DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre seize  -  Durée de Vie de l’Ainsi-Venu

Dans un sutra rempli de feux d'artifice, le chapitre XVI est la bombe, présentée par le Bouddha disant, non pas une, mais trois fois,

« vous devez croire et comprendre (note) les paroles véridiques et sincères de l' Ainsi-Venu  » .

Lorsque la grande Assemblée est prête à le faire, Shakyamuni va droit au but : bien que tous les devas et les hommes pensent qu'il a quitté le palais de son père et atteint l'Éveil  près de la ville de Gaya, en fait, des kalpas incalculables se sont écoulés depuis qu'il a réalisé la bouddhéité. Le Bouddha répète qu'il enseigne ce qui est approprié en se basant sur la capacité de son auditoire. À ceux qui se réjouissent de recevoir des enseignements inférieurs, il raconte l'histoire classique de sa vie : son rejet de la vie au palais, sa recherche de la vérité et son éventuel Éveil. Cependant,

« depuis que je suis vraiment devenu Bouddha un temps incommensurable et infini de centaines de milliers de millions de milliards de myriades de kalpas s'est écoulé ».

Pour être plus précis, il poursuit en décrivant un nombre si vaste qu'il ne peut être représenté qu'en réduisant en poussière des systèmes mondiaux entiers et en utilisant chaque particule de poussière pour représenter un kalpa :

« le temps écoulé depuis que j'ai atteint la bodhéité surpasse ceci de cent, mille, dix mille, cent mille, nayuta, asogi kalpas » .

C'est une durée stupéfiante, incalculable, plus longue même que sa vie passée en tant que fils du bouddha Mahabhijnajnanabhibhu* décrite au chapitre VII.

Dans les premiers chapitres du Sutra du Lotus, l'enseignement de Shakyamuni sur le but du nirvana s'est avéré être non pas le véritable objectif mais un expédient pédagogique ; ici, les événements majeurs de l'histoire de sa vie traditionnelle sont refondus de la même manière. La profonde anxiété du prince Siddhartha face à la réalité du vieillissement, de la maladie et de la mort, sa décision difficile d'abandonner sa femme et son nouveau-né et de partir dans la forêt à la recherche d'un état au-delà de la souffrance, sa pratique ardente de la méditation et de l'ascèse pendant six ans, et sa réalisation triomphale de la libération sous l'arbre bodhi étaient autant de performances. Il était Éveillé depuis tout temps, mais feignait ces actes pour faire réfléchir le monde. Tout cela sert à légitimer le Sutra du Lotus en faisant en sorte que le Bouddha préempte la particularité de l'enseignement précédent : tout ce que le Bouddha a fait était un spectacle magique créé par un être qui est Éveillé depuis d'innombrables kalpas. Les événements qui semblaient autrefois si importants et uniques sont, pour ainsi dire, ravalés au rang de décors d'une très longue pièce de théâtre. Dans cette nouvelle échelle de temps où le Bouddha révèle le Sutra du Lotus, non pas quarante ans, mais d'incommensurables kalpas se sont écoulés depuis son Éveil. Là encore, le Sutra du Lotus reconnaît sa propre origine tardive, non pas en concédant qu'il enseigne quelque chose de nouveau, mais en affirmant que l'Éveil du Bouddha est inconcevablement ancien.

En déclarant que le Shakyamuni historique n’était qu’une émanation de ce Bouddha primordialement Éveillé, le Sutra du Lotus en a abaissé le statut, tout comme il hiérarchisait les bouddhas en les reculant de plus en plus dans le passé.  Au moment de la compilation du Sutra du Lotus, le Bouddha historique n’était déjà qu’un lointain souvenir, connu seulement à travers les récits plutôt formels de sa dernière vie, et, souvent plus encore à travers les récits encore plus formels de ses vies antérieures, les jatakas. Le Sutra du Lotus remplace ici ce bouddha historisé par un nouveau un bouddha Éveillé il y a des kalpas, un bouddha qui est tous les bouddhas, un bouddha auquel on peut attribuer des enseignements inconnus de la tradition antérieure. Ainsi, dans un sens, la question de l'identité du Bouddha historique - question dévolue à l'érudition européenne du XIXe siècle (et qui continue à hanter le XXIe) - est une question que le Sutra du Lotus s’était posée et à laquelle il a répondu, il y a des siècles : le Bouddha historique était une manifestation magique.

Nous sommes ici face à ce que certains spécialistes ont appelé le docétisme bouddhiste, comme dans l'hérésie patristique qui affirmait qu'il était impossible pour Dieu, en la personne de Jésus-Christ, d'avoir éprouvé la souffrance pendant la passion. Ce n'était donc pas le Christ qui était sur la croix, mais une projection de celui qui semblait souffrir et mourir. Cependant, la motivation dans le cas bouddhiste dépasse la répugnance à l'idée qu'un être divin souffre de douleurs physiques (bien que quelque chose de similaire puisse être en jeu ici). Il s'agit plutôt d'une revendication de plus de statut, un cas de mythe révisionniste présenté comme une nouvelle interprétation (une réécriture) de l'histoire. La première histoire de Gautama Bouddha et de ses disciples, conservée, par exemple, dans le canon de pali et déjà acceptée comme récit historique par la tradition dominante, est ici radicalement réécrite de manière à glorifier le Sutra du Lotus comme étant le témoignage unique de ce qui s'est réellement passé.

Comme si cela ne suffisait pas, le Bouddha poursuit en disant que sa durée de vie est incommensurable.

« Depuis que j'ai atteint l'Éveil, un temps incommensurable s'est écoulé. La durée de ma vie est d'infinis kalpas. Elle a toujours existé et n'a pas de fin. Hommes de bien, j'ai aussi jadis pratiqué la voie de bodhisattva et cet acquis n'est pas encore épuisé ; ma vie pourrait durer encore deux fois plus de kalpas. Et cependant, je prédis ma propre mort, bien que je ne meure jamais réellement. C'est seulement un moyen approprié par lequel l'Ainsi-Venu enseigne » (note).

La "durée de vie" du Bouddha, c'est-à-dire le temps qui s'est écoulé depuis qu'il est devenu le Bouddha, telle que décrite dans ce chapitre, peut être exprimée en 1023 kalpas, et il vivra deux fois plus longtemps. Le Bouddha explique que bien que ses disciples croient qu'il a atteint l'Éveil sous l'arbre bodhi il y a seulement quarante ans, il a en fait réalisé la bouddhéité il y a des kalpas. Et le temps qu'il lui reste n'est pas seulement de quelques années, mais du double du nombre incalculable de kalpas qui se sont déjà écoulés depuis qu'il a atteint l'Éveil.

Les auteurs du Sutra du Lotus étaient très versés dans les textes bouddhistes, comme le reflète ici leur langage. Le Mahaparinibbana Sutta, récit traditionnel des derniers jours du Bouddha, évoque deux scènes. La première, la plus évidente, est celle de la dernière maladie et de la mort du Bouddha à l'âge de 80 ans. Comme nous l'avons noté, au chapitre XV, Maitreya fait allusion au fait qu'un peu plus de 40 ans se sont écoulés depuis que le Bouddha a atteint l'Éveil (à l'âge de 35 ans - ou 30, selon la chronologie largement adoptée en Asie de l'Est). Ainsi, les auteurs du Sutra savaient que leurs lecteurs comprendraient que la fin du Bouddha était proche. Et pourtant, le Bouddha déclare qu'il restera en vie pendant d'innombrables kalpas à venir.

L'allusion moins évidente est celle d'une scène qui se produit plus tôt dans le Mahaparinibbana Sutta, lorsque le Bouddha informe Ananda que, si on le lui demande, un Bouddha peut vivre "un kalpa ou jusqu'à la fin d'un kalpa". En d'autres termes, la durée de vie d'un bouddha n'est pas celle d'un être humain ordinaire et peut être prolongée sur demande, toutefois pas indéfiniment. Bien que le Bouddha le dise trois fois à Ananda, ce dernier est trop bouleversé pour faire cette demande, le Bouddha "abandonne sa force vitale" et un tremblement de terre laisse présager que sa fin est proche. Ici, dans le Sutra du Lotus, nul ne demande au Bouddha de vivre jusqu'à la fin du kalpa. Pourtant, il n'abandonne pas sa force vitale et déclare au contraire qu'il vivra, non pas un kalpa, mais des milliards des kalpas. Quelle est la raison de cet artifice qui consiste à dire qu'il entrera dans le nirvana final alors qu'en fait, il ne le fera pas ? En réponse, le Bouddha fournit la septième et dernière parabole du Sutra du Lotus, la parabole du médecin habile.

Un médecin sage et habile a beaucoup de fils. Alors qu’il est en voyage, ils absorbent du poison, qui rend fous certains d’entre eux. Lorsque le père rentre à la maison, il prépare l'antidote. Certains des enfants en prennent et sont immédiatement guéris. Mais pour d'autres, le poison est entré si profondément dans leur corps qu'ils ont perdu la raison et refusent de prendre le médicament, bien qu'il soit de vue et d’odeur agréable. Pour les pousser à le faire, le père quitte la ville, en disant aux enfants qu'il est vieux et faible ; il leur laisse le médicament, en leur assurant qu'il ne peut pas ne pas les guérir. Il envoie ensuite un messager pour annoncer à ses enfants que leur père est mort. Ceux qui avaient été rendus fous sont tellement choqués et attristés par la nouvelle qu'ils retrouvent l’esprit et prennent l'antidote. Le père rentre alors chez lui.

De la même manière, Shakyamuni explique que si les êtres sensitifs savaient que la durée de vie du Bouddha est incommensurable, ils ne seraient pas motivés à pratiquer le Dharma, ne comprenant pas combien il est rare de rencontrer le Bouddha. Le Bouddha et ses enseignements seraient toujours disponibles, ce qui supprimerait toute urgence à profiter de sa présence dans le monde. Croyant que le Bouddha est passé pour toujours en nirvana, les êtres sensitifs peuvent voir le monde sans Bouddha assailli par la détresse. Il fait donc semblant d'entrer en nirvana.

Là encore, d'une manière qui rappelle la parabole de la maison en feu du chapitre III, le Bouddha interroge :

« Quelqu'un peut-il dire que cet excellent médecin est un menteur ?».

Et, comme Shariputra l'a fait dans le chapitre précédent, les bodhisattvas le nient avec véhémence. Là encore, le Sutra du Lotus inverse l'accusation si souvent portée par le courant bouddhiste dominant, que le Mahayana n'est pas l'enseignement du Bouddha. Ce n'est pas le Bouddha du Sutra du Lotus qui est faux, c’est, au contraire, le Bouddha de la tradition dominante - et le but du nirvana qu'il a enseigné - est proclamé comme un mirage.

Nous apprenons maintenant que le Bouddha est toujours présent, et cette terre, ce monde Saha qui est censé être calciné par le feu des sept soleils à la fin du kalpa, est en fait un champ de Bouddha, une Terre pure. Comme le dit le Bouddha à la fin du chapitre, ce monde

« Mais en réalité mon monde à moi est paisible.
Toujours rempli de devas et d'hommes.
Les jardins, les bosquets, les palais
Sont décorés de joyaux inestimables.
Des arbres précieux sont couverts de fleurs et de fruits
Les êtres y vivent dans la joie. [...]
Ma Terre Pure est indestructible
Mais la multitude la voit consumée.
Remplie de tristesse, de crainte et de souffrances
Lieu de troubles innombrables. [...]
Pour les hommes ordinaires qui sont perturbés
Je parle de ma mort bien que je continue en réalité à vivre».

Quelle est la signification de la révélation de l'incommensurable "durée de vie" du Bouddha, c'est-à-dire le temps qui s'est écoulé depuis qu'il a atteint l'Éveil suprême ? Les études en anglais sur le Sutra du Lotus parlent souvent d’un Shakyamuni primordial (honbutsu) du chapitre "Durée de la vie" comme d’un ''Bouddha éternel''. Était-il un être fini qui avait atteint l'Éveil il y a un temps incalculable ? Ou était-il sans début ni fin ? Zhiyi a fait valoir que le Bouddha du chapitre "Durée de vie" réunit en un seul les trois types de "Corps" de Bouddha énoncés dans les enseignements du Mahayana : le Corps du Dharma (Dharmakaya), ou vérité atemporelle conçue comme un "corps" ; le Corps de Récompense ou de Jouissance (Sambhogakaya), un Corps subtil doté de pouvoirs transcendants résultant des innombrables kalpas de pratique d'un Bouddha ; et le Corps Manifeste ou d'émanation (Nirmanakaya), la personne historique qui apparaît dans le monde. Alors que le Corps du Dharma était compris comme n'ayant ni début ni fin, on disait par convention  que le Corps de Récompense avait un début, et le Corps Manifesté avait à la fois un début et une fin. Pour Zhiyi, cependant, le Bouddha de l'Enseignement parfait possède les Trois Corps en un seul, indissociables et interconnectés. Ce concept implique, en ce qui concerne le Bouddha, la logique non duelle du "un dans plusieurs, plusieurs dans un" que nous avons déjà rencontrée avec la Triple vérité et les trois mille mondes-états en un instant-pensée. Par cette intégration, le Corps de Récompense et le Corps Manifesté participent à l'atemporalité du Corps du Dharma, qui ''n'existe pas en dehors des deux autres". Les notions de la présence constante du Bouddha primordial (honbutsu) dans le monde phénoménal ont été développées par les penseurs bouddhistes ésotéristes, tant en Chine qu'au Japon, qui ont assimilé le Shakyamuni primordial du chapitre "Durée de vie" au Bouddha cosmique omniprésent Mahavairocana ( Dainichi) qui se manifeste dans tous les phénomènes.

Nichiren a compris la révélation de l'inconcevable "durée de vie" du Bouddha comme le cœur même du Sutra. Le texte indique clairement que, même après avoir réalisé la bouddhéité, Shakyamuni est resté dans le monde et continuera à le faire, pendant d'innombrables kalpas.

« J'ai continuellement enseigné le Dharma
Et permis à d'infinis millions d'hommes
D'entrer dans la Voie de Bouddha ».

Pour Nichiren, cela a signalé un bouleversement sismique dans l'ensemble du concept de bouddhéité en tant que sphère distincte des neuf mondes-états de l'expérience ordinaire. L’interprétation conventionnelle veut que la cause de la bouddhéité et son effet, c'est-à-dire la pratique et la réalisation, soient séparés dans le temps. Pour devenir un bouddha, il faut trois kalpas incommensurables de pratique de bodhisattva, une durée stupéfiante qui s'étend sur d'innombrables vies. La partie du Sutra du Lotus "enseignement théorique" (shakumon) même si elle étend la promesse de la bouddhéité à tous les êtres, conserve cette perspective de la réalisation comme un processus linéaire dans lequel on passe de la pratique (neuf mondes-états) à la réalisation (bouddhéité). Nous le voyons dans les prédications de  Shakyamuni dans les premiers chapitres du Sutra, selon lesquelles ses disciples shravaka tels que Shariputra, Mahakashyapa et d'autres deviendront des bouddhas dans un futur lointain, après de nombreux kalpas de pratique de bodhisattva. De ce point de vue, la bouddhéité reste un objectif lointain, abstrait de l'expérience vécue.

Mais avec l'enseignement honmon, écrit Nichiren, la cause et l'effet des enseignements des sutras pré-lotusiens et de l'enseignement shakumon sont "annulés" et "la cause et l'effet originaux" sont révélés :

« Cela implique que les neuf autres états sont tous présents dans la bodhéité depuis le temps sans commencement, et que la bodhéité est inhérente aux neuf autres états depuis le temps sans commencement. Voilà la révélation concrète de l'inclusion mutuelle des dix états, des cent mondes et des mille modalités ; voilà en quoi consiste concrètement ichinen sanzen » (réf. ).

En d'autres termes, il considère l'enseignement honmon comme l’inversion de la conception linéaires de la pratique et de la réalisation, dans lesquelles on fait d'abord des efforts puis on réalise la bouddhéité en tant  que résultat ultérieur, et révélant que la cause (les neuf mondes) et l'effet (le monde du bouddha) sont présents simultanément ; la bouddhéité se manifeste dans l'acte même de la pratique.

En ce qui concerne la réalisation de la bouddhéité ''dès ce corps'', écrit Nichiren,

« l'enseignement shakumon est la porte qui permet d'entrer, tandis que l'enseignement honmon conserve sa véritable signification, c'est-à-dire son vécu » (réf.).

Là où l'enseignement shakumon présente la bouddhéité comme un potentiel inhérent aux neuf mondes-états des êtres dans l’illusion, l'enseignement honmon montre le monde de bouddha révélé par le comportement du Bouddha dans les neuf mondes, représentés en particulier par le monde-état du bodhisattva. Le monde de bouddha n'a pas d'existence séparée ni de mode d'expression en dehors des neuf mondes. Au contraire, les neuf mondes, sans perdre leur caractère spécifique, sont purifiés, élevés et redirigés positivement à la lumière du monde de bouddha activé. C'est la réalité éveillée du Bouddha, que Nichiren appelait "instant-pensée comprenant trois mille mondes en réalité" (ji no ichinen sanzen). Pour lui, cette révélation n'avait qu'une seule référence scripturaire : elle était

« cachée dans les profondeurs du chapitre Durée de vie de l'enseignement honmon du Sutra du Lotus » ( réf .).

Les penseurs tendai du Japon médiéval venant de diverses lignées d'enseignement, partageaient un consensus assez large sur le fait que l'Éveil primordial du Bouddha Shakyamuni était "cachée dans les profondeurs du chapitre Durée de la vie'' et pouvait être accessible par la "contemplation mentale" ou le "discernement mental" du pratiquant  (kanjin). Le kanjin dans la tradition tiantai / tendai était à l'origine un terme général pour désigner la pratique, par opposition à l'étude doctrinale. Bien que les interprétations aient varié, à l'époque de Nichiren, kanjin en était venu à signifier l'essence des enseignements du Lotus tendai et était souvent associé spécifiquement au chapitre Durée de la vie. Pour Nichiren, à l'ère Mappo, le "discernement de l'esprit" qui ouvre l'Éveil du Bouddha primordial (hongaku) à tous est la récitation de Namu Myoho-renge-kyo. Pour lui, le daimoku est le "bon remède" que l'excellent médecin laisse à ses enfants dans le récit du chapitre Durée de la vie. Dans sa lecture, la révélation par ce chapitre de la présence constante du Bouddha primordial (honbutsu) dans ce monde fait immédiatement s'effondrer toute séparation spatio-temporelle entre le Bouddha et le pratiquant.

« Deux mille ans et plus ont passé depuis que le Bouddha est entré en nirvana , écrit-il. Mais pour ceux qui embrassent le Sutra du Lotus, chaque jour, à chaque heure, à chaque instant, la voix du Bouddha les atteint, leur transmettant le message "Je ne meurs pas !"» (réf.).

En récitant daimoku, le monde atemporel de l'Éveil du Bouddha primordial (hongaku) est retrouvé dans le moment présent ; les gens ordinaires actualisent la bouddhéité tels qu'ils sont, et leur monde devient la Terre du Bouddha.

Une autre implication importante de ce chapitre pour Nichiren était cette possibilité même de réaliser la Terre du Bouddha dans le monde actuel. Dans le chapitre Parabole, Shakyamuni décrit le monde comme une "maison en feu" dans laquelle il n'y a aucun lieu sûr. Mais maintenant, dans le chapitre  Durée de la vie, ayant révélé sa véritable identité de bouddha Éveillé (honbutsu) de façon primordiale, Shakyamuni déclare que, même dans le feu qui détruit le monde à la fin du cycle cosmique, sa terre - le monde actuel - est paisible et « ne connait pas le déclin» ; c'est un lieu où les êtres sensitifs ressentent la joie. C'est le monde représenté sur le mandala de Nichiren. Faisant allusion à ce passage du Sutra, Nichiren écrit :

«  Le monde Saha du temps primordial est la terre éternelle et pure, épargnée par les trois calamités et non soumise aux quatre cycles de kalpa . En ce monde, le Bouddha est éternel, il transcende la naissance et la mort (note) ; et ses disciples, tout comme lui, sont éternels. Car les trois mille mondes et les trois domaines de différenciation se trouvent à l'intérieur de nos propres vies » (réf.).

"Temps primordial" est ici l'expression que Zhiyi utilise pour le temps de l'Éveil primordial (hongaku) du Bouddha dans le passé le plus reculé, que les exégètes japonais du Moyen Âge ont souvent pris pour le terme "originel", non pas dans le sens diachronique et historique de "commencement", mais ontologiquement, c'est-à-dire qu'il est fondamental, atemporel et toujours présent. Par la dévotion au Sutra du Lotus et à la pratique de daimoku, enseignait Nichiren, on manifeste la réalité d’ichinen sanzen - ou plus simplement, l'état Éveillé du Bouddha - en nous-mêmes, ouvrant un terrain d'expérience joyeuse et significative, indépendamment du fait que les circonstances immédiates soient favorables ou non. Nichiren a appelé cela la "joie du Dharma". Dans la langue du Sutra du Lotus, même dans un monde  ravagé par le feu et tourmenté par l'anxiété et la détresse, on peut, dans un certain sens, vivre l'expérience des jardins, des palais et de la musique céleste du monde du Bouddha.

« Le bouddha primordialement éveillé (honbutsu) de l'Enseignement parfait (engyo) demeure dans ce monde, écrit Nichiren. Si l'on abandonne cette terre, à quelle autre terre doit-on aspirer ? Tout lieu où le pratiquant du Sutra du Lotus habite doit être considéré comme la Terre pure » (réf.).

En partant de là, Nichiren s'est opposé à l'idée, extrêmement courante à son époque, de fuir ce monde comme étant mauvais et impur et d'aspirer à naître après la mort dans la Terre pure d'un bouddha ou d'un bodhisattva. Selon lui, c'est parce que les différents sutras pré-lotusiens n'enseignent pas l'interpénétration parfaite du monde de bouddha et des neuf mondes illusoires ; les mondes supérieurs des bouddhas bodhisattvas qu'ils mentionnent, tels que le royaume Sukhavati d'Amitabha ou le paradis Tushita de Maitreya, ne sont que des notions provisoires ; le chapitre  Durée de vie du Lotus révèle que la véritable Terre pure doit être réalisée ici, dans le monde actuel, le monde Saha.

L'idée que la Terre pure du Bouddha est immanente dans notre monde illusoire ne date pas de Nichiren. Le concept de non-dualité ou d'inséparabilité de la personne et de la terre, ou du sujet vivant et de son monde objectif (esho funi), fait partie intégrante du concept de Zhiyi de trois mille mondes en un instant-pensée. Parce que l'environnement reflète les conditions de vie des personnes qui y résident, le monde des habitants de l'enfer serait infernal, tandis que le monde d'une personne pleinement éveillée serait une Terre de bouddha. À la lumière du principe d’ichinen sanzen, briser les limites étroites du petit soi et "voir" ou accéder au domaine dans lequel le soi-même (la personne) et tout le reste (l'environnement) sont mutuellement inclusifs et inséparables, c'est réaliser l'Éveil. Comme l'a dit Zhanran : «Vous devez savoir que votre personne et votre terre sont toutes deux un seul instant-pensée qui comprend trois mille mondes. Par conséquent, conformément à ce principe, lorsque l'on atteint la Voie, le corps et l’esprit envahissent le monde du Dharma » (réf.). Manifester la bouddhéité, c'est donc faire l'expérience de ce monde présent comme étant la Terre de bouddha.

Mais pour Nichiren, l'immanence de la Terre du Bouddha n'était pas seulement une vérité à réaliser subjectivement, dans la pratique individuelle ; en fait, elle allait se manifester dans le monde extérieur à mesure que la foi dans le Sutra du Lotus se répandrait. (Cf.chap 5). Nous avons déjà vu qu’il voyait les désastres de son époque comme découlant fondamentalement du rejet du Sutra du Lotus en faveur d'enseignements inférieurs et provisoires qui n'étaient plus adaptés à l'époque. Inversement, il enseignait que - parce que les gens et leur environnement sont inséparables - la propagation de la foi dans le Sutra du Lotus transformerait ce monde en un monde de bouddha idéal. Il a fait valoir cette affirmation dans son traité Rissho ankoku ron, écrit au début de sa carrière, et l'a maintenue tout au long de sa vie. C'est cette conviction qui sous-tendait son prosélytisme agressif et qui l'a poussé à risquer sa vie dans des confrontations répétées avec les autorités.

Personnage marginal, souvent persécuté et peu suivi, Nichiren lui-même a dû abandonner l'espoir que cet objectif serait bientôt atteint. Néanmoins, il a introduit dans la tradition de l'interprétation du Sutra du Lotus ce que l'on pourrait appeler un élément millénaire, une prophétie, une vision d'un monde idéal basée sur la diffusion d'une foi exclusive dans le Sutra du Lotus. Cette vision a fait l'objet de multiples réinterprétations, surtout depuis la période moderne dans des perspectives sociales et politiques diverses. 10 L'idéal de Nichiren de manifester la Terre de bouddha dans le monde actuel confère à sa doctrine une dimension explicitement sociale qui la distingue des autres enseignements bouddhistes de son époque. C'est également l'aspect de son enseignement qui parle le plus puissamment à l'orientation "de ce monde" du modernisme bouddhiste actuel.

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