DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre quinze - Bodhisattvas Surgis-de-Terre


La tension dramatique qui s'est installée depuis le chapitre Tour aux Trésors s’accroit encore. A la fin de ce chapitre, le Bouddha appelle ceux qui sont prêts à s'engager et, en présence des bouddhas assemblés, à faire le vœu de répandre le Sutra du Lotus après son départ. Dans le chapitre XIII, des milliards de grands bodhisattvas qui sont arrivés d'autres mondes jurent de répandre le Sutra du Lotus dans les dix directions. Le thème des volontaires qui jurent de préserver le Sutra du Lotus après le parinirvana du Bouddha se poursuit dans ce chapitre, qui s'ouvre sur les bodhisattvas qui sont arrivés d'autres pays pour assister à l'ouverture du stupa et qui proposent maintenant de préserver, réciter, copier et rendre hommage au Sutra du Lotus dans ce monde Saha après le passage du Bouddha dans le nirvana final. Cependant, le Bouddha répond qu'il y a suffisamment de bodhisattvas dans son propre monde, le monde Saha, une affirmation qui sera imprégnée d'une grande signification par Nichiren. Le refus poli du Bouddha de l'offre des bodhisattvas étrangers, c'est-à-dire des bodhisattvas qui sont arrivés d'autres mondes, prépare le terrain pour un autre événement impressionnant.

Dans le 3ème Chant du poème grec du IIIème siècle avant notre ère, Les Argonautiques, Jason doit semer dans une jachère les dents d'un dragon. Des guerriers armés en surgissent et l’attaquent, mais Jason les vainc grâce à un stratagème. (Avec une certaine licence artistique, les guerriers ont été transformés en squelettes par le fameux animateur de stop-motion Ray Harryhausen dans le film Jason et les Argonautes de 1963). Ici, dans le Sutra du Lotus, des milliards de bodhisattvas dorés émergent de la terre. Ils s'approchent du stupa qui flotte dans les Airs et où Shakyamuni et Prabhutaratna* sont encore assis, s'inclinent devant eux, puis se retirent sur le côté, offrant des éloges aux bouddhas assemblés pendant cinquante kalpas intermédiaires, bien que l’Assemblée ressente qu’une seule demi-journée se soit écoulée. Même dans le monde fantastique d'un sutra mahayana, les bodhisattvas qui surgissent de terre sont apparemment un événement rare ; Maitreya, lui-même bodhisattva et à une vie près d'atteindre le statut de bouddha, demande à Shakyamuni qui ils sont et d'où ils viennent. Ici, comme dans le premier chapitre, même Maitreya, le futur bouddha, se montre ignorant des raisons qui se cachent derrière les événements extraordinaires qui précèdent la prédication du Bouddha.

Après avoir complimenté Maitreya pour sa question, le Bouddha exhorte l'Assemblée à écouter attentivement car il va maintenant révéler un enseignement des plus profonds. Ces nobles bodhisattvas, dit-il, sont ses propres disciples, instruits par lui depuis l'époque où il a atteint l'Éveil. Ainsi, contrairement aux bodhisattvas qui sont arrivés d'autres univers, ce sont des bodhisattvas de notre monde, mais des bodhisattvas dont l'existence était auparavant inconnue parce qu'ils vivaient sous terre, où ils récitaient, étudiaient et contemplaient les sutras. Certains chercheurs voient dans cette description la preuve que le Mahayana, ou du moins le culte du Sutra du Lotus, a commencé parmi les moines vivant dans la forêt, loin des villes et des centres de l'autorité bouddhiste institutionnelle (note). Le Mahayana aurait d’abord été un mouvement underground.

Maitreya reste déconcerté par la réponse du Bouddha. Il sait bien que le Bouddha est né en tant que Prince Siddhartha, qu'à 29 ans il avait quitté le palais dans la quête de l’Éveil, et comment, après six ans de pratiques ascétiques, il a atteint la bouddhéité à l'âge de 35 ans. Ou, si nous suivons la chronologie traditionnelle de l'Asie de l'Est, le Bouddha a quitté le palais à 19 ans et a atteint la bouddhéité à 30 ans. Dans les deux cas, le même doute subsiste. Maitreya demande :

« Cela ne fait pas si longtemps que le Vénéré du monde a gagné l'état de bouddha, et qu'il aurait pu se livrer à cette grande entreprise méritoire» .

Deux choses laissent Maitreya perplexe, à juste titre. Premièrement, comment le Bouddha a-t-il pu enseigner à tant de milliards de bodhisattvas en seulement quarante ans sans que personne ne le sache ? Deuxièmement, il s'agit de bodhisattvas très avancés, qui ont parcouru un long chemin vers la bouddhéité, un chemin qui prend des milliards de vies. Comment ont-ils pu faire de tels progrès en quarante ans seulement ? Comme le dit Maitreya, l'affirmation de Shakyamuni selon laquelle ces innombrables êtres nobles sont ses disciples est comme un homme de vingt-cinq ans montrant du doigt un centenaire et disant : "C'est mon fils". Maitreya s'empresse de noter que lui-même ne doute pas de la parole du Bouddha ; le Bouddha dit toujours la vérité. C'est simplement que ce que le Bouddha a dit est si peu plausible qu'à l'avenir, après qu'il soit passé en nirvana final, sa déclaration pourrait éveiller le doute dans l'esprit des bodhisattvas débutants. Maitreya implore donc le Bouddha de s'expliquer.

Comme nous l'avons vu, des passages antérieurs du Sutra du Lotus indiquent que le Bouddha entrera bientôt dans le nirvana final, ce qui indique que le Sutra est son dernier enseignement. La déclaration de Maitreya selon laquelle plus de quarante ans se sont écoulés depuis l'Éveil du Bouddha réaffirme la place du Lotus dans le schéma de sa biographie traditionnelle. Avec la déclaration de Maitreya, nous savons que le Bouddha a maintenant dépassé les 70 ans. Il mourrait à 80 ans, comme nous le disent les sources traditionnelles. Ou, du moins, c'est ce que nous conclurions, jusqu'à ce que nous lisions le chapitre suivant.

Dans l'analyse du Sutra du Lotus par Zhiyi, le chapitre XV commence par "l'enseignement primordial" (honmon) ou les quatorze derniers chapitres du Sutra, ainsi appelés parce que dans cette dernière section du Lotus, le Bouddha se défait de son apparence transitoire de personne ayant atteint l'Éveil pour la première fois dans la vie présente, et révèle sa véritable identité de Bouddha primordial Éveillé il y a des kalpas incommensurables. Comme il l'avait fait pour le précédent "enseignement théorique" (shakumon), ou les quatorze premiers chapitres, Zhiyi a divisé cette section du Sutra en trois parties. La ''préparation'' correspond à la première partie du chapitre XV, jusqu'à la réponse du Bouddha à la question de Maitreya sur l'identité des bodhisattvas qui ont surgi de terre. La ''révélation'' comprend le reste du chapitre XV, la totalité du chapitre XVI et la première partie du chapitre XVII (jusqu'à la fin des versets de Maitreya). Les chapitres restants correspondent ensuite à la partie "transmission". Bien qu'assez courte - "un chapitre et deux moitiés", comme l'a dit Nichiren - la partie "transmission" de l'Enseignement primordial était vénérée par de nombreux maîtres japonais du Tendai comme le cœur même du Sutra et a inspiré de grandes innovations doctrinales, en particulier dans l'enseignement de Nichiren lui-même.

Selon le texte du Sutra, la vaste foule de bodhisattvas apparaissant soudainement au chapitre XV

« demeuraient auparavant dans l'espace en-dessous de ce monde Saha ».

Zhiyi a identifié cet "espace" comme la mystérieuse profondeur qu'est la nature du Dharma et comme la Voie du milieu ; il l'a également assimilé à la "Terre de la lumière toujours paisible", une métaphore pour le monde illuminé du Bouddha. Un commentateur du Lotus moderne a interprété "demeuraient auparavant dans l'espace en-dessous de ce monde Saha" comme une connaissance de la nature vide et conditionnée de toute chose, qui permet

« d'être au milieu du tourbillon du plan du désir, sans être entraîné par lui, en maintenant constamment une position de liberté sans attaches. »

Cette interprétation fait écho à la description de ces bodhisattvas, plus loin dans le chapitre, comme

« ne se souillant pas des entités mondaines,
de même que la fleur de lotus dans l'eau boueuse » .

Zhiyi a proposé plusieurs explications  des raisons pour lesquelles le Bouddha a finalement rejeté l'offre des bodhisattvas d'autres mondes de propager le Sutra du Lotus dans le monde actuel Saha, et a préféré appeler les bodhisattvas des profondeurs de la terre. Les bodhisattvas d'autres mondes, a-t-il dit, avaient la responsabilité d’en faire profiter les êtres de leurs propres terres qu'ils ne pouvaient pas négliger. De plus, leurs liens avec ce monde n'étaient que superficiels, et leurs efforts pour répandre le Dharma auraient donc été inefficaces. Si le Bouddha avait accepté leur offre, il n'aurait eu aucune raison de convoquer les bodhisattvas Surgis-de-Terre. Ces bodhisattvas étaient les premiers disciples de Shakyamuni, qu'il enseignait depuis un passé incroyablement lointain. Leurs liens avec le monde Saha étaient profonds, et ils pouvaient également se rendre dans d'autres mondes et en faire profiter les êtres qui s'y trouvaient. Et, sans leur présence, Shakyamuni n'aurait pas pu révéler sa véritable identité d’Éveillé depuis un passé inconcevablement lointain.

Qui sont donc ces bodhisattvas qui surgissent de la terre ? A l'époque de Nichiren, un mouvement interprétatif, courant dans les cercles tendai du Japon médiéval, avait associé leurs quatre chefs - Visistacaritra (Jogyo, Pratique-Supérieure), Anantacaritra (Muhengyo, Pratique-Infinie), Visuddhacaritra (Jyogyo, Pratique-Pure), et Supratisthitacaritra (Anryugyo, Pratique-Ferme) - aux quatre éléments universels que sont le feu, le vent, l'eau et la terre, dont bénéficiaient tous les êtres et dont ils seraient constitués. Dans un sens, Nichiren considérait également la nature de ces bodhisattvas comme innée, par exemple, lorsqu'il écrit qu'ils représentent en nous les mondes-états :

« Les bodhisattvas Surgis-de-Terre sont les disciples du Bouddha Shakyamuni en nos vies ».

Toutefois, il les considérait également comme des exécutants historiques chargés par le Bouddha de la mission de propager le Sutra du Lotus à l'époque du Dharma final, c'est-à-dire à son époque.

« Et quel est ce Dharma qui leur a été confié ? demandait-il. Dans le Sutra du Lotus, il écarte le proche et révèle le lointain et écarte le provisoire et révèle le définitif , c'est-à-dire les cinq caractères Myoho-renge-kyo » (réf.).

Nichiren note que ces quatre bodhisattvas n'étaient pas présents lors du premier sermon du Bouddha, ni lors du dernier. Ils n'apparaissent dans aucun autre sutra que le Lotus, et même là, ils ne sont présents que pour recevoir du Bouddha la transmission du Sutra et la charge de le propager après son parinirvana. Se fondant sur sa compréhension du processus d'enseignement du Bouddha, Nichiren a fait valoir que ces bodhisattvas ne pouvaient apparaître qu'à l'âge du Dharma final. Pendant les deux mille ans qui ont suivi la mort du Bouddha, c'est-à-dire les âges du Dharma correct et du Dharma formel, les personnes qui avaient reçu  l'ensemencement de bouddhéité ont été amenés aux stades de la maturation et de la récolte par des Enseignements provisoires. Si les bodhisattvas des profondeurs de la terre étaient apparus et avaient répandu le daimoku pendant cette période, beaucoup de ces personnes l'auraient vilipendé, détruisant ainsi le mérite acquis par la maturation des graines qu'elles avaient déjà reçues. Pendant ces deux mille ans, dit Nichiren, certains bodhisattvas d'autres mondes sont restés pour enseigner le Sutra du Lotus dans ce monde. Plus précisément, Zhiyi et son maître Huisi, longtemps vénérés comme les manifestations des bodhisattvas Bhaishajyaraja* et Avalokiteshvara (Kannon), respectivement, avaient enseigné les trois mille mondes-états en un instant-pensée, dans la perspective abstraite de l'Enseignement formel. Mais au début de l'ère du Dharma final, ceux qui étaient capables d'obtenir la libération par les Enseignements provisoires avaient disparu, et les bodhisattvas des autres mondes étaient tous retournés sur leurs terres d'origine. Aujourd'hui, à l'époque Mappo,

« les tenants du Hinayana attaquent les doctrines du Mahayana [...] On prend l'Est pour l'Ouest, et le ciel pour la terre. [...] C'est à ce moment précis que les bodhisattvas Surgis-de-Terre apparaissent dans le monde pour donner le remède de Namu Myoho Renge Kyo aux personnes ignorantes des Derniers jours du Dharma» ( réf. ).

Bien que les chronologies diffèrent, l'opinion générale au Japon est que le Dharma final a commencé en 1052. Ainsi, les bodhisattvas sortis de la clandestinité pouvaient être attendus à n'importe quel moment. En effet, n'étaient-ils pas en retard ?

« Mais s'ils n'apparaissaient pas à l'époque des Derniers jours du Dharma, leur serment ne serait que pur mensonge et les prophéties de Shakyamuni, de Taho et des autres bouddhas ne seraient que de l'écume sur de l'eau.», écrivit Nichiren (réf.).

En observant que personne d'autre que lui n'endurait les grandes épreuves prédites dans le Sutra du Lotus, Nichiren conclut qu'il doit être lui-même le représentant des bodhisattvas Surgis-de-Terre, ou pourrait même être l'un d'entre eux, une conviction qui l'a soutenu pendant des années de menaces et de privations. Habituellement, il ne se désignait que modestement comme un précurseur ou un émissaire de leur dirigeant, le bodhisattva Visistacaritra (Jogyo), mais il ne fait guère de doute qu'il identifiait ses efforts à l'œuvre de ce bodhisattva. Une grande partie de la tradition ultérieure de Nichiren l'identifie comme une manifestation de Visistacaritra dans ce monde.

Nichiren affirmait que ceux qui partagent sa pratique et son engagement devaient également être comptés parmi les bodhisattvas Surgis-de-Terre :

« Si vous avez le même esprit que Nichiren, vous devez être un bodhisattva Surgi-de-Terre, et, puisque vous êtes un bodhisattva Surgi-de-Terre, il ne fait aucun doute que vous êtes un disciple du Bouddha depuis le passé illimité. [...]  Il ne faut pas faire de discrimination entre ceux qui propagent les cinq caractères de Myoho Renge Kyo, qu'ils soient hommes ou femmes dans la période des Derniers jours du Dharma. S'ils n'étaient pas les bodhisattvas Surgis-de-Terre, ils ne pourraient pas réciter daimoku. Au commencement, moi seul, Nichiren, ait récité Namu Myoho Renge Kyo. Puis deux, trois, cent personnes ont suivi, le récitant et le transmettant aux autres. C'est également ce qui se passera dans l'avenir. N'est-ce pas là le sens de "Surgis-de-Terre" ?» (réf .).

L'affirmation selon laquelle ceux qui récitent daimoku sont les disciples du Bouddha Shakyamuni du passé le plus lointain pourrait initialement sembler en contradiction avec l'idée de Nichiren selon laquelle les gens de l'ère du Dharma final n'ont jamais reçu auparavant la semence de la bouddhéité. La contradiction apparente se résout cependant lorsque nous rappelons que pour Nichiren et d'autres penseurs bouddhistes de l'époque, le terme "passé le plus éloigné" (kuon) ne signifiait pas seulement un passé immensément lointain en termes linéaires et historiques, mais signifiait  également l'atemporalité, et donc, de la présence constante du Bouddha. La pratique et la propagation du Sutra du Lotus à l'époque Mappo est le point d'intersection entre le temps linéaire de l'expérience ordinaire et le domaine atemporel du Bouddha. En embrassant le daimoku avec le "même esprit" que Nichiren, on devient immédiatement un disciple de l'éternel Bouddha primordial Shakyamuni et on est englobé dans son royaume éveillé.

On peut imaginer comment l'identification à la mission de bodhisattvas Surgis-de-Terre a dû inspirer et soutenir les disciples de Nichiren, de son vivant et plus tard, quand ils ont dû maintenir leur foi face à l'opposition. Le fait d'être né dans ce monde pour aider à une grandiose tâche salvatrice pourrait donner un sens profond à la vie même la plus ordinaire. Cette dimension de l'enseignement de Nichiren contribue à expliquer son attrait permanent dans le monde contemporain. Quelle que soit la place que l'on occupe dans la société ou les limites de ses ressources ou de ses capacités personnelles, être un disciple de Nichiren, c'est se tenir à l'avant-garde de l'histoire en tant que quelqu'un qui, ayant adopté le seul enseignement conduisant à la bouddhéité à l'époque actuelle, assume la responsabilité de le préserver et de le transmettre.

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