DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre vingt-et-un  - Pouvoirs supranaturels des Ainsi-Venus

 Chapitre vingt-deux - Passation

Chapitre vingt-et-un

Ici, le Bouddha Shakyamuni et tous les bouddhas présents accomplissent divers exploits : ils  tirent leur langue jusqu'aux cieux du Brahma et émettent des rayons de lumière multicolore à partir de chaque pore de leur corps. Ils rentrent ensuite leur langue, toussent et claquent des doigts à l'unisson, faisant trembler la terre. C'est une scène rare dans un sutra bouddhiste.

Le Bouddha explique que le Sutra du Lotus qu'il vient d'enseigner (encore une fois, on ne sait pas exactement où il a commencé et où il a  terminé), révèle tous les enseignements et les pouvoirs du Tathagata. C'est pourquoi, après son parinirvana,  ce Sutra doit être gardé, récité, expliqué, copié et pratiqué. Tout lieu où il sera enseigné, doit devenir un sanctuaire, car c’est une "terrasse d'Éveil", un bodhimanda, l'endroit où le Bouddha (et tous les bouddhas) s'assoient lorsqu'ils atteignent la bouddhéité et donc le lieu le plus sacré du monde.

Chapitre vingt-deux

De nombreuses écrits du Mahayana, telles que les sutras de la Perfection de la Grande Sagesse et le Mahavairocana, se terminent par un appel du Bouddha qui enjoint l'Assemblée à diffuser et de respecter le Sutra, et ses auditeurs font le vœu de le faire. Dans le cas du Lotus, cependant, comme nous l'avons vu, les exhortations à prêcher et à propager le Sutra, ainsi que les récits  connexes sur le passé et les prophéties pour l'avenir, ne se limitent pas au chapitre Passation ni même à la dernière section "transmission" du Sutra, mais constituent un thème récurrent dans tout le texte : celui du gyoja, le Pratiquant du Lotus engagé dans la propagation du Sutra. Ainsi, tout en se légitimant par des références à des événements d'un passé inconcevablement lointain, le Lotus s'inscrit également dans un avenir sans limites - un sutra qui ne se termine jamais, une Assemblée qui ne se disperse jamais et une mission qui se poursuit.

Néanmoins, à un moment du processus de compilation, c’était probablement le dernier chapitre du Sutra du Lotus ;  les spécialistes ont tendance à le considérer le chapitre XXII comme tel, les six autres chapitres étant considérés comme des interpolations ultérieures. En caressant la tête des bodhisattvas réunis, le Bouddha les exhorte une fois de plus à diffuser l'enseignement, et les bodhisattvas promettent de le faire. Le Bouddha fait ensuite revenir dans leur demeure tous les bouddhas qui sont arrivés des dix directions. Dans une phrase de conclusion commune à de nombreux sutras, tous les membres de l'assistance se réjouissent.

Mais le Sutra du Lotus ne s'arrête pas là. Nous ne trouvons dans les sutras du Mahayana rien qui ressemble à l'Apocalypse 22:18-19 de la Bible, qui dit :  « Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu'un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre ; et si quelqu'un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l'arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre ». Des chapitres entiers seront ajoutés au ''Livre'' bouddhiste.

Dans ces deux chapitres, le Bouddha Shakyamuni assure la propagation dans le futur des enseignements du Sutra du Lotus. Pour bien montrer l'importance de l'événement, il montre d'abord ses pouvoirs transcendants impressionnants. Selon Zhanran, sur les dix pouvoirs décrits, les cinq premiers  (cf. chapitre XXI depuis -

«  Les bouddhas Sauveurs Vénérés du Monde » ... jusqu'à   «  le sol tremble partout de six façons »

tous les êtres de ces mondes contemplant les bouddhas présents sur leurs trônes léonins lors de l'Assemblée du Lotus étaient destinés aux êtres de son vivant. Les événements surnaturels restants - depuis  

«  Il en alla de même pour les bouddhas sur leurs trônes léonins » ... jusqu'à :  « À ce moment, les mondes des dix directions se trouvèrent en communication sans obstacle, comme une seule Terre de Bouddha »,

étaient destinés aux êtres du futur (réf.).

Bien qu'il admette cette lecture, Nichiren conclut qu'en fin de compte, toute l'exposition était orientée vers l'avenir, lorsque les quatre chefs des bodhisattvas Surgis-de-terre apparaîtraient afin de répandre les cinq caractères myo-ho-ren-ge-kyo. Il a également assimilé ces événements extraordinaires à des présages contemporains :

« Alors que le tremblement de terre décrit dans le chapitre Prologue se limitait à un seul système de mondes majeur, dans le chapitre Pouvoirs supranaturels, c'est la terre de tous les mondes des dix directions qui trembla de six manières différentes. Et les signes qui sont apparus à notre époque sont tout aussi étonnants. Les grands présages décrits dans le chapitre XXI annonçaient que le coeur du Sutra du Lotus serait propagé après la disparition du Bouddha, au terme des deux mille ans des époques du Dharma correct et du Dharma formel, au début des Derniers jours du Dharma » ( réf. ).

Le premier des dix pouvoirs, les bouddhas tirant leur langue jusqu'au séjour de Brahma, est culturel et ne dit sans doute rien aux lecteurs modernes. Dans le contexte de la compilation du sutra, une langue longue et large était considérée comme l'une des marques physiques distinctives d'un bouddha, un signe qu'il ne ment jamais, et que les bouddhas étendent leur langue était destiné à affirmer la vérité du Sutra du Lotus. Nichiren a souvent mentionné cet acte comme soulignant l'importance de la transmission que Shakyamuni allait faire :

« Shakyamuni fit appel à ces quatre bodhisattvas pour leur confier les cinq caractères de Myoho Renge Kyo. Cette transmission ne se passa pas non plus de manière ordinaire car le Bouddha fit d'abord usage de ses dix pouvoirs supranaturels. Shakyamuni tira sa longue et large langue jusqu'au sommet du monde de la forme, et tous les autres bouddhas firent de même, de sorte que des langues de bouddha s'élevèrent dans les Airs couvrant plus de quatre cents milliards nayuta de mondes, comme cent, mille, dix mille, cent mille arcs-en-ciel rougeoyants emplissant le ciel. Ce fut en vérité une vision bien stupéfiante ! » (réf .).

Ailleurs, Nichiren notera que le Bouddha assis côte à côte avec un autre Bouddha (chapitre XI) et les bouddhas étendant leurs langues jusqu'au séjour de Brahma n'apparaissent dans aucun autre sutra hinayana ou mahayana , preuve supplémentaire de la vérité unique du Sutra du Lotus (réf.).

Le nom de Nichiren provient en partie de sa compréhension du chapitre sur les Pouvoirs supranaturels comme annonçant l’apparition des bodhisattvas Surgis-de-Terre au début de l'ère du Dharma final. Dans le Japon prémoderne, comme dans d'autres cultures, il était courant de changer de nom lorsqu'on entrait dans une nouvelle étape de la vie ou qu'on subissait une expérience transformatrice. On dit que le nom d'enfance de Nichiren était Yakuo-maro. Lorsqu'il a été ordonné, il a pris le nom monastique de Rencho. Après avoir compris que le daimoku du Sutra du Lotus est la seule voie de libération dans l'ère du Dharma final, il a changé son nom en Nichiren (Soleil-Lotus). Le verset de conclusion de ce chapitre se lit en partie comme suit :

« Comme la clarté du soleil et de la lune
est capable d'éliminer les ténèbres,
une telle personne, parcourant le monde,
pourra dissiper l'obscurité des êtres ».

Dans le texte chinois, "telle personne", peut être lu soit au pluriel, comme le traduisent Kubo et Yuyama, soit au singulier, comme l'a fait Nichiren, c'est-à-dire comme se référant à toute personne - en particulier lui-même, mais aussi ses disciples - qui reprend à l'époque du Dharma final l'activité de propagation des premiers disciples du Bouddha. Comme il le commente :

« M'être moi-même donné le nom de Nichiren (Soleil-Lotus) signifie que j'ai atteint l'Éveil par moi-même. Cela peut sembler prétentieux, mais j'ai de bonnes raisons de parler ainsi. On lit dans le Sutra :  "Comme la clarté du soleil et de la lune / élimine les ténèbres... " Réfléchissez bien au sens de cette phrase. Les mots "ces personnes pratiqueront au sein du peuple* ", signifient que les cinq cents premières années des Derniers jours du Dharma verront apparaître le bodhisattva Jogyo qui viendra illuminer l'obscurité de l'ignorance humaine et des désirs terrestres avec la torche de Namu Myoho Renge Kyo. Dans la continuité du bodhisattva Jogyo, j'ai exhorté les Japonais à recevoir et garder le Sutra du Lotus ; c'est de cela que parle ce passage. Le texte du Sutra se poursuit ainsi  :

« C'est pourquoi le sage […]
devra, après mon parinirvana,
sauvegarder ce Sutra.
Cette personne, dans la Voie de bouddha,
atteindra, sans aucun doute, la bodhéité ».

« Ainsi donc, tous ceux qui deviennent disciples et bienfaiteurs de Nichiren devront prendre conscience du profond lien karmique qu'ils partagent avec lui et propager le Sutra du Lotus dans le même esprit » ( réf.) (note) (ndt) .

Parmi les exégètes chinois, Zhiyi a été le premier à identifier les chapitres XXI et XXII comme la future passation de l’enseignement de Shakyamuni. Nichiren s'est appuyé sur la lecture de Zhiyi pour affirmer qu'il y avait eu deux passations : d’un côté une transmission spécifique à  Jogyo/Visistacaritra et aux autres bodhisattvas  Surgis-de-Terre, dans le chapitre Pouvoirs supranaturels  ( à partir de "Alors l' Éveillé déclara à Visistacaritra et sa vaste multitude de bodhisattvas), puis dans le chapitre Passation, une transmission générale, destinée à tous les bodhisattvas, y compris ceux des autres mondes et ceux instruits par Shakyamuni sous sa forme provisoire de Bouddha historique de l’Enseignement shakumon ainsi qu'aux personnes des deux véhicules et aux autres dans l'Assemblée du Lotus.

Examinons le processus de la passation du Sutra du Lotus par le Bouddha dans cette double perspective. Dans le chapitre XI Tour aux Trésors, Shakyamuni appelle les personnes désireuses de répandre le Sutra à une époque maléfique après son parinirvana. Juste avant les stances de conclusion, il annonce :

« Il se passera peu de temps avant que l'Ainsi-Venu n'entre dans le parinirvana et l'Éveillé désire confier ce Sutra du Lotus du Dharma merveilleux à demeure » .

Zhiyi dit que cela implique à la fois une transmission "proche", aux bodhisattvas qui se sont assemblés, et une transmission "lointaine", aux bodhisattvas qui surgiront de Terre plusieurs chapitres plus tard et à qui le Bouddha transférera l'essence du Sutra (réf.). Dans le chapitre Exhortation à la sauvegarde (XIII), une grande foule de bodhisattvas d'autres mondes fait le vœu de propager le Sutra du Lotus dans les dix directions. Mais dans le chapitre Surgis-de-Terre (XV) Shakyamuni rejette leur offre et convoque à la place ses disciples primordiaux, les bodhisattvas des profondeurs de la terre dirigés par Visistacaritra. Leur apparition devant l'Assemblée dans les Airs  fournit à Shakyamuni plus tard l'occasion dans le chapitre Durée de la vie, de se débarrasser de son apparence provisoire de personne qui a réalisé l’Éveil pour la première fois  dans la vie présente et de révéler sa véritable identité de bouddha primordialement Éveillé qui réside constamment ici dans ce monde. Maintenant, dans le chapitre Pouvoirs supranaturels, il transfère formellement le Sutra du Lotus aux bodhisattvas  Surgis-de-Terre, qui dans le chapitre suivant jurent solennellement de le garder et propager comme le Bouddha l'enseigne.

Mais qu'est-ce donc qui a été transféré aux bodhisattvas Surgis-de-Terre ? Shakyamuni déclare que dans le Sutra du Lotus, il

« a clairement révélé et expliqué tous les enseignements de l’Ainsi-Venu, tous ses pouvoirs supranaturels, tous les trésors cachés de l’Ainsi-Venu et tous ses aspects profonds » .

Sur la base de ce passage, Zhiyi a formulé cinq principes majeurs du Sutra du Lotus - sa désignation, son essence, sa qualité, sa fonction et sa position parmi tous les enseignements - principes qu'il a également compris comme inhérents aux cinq caractères qui composent le titre du Sutra. Nichiren a également parlé de "Namu Myoho-renge-kyo doté des cinq principes profonds, s'appuyant sur la tradition des commentaires tiantai pour affirmer que ce que le Bouddha Shakyamuni a transféré aux bodhisattvas Surgis-de-Terre n'était autre que le daimoku, le cœur ou l'intention, du Sutra du Lotus :

« Pendant les quarante et quelques premières années de son enseignement, Shakyamuni garda secrets les cinq caractères de Myoho Renge Kyo. Et même dans les quatorze premiers chapitres du Sutra du Lotus qui constituent l'enseignement théorique, il ne les révéla toujours pas. C'est seulement dans le chapitre Durée de la vie (XVI) qu'il utilisa clairement les deux caractères de Ren Ge, représentant les cinq caractères Myo Ho Ren Ge Kyo, pour désigner le Véritable effet (honga-myo) et la Véritable cause (honnin-myo). Le Bouddha ne confia pas ces cinq caractères à Manjushri, à Fugen, à Maitreya, à Yakuo* ou aux autres membres de ce type. Il préféra faire venir de la grande Terre de la lumière paisible les bodhisattvas Jogyo, Muhengyo, Jyogyo, Anryugyo et leur suite, afin de leur transmettre ces cinq caractères  » (réf.).

En un mot, selon Nichiren, le Bouddha a d'abord transmis le daimoku, Namu Myoho-renge-kyo dans le chapitre Pouvoirs supranaturels, aux bodhisattvas  Surgis-de-Terre, pour qu'ils le propagent dans l'ère du Dharma final. Comme présages de cet événement capital, le Bouddha a montré ses dix pouvoirs supranaturels. Puis extrayant l'essence du Sutra du Lotus, l'a confiée aux quatre bodhisattvas. Ensuite, dans le chapitre Passation, il fit une transmission plus générale du Lotus et de tous ses autres enseignements aux bodhisattvas d'autres mondes, aux bodhisattvas de l'Enseignement shakumon qui avaient été ses disciples alors qu'il était le Bouddha de Manifestation qui avait atteint l'Éveil pour la première fois de sa vie. Et finalement aux personnes des deux véhicules. Cette transmission générale était destinée à la période plus limitée des âges du Dharma correct et du Dharma formel.

L'idée de Nichiren sur la transmission du Sutra du Lotus est également double dans un autre sens. D'une part, la transmission se déroule à travers une lignée d'enseignants dans le temps historique. Nichiren se voyait comme l'héritier d'une lignée qui passait du Bouddha Shakyamuni à Zhiyi, à Saicho , puis à lui-même les - "Quatre maitres et Trois pays’’ comme il dit ( réf. ). La tradition de Nichiren appelle cela "transmission extérieure", c'est-à-dire le transfert, au fil des siècles, de Shakyamuni à Nichiren et à ses disciples. En même temps, cependant, elle parle d'une "transmission intérieure" reçue directement du Bouddha primordial, à savoir le daimoku lui-même. Nichiren dit que des maîtres comme Zhiyi et Saicho avaient connu intérieurement Namu Myoho-renge-kyo mais n'en avaient pas parlé ouvertement car le temps de sa diffusion n'était pas encore venu.

Nichiren fait allusion à cette transmission directe dans une lettre personnelle corrélant sa retraite dans les profondeurs du Mont Minobu dans la province de Kai, où il a passé les dernières années de sa vie, au chapitre  Pouvoirs supranaturels , où il est dit que partout où le Sutra du Lotus est pratiqué  

« dans un jardin ou dans une forêt, au pied d'un arbre, dans un vihara ou dans une maison laïque, dans un palais, une vallée de montagne ou un désert »,

c'est un lieu sacré de l'activité du Bouddha.

Nichiren développe :

« Je me trouve ici en pleine montagne, loin de toute habitation. Il n'y a pas le moindre village à l'horizon. Mais, bien que je vive dans une masure abandonnée, au plus profond de ma chair de simple mortel, je conserve le Dharma secret et ultime du "seul grand dessein" transmis par le Bouddha Shakyamuni au Pic du Vautour. Mon coeur est là où tous les bouddhas entrent dans le nirvana ; ma langue, là où ils font tourner la Roue du Dharma, là où ils naissent en ce monde ; et ma bouche, là où ils atteignent l'Éveil. Puisque cette montagne abrite le merveilleux Pratiquant du Sutra du Lotus, comment pourrait-elle être moins sacrée que la Terre pure du Pic du Vautour ? Parce que le Dharma est suprême, la personne est digne de respect ; parce que la personne est digne de respect, la terre est sacrée » ( réf.) .

En d'autres termes, le daimoku du Sutra du Lotus est la source de tous les bouddhas. Celui qui le récite reçoit directement la transmission du Bouddha primordial du Pic du Vautour, et l'endroit où on le récite est la Terre pure de ce Bouddha. Cette affirmation est conforme à la logique selon laquelle "l'Assemblée du Pic du Vautour est totalement présente et ne s'est pas encore dispersée" ou au monde du bouddha primordial du "temps originel" représenté sur le mandala de Nichiren dans lequel on peut entrer par la foi. Une autre lettre personnelle de Nichiren explique la transmission intérieure de cette manière :

«   Par conséquent, réciter Myoho Renge Kyo en s'éveillant à ces faits (note), c'est hériter du Dharma ultime à travers vie et mort. Poursuivre cette transmission, telle est la tâche principale des disciples de Nichiren, et c'est précisément ce que signifie garder le Sutra du Lotus » (réf .).

La "passation" dans ce sens ne passe pas par une seule lignée de maitres mais est immédiatement accessible à tout pratquant qui récite daimoku.

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