DEUX BOUDDHAS ASSIS CÔTE À CÔTE

Donald S. Lopez Jr. et Jacqueline I. Stone ; Princeton University Press

Chapitre treize - Exhortation à la sauvegarde

Ce chapitre commence avec deux bodhisattvas, Bhaishajyaraja* et Mahapratibhana (Grand-Prêche-en-joie ), qui s'engagent à recevoir et garder, réciter et enseigner le Sutra du Lotus "dans le monde troublé à venir" après le passage du Bouddha en nirvana. Nous avons déjà rencontré ces deux bodhisattvas respectivement dans les chapitres X et XI. Ils sont rejoints par deux mille autres bodhisattvas faisant ce vœu. Ensuite, les cinq cents arhats qui avaient reçu des prophéties de leur future bouddhéité au chapitre VIII s'engagent à enseigner largement le Sutra du Lotus dans d'autres mondes. Les huit mille personnes qui avaient reçu des prédictions de leur future bouddhéité dans le chapitre IX, à la fois les apprenant et ceux qui n’avaient plus à apprendre, jurent également d'enseigner le Sutra du Lotus après le passage du Bouddha au nirvana ailleurs que ce monde Saha, car ce monde compte "de nombreuses personnes illusionnées ... qui sont promptes à la colère, mensongères et fausses".

À ce moment-là, la tante et la mère adoptive du Bouddha, l'éminente nonne Mahaprajapati, ainsi que six mille autres nonnes, se lèvent, paumes jointes, et regardent fixement le Bouddha. Celui-ci lui dit : "Pourquoi regardes-tu le Tathagata avec anxiété ? Penses-tu que je ne t'ai pas donné la prédiction de l’Éveil complet sans supérieur ?". Il y a dans sa question un soupçon d'agacement, qui rappelle celui rapporté dans un récit traditionnel lorsque Ananda l'avait poussé à établir un ordre de nonnes. Il donne ensuite des prédictions plutôt superficielles pour Mahaprajapati ainsi que pour son ancienne femme, Yasodhara , également religieuse. Elles aussi jurent de propager le Sutra du Lotus "dans d'autres pays".

Ceci marque un moment important dans le Sutra, car ici, avec la prédiction du Bouddha que sa mère adoptive et son ex-femme deviendront des bouddhas dans le futur, tous les membres de l'Assemblée énumérés dans le premier paragraphe du premier chapitre ont reçu des prédictions sur leur future bouddhéité. En d'autres termes, toutes les figures majeures de la tradition antérieure sont maintenant devenues les passagers d'un seul Véhicule, le Véhicule du bouddha. Ils ne sont pas décrits comme ayant été confinés ou contraints ; ayant entendu la bonne nouvelle qu'il n'y a qu'un seul Véhicule, ils sont montés à bord. Il s'agit là d'un autre brillant dispositif d'autopromotion du Sutra, qui, peu avant que le Bouddha ne passe en nirvana, a révélé un enseignement que tous les célèbres moines et nonnes de la tradition ont joyeusement accepté.

À ce moment-là, des milliards de bodhisattvas se manifestent, s'engageant à permettre aux êtres sensitifs des dix directions de préserver, copier, réciter, expliquer et pratiquer le Sutra du Lotus après le passage du Bouddha en nirvana. Dans la partie versifiée qui suit, ils prédisent un sombre avenir, où les adeptes du Sutra seront calomniés, insultés et attaqués par le sabre et le bâton. Les moines de cette époque seront arrogants et perfides. À propos des adeptes du Sutra du Lotus, ces moines malfaisants diront :

« Tous ces bhiksus*,
dans leur avidité d'offrandes lucratives,
tiennent des discours hétérodoxes*;
ils ont confectionné eux-mêmes ce Sutra
pour tromper et égarer les gens du monde ;
dans leur recherche de la renommée,
ils détaillent et exposent ce texte. [...]
En butte à leur dénigrement, quand ils nous diront :
"Vous êtes certes tous des bouddhas'',
ces paroles méprisantes,
nous les supporterons tous avec patience. [...]
Ils en médiront, fronceront les sourcils,
et l'on verra encore et encore des expulsions
et bannissements des vihara * et monastères. ».

Bien qu'elles prétendent prédire l'avenir, les prophéties - surtout celles qui sont de mauvais augure - décrivent souvent le présent. Les sombres prédictions de ce passage peuvent en fait refléter l'ostracisme et les insulte endurées par la première communauté Lotus de la part de l'establishment bouddhiste dominant ; il est difficile de savoir si les détails font référence à des événements qui se sont réellement produits ou s'ils reflètent simplement les sensibilités tourmentées d'une petite communauté marginalisée. Dans les deux cas, ce passage décrit, sous forme de prophétie, les dures épreuves qui ont accompagné la propagation du Sutra du Lotus. C'est ainsi qu'il a été perçu un millénaire plus tard au Japon.

Dans la lecture de Nichiren, les prédictions de bouddhéité future que le Bouddha Shakyamuni confère au début de ce chapitre aux autres disciples shravaka - Mahaprajapati, sa tante et mère adoptive, et Yasodhara, son ancienne épouse, mère de Rahula - sont une preuve supplémentaire que le Lotus, contrairement aux autres sutras du Mahayana, garantit la bouddhéité aux femmes, un point que Nichiren souligne à ses adeptes féminins. Il écrit à une femme que, pratiquant comme elle le fait dans le monde troublé actuel, elle dépassait de loin Mahaprajapati , qui  dans ce chapitre fait le vœu d’« exposer largement ce Sutra dans les royaumes d'autres directions » (réf.).

Ce qui a particulièrement attiré l'attention de Nichiren dans le chapitre XIII, c'est la section versifiée dont nous venons de parler et qui comprend vingt stances dans la version chinoise de Kumarajiva, et où quatre-vingt myriades de kotis de nayutas de bodhisattvas affirmés venus d'autres mondes expriment tous au Bouddha Shakyamuni leur vœu de prêcher le Sutra du Lotus dans les mondes des dix directions, puis énumèrent les épreuves qu'ils sont prêts à subir pour diffuser le Sutra dans un âge mauvais après son parinirvana. En se basant sur ce passage, dans son commentaire des exposés de Zhiyi sur le Sutra du Lotus, Zhanran a formulé le concept des "Trois grands ennemis" qui feront obstacle aux adeptes du Sutra du Lotus : des laïcs ignorants, qui les calomnieront et attaqueront par le sabre et le bâton ; les moines arrogants et calculateurs qui pensent à tort avoir atteint l'Éveil ; les autorités religieuses qui jouissent de l'estime générale et qui, par crainte de perdre gloire ou fortune, incitent les autorités séculières y compris les rois, les ministres et les membres de la caste sacerdotale, ainsi que d'autres moines et propriétaires laïcs. à persécuter les pratiquants du Sutra du Lotus.

Condamné à l'exil pour la deuxième fois, Nichiren écrivit que si les Trois grands ennemis prédits dans le chapitre XIII étaient très présents à son époque, on ne pouvait voir aucun des quatre-vingt myriades de kotis de nayutas de bodhisattvas qui s'étaient engagés à propager le Sutra du Lotus. Il n'y avait que lui. En conséquence, il décida :

« Moi, Nichiren, je propage cet enseignement à la place de ces quatre-vingt myriades de millions de nayuta de bodhisattvas, je demande à ces bodhisattvas de m'accorder leur aide et leur protection » (réf.).

En effet, le passage du chapitre Exhortation à la sauvegarde coïncidait étrangement avec les propres épreuves de Nichiren. Il avait lui-même été "insulté et avili" et ''agressé par le sabre et le bâton". Il avait été calomnié auprès des hauts fonctionnaires du shogunat par des moines vénérés comme saints et par le peuple en général ; il avait été "exilé à plusieurs reprises". Nichiren a dû faire face à des doutes, surtout pendant les épreuves de son exil sur l'île de Sado. Les divinités protectrices l'avaient-elles abandonné ? Après tout, ne pratiquait-il pas correctement le Sutra du Lotus ? Cependant, en se rappelant les stances du chapitre XIII, il s'est rendu compte qu'il vivait les prophéties du Sutra d'une manière différente de celle des autres adeptes du Lotus.

« Sans Nichiren, conclut-il, la prophétie faite dans ce vers du Sutra ne serait que mensonge » (réf.).

Un exégète moderne de Nichiren parle d'une "herméneutique circulaire" dans laquelle le texte et le lecteur se reflètent et témoignent simultanément l’un de l’autre. Nichiren a validé la vérité des paroles du Sutra du Lotus en subissant en sa propre personne les épreuves mêmes que le Sutra avait prédites. Mais en même temps, le Sutra du Lotus validait désormais la pratique de Nichiren, puisque les persécutions qu'il rencontrait étaient prédites dans le Lotus lui-même Cf Habito.

Nichiren a qualifié sa pratique de "lecture avec le corps" du Lotus, ce qui signifie qu'il avait réalisé les prédictions en sa personne et qu'il ne "ménageait pas son corps le et n'était pas avare de sa vie" dans ses efforts pour le propager. Il en va de même, dit-il, pour les disciples qui partageaient son engagement. À la veille de son bannissement sur l'île de Sado, il écrivit à son disciple Nichiro qui avait également été arrêté et emprisonné, pour louer son dévouement.

« D'autres ne lisent le Sutra du Lotus qu'avec leur bouche, n'en lisant que les mots, mais ils ne le lisent pas avec leur coeur. Et, même quand ils le lisent avec le coeur, ils ne le lisent pas par leurs actes. Comme ils sont admirables, en vérité, ceux qui, comme vous, lisent le Sutra à la fois avec le corps et avec l'esprit !» (réf.).

À l'époque de Nichiren, ceux qui se consacraient à la récitation ou à la copie du Sutra du Lotus comme pratique principale étaient connus sous le nom de jikyosha, "celui qui garde le Sutra". Nichiren a plutôt utilisé le terme gyoja (littéralement, "celui qui pratique"). Gyoja était souvent utilisé pour désigner un adepte ou un ascète, ceux qui pratiquaient de dures austérités, telles que se priver de sommeil, jeûner et pratiquer en isolement dans les montagnes, afin d'acquérir des pouvoirs spirituels. Bien que Nichiren n'ait pas approuvé la pratique ascétique pour elle-même, son utilisation du mot gyoja, équivaut à ''pratique avec le corps''. En parler comme d’une "lecture" montre à la fois qu'il "vivait" le Sutra du Lotus, rencontrant personnellement les difficultés annoncées, et aussi qu'il avait engagé toute sa vie pour sa propagation. Ce terme reflète sa propre compréhension en tant que personne chargée de propager le Lotus dans l'ère du Dharma final. Il écrit :

« Aucun des jikyosha du Japon n'a rencontré les épreuves prédites. Moi seul les ai lus. Je comprends le sens du passage : "Nous ne ménagerons pas notre vie corporelle,/ car nous ne tenons qu'à la Voie insurpassable".
« Je suis donc, moi, Nichiren, le premier Pratiquant du Sutra du Lotus au Japon » (réf.).

La volonté, si nécessaire, de donner sa vie a pris une profonde signification sotériologique pour Nichiren au cours de sa carrière. En persévérant pour imposer le Sutra du Lotus, enseignait-il, on pouvait expier en une seule vie son mauvais karma d'innombrables vies passées, rembourser ses obligations envers le Bouddha et envers tout être vivant, accomplir la Voie de bodhisattva et être assuré de réaliser pleinement la bouddhéité dès cette vie. Sur ce thème, il a écrit à ses disciples :

« La vie s'écoule en un instant. Si nombreux et féroces que soient les ennemis que nous rencontrerons, n'ayons aucune peur et ne pensons jamais à reculer. Même si l'on menaçait de nous couper la tête avec une scie, de nous empaler sur une lance, de nous mettre aux fers et de nous transpercer les pieds avec une vrille, aussi longtemps que nous serons en vie, nous devrons continuer à réciter Namu Myoho Renge Kyo, Namu Myoho Renge Kyo. Si nous récitons cette phrase jusqu'au moment ultime de notre mort, immédiatement, Shakyamuni, Taho, tous les autres bouddhas de l'univers viendront à notre rescousse, tenant ainsi fidèlement la promesse faite lors de la cérémonie du Pic du Vautour » (réf.).

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