DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre dix-neuf - Les mérites du Maître du Dharma

Alors que les deux chapitres précédents soulignent le mérite de ceux qui reçoivent et gardent   le Sutra du Lotus et se réjouissent de l'entendre, ne serait-ce qu’un instant, ce chapitre met l'accent sur le mérite de ceux qui enseignent le Sutra aux autres. Dans le corps "donné par leurs parents" - c'est-à-dire, dans cette vie, sans renaître dans un état supérieur et sans renoncer à leur statut de gens ordinaires - ils parviendront à la " purification des six facultés sensorielles " ( rokkon shojo). Les six facultés sensorielles sont les yeux, les oreilles, le nez, la langue et le corps - les bases physiques de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher - ainsi que l'esprit, qui saisit les objets mentaux et interprète également l'expérience des cinq autres sens, unifiant leurs perceptions en une image cohérente.

Dans la perspective bouddhiste, l'"image" du monde perçue par les non-éveillés est incomplète ou déformée, ce qui incite à des actions pernicieuses, basées sur l'ego, entraînant des frustrations et des souffrances pour soi et pour les autres, maintenant et dans l'avenir. Ainsi, l'un des principaux objectifs de la pratique bouddhiste est de "purifier les six facultés sensorielles", c'est-à-dire de percevoir les choses, non pas à travers le filtre d'une conscience trompeuse, mais telles qu'elles sont vraiment.

Le bouddhisme étant réputé pour son scepticisme à l'égard de l'expérience sensorielle - de nombreux textes mettant en garde contre les plaidoiries  en faveur des sens et dénigrant les objets des sens comme sources de souffrance - il est intéressant de noter que dans ce chapitre, le Bouddha parle de 800 qualités de l'œil, 1200 qualités de l'oreille, 800 qualités du nez, 1200 qualités de la langue, 800 qualités du corps et 1200 qualités de l'esprit qui orneront et purifieront ceux qui gardent, récitent, expliquent et copient le Sutra du Lotus.  Bien que ces centaines de qualités ne soient pas énumérées formellement, ce chapitre est néanmoins une fascinante fresque sur les sens. Par exemple, ces adeptes peuvent voir le cosmos entier, de l’enfer le plus bas au sommet de l'univers, et percevoir les causes et les effets des actes de tous les êtres qui y sont nés. Ils peuvent entendre les sons et les voix de tous les êtres de l'univers. Ils peuvent sentir tous les parfums et identifier l'odeur de tous les humains, animaux et plantes, même à grande distance. Ils peuvent sentir les trésors enfouis sous terre. Ils peuvent sentir si une femme est enceinte ou non, et si oui, le sexe de l'enfant, et si elle va donner naissance facilement à un enfant heureux. Tout ce que leur langue touche aura le goût du nectar de vigne et ils parleront avec beaucoup d'éloquence. Leur corps sera aussi pur que du lapis-lazuli clair, et tous les êtres du cosmos, ainsi que leurs états, s'y refléteront. Leur esprit sera tel qu'ils tireront un sens incommensurable d'un seul verset ; tout ce qu'ils enseigneront sera marqué par la vérité ; et ils connaîtront l'esprit de tous les êtres de l'univers.

Nichiren ne fait pas de commentaire détaillé sur les six formes de purification de l'esprit. Mais dans une lettre, il aborde assez longuement un passage du chapitre Mérites du Maitre du Dharma dans la section traitant de la purification des facultés mentales :

« S'ils [les Maitres] expliquent les textes profanes, les maximes politiques et règles de vie, les activités de subsistance, ce sera toujours conformément au vrai Dharma ».

Cela signifie, selon Nichiren, que le Lotus considère les dharmas ou phénomènes mondains comme "comprenant incontinent l'ensemble du Dharma bouddhique", une caractéristique qui, selon lui, le distingue des autres sutras :

« Les sutras prêchés avant le Sutra du Lotus soutiennent en essence que tous les dharmas sont produits par l'esprit. Pour illustrer cela, ils disent que l'esprit est comme la grande terre, tandis que les herbes et les arbres [qui poussent sur celle-ci] sont comme les dharmas. Il n'en va pas de même pour le Lotus. [Il enseigne que] l'esprit est lui-même la grande terre, et la grande terre est précisément les herbes et les arbres. Les sutras prêchés avant disent que la clarté de l'esprit est comme la lune et que la pureté de l'esprit est comme une fleur. Ce n'est pas le cas du Sutra du Lotus. Il enseigne que la lune est l'esprit, la fleur est l'esprit » (réf.).

Mais quelle est la différence entre ces deux perspectives ?

Lorsque le bouddhisme a été introduit en Chine, le concept du Mahayana selon lequel toutes les choses sont vides d'une existence fixe et indépendante et donc mutuellement corrélées et non duelles,  fait écho aux notions chinoises autochtones  d'un cosmos holistique dans lequel toutes les choses sont liées entre elles. Cette position convenait parfaitement aux  premiers penseurs bouddhistes chinois. Mais comment le principe ultime* - qu'il soit conceptualisé comme un vide, un esprit ou une ainsité - était-il lié aux phénomènes concrets ou aux réalités* de notre expérience ? Certains maitres ont conçu le principe ultime en termes d' "esprit unique" à l'origine pur et non différencié qui, réfracté par une perception illusionnée, donne naissance au monde phénoménal, avec ses distinctions entre soi et les autres, entre le vrai et le faux, entre le sujet et l'objet, entre le bien et le mal, etc. Pour reprendre une métaphore célèbre, l'esprit est à l'origine comme l'eau plate qui reflète fidèlement toutes choses. Lorsqu'il est agité par le vent de l'ignorance, des vagues apparaissent et l'eau commence à refléter les choses de manière déformée, produisant la notion de soi et des autres comme étant des entités substantiellement réelles et donnant ainsi naissance à l'attachement, à la souffrance et à une renaissance continue dans le samsara.

La libération réside dans le discernement du fait que les phénomènes différenciés du monde ne sont pas, dans leur essence, différents de l'esprit unique et donc originellement purs. Dans cette optique, le but de la pratique bouddhiste est de dissiper l'illusion et de rendre à l'esprit sa clarté originelle. Cette idée s'est surtout développée dans les traditions Huayan (Kegon) et Chan (Zen).

Ce modèle explique les principes et les phénomènes comme étant non duels, mais il ne leur accorde pas la même valeur. L'esprit unique est authentique, pur et vrai, tandis que les phénomènes concrets sont, en fin de compte, irréels, n'apparaissant que lorsque l'esprit unique est fumigé par l'ignorance humaine. De ce point de vue, les éléments ordinaires de l'expérience quotidienne restent à un niveau secondaire en tant qu'épiphénomènes d'une conscience souillée. Zhiyi a qualifié cette perspective de "domaine du concevable" - compréhensible, mais n'exprimant pas encore adéquatement le véritable état des choses. Il a lui-même exprimé un point de vue différent, plus subtil. Dans un passage déjà cité au chapitre 2 de ce volume, il déclare :

« Si l'esprit donnait naissance à tous les phénomènes (dharmas), ce serait une relation verticale. Si tous les phénomènes devaient être simultanément contenus dans l'esprit, ce serait une relation horizontale. Ni l'horizontale ni la verticale ne conviennent. C'est simplement que l'esprit est entièrement phénomène et que tous les phénomènes sont l'esprit. [...] Cette relation est subtile et profonde à l'extrême ; elle ne peut être ni saisie conceptuellement ni exprimée en mots. C'est pourquoi on l'appelle le domaine de l'insondable » (réf.).

Dans la conception de Zhiyi, les phénomènes ne découlent pas d'un esprit pur ou d'un principe antérieur abstrait. "Principe" signifie que le matériel et le mental, le sujet et l'objet, le bien et le mal, l'illusion et l'éveil sont toujours non duels et mutuellement inclusifs ; c'est "l'aspect réel de tous les dharmas" que seuls les bouddhas peuvent connaître complètement, et dont il est question dans le chapitre Moyens habiles. Cette vision revalorise le monde, non pas comme étant un monde d'illusions, mais comme le lieu même de l'Eveil. Le but de la pratique n'est donc pas de retrouver une pureté primaire, mais de manifester la sagesse du Bouddha même au milieu de l'ignorance et de l'illusion.

En se référant, dans la lettre qui vient d'être mentionnée, au passage sur la purification de l'esprit du chapitre Mérites du Maitre du Dharma, Nichiren écrit que

« La véritable Voie se trouve dans les affaires de ce monde » (réf.).

Comme Zhiyi, il a nié toute notion de hiérarchie à deux niveaux entre le monde des êtres dans l’erreur et le monde de l'Eveil du Bouddha : l'un implique l'expérience de la souffrance, et l'autre, l'expérience de la stabilité intérieure et de la joie, mais la distinction entre les deux réside uniquement dans le fait d’adhérer ou non au Sutra du Lotus. Ailleurs, comme nous l'avons vu, Nichiren s'appuie sur l'inclusion mutuelle de l'esprit et de tous les phénomènes ( jikkai gogu ) pour affirmer que ce sont nos propres actions qui font de ce monde un enfer ou une Terre de Bouddha. Ici, cependant, il tire une conclusion légèrement différente : il n'y a pas de Dharma bouddhique  à atteindre en dehors de la réalité quotidienne. Les affaires ordinaires, quelles qu'elles soient, forment le terrain de pratique et, par la foi dans le Sutra du Lotus, on peut faire appel à la sagesse et à la compassion du Dharma pour gérer toutes les questions du monde.

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