DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre vingt - Bodhisattva Sadaparibhuta Fukyo (Toujours-Sans-Mépris)

Ici, le Bouddha parle d'un autre bouddha, Bhismagarjitasvararaja (Roi au Son Majestueux) d'un passé lointain . Après le passage de ce bouddha en parinirvana , à la fin de la période de son Dharma correct et le début de la période de son Dharma formel , il y avait de nombreux moines outrecuidants et autoritaires. À cette époque, il y avait un bodhisattva nommé Sadaparibhuta * (Toujours-sans-Mépris), ainsi nommé parce qu'il ne méprisait jamais personne, disant à tous ceux qu'il rencontrait :

« Je vous respecte profondément, je n'ai garde de vous mépriser. Pourquoi cela? C'est que vous pratiquez tous la voie de bodhisattva et obtiendrez de devenir bouddha ».

Cette déclaration, qui comprend 24 caractères dans la traduction de Kumarajiva, a souvent été considérée comme résumant l'esprit du Sutra du Lotus. Certains exégètes japonais l'ont même appelé le "Sutra du Lotus abrégé en vingt-quatre caractères".

Pourtant il est dit que beaucoup de ceux à qui s'adressait cette déclaration étaient exaspérés et lançaient des pierres au bodhisattva qui pourtant ne les dénigrait jamais. Les gens en sont donc venus à l'appeler, de façon sarcastique, "Toujours-sans-Mépris". Lorsqu'il fut sur le point de mourir, des milliards de versets du Sutra du Lotus résonnèrent dans l'espace, purifiant ses sens et prolongeant sa vie. Il gardait le Sutra du Lotus, l'enseignant partout et à tous. Ainsi il a rencontré et pratiqué sous d'innombrables bouddhas et est finalement devenu lui-même un bouddha. Shakyamuni révèle qu'il avait été lui-même Sadaparibhuta dans une vie antérieure. Il révèle également que ceux qui s'étaient moqués de lui sont renés dans l'enfer Avici pendant  un millier d'années. Après avoir expié leur offense, ils renaissaient en tant qu'humains, se rencontraient à nouveau et devenaient des disciples de Sadaparibhuta, qui les conduisait à l'Éveil suprême.

Nous ne pouvons pas en être sûrs, mais l'histoire de Sadaparibhuta pourrait refléter l'expérience des compilateurs du Sutra du Lotus face à la colère et au mépris des monastères bouddhistes traditionnels. Le nom sanskrit Sadaparibhuta signifie en fait "Toujours méprisé". En tant que moine ordinaire sans réalisations particulières, Sadaparibhuta n'avait aucune autorité reconnue pour faire des prédictions sur la bouddhéité future, et les moines qui regardaient avec méfiance le mouvement Mahayana naissant ont peut-être trouvé ses paroles présomptueuses et offensantes. C'est pourquoi il était "toujours méprisé". Dharmaraksha, qui a été le premier à traduire le Sutra du Lotus en chinois, a traduit le nom du bodhisattva de cette façon. Mais Kumarajiva a adopté "Sans-mépris", mettant l'accent sur l'attitude de révérence pour tous du bodhisattva. Comme l'exprime Nichiren :

« Par le passé, le bodhisattva Fukyo affirma que tous les êtres avaient la nature de Bouddha et atteindraient immanquablement la bodhéité s'ils adhéraient au Sutra du Lotus. Il déclara que mépriser quiconque équivalait à mépriser le Bouddha. Ainsi, sa pratique consistait à manifester un immense respect envers tous les êtres humains. Il respectait même ceux qui ne pratiquaient pas le Sutra du Lotus, parce qu'ils avaient aussi en eux la nature de bouddha et pourraient un jour accepter le Sutra » ( réf. ).

Comme nous l'avons déjà noté dans la discussion au chapitre 8 de ce volume, le Sutra du Lotus lui-même ne contient pas le mot "nature de bouddha", un concept développé dans le sutra mahayana ultérieur, le Sutra du Nirvana. Pour cette raison, certains exégètes chinois des premiers temps ont soutenu que le Sutra du Nirvana, et non le Sutra du Lotus, représentait le plus haut enseignement du Bouddha. En revanche, les "trois grands maîtres de la dynastie Sui" - Huiyan, Zhiyi et Jizang - se sont appuyés sur le chapitre Sadaparibhuta pour affirmer que l'idée de la nature innée du Bouddha est pleinement présente dans le Sutra du Lotus, même si cette expression spécifique n'y figure pas.

Les commentateurs chinois ont également souligné l'attitude du bodhisattva Sadaparibhuta comme modèle de pratique. Huisi, le maitre de Zhiyi, a interprété ce chapitre du Sutra comme suit :

« En regardant chaque être comme s'il était un bouddha, vous devriez joindre vos paumes et le vénérer comme si vous rendiez hommage au Seigneur Bouddha lui-même. Vous devriez également considérer chaque être comme un grand bodhisattva et un bon ami spirituel » (réf.).

Des preuves fragmentaires indiquent que les bouddhistes d'Asie de l'Est ont parfois essayé d'imiter littéralement la pratique du bodhisattva Sadaparibhuta qui consistait à s'incliner devant tout le monde. On en trouve un exemple dans le mouvement des "Trois Degrés", fondé par le maitre chinois Xinxing (540-594) comme une forme de bouddhisme adaptée à l'ère dégénérée du Dharma final. Xinxing a intégré la vénération de Sadaparibhuta dans un ensemble de pratiques interdépendantes combinant les attitudes de vénération universelle des autres et de reconnaissance de ses propres défauts. Le moine Shonyo (781-867), pour payer sa dette envers ses parents, aurait pratiqué la vénération de Sadaparibhuta en s'inclinant devant plus de 167 600 personnes. Dans les milieux aristocratiques, cette pratique avait lieu le quatorzième jour du septième mois. Dans le journal du poète et courtisan Fujiwara no Teika (1162-1241), le texte  pour cette date indique qu'il a lui-même effectué cette pratique dans les rues et/ou qu'il a demandé à d'autres de le faire en son nom.

Nichiren a pris Fukyo (Sadaparibhuta) comme "modèle personnel" et s'est fortement identifié à lui. Tout d'abord, il y avait des parallèles évidents dans leur pratique.

« Le bodhisattva Fukyo était un pratiquant à l'étape de shozuiki, alors que moi, Nichiren, je suis un simple mortel au stade de myoji-soku*. Il plantait les graines de la bodhéité avec un enseignement en vingt-quatre caractères, alors que je plante la graine avec un enseignement de cinq caractères seulement. L'époque est différente mais le principe qui permet de parvenir à l'Éveil est exactement le même » ( réf .).

Ce passage suggère que Nichiren voyait Fukyo (Sadaparibhuta), tout comme lui, comme quelqu'un qui, au début de la pratique, exécutait le shakubuku, semant les graines de la bouddhéité dans l'esprit de personnes qui ne les avaient jamais reçues auparavant. Il voyait aussi d'autres similitudes. Nichiren et Fukyo ont tous deux vécu longtemps après le passage des bouddhas respectifs de leur temps, à une époque de déclin où il y avait beaucoup d'hostilité. Et tous deux ont persévéré face à l'animosité, permettant à leurs persécuteurs de former un "lien inversée" (gyakuen) avec le Sutra du Lotus. En un mot, Fukyo était pour Nichiren un exemple de pratiquant pour les Derniers jours du Dharma, et dans ce sens, il a écrit :

« Le cœur des enseignements de toute une vie de Shakyamuni est le Sutra du Lotus, et le cœur de la pratique du Sutra du Lotus est le chapitre Fukyo » ( réf. ).

Nichiren a également lu l'histoire de Sadaparibhuta d'une manière qui reflète - et peut-être inspire - sa compréhension de ses propres épreuves comme une forme de souffrance rédemptrice. La partie en prose du chapitre  Sadaparibhuta dit que ceux qui se sont moqués du bodhisattva ont souffert pendant mille ans dans l' enfer Avici, mais

« s'étant acquittés de cette faute, ils rencontrèrent à nouveau Sadaparibhuta qui, par son enseignement, les convertit à l'Éveil complet et parfait sans supérieur ».

La section en vers, cependant, suggère que le bodhisattva lui-même avait "expié ses erreurs passées" en supportant patiemment les insultes et les mauvais traitements qu'il recevait dans le cadre de sa pratique. Nichiren s'est concentré sur cette deuxième lecture, encourageant ses disciples, et lui-même aussi, en expliquant que les difficultés rencontrées pour le Sutra du Lotus allaient éradiquer les calomnies passées contre le Dharma.

« Ce n'est pas un hasard si le bodhisattva Fukyo a été méprisé, lapidé et frappé à coups de bâton, dit Nichiren. Il s'était probablement opposé au Dharma correct dans ses vies passées. L'expression "ayant expié ses fautes") indique que, parce qu'il rencontra de telles persécutions, le bodhisattva Fukyo parvint à expier entièrement les fautes de ses vies passées » (réf. ).

Au cours des épreuves lors de son exil sur l'île de Sado, Nichiren a acquis la conviction que ses propres adversités n'étaient pas des représailles pour des méfaits ordinaires mais que dans ses vies antérieures, il a dû lui-même calomnier le Dharma, l'offense à laquelle il s'oppose maintenant de façon si implacable. Il réfléchit :

« Depuis le passé sans commencement, je suis né d'innombrables fois sous la forme d'un mauvais roi qui priva les pratiquants du Sutra du Lotus de vêtements et de nourriture, confisquant leurs rizières et leurs champs [...] De plus, j'ai fait décapiter d'innombrables pratiquants du Sutra du Lotus » (réf. ).

Il explique qu'en temps normal, le châtiment karmique pour de tels crimes horribles tourmentait une personne pendant d'innombrables vies. Mais en affirmant la vérité unique du Sutra du Lotus et en faisant preuve de persévérance, il a, en réalité, fait venir les conséquences de ces méfaits dans la vie présente pour qu'elles soient éradiquées une fois pour toutes.

« Il faut chauffer et marteler le fer pour forger un bon sabre, a-t-il déclaré. Les sages et les saints sont mis à l'épreuve par la calomnie. Mon exil actuel n'est dû à aucun crime. Il a pour seul but de me permettre d'effacer en cette vie les lourdes offenses au Dharma que j'ai commises par le passé et de me libérer des trois voies mauvaises dans la vie prochaine » (réf.).

En se voyant chargé par le Bouddha de la mission de propager le Sutra du Lotus dans la mauvaise ère du Dharma final, Nichiren s'est identifié à la noble et héroïque figure du bodhisattva Visistacaritra, chef des bodhisattvas Surgis-de-Terre. Mais en même temps, en voyant ses épreuves comme l'occasion de se débarrasser des conséquences de ses erreurs passées, il s'identifiait à la figure plus humble du bodhisattva Sadaparibhuta. Ce faisant, Nichiren se plaçait au même niveau que les personnes qu'il tentait de sauver et identifiait un lien karmique entre elles.

Ces deux perspectives se rejoignent dans l'optique de Nichiren pour qui la pratique, la propagation et la réalisation se déroulaient à son époque tout comme chez Sadaparibhuta. Notant que tous les bouddhas à travers le temps prêchent le Sutra du Lotus comme le point culminant de leur enseignement, il a noté que l'hostilité rencontrée par Sadaparibhuta à l'époque d'un bouddha passé correspondait aux prédictions de persécution faites dans le chapitre XIII du Sutra du  Lotus tel que prêché par le bouddha actuel (Shakyamuni). Un chapitre raconte le passé, l'autre prédit l'avenir, mais leur contenu s'accorde parfaitement. Il écrit :

« Les événements du passé décrits dans le chapitre Fukyo* (XX) sont ceux que je vis à notre époque, comme il était prédit dans le chapitre Kanji* (XIII) ; ainsi, ce présent annoncé dans le chapitre Kanji* (XIII) correspond au passé décrit dans le chapitre Fukyo* (XX). Le chapitre Kanji* (XIII) [dont les prédictions s'accomplissent] à notre époque deviendra le chapitre Fukyo* (XX) à l'avenir, et, à ce moment-là, Nichiren sera le bodhisattva Fukyo ( réf. ).

En se basant sur sa lecture de ces deux chapitres, Nichiren voyait ses adversaires et lui-même liés par le Sutra du Lotus dans un vaste drame sotériologique d'erreurs, d'expiation et de réalisation de la bouddhéité. Ceux qui calomnient un Pratiquant du Lotus doivent subir une renaissance répétée dans l'enfer Avici pendant d'innombrables kalpas. Mais parce qu'ils ont formé un "lien inverse" avec le Lotus en calomniant son pratiquant, après avoir expié cette faute, ils finiront par rencontrer à nouveau le Sutra et pourront devenir bouddhas. Selon une logique similaire, les pratiquants qui subissent un harcèlement doivent faire face à cette épreuve précisément parce qu'ils ont calomnié le Sutra du Lotus dans le passé, tout comme le font leurs bourreaux dans le présent. Mais grâce aux efforts de ces pratiquants pour protéger le Lotus en s'opposant à la diffamation du Dharma dans le présent, leurs propres offenses passées seront éradiquées et ils atteindront non seulement eux-mêmes la bouddhéité dans le futur, mais permettront également à leurs persécuteurs de faire de même. Les Pratiquants du Lotus et ceux qui s'opposent à eux sont donc inséparablement liés par le Sutra dans le même réseau de causes karmiques qui mènera finalement tous les deux à la bouddhéité.

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