DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre vingt-trois - Conduite originelle du bodhisattva Bhaishajyaraja


Plusieurs des derniers chapitres du Sutra du Lotus semblent destinés à promouvoir les cultes de bodhisattvas particuliers. L'un d'entre eux est Bhaishajyaraja* qui était déjà apparu dans le chapitre X. Le chapitre XXIII commence par un bodhisattva qui demande au Bouddha d'expliquer pourquoi le bodhisattva Bhaishajyaraja* parcourt le monde en accomplissant des actes difficiles. Le Bouddha explique que dans un passé lointain, à l'époque d'un bouddha nommé Chandrasuryavimalaprabhashari*, il y avait un bodhisattva nommé Sarvarupasamdarsana*, ainsi appelé parce qu'après avoir entendu le Sutra du Lotus, il avait maîtrisé une méditation qui lui permettait de prendre à volonté n'importe quelle apparence. Dans certaines versions du Sutra, il est appelé Sarvasattvapriyadargana* ce qui est la façon dont Kumarajiva rend son nom. Malgré cette différence entre les deux noms, l'idée est la même : ce bodhisattva peut réjouir tous les êtres sensitifs parce qu'il peut se montrer à eux sous la forme, quelle qu'elle soit, qui leur plaira le plus. Cette capacité suggère sa profonde réalisation de la vacuité de tous les phénomènes, ce qui lui permet de manier librement toute forme et de renoncer à son propre corps en offrande. La capacité des bodhisattvas accomplis à se manifester sous n'importe quelle forme est un thème qui relie les chapitres XXIII à XXV. Ici, cet accomplissement est représenté comme un résultat de la dévotion au Sutra du Lotus.

Le sutra décrit Sarvasattvapriyadargana* comme  ''consacré entièrement à des pratiques austères'', c'est-à-dire à l'ascèse. Les pratiques ascétiques étaient bien établies dans toutes les traditions religieuses de l'Inde ancienne. Bien que le Bouddha ait préconisé une " Voie médiane" entre les extrêmes de l'auto-indulgence et de l'auto-mortification, historiquement, le bouddhisme a eu son propre courant de pratique ascétique, enraciné dans l'idée que soumettre le corps à des disciplines sévères produirait des pouvoirs spirituels. Afin de rendre hommage au bouddha Chandrasuryavimalaprabhashari*  et au Sutra du Lotus, Sarvasattvapriyadargana* a décidé de faire une offrande de son corps. Il ingère toutes sortes d'huiles parfumées, se couvre le corps d'un onguent odorant et s'habille d'un vêtement trempé dans l'huile et orné de bijoux. Il met ensuite le feu à son corps et brûle  pendant mille deux cents ans, illuminant des milliards de mondes. Tous les bouddhas de ces mondes saluent son acte comme une offrande suprême au Dharma.

Sarvasattvapriyadargana* renaît alors spontanément, assis jambes croisées dans le palais de son père le roi. Comme le bouddha Chandrasuryavimalaprabhashari* était encore dans le monde, le bodhisattva alla immédiatement lui rendre hommage. Le Bouddha l'informa qu'il passerait en parinirvana la nuit même et confia au bodhisattva la distribution de ses reliques. Sarvasattvapriyadargana* incinéra le corps du Bouddha, rassembla les reliques et érigea quatre-vingt-quatre mille stupas. Estimant que ce n'était pas suffisant, il rendit hommage aux stupas en brûlant ses bras. Le spectacle horrible d'un maitre sans bras apitoya ses disciples.

Dans la littérature bouddhiste, les cas d'automutilation au nom du Dharma sont relativement courants, et la personne mutilée est presque toujours guérie, généralement par ce qu'on appelle une "assertion de vérité" (satyavacana* ), une sorte de serment qui, s'il s'avère être vrai, a des pouvoirs magiques. Dans notre cas, le bodhisattva a déclaré :

« J'y ai perdu les deux bras, mais j'obtiendrai à coup sûr un corps de bouddha de couleur d'or ; si ceci est réel et non pas mensonger, que mes deux bras se reconstituent comme avant ».

Aussitôt ses bras ont été restaurés et des fleurs précieuses sont tombées du ciel.

Shakyamuni explique que ce bodhisattva Sarvasattvapriyadargana* du passé est en fait le Bhaishajyaraja* actuel. Le Bouddha poursuit en disant :

«  S'il se trouve quelqu'un qui, ayant déployé sa pensée et désireux d'obtenir l'Éveil complet et parfait sans supérieur, est capable de se brûler un doigt ou un orteil pour en faire offrande au stupa, il surpassera celui qui aura fait offrande d'objets aussi précieux qu'un royaume ou une ville ».

Au cours des deux mille ans qui suivirent, nombreux furent ceux qui, dans ce monde Saha, le firent, recréant l'auto-immolation du bodhisattva dans le cadre du monde réel.

Le chapitre se termine avec le Bouddha qui fait l'éloge du chapitre Bhaishajyaraja et en vante les bienfaits pour ceux qui l'entendent et le gardent (une déclaration apportant une preuve supplémentaire que le chapitre était une œuvre indépendante qui avait été insérée à la fin du Sutra du Lotus). Par exemple, ceux qui le font auront toujours le souffle parfumé aux fleurs de lotus et la peau avec l'odeur du bois de santal ; les malades qui entendent le chapitre seront guéris ; et les femmes qui entendent et gardent le chapitre ne renaîtront plus jamais dans un corps de femme.

Le Sutra du Lotus aurait eu beaucoup plus d'influence en Chine qu'en Inde, à la fois dans son ensemble et par des thèmes et des chapitres spécifiques. Il y a peu de preuves que l'offrande par le bodhisattva Sarvasattvapriyadargana* d'une torche faite de son propre corps ait été imitée en Inde, bien que cela puisse être dû uniquement à un manque de documents historiques. En Chine, cependant, des histoires commençant dès la fin du IVe siècle de notre ère racontent que des moines et des nonnes s'enveloppaient dans un tissu imprégné de cire puis s'enflammaient en psalmodiant le vingt-troisième chapitre du  Sutra du Lotus jusqu'à ce que leurs voix se taisent. L'histoire la plus macabre du Sutra du Lotus n'a donc pas été lue comme une parabole. Dans un sutra célèbre pour avoir proclamé que le Bouddha ne pensait pas toujours ce qu'il disait, l'histoire de l'auto-immolation de Bhaishajyaraja* était prise au pied de la lettre. L'auto-immolation a été réalisée pour toute une série de motifs enregistrés : en tant qu'offrande au Dharma (comme dans le cas présent), pour sauver ou faire bénéficier d'autres êtres, pour parvenir à une naissance dans une Terre pure, ou comme un acte de protestation lorsque le bouddhisme était persécuté par les autorités séculaires.

Une anthologie de la dynastie Tang intitulée  Comptes Rendus sur la Propagation du Sutra du Lotus (Hongzan fahua zhuan) raconte qu'un moine nommé Huiyi a accompli cet acte en 463 :

« Huiyi monta dans le chaudron et s'assit sur un petit banc. Il a d'abord enveloppé le haut de son corps dans un tissu d'écorce de l'arbre karpasa. Par-dessus, il a enroulé une longue bande de tissu en forme de turban, qu'il a ensuite aspergée d'huile. [...] Ensuite, prenant une bougie, Huiyi a allumé le turban. Lorsque le turban prit feu, il jeta la bougie de côté, joignit ses paumes et commença à réciter le chapitre Bhaisajyaraja du Lotus. La flamme a commencé à descendre sur son front, mais le son de sa psalmodie était encore clair et distinct. Lorsqu'elle atteignit ses yeux, il se tut. Partout, les nobles et les roturiers poussèrent un grand cri, dont l'écho résonna dans toute la vallée. Il n'y en avait pas un parmi eux qui ne claqua pas des doigts et ne loua en admiration  le nom du Bouddha, tandis que des larmes de chagrin en sanglots coulaient sur leurs visages ».

Une pratique moins extrême et bien plus courante était de se brûlure les doigts ou des articulations des doigts. Le doigt (ou l'articulation) était anesthésié en nouant une ficelle très serrée sous la partie à brûler pour couper la circulation. Le doigt était ensuite enveloppé dans de la résine de pin et du bois de santal et mis à feu, pendant que le moine (et ceux qui l'assistaient) récitaient le vingt-troisième chapitre du Sutra du Lotus. Cette pratique s'est poursuivie jusqu'au XXe siècle. Un abbé influent dans la Chine du début du XXe siècle et l'un des Maitres du célèbre moine réformateur chinois Taixu était Bazhi Toutuo ou "Ascète-à-Huit-Doigts", ainsi nommé parce qu'il avait brûlé un doigt de chaque main en révérence au Sutra du Lotus.

Les actes de "renonciation au corps" ont été très controversés, même dans le bouddhisme traditionnel.  Une critique récurrente était que les exemples dans les textes bouddhistes, comme celui de Bhaishajyaraja*, étaient exécutés par des bodhisattvas très avancés spirituellement qui avaient déjà renoncé à tout attachement. Les adeptes ordinaires ne pouvaient pas les imiter. Le moine érudit Yijing, qui a voyagé en Inde et à Sumatra au VIIe siècle, a inclus dans le récit de ses voyages une longue condamnation de cette pratique, sous des titres tels que Brûler son corps est illégal, Les spectateurs coupables et Ce n'était pas pratiqué par les hommes vertueux d'autrefois. Il est à noter, cependant, que sa condamnation ne s'étend qu'aux moines ; il estimait que pour un moine, s'immoler est un suicide, ce que le Bouddha a spécifiquement proscrit dans le Vinaya , le code de conduite monastique. Yijing semble n'avoir eu aucune objection à l'auto-immolation par des laïcs.

Pourtant, le Sutra du Lotus semble exhorter le don de sa vie à son service. Les bodhisattvas du chapitre Exhortation à la sauvegarde (XIII ) jurent « de lui faire offrande de toutes manières sans ménager notre vie corporelle» , et le chapitre Durée de vie dit que le Bouddha Shakyamuni Atemporel apparaîtra devant les êtres « qui ne donnent pas leur vie à contrecœur ». Comment faut-il comprendre de tels passages ?

Nichiren aborde cette question dans une lettre à une disciple, la nonne laïque Myoichi-ama, exprimant son affliction  pour la mort de son mari, qui avait tenu bon malgré de grandes difficultés :

« Votre mari a donné sa vie pour le Sutra du Lotus. Son seul moyen d'existence était un petit fief qui lui fut confisqué en raison de sa foi. Cela revenait sûrement à donner sa vie pour le Sutra du Lotus. Sessen Doji offrit la sienne rien que pour une demi-stance d'un enseignement bouddhique et le bodhisattva Yakuo se brûla les coudes afin d'en faire offrande au Bouddha. Ils étaient tous deux des saints, et ils enduraient ces austérités avec autant de facilité que l'eau éteint le feu. Mais votre mari était un simple mortel , il se trouvait donc à la merci des souffrances, comme du papier jeté au feu. Aussi recevra-t-il certainement des bienfaits aussi grands que les leurs » (réf. ).

En un mot, Nichiren a souligné, non pas la performance du sacrifice de sa vie dans l'offrande au Sutra illustrée par l'auto-immolation de Bhaishajyaraja*, mais la volonté de faire face aux abus, à l'ostracisme, aux attaques verbales et physiques, ou même à toute sorte de difficultés afin de maintenir et de diffuser les enseignements du Sutra. Dans sa lecture, l'offrande que les gens ordinaires font avec une ferme résolution, est l'équivalent moral du sacrifice du corps du bodhisattva, et elle procure un mérite identique.

Dans une autre perspective, Nichiren a conclu que les actes de Bhaishajyaraja* et d'autres bodhisattvas qui ont renoncé aux yeux, aux membres et à la vie même pour l'amour du Dharma n'étaient plus de son époque. Il a écrit que dans sa jeunesse, il avait pris la déclaration du chapitre Exhortation à la sauvegarde (XIII) « faire offrande de toutes manières sans ménager notre vie corporelle »  pour des exploits tels que faire la périlleuse traversée maritime vers la Chine pour étudier le Dharma, comme l'avaient fait des moines japonais pionniers Saicho et Kukai, ou à offrir son corps en sacrifice comme le bodhisattva Bhaishajyaraja*. Mais au fil du temps, il a conclu que ce n'était pas la véritable intention du Sutra :

« À une époque où le pays est rempli de moines hautement respectés qui prétendent que d'autres sutras sont supérieurs au Sutra du Lotus et attaquent le pratiquant du Sutra du Lotus sur ce point. Ces moines bénéficient de la confiance et du soutien du souverain et de ses ministres, tandis que le pratiquant du Sutra du Lotus n'a pas de soutiens influents et n'a que peu de disciples ; par conséquent le pays tout entier le méprise et se ligue contre lui. Si, par ailleurs, il se conduit de la même manière que le bodhisattva Fukyo ou le Savant-maître Bhadraruchi (note), et continue à proclamer la supériorité du Sutra du Lotus, il sera en butte à de grandes persécutions qui mettront sa vie en danger. Continuer à pratiquer résolument, face à de telles menaces, est le facteur déterminant » ( réf. ).

Finalement, ce qui compte, c'est de garder le Lotus, quoi qu'il arrive.

Le chapitre Bhaisajyaraja propose ensuite dix métaphores illustrant le statut suprême du Sutra du Lotus parmi tous les enseignements du Bouddha. Il les surpasse tout comme l'océan est plus grand que tous les ruisseaux, rivières et autres plans d'eau, comme le mont Sumeru domine toutes les autres montagnes, et ainsi de suite. Suivent ensuite (dix dans le texte!?) les douze similitudes bénéfiques illustrant les pouvoirs et les bienfaits du Sutra. Nichiren a été profondément frappé par ces passages et les a souvent cités ou développés pour souligner les mérites de recevoir et garder le Lotus. Par exemple, dans une lettre personnelle à un adepte appelé Shiiji Shiro , il développe l'affirmation selon laquelle le Sutra du Lotus est « comme le bateau pour qui veut traverser ». Il est intéressant de noter comment Nichiren tisse ensemble des termes et des phrases techniques bouddhistes provenant de différentes parties du Sutra du Lotus. Ce bateau, dit-il, pourrait être décrit comme suit :

« Le vénérable Bouddha, constructeur de navires d'une sagesse infiniment profonde, a rassemblé le bois des quatre saveurs et des huit enseignements, l'a raboté en "mettant ouvertement de côté les moyens habiles, coupant et assemblant les planches en utilisant à la fois le bon et le mauvais ; puis il a achevé l'ouvrage en enfonçant solidement les clous du seul enseignement suprême. Ainsi, il a lancé le navire sur l'océan des souffrances. Hissant les voiles des "trois mille conditions de vie" ( ichinen sanzen ) sur le mât de la doctrine de la Voie du milieu, poussé par les bons vents de "tous les phénomènes révèlent la véritable aspect" ( shoho jisso ), le vaisseau s'élance, transportant tous les êtres sensitifs, qui peuvent "comprendre par la foi". Le Bouddha Shakyamuni est le timonier, le bouddha Taho manoeuvre les voiles et les Quatre bodhisattvas dirigés par Jogyo, conjuguent leurs efforts pour actionner les avirons grinçants. Tel est le vaisseau évoqué par les termes : ''comme le bateau pour qui veut traverser'', le vaisseau de Myoho Renge Kyo . A son bord, se trouvent les disciples et adeptes de Nichiren » ( réf. ).

Après les dix métaphores et les similitudes, le Lotus poursuit en vantant les mérites de recevoir et garder le chapitre Bhaishajyaraja en particulier, suggérant qu'il pourrait avoir été composé par un groupe de pratiquants  du Lotus particulièrement dévoués à ce bodhisattva. Nichiren, cependant, a lu le passage comme s'appliquant à son propre temps et au Lotus dans son ensemble. Par exemple, une déclaration vers la fin de ce chapitre dit :

« Dans les cinq cents dernières années après le parinirvana de l'Ainsi-Venu, tu le divulgueras largement dans le continent Jambudvipa sans permettre qu'il s'interrompe ».

Les ''cinq cents dernières années après le parinirvana de l'Ainsi-Venu'' indiquent probablement la période dans laquelle les compilateurs du Sutra du Lotus s’estimaient être, c'est-à-dire cinq siècles après la mort du Bouddha historique. Mais dans la traduction chinoise de Kumarajiva, "la période de cinq cents ans après" peut également être lue comme "les cinq derniers siècles". Nichiren, comme d'autres exégètes plus récents d'Asie de l'Est, a pris cette expression pour la dernière des cinq périodes consécutives de cinq cents ans suivant le parinirvana telle qu'elle est décrite dans le Sutra du Grand Sutra du Recueil*  les "cinq cents dernières années" sont censées être une période de dissension entre les disciples du Bouddha, ce qui correspond au début de l'ère Mappo, où le véritable Dharma sera obscurci. En d'autres termes, Nichiren a pris ce passage comme une référence à son propre temps. Rejetant l'idée que Mappo est nécessairement une époque de déclin du bouddhisme, il s'est inspiré de la troisième métaphore du chapitre Bhaisajyaraja, qui compare le Sutra du Lotus à la lune qui 

« dans la multitude des étoiles, est primordiale et brille le plus fort ».

Nichiren écrit :

« Les bienfaits procurés par le Sutra du Lotus pendant les mille ans de l'époque du Dharma correct et les mille ans de l'époque du Dharma formel dépassaient déjà ceux qui pouvaient être obtenus grâce aux divers autres sutras. Mais une fois passés le printemps et l'été des deux mille ans du Dharma correct et du Dharma formel, lorsque arrivent l'automne et l'hiver des Derniers jours du Dharma, la lune brille d'un éclat encore plus grand qu'aux époques précédentes. Mais lorsque le printemps et l'été des deux mille ans du Dharma correct et du Dharma formel seront terminés et que l'automne et l'hiver de l'âge du Dharma final seront arrivés, alors la lumière de cette lune [c'est-à-dire le Lotus] brillera encore plus fort » ( réf. ).

Dans le texte du Sutra, Dans les cinq cents dernières années après le parinirvana de l'Ainsi-Venu "tu le divulgueras loin et largement" ( kosen-rufu ) ''le'' se réfère spécifiquement au chapitre Bhaishajyaraja. Nichiren, cependant, l'a pris comme faisant référence au Sutra lui-même, et plus précisément à son Titre ou daimoku, Namu Myoho-renge-kyo.

Comme indiqué plus haut, les bienfaits promis dans ce chapitre vont de la peau et la haleine parfumées - hautement souhaitable, on l'imagine, dans un climat chaud où il était peut-être difficile de se laver fréquemment - pour transcender les souffrances de la naissance et de la mort. C'est un point de vue très moderne, et d'ailleurs privilégié, que de considérer l’acuité spirituelle comme le seul véritable objectif d’une religion et de rejeter les préoccupations des avantages pratiques comme une corruption ou une concession aux personnes frustes. Pour les compilateurs de sutras en Inde, comme pour les disciples de Nichiren plus d'un millénaire plus tard au Japon, les bienfaits de la foi et de la pratique englobent tout le spectre du banal au transcendant.

Plusieurs points de cette section méritent d'être commentés. L'un d'eux est la promesse que toute femme qui respecte le chapitre Bhaishajyaraja ne naîtra plus jamais femme mais ira après sa mort dans le royaume du bouddha Amitabha, pour être libérée à jamais des trois poisons de la cupidité, de la colère et de l'ignorance. Ce passage reflète l'idée, déjà bien établie au moment de la compilation du Sutra du Lotus, qu'il n'y a pas de femmes dans la Terre pure d'Amitabha ; vraisemblablement, les femmes y renaissent en tant qu'hommes (Kubo et Yuyama signalent cela dans leur traduction par un changement de pronoms, qui n’existent pas en chinois). Ce passage, comme d'autres sutras similaires,  permet de multiples lectures, qui ne s'excluent pas nécessairement les unes les autres. Selon une lecture, on pourrait penser qu'il reflète la hiérarchie des sexes, sinon la misogynie pure et simple, de la culture générale. En même temps, ceux qui ont composé des sutras sur Amitabha et son royaume ont peut-être vu la promesse d'une fin des renaissances féminines comme offrant une libération des contraintes biologiques et sociales qui liaient les femmes dans les sociétés prémodernes, limitations comprises à l'époque comme karmiquement "inhérentes" au fait d'avoir un corps féminin. De telles déclarations pourraient également refléter l'idée que, dans la Terre pure d'Amitabha, l'on atteint rapidement le plus haut niveau de pratique du bodhisattva, où l’on n'est pas karmiquement lié à une forme physique particulière, masculine ou féminine, mais que l'on peut assumer toute apparence nécessaire au bénéfice des autres. Quoi qu'il en soit, nous savons que de nombreuses femmes du Japon médiéval dévouées à Amitabha, ainsi que les hommes autour d'elles, supposaient simplement qu'elles naîtraient dans la Terre pure en tant que femmes - un exemple de la façon dont, sur le terrain, les croyants peuvent ignorer les éléments non consensuels des sutras. Nichiren, cependant, n'a pas tardé à souligner le rejet des femmes comme un problème dans les sutras faisant l'éloge de la Terre pure d'Amitabha. Les femmes qui psalmodient le nembutsu , a-t-il averti, s'appuient sur des sutras qui ne peuvent jamais les conduire à la bouddhéité et ne font donc, en fait, que « compter en vain les richesses des autres » ( réf. ).

En commentant le présent passage, Nichiren rappelle d'abord à son lecteur que le Sutra du Lotus, l'ultime enseignement du Bouddha, supplante les sutras de la Terre pure traitant d'Amitabha, qui sont tous provisoires. Invoquant la première des dix métaphores du chapitre Bhaishajyaraja, il dit que le Sutra du Lotus est primordial comme le grand océan, tandis que le Sutra d'Amitabha, les sutras de la Vie Infinie* et les autres sutras traitant d'Amitabha sont comme de petits ruisseaux. (réf.)

De plus, l'Amitabha mentionné dans le chapitre Bhaisajyaraja n'est pas le Bouddha Amitabha des sutras de la Terre Pure mais une émanation du Bouddha Shakyamuni primordial ( réf. ).  De cette manière, Nichiren a pu dissocier ce passage de la dévotion Terre Pure qu'il considérait comme n'étant plus valable à son époque. En même temps, il a continué à soutenir que le Sutra du Lotus permet d'atteindre la bouddhéité à toutes les femmes qui le reçoivent et le gardent.

L'imaginaire mahayana a peuplé le cosmos de mondes présidés par des bouddhas ou des bodhisattvas. Ces royaumes étaient considérés comme "purs" dans le sens où ces mondes ne contenaient ni animaux, ni esprits faméliques, ni habitants de l'enfer. Certains ont muté en récits mythiques et leurs bouddhas sont devenus l'objet de pratiques dévotionnelles et contemplatives.  Le fait de naître après la mort dans un tel royaume, que l'on pensait pouvoir atteindre par la méditation ou l'acquisition de mérites suffisants, était considéré comme une opportunité pour progresser rapidement dans la pratique et donc comme un raccourci sur le long chemin du bodhisattva. En Asie de l'Est, la Terre pure la plus souvent recherchée était la "Terre de la Béatitude" du Bouddha Amitabha*. La naissance dans la Terre pure d'Amitabha était largement assimilée à l'atteinte du stade de non-régression ; une fois né là, disait-on, on ne retombait pas dans les mondes samsariques et on était assuré d'atteindre la bouddhéité. Dans un sens plus immédiat, on pensait également à la Terre d'Amitabha comme à un lieu où on pouvait être réuni avec ses proches décédés, transcendant la douleur de la séparation qui caractérise le monde Saha. Un autre lieu d'aspirations postmortem était le Ciel de Tushita, dont la cour intérieure, où réside le futur bouddha Maitreya, était également considérée comme une Terre pure. La naissance dans le Ciel Tushita est l'un des nombreux bienfaits promis aux fidèles dans le chapitre vingt-huit du Sutra du Lotus.

Nichiren était catégorique : le Sutra du Lotus permet la réalisation de la bouddhéité ici dans ce monde, et non dans une Terre pure après la mort. Et, étant implacablement opposé aux enseignements de la Terre Pure, il ne pouvait pas accepter l'idée commune que les morts méritants vont au royaume d'Amitabha. Pourtant, surtout dans ses dernières années, il a été confronté à la nécessité d'expliquer ce qui arrive aux pratiquants du Sutra du Lotus après leur mort. Il a enseigné qu'ils rejoignent le Bouddha Shakyamuni, toujours présent, dans le "Terre pure du Pic du Vautour". Le Pic du Vautour* à Rajagriha en Inde était l'endroit où Shakyamuni aurait prêché le Sutra du Lotus, et le terme "Terre pure du Pic du Vautour" avait été utilisé bien avant l'époque de Nichiren pour désigner le royaume du Bouddha primordial décrit dans le chapitre Durée de la vie. Nichiren n'a pas été le premier à conceptualiser ce royaume comme une destination postmortem. Ce concept semble être entré au Japon au plus tard au IXème siècle, puisque le courtisan Sugawara no Michizane (845-903) a composé un poème sur la séparation exprimant l'espoir de retrouvailles après la mort au Pic du Vautour. Après l'époque de Nichiren, ''Pic du Vautour'' est devenu, pour ainsi dire, la propriété de ses disciples. Mais ce n'était pas seulement un substitut lotusien pour le Pays de la Béatitude d'Amitabha. Pour Nichiren, la Terre pure du Pic du Vautour n'est pas un royaume distinct par opposition au monde actuel ; contrairement à la Terre pure d'Amitabha à l'ouest ou au monde du Tathagata Bhaishajyaguru (vaidurya, Terre d'Emeraude) à l'est, elle n'a pas de localisation cosmologique spécifique. Le Pic du Vautour existe partout où l'on garde le Sutra du Lotus. Cette Terre pure est le royaume du Bouddha primordial présent en permanence, une Terre qui "ne se désintègre jamais", même dans le feu à la fin d’un kalpa ; c'est l' Assemblée du Lotus toujours présente et les trois mille mondes en un seul instant-pensée représentés sur le mandala de Nichiren. Accessible au présent, il s'étend également aux morts fidèles ; c’est un royaume qui transcende la vie et la mort. La "Terre pure du Pic du Vautour" offre ainsi aux fidèles la promesse de retrouvailles. À un jeune homme* qui venait de perdre son père, Nichiren écrit :

« Même les étrangers, s'ils gardent ce Sutra se retrouveront au Pic du Vautour . Combien plus encore, dans le cas de vous et de votre père ! Tous deux adeptes du Sutra du Lotus, vous allez renaitre au même endroit » (réf.).

Et quelques années plus tard, il écrivit à la mère du jeune homme, qui avait perdu non seulement son mari, mais aussi un autre fils :

« Maintenant, il [votre fils] est avec son père dans la même Terre pure du Pic du Vautour ; comme ils doivent être heureux de se tenir par la main et de placer leurs têtes l’une contre l’autre! » (réf.).

Le chapitre XXIII se poursuit ainsi :

«  ce Sutra est un remède efficace pour les maladies des hommes du continent Jambudvipa. Si quelqu'un est malade et qu'il puisse entendre ce texte, sa maladie se trouvera dissipée; il ne vieillira pas, il ne mourra pas ».

Nichiren, qui a compris que Namu Myoho-renge-kyo était le "bon remède" de la parabole de l'excellent médecin du chapitre Durée de la vie, a souvent cité ce passage. D'une part, il le faisait pour encourager ses disciples à raffermir leur foi afin de combattre les maladies physiques réelles.

«  La vie est le plus précieux des trésors, écrit-il à un adepte malade. De plus, vous avez rencontré le Sutra du Lotus. Si vous pouvez vivre ne serait-ce qu'un jour de plus, vous pouvez accumuler encore plus de mérites » ( réf. ).

Mais à un autre niveau, il a compris cette question de manière métaphorique : le peuple japonais était "malade" de l'attachement aux Enseignements provisoires et de calomnie du Dharma, et ne pouvait être guéri que par le "remède" qu'est le daimoku. Le daimoku, enseigné par Nichiren, peut également guérir les souffrances de nature existentielle. Bien sûr, il n'est pas vrai que les adeptes du Lotus guérissent toujours d'une maladie, ou "ne meurent ni ne vieillissent" au sens littéral du terme. Ce que le Sutra et Nichiren promettent ici, c'est que le Lotus peut, selon les termes de ce chapitre,

«  est capable de mener les êtres à se dégager de toutes les douleurs et de toutes les maladies et qui est capable d'affranchir de toutes les entraves de la naissance et de la mort [...] et les transporter à travers l'océan de la vieillesse, de la maladie et de la mort ».

Là où il y a naissance, sont inévitables la vieillesse, la maladie et la mort. Mais grâce à la foi et à la sagesse qui l'accompagne, les souffrances qui leur sont associées peuvent être transcendées.

Les chapitres XXIII, XXIV et XXV décrivent comment des bodhisattvas spécifiques déploient leurs pouvoirs dans le monde au bénéfice des êtres sensibles. Comme indiqué précédemment, à un moment de son histoire de compilation, le Sutra du Lotus se termine probablement par le chapitre XXII, Passation. Les trois chapitres suivants représentent une strate ultérieure du texte, ajoutée au fur et à mesure que la dévotion aux bodhisattvas en question était progressivement assimilée au Lotus. Du point de vue de Nichiren, les bodhisattvas apparaissant dans ces chapitres n'avaient reçu que la transmission générale décrite dans le chapitre Passation. Soit ils venaient d'autres mondes, soit ils étaient des disciples de Shakyamuni sous sa forme provisoire de Bouddha de l'enseignement formel ou de la partie shakumon du Sutra. Ainsi, leur efficacité était principalement limitée à l'époque du Dharma correct et du Dharma formel. Cependant, comme nous le voyons, Nichiren s'est inspiré de ces chapitres pour faire des remarques sur le Sutra du Lotus et sa pratique à l'époque du Dharma final.

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