chiens galeux ou de serpents et seront dévorés par la vermine. S'ils renaissent en tant qu'humains, ils seront estropiés, nabots stupides, aveugles, sourds et bossus. Personne ne croira ce qu'ils diront et leur haleine sera fétide. Les menaces s'étendent sur trois pages (le Bouddha dit qu'il faudrait plus d'une éternité pour décrire toutes les conséquences du dénigrement du Sutra), ce qui suggère, entre autres, qu'il y a dû y avoir une certaine opposition au début de la réception des enseignements qui allaient devenir le Sutra du Lotus. Les adeptes du Lotus devaient être nombreux à imaginer - et peut-être à espérer - que les opposants étaient destinés à ces destins diversement horribles. Il y a une certaine mentalité de "nous contre eux" dans la conclusion du chapitre. Le Bouddha exhorte Shariputra à prendre sur lui de décider à qui le Sutra doit être révélé. Les enjeux sont énormes.

Dans le Sutra du Lotus, Shariputra est le premier shravaka à recevoir la prédiction du Bouddha concernant sa future bouddhéité.

« Lorsque Shariputra a entendu cela, écrit Nichiren, il a non seulement éradiqué les illusions issues de l'ignorance primordiale et atteint le stade de la véritable cause de la libération, mais il a été reconnu et acclamé comme le futur Ainsi-venu Padmaprabha (Eclat-Fleuri).

Pour Nichiren, comme nous l'avons vu, le message du Sutra du Lotus selon lequel les personnes des deux véhicules (nijo) pouvaient devenir bouddha ne visait pas à étendre cette possibilité à un groupe d'individus précédemment exclus, mais bien plus à établir l'inclusion mutuelle des dix mondes-états ( jikkai gogu )  comme le fondement qui, pour la première fois, ouvrait à tous la bouddhéité en tant que possibilité réelle.

Nous avons vu comment Zhiyi a divisé les Enseignements de la  Trace (shakumon) et l'enseignement Primordial* (honmon) en sections d'introduction, d'exposition principale et de diffusion. Dans l'Enseignement de la Trace (shakumon), ou les quatorze premiers chapitres, les chapitres II à IX représentent l'exposition principale. Ils révèlent et réaffirment, sous différents angles, l'idée que les bouddhas viennent au monde avec une seule intention, celle de conduire tous les êtres à la bouddhéité, et que les divergences apparentes entre leurs enseignements - comme la division en shravaka, pratyekabuddha et bodhisattva - sont simplement des moyens habiles par lesquels ils conduisent des personnes de différentes capacités vers l'Éveil  suprême. La plupart des paraboles célèbres du Sutra du Lotus se trouvent dans ces chapitres.

À l'époque de Nichiren, les personnes instruites étaient souvent familières avec ces histoires, et le message du Sutra du Lotus selon lequel tout le monde peut atteindre la bouddhéité était largement accepté - bien que la manière dont cette bouddhéité devait être atteinte et le temps que cela pouvait prendre étaient des sujets de débat. Nichiren lui-même fait parfois allusion à ces paraboles tout en préconisant le daimoku comme la Voie de la réalisation de la bouddhéité de l'époque, mais il s'y attarde rarement.

Nichiren fait une brève référence à la parabole de la maison en feu qui occupe la majeure partie du récit de ce chapitre. Pour lui, le grand char tiré par un bœuf blanc, indique métaphoriquement le véhicule qui transportera les pratiquants du Sutra du Lotus vers la Terre pure du Pic du Vautour, c'est-à-dire le royaume de l'Éveil, ou alors un char de guerre qu'il mène dans une grande bataille du Dharma entre les Enseignements vrais et provisoires (réf.). Il n’engage pas de discussion approfondie sur la parabole elle-même. Nous verrons, en parcourant les premiers chapitres du Lotus, comment Nichiren a fait ressortir la signification d'autres passages qui peuvent ne pas sembler centraux dans le texte du Sutra mais qui prennent une importance considérable dans sa lecture, une lecture qui a été façonnée par l'histoire de la réception du Sutra, par les circonstances de son époque et par sa propre motivation.

Par exemple, en commentant la parabole de la maison en feu, le Bouddha dit à Shariputra :

« Mais en ce moment,
ce triple monde est le mien,
les êtres qui y sont/
sont tous mes enfants.
Or cet endroit
abonde en périls;
il n'y a que moi seul
qui puisse les en sauver ».

Nichiren a interprété ce passage comme exprimant la triple vertu du Bouddha Shakyamuni, à savoir : souverain, maître et parent, qui sont brièvement mentionnées dans un commentaire du Sutra du Nirvana par le disciple de Zhiyi, Guanding (561-632). Nichiren a affirmé à plusieurs reprises que seul le Bouddha Shakyamuni du Sutra du Lotus possède ces qualités par rapport à tous les êtres du monde actuel, le monde Saha : il les protège, comme un souverain puissant ; il les guide, comme un enseignant éclairé ; et il leur accorde une affection compatissante, comme un parent bienveillant. Alors que d'autres bouddhas, tels que Mahavairocana* , Bhaishajyaguru * , ou Amitabha* , n'ont pas ce lien avec ce monde :

« Le bouddha Amitabha n'est pas notre souverain, ni notre parent, ni notre maître ». (réf.)

Cette lecture a permis à Nichiren de décrire la dévotion au bouddha Amitabha , si populaire à son époque, comme l'acte non-filial d'honorer un étranger au détriment de son propre parent, ou même comme une forme de trahison, comme le fait de vénérer le souverain de la Chine ou de la Corée plutôt que le souverain du Japon (réf.).

Ce qui a particulièrement attiré l'attention de Nichiren dans le chapitre Parabole, c'est le long segment de la dernière section versifiée détaillant l'horrible châtiment karmique subi par ceux qui dénigrent le Sutra du Lotus. L'acte de dénigrer le dharma* était considéré comme une faute si grave qu'en Asie orientale, il était parfois ajouté à la liste des cinq forfaits. Le terme est fréquent dans les sutras du Mahayana, où il signifie souvent calomnier les écritures du Grand Véhicule ; dans ce contexte, il était probablement destiné à contrer la critique bouddhiste dominante selon laquelle le Mahayana n'était pas l'enseignement du Bouddha.

Les bouddhistes japonais, cependant, estimaient que leur pays était un "pays Mahayana". Contrairement à la situation des compilateurs du Sutra du Lotus, personne ne remettait en cause la légitimité du Mahayana. Nichiren a donc pris le terme "calomnie du Dharma" dans un sens différent, pour signifier le rejet du Sutra du Lotus en faveur d'Enseignements provisoires. Il avait d'abord porté cette accusation contre les adeptes de Honen, qui enseignaient qu'il fallait "mettre de côté" toutes les pratiques autres que le nembutsu car elles étaient trop profondes pour la capacité des personnes ordinaires de l'âge du Dharma final et s'en remettre uniquement au vœu de compassion du bouddha Amitabha pour parvenir à la naissance après la mort dans sa Terre pure. Nichiren n'était en aucun cas la seule personne à condamner l'enseignement exclusif du nembutsu de Honen comme "dénigrant le Dharma". D'autres critiques, cependant, ont fondé leurs objections sur l'hypothèse largement répandue que le Bouddha avait enseigné de multiples formes de pratique pour des personnes de capacités différentes ; revendiquer la validité exclusive d'une seule pratique était "dénigrer le Dharma" parce qu'elle rejetait la multitude d'autres enseignements et pratiques bouddhistes tels que le respect des préceptes, la méditation, l'exécution de rituels ésotériques, la récitation de sutras, etc.

La critique de Nichiren avait une autre portée : à savoir que les enseignements de la Terre Pure étaient provisoires et donc inadaptés à son époque, l'âge du Dharma Final. Ils ne prévoyaient pas l'inclusion mutuelle des dix mondes-états qui permettait à toute personne de réaliser la bouddhéité ici dans ce monde, dès ce corps, mais la reportaient dans un autre monde après la mort. À son époque, une génération environ après Honen, les adeptes du nembutsu exclusif exhortaient tout particulièrement les gens à abandonner le Sutra du Lotus, qu'ils jugeaient trop profond pour les ignorants. Pour Nichiren, c'était dénigrer le Dharma. Décourager les gens de pratiquer le Sutra du Lotus parce que cela dépassait leurs capacités était bien pire que de critiquer verbalement le Sutra ; cela menaçait de plonger le Lotus dans l'obscurité, en excluant le seul enseignement suffisamment puissant pour libérer les gens de cette époque dégénérée.

« Le Sutra du Lotus est l'oeil de chaque bouddha. C'est le maître éternel de Shakyamuni lui-même. Si quelqu'un rejette, ne serait-ce qu'un caractère ou même un simple signe de ponctuation du Sutra du Lotus, il commet une faute plus grave que le meurtre de ses propres parents répété dix millions de fois, une faute plus terrible que de faire couler le sang des bouddhas de tout l'univers » (réf.).

La compréhension de Nichiren de la calomnie du Dharma comprenait non seulement le dénigrement verbal au sens propre, mais aussi l'acte mental de rejet ou d'incrédulité. Comme il l'a déclaré :

« Naître dans un pays où le Sutra du Lotus s'est répandu et ne pas avoir foi en lui ni le pratiquer, c'est dénigrer le Dharma » (réf.).

En d'autres termes, on peut être coupable de dénigrer le Dharma sans mauvaise intention, même sans savoir qu'on le fait, simplement en suivant un enseignant qui a écarté Lotus  préférant des enseignements moins importants et provisoires. Nichiren a d'abord porté cette accusation contre les disciples de Honen, puis l'a étendue aux adeptes du Shingon et du Tendai qui subordonnaient le Sutra du Lotus aux enseignements ésotériques, aux pratiquants du Zen, qui mettaient l'accent sur sa "transmission sans paroles" plutôt que sur les sutras en général, ainsi qu'aux mouvements de revitalisation de l'observance des préceptes, qui se basaient sur des préceptes fondés sur des Enseignements provisoires.

Comme ses contemporains, Nichiren partageait l'idée que les êtres humains font partie intégrante du cosmos et que leurs actions affectent à la fois la société et la nature. Il a attribué les catastrophes auxquelles le Japon a été confronté de son vivant - famine, épidémies, tremblements de terre et menace mongole - à cette erreur fondamentale de dénigrer le Sutra du Lotus. Le rejet du Sutra, à ses yeux, détruirait le pays encore de son vivant ; à l'avenir, cela condamnerait son peuple à d'innombrables renaissances dans l'enfer Avici . Les horribles souffrances décrites dans la section versifiée du chapitre n'étaient pas pour lui une simple hyperbole rhétorique, mais le récit, venant de la bouche même du Bouddha, du sort qui attendait la grande majorité de ses contemporains ; ce qui le peinait profondément.

Le lecteur actuel risque de s'impatienter rapidement devant tous ces enfers Avici que Nichiren ne cesse de répéter. Les gens de l'époque, cependant, imaginaient les enfers comme de véritables destinations post-mortem et dépeignaient leurs tourments avec des détails macabres dans des parchemins narratifs et des contes didactiques. Beaucoup pensaient que, sans un effort sérieux dans la pratique bouddhiste, la renaissance dans les royaumes inférieurs serait inévitable. L'enfer en était venu à représenter le processus samsarique tout entier. Les références fréquentes de Nichiren à d'effroyables châtiments karmiques dans l'au-delà correspondaient à son milieu religieux tout en traduisant son exclusivisme du Lotus. (lire l'article) La volonté de mettre un terme à cette terrible possibilité, pour lui-même et pour les autres, faisait partie de ce qui motivait son prosélytisme agressif.

Les sutras bouddhistes préconisent deux approches pour enseigner le Dharma : le shoju, qui consiste à orienter les autres progressivement sans critiquer leur position du moment, et le shakubuku, qui consiste à réprimander fortement l'attachement à des opinions fausses. Le choix entre ces deux approches, dit Nichiren, doit dépendre du moment et du lieu. Selon lui, au Japon, au début de l'ère du Dharma final - une époque et un lieu où le Sutra du Lotus était rejeté au profit d'Enseignements provisoires - la méthode antagoniste du shakubuku devrait l'emporter sur l'approche plus accommodante du shoju.

Parce que dans la section versifiée de ce chapitre du Sutra les conséquences de la diffamation du Sutra du Lotus sont si effrayantes, après avoir résumé le châtiment karmique qui accompagnerait cette offense, le Bouddha avertit Shariputra :

« parmi les hommes sans sagesse,
ne prêche pas ce Sutra.
S'il s'en trouve de facultés aiguës,
de sagesse lucide, [...]
à de tels hommes
tu pourras le prêcher ».

Certains des disciples de Nichiren se sont demandé pourquoi lui-même n'avait pas suivi cette injonction. Ne valait-il pas mieux guider les gens progressivement par des Enseignements provisoires, comme l'avait fait le Bouddha Shakyamuni lui-même, plutôt que d'insister pour qu'ils aillent immédiatement prêcher le Sutra du Lotus à des personnes dont l'esprit n'était pas ouvert à cette démarche ? Selon Nichiren, cependant, la mise en garde contre le fait de prêcher le Sutra du Lotus aux ignorants ne s'appliquait que du vivant du Bouddha et aux deux mille ans qui suivirent, les époques du Dharma correct et du Dharma formel, lorsque les gens avaient encore la capacité d'atteindre la bouddhéité grâce à des Enseignements provisoires. Aujourd'hui, à l'époque du Dharma final, affirmait-il, personne ne peut parvenir à la libération par des doctrines aussi incomplètes. Par conséquent, le Bouddha avait permis à des enseignants ordinaires comme lui de prêcher directement le Sutra du Lotus, afin que les gens puissent établir un lien karmique avec lui, "que ce soit par acceptation ou par rejet". Nichiren invoqua et assimila au Sutra du Lotus la logique de la "connexion inverse" ( gyakuen ), l'idée que même une relation négative au Dharma, formée par le rejet ou la malveillance, conduira finalement à la libération. Les personnes qui n'ont pas formé de lien karmique avec le véritable Dharma peuvent peut-être éviter de renaître dans les mondes-états inférieurs, mais elles n'ont pas les conditions nécessaires pour atteindre la bouddhéité ; ceux qui calomnient le Dharma forment paradoxalement un lien avec lui. Bien qu'ils doivent subir les conséquences effrayantes du dénigrement du Sutra du Lotus, après avoir expié cette offense, ils pourront le rencontrer à nouveau et atteindre la bouddhéité en vertu du lien karmique qu'ils ont formé en calomniant le Sutra dans le passé. Selon Nichiren, à l'époque du Dharma final, la plupart des gens sont tellement accablés par des attachements extraordinaires qu'ils sont déjà destinés aux enfers.

« S'ils doivent de toute façon tomber dans les chemins du mal, il vaudrait bien mieux qu'ils le fassent pour avoir calomnié le Sutra du Lotus que pour n'importe quelle offense mondaine… Même si l'on dénigre le Sutra du Lotus et que l'on tombe ainsi en enfer, le mérite gagné par la relation au Sutra dépassera d'un milliard de fois celui de faire des offrandes et de se réfugier en Shakyamuni, Amitabha, et autant d'autres bouddhas qu'il y a de grains de sable dans le Gange » (réf.).

Ainsi, affirmait Nichiren, il faut persister à exhorter les gens à embrasser le Sutra du Lotus, quelle que soit leur réaction, car seul le Lotus peut implanter la graine qui porte le fruit de la bouddhéité. Pour lui, convaincu que seul le Sutra du Lotus mène à la libération à l'époque Mappo, prêcher la dévotion exclusive au Lotus n'était pas une affirmation de soi dogmatique, mais un acte de compassion dans la pratique de bodhisattva. Que les autres acceptent ou rejettent le Sutra du Lotus, leur parler de son enseignement leur permettait d'implanter la graine de l'Éveil dans leur esprit et d'établir ainsi une connexion karmique avec le Sutra qui leur permettrait un jour de réaliser la bouddhéité, que ce soit dans cette vie ou dans une autre.  

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