DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre vingt-six - Dharani


Dans ce chapitre, devant le Bouddha, les personnes présentes dans l'Assemblée offrent des dharanis - sortilèges ou incantations - pour la protection de ceux qui exposent le Sutra du Lotus. Une dharani est une sorte de formule magique, dont on dit souvent qu'elle a le pouvoir de détourner le mauvais sort. Les dharanis sont présentes dans toute la littérature bouddhiste et se trouvent souvent dans les derniers chapitres d'un sutra mahayana, comme c'est le cas ici. Dans le Sutra du Lotus, deux bodhisattvas, dont Bhaishajyaraja*, deux dieux des quatre directions et un groupe de démons féminins ( rakshasis ), dont la célèbre voleuse d'enfants Hariti, offrent chacun une dharani pour protéger ceux qui préservent et récitent le Sutra du Lotus malgré divers ennemis humains et démoniaques.

On dit souvent que les dharanis résument le contenu d'un texte plus vaste ; ceux qui sont capables de mémoriser une dharani sont censés acquérir le pouvoir de retenir la signification de tout ce texte. On dit aussi qu'elles contiennent des pouvoirs spéciaux pour atteindre des états d’éveil et apporter des avantages mondains tels que la protection et la guérison. Le mot dérive de la racine sanskrite dhr (tenir) et est linguistiquement lié à l'idée de garder ou de préserver un sutra , attitude fondamentale dans la pratique du Sutra du Lotus ( voir ). Les dharanis sont souvent constituées de chaînes de sons opaques sans signification sémantique discernable ; on dit que leur pouvoir réside non pas dans leur signifié discursif, mais dans leur son. Dans les textes chinois, elles étaient généralement simplement translittérées par  des caractères dont la prononciation donnait le son le plus proche de l'original indien. Il est difficile d'établir une distinction nette entre les dharanis et les mantras, même si les invocations identifiées comme mantras soient souvent plus courtes. Le moine shingon Kukai (774-835) considérait les mantras comme une sous-classe des dharanis limitée au rituel bouddhiste ésotérique, alors que les dharanis  se trouveraient dans la pratique aussi bien ésotérique qu’exotérique ? Mais cette distinction n'était pas unanime.

Dans ce chapitre, les dharanis sont présentées, d'abord par deux bodhisattvas : Bhaishajyaraja*, qui a fait l'objet du chapitre XXIII, et un autre bodhisattva appelé Pradanashura* ; ensuite, par deux des quatre "protecteurs du monde" ou Rois célestes (devaraja) qui gardent les quatre directions  : Vaishravana (Tamonten) au nord et Dhrtarastra (Jikokten) à l'est ; et enfin, par dix rakshasis, ou démons féminins, qui assistent à l'Assemblée avec Hariti (Kishimojin), la plus célèbre démone de la littérature bouddhiste. Dans certains textes, Hariti serait la mère des dix rakshasis. Selon la tradition, à la suite d'un vœu malavisé fait dans une vie antérieure, Hariti aurait capturé et dévoré des enfants humains, terrorisant le peuple de Rajagriha. Pour l'amener à réformer sa conduite, le Bouddha cacha l'un de ses 500 enfants dans son bol à aumônes. Sa disparition désespérait  Hariti, et le Bouddha lui demanda alors d'imaginer la terrible peine qu'elle infligeait aux parents humains dont elle dévorait les enfants, alors qu'elle souffrait tant de la perte d'un seul enfant parmi tant d'autres. Hariti se repentit et devint gardienne des enfants et des monastères.

Au Japon, Hariti est connue sous le nom de Kishimojin. Nichiren la considérait sans conteste comme une protectrice du Sutra du Lotus. Elle figure sur la plupart des mandalas qu'il a inscrits, tout comme les dix rakshasis. La demi-douzaine de références à Kishimojin dans ses Écrits la mentionnent toutes avec ces dix filles-démones, une association tirée du chapitre Dharani. Dans un gosho, il désigne les dix rakshasis comme "les mères de tous les démons des quatre continents", et Kishimojin comme "la mère des dix rakshasis ", ce qui atteste de son pouvoir ( réf. ).  Dans la culture religieuse plus large, Kishimojin était souvent vénérée indépendamment du Sutra du Lotus, par exemple, dans des rites ésotériques pour éviter les catastrophes et accroitre la chance. Après l'époque de Nichiren, alors qu’au Japon sa tradition se répandait pendant la période médiévale ultérieure attirant des adeptes de divers groupes sociaux, ces divinités protectrices se sont diversifiées, et les statues et les peintures de Kishimojin ont commencé à être consacrées comme des images indépendantes dans certains temples de Nichiren. Représentée sous des formes à la fois féroces et douces, Kishimojin était vénérée comme une gardienne des fidèles du Lotus qui détruit les vues erronées et exauce les prières pour les bienfaits de ce monde, comme la guérison, l'accouchement en toute sécurité et la protection des enfants. La dévotion à Kishimojin dans la tradition Nichiren a atteint son apogée au début de la période moderne du Japon (environ du XVIIe au XIXe siècle) et s'est appuyée à la fois sur ses associations spécifiques avec le Sutra du Lotus et sur des traditions plus larges de culte de  Kishimojin.

Les  Écrits de Nichiren, cependant, accordent moins d'attention à Kishimojin qu'aux dix rakshasis, qu'il mentionne plus de cinquante fois. Contrairement aux bodhisattvas tels que Bhaishajyaraja*, Gadgadasvara et Avalokiteshvara des chapitres précédents, qui, selon lui, ont été actifs principalement à l'époque du Dharma correct et du Dharma formel, les dix filles-démones étaient, selon Nichiren, actives au nom des adeptes du Lotus et élaboraient des plans pour faciliter la diffusion du Sutra. Vers la fin du présent chapitre, le Bouddha les loue en disant :

« C'est bien, c'est fort bien; innombrables seraient déjà vos bénédictions si vous ne pouviez protéger que ceux qui reçoivent et gardent (souligné par les auteurs de ce texte) le titre du Lotus du Dharma ».

Dans le Sutra, le Bouddha poursuit en disant que le mérite de protéger ceux qui servent le Sutra de diverses autres manières est encore plus grand. Pour Nichiren, cependant, le passage qui vient d'être cité souligne l'importance fondamentale du daimoku :

« QUESTION : Existe-t-il des preuves indiquant qu'il faut réciter précisément le Titre du Sutra du Lotus, de la même façon que d'autres récitent le nom d'un bouddha particulier ?
REPONSE : Le Sutra dit : ''L'Éveillé déclara aux rakshasis : C'est bien, c'est fort bien; innombrables seraient déjà vos bénédictions si vous ne pouviez protéger que ceux qui reçoivent et gardent le titre du Lotus du Dharma, qu'en sera-t-il alors si vous protégez ceux qui le reçoivent et gardent en sa totalité". Ce passage signifie que, lorsque les dix rakshasis ont juré de protéger ceux qui embrassent le titre du Sutra du Lotus, le grand Éveillé, Honoré du monde, les a félicités en disant : C’est bien, c’est fort bien  ! Le mérite que vous recevrez pour protéger ceux qui reçoivent et gardent Namu Myoho-renge-kyo sera incalculable et merveilleux ! Ce passage implique que nous, simples mortels, que nous marchions, que nous soyons debout, assis ou couchés, devons réciter Namu Myoho-renge-kyo » ( réf. ).

Ailleurs, Nichiren interprète le même passage pour souligner les bienfaits insondables de la psalmodie du daimoku :

« Le Bouddha félicite Kishimojin et ses dix filles d'avoir fait voeu de protéger les pratiquants du Sutra du Lotus. Il leur dit : "Vous avez fait le voeu de protéger ceux qui pratiquent le Titre du Sutra du Lotus. Les bienfaits qui en résulteront sont si grands que même la sagesse du Bouddha qui perçoit clairement les trois phases de l'existence est incapable de les évaluer." Alors que, en principe, rien ne devrait pouvoir échapper à la sagesse du Bouddha, ici, le Bouddha déclare que les bienfaits acquis en recevant et en pratiquant le Titre du Sutra du Lotus sont la seule chose qu'il ne puisse mesurer » (réf. ).

Nichiren a vu le fonctionnement des dix rakshasis dans les événements, grands et petits, qui l'ont entouré. Il voyait leur rôle comme celui de protéger les croyants du Lotus, de tester occasionnellement leur foi, d'aider leur pratique, de soulager leurs souffrances et de châtier ceux qui entravent leur dévotion. À un adepte, le moine laïc Myomitsu, il écrit :

« Les dix rakshasis, en particulier, ont fait vœu de protéger ceux qui récitent le daimoku du Sutra du Lotus ; ces divinités doivent donc veiller sur vous, Myomitsu Shonin, ainsi que sur votre femme, comme une mère protège son enfant unique (réf. ).

A deux nouveaux parents, le samouraï Shijo Kingo et sa femme, Nichiren, écrit que les dix rakshasis veilleraient sur leur petite fille, elle peut donc

« jouer ou s'ébattre n'importe où sans qu'il ne lui arrive aucun mal. Comme le roi-lion, elle sera libre de toute crainte » ( réf. ).

Il vit la protection des dix rakshasis dans la gentillesse d'un moine laïc âgé de l'île de Sado qui lui était venu en aide, lui permettent de survivre lors de son exil, et dans la dévotion d'une femme qui lui avait fait un kimono pour le protéger du froid du Mont Minobu. Pour lui, leur protection était d'autant plus évidente qu'il avait pu échapper à une attaque contre son ermitage à Kamakura et avait survécu à d'autres menaces. Aux deux frères dont le père avait menacé de les déshériter en raison de leur foi dans le Sutra du Lotus, il écrit :

« Il est même possible que les jurasetsu aient pris possession de vos parents afin de mettre votre foi à l'épreuve » (réf.).

Il affirma également que les dix rakshasis, ainsi que d'autres divinités, avaient incité le souverain mongol à attaquer le Japon afin de châtier son peuple d’avoir abandonné le Sutra du Lotus.

Nichiren a été impressionné par le vœu des dix rakshasis selon lequel quelqu'un qui trouble ceux qui exposent le Sutra du Lotus,

« aura la tête brisée en sept morceaux comme les branches d'un arbre arjaka  ».

Zhanran, en résumant les pouvoirs du Lotus mentionnés dans le texte du Sutra, écrit :

« Ceux qui troublent les croyants du Lotus verront leur tête brisée en sept morceaux ; ceux qui leur font des offrandes jouiront d'une fortune dépassant celle représentée par les dix titres honorifiques du Bouddha » (réf.).

Les deux parties de cette phrase sont inscrites comme dédicace de chaque côté d'un certain nombre de mandalas de Nichiren. On peut penser qu'ils illustrent le principe de causalité karmique tel qu'il est appliqué au Sutra du Lotus.

Retour
haut de la page